L'histoire ne peut pas s'étendre assez pour justifier jusqu'aux individus,
surtout dans une révolution où les rôles, même les premiers, sont
extrêmement nombreux. M. de Lafayette a été si calomnié, et son caractère
est si pur, si soutenu, que c'est un devoir de lui consacrer au moins une
note. Sa conduite pendant les 5 et 6 octobre est un dévouement continuel,
et cependant elle a été présentée comme un attentat par des hommes qui lui
devaient la vie. On lui a reproché d'abord jusqu'à la violence de la garde
nationale qui l'entraîna malgré lui à Versailles. Rien n'est plus injuste;
car si on peut maîtriser avec de la fermeté des soldats qu'on a conduits
longtemps à la victoire, des citoyens récemment et volontairement enrôlés,
et qui ne vous sont dévoués que par l'exaltation de leurs opinions, sont
irrésistibles quand ces opinions les emportent. M. de Lafayette lutta
contre eux pendant toute une journée, et certainement on ne pouvait désirer
davantage. D'ailleurs rien n'était plus utile que son départ, car sans la
garde nationale le château était pris d'assaut, et on ne peut prévoir quel
eût été le sort de la famille royale au milieu du déchaînement populaire.
Comme on l'a vu, sans les grenadiers nationaux les gardes-du-corps étaient
forcés. La présence de M. de Lafayette et de ses troupes à Versailles était
donc indispensable. Après lui avoir reproché de s'y être rendu, on lui a
reproché surtout de s'y être livré au sommeil; et ce sommeil a été l'objet
du plus cruel et du plus réitéré de tous les reproches. M. de Lafayette
resta debout jusqu'à cinq heures du matin, employa toute la nuit à répandre
des patrouilles, à rétablir l'ordre et la tranquillité; et ce qui prouve
combien ses précautions étaient bien prises, c'est qu'aucun des postes
confiés à ses soins ne fut attaqué. Tout paraissait calme, et il fit une
chose que personne n'eût manqué de faire à sa place, il se jeta sur un lit
pour reprendre quelques forces dont il avait besoin, car il luttait depuis
vingt-quatre heures contre la populace. Son repos ne dura pas une
demi-heure; il arriva aux premiers cris, et assez tôt pour sauver les
gardes-du-corps qu'on allait égorger. Qu'est-il donc possible de lui
reprocher...? De n'avoir pas été présent à la première minute? mais la même
chose pouvait avoir lieu de toute autre manière; un ordre à donner ou un
poste à visiter pouvait l'éloigner pour une demi-heure du point où aurait
lieu la première attaque; et son absence, dans le premier instant de
l'action, était le plus inévitable de tous les accidens. Mais arriva-t-il
assez tôt pour délivrer presque toutes les victimes, pour sauver le château
et les augustes personnes qu'il contenait? se dévoua-t-il généreusement aux
plus grands dangers? voilà ce qu'on ne peut nier, et ce qui lui valut à
cette époque des actions de grâces universelles. Il n'y eut qu'une voix
alors parmi tous ceux qu'il avait sauvés. Madame de Staël, qui n'est pas
suspecte de partialité en faveur de M. de Lafayette, rapporte qu'elle
entendit les gardes-du-corps crier _Vive Lafayette!_ Mounier, qui n'était
pas suspect davantage, loue son dévouement; et M. de Lally-Tolendal
regrette qu'on ne lui ait pas attribué dans ce moment une espèce de
dictature (voyez son Rapport à ses commettans); ces deux députés se sont
assez prononcés contre les 5 et 6 octobre, pour que leur témoignage soit
accueilli avec toute confiance. Personne, au reste, n'osa nier dans les
premiers momens un dévouement qui était universellement reconnu. Plus
tard, l'esprit de parti, sentant le danger d'accorder des vertus à un
constitutionnel, nia les services de M. de Lafayette; et alors commença
cette longue calomnie dont il n'a depuis cessé d'être l'objet.