CHAPITRE V.

ÉTAT POLITIQUE ET DISPOSITIONS DES PUISSANCES ÉTRANGÈRES EN 1790.

--DISCUSSION SUR LE DROIT DE LA PAIX ET DE LA GUERRE.--PREMIÈRE

INSTITUTION DU PAPIER-MONNAIE OU DES ASSIGNATS.--ORGANISATION JUDICIAIRE.

--CONSTITUTION CIVILE DU CLERGÉ.--ABOLITION DES TITRES DE NOBLESSE.

--ANNIVERSAIRE DU 14 JUILLET.--FÊTE DE LA PREMIÈRE FÉDÉRATION.--RÉVOLTE

DES TROUPES A NANCY.--RETRAITE DE NECKER.--PROJETS DE LA COUR ET DE

MIRABEAU.--FORMATION DU CAMP DE JALÈS.--SERMENT CIVIQUE IMPOSÉ AUX

ECCLÉSIASTIQUES.

A l'époque où nous sommes arrivés, la révolution française commençait

d'attirer les regards des souverains étrangers; son langage était si élevé,

si ferme; il avait un caractère de généralité qui semblait si bien le

rendre propre à plus d'un peuple, que les princes étrangers durent s'en

effrayer. On avait pu croire jusque-là à une agitation passagère, mais les

succès de l'assemblée, sa fermeté, sa constance inattendue, et surtout

l'avenir qu'elle se proposait et qu'elle proposait à toutes les nations,

durent lui attirer plus de considération et de haine, et lui mériter

l'honneur d'occuper les cabinets. L'Europe alors était divisée en deux

grandes ligues ennemies: la ligue anglo-prussienne d'une part, et les cours

impériales de l'autre.

Frédéric-Guillaume avait succédé au grand Frédéric sur le trône de la

Prusse. Ce prince mobile et faible, renonçant à la politique de son

illustre prédécesseur, avait abandonné l'alliance de la France pour celle

de l'Angleterre. Uni à cette puissance, il avait formé cette fameuse ligue

anglo-prussienne, qui tenta de si grandes choses et n'en exécuta aucune;

qui souleva la Suède, la Pologne, la Porte, contre la Russie et l'Autriche,

abandonna tous ceux qu'elle avait soulevés, et contribua même à les

dépouiller, en partageant la Pologne.

Le projet de l'Angleterre et de la Prusse réunies avait été de ruiner la

Russie et l'Autriche, en suscitent contre elles la Suède où régnait le

chevaleresque Gustave, la Pologne gémissant d'un premier partage, et la

Porte courroucée des invasions russes. L'intention particulière de

l'Angleterre, dans cette ligue, était de se venger des secours fournis aux

colonies américaines par la France, sans lui déclarer la guerre. Elle en

avait trouvé le moyen en mettant aux prises les Turcs et les Russes. La

France ne pouvait demeurer neutre entre ces deux peuples sans s'aliéner les

Turcs, qui comptaient sur elle, et sans perdre ainsi sa domination

commerciale dans le Levant. D'autre part, en participant à la guerre, elle

perdait l'alliance de la Russie, avec laquelle elle venait de conclure un

traité infiniment avantageux, qui lui assurait les bois de construction, et

tous les objets que le Nord fournit abondamment à la marine. Ainsi, dans

les deux cas, la France essuyait un dommage. En attendant, l'Angleterre

disposait ses forces et se préparait à les déployer au besoin. D'ailleurs,

voyant le désordre des finances sous les notables, le désordre populaire

sous la constituante, elle croyait n'avoir pas besoin de la guerre, et on

a pensé qu'elle aimait encore mieux détruire la France par les troubles

intérieurs que par les armes. Aussi l'a-t-on accusée toujours de favoriser

nos discordes.

Cette ligue anglo-prussienne avait fait livrer quelques batailles, dont le

succès fut balancé. Gustave s'était tiré en héros d'une position où il

s'était engagé en aventurier. La Hollande insurgée avait été soumise au

stathouder par les intrigues anglaises et les armées prussiennes. L'habile

Angleterre avait ainsi privé la France d'une puissante alliance maritime;

et le monarque prussien, qui ne cherchait que des succès de vanité, avait

vengé un outrage fait par les états de Hollande à l'épouse du stathouder,

qui était sa propre soeur. La Pologne achevait de se constituer, et allait

prendre les armes. La Turquie avait été battue par la Russie. Cependant la

mort de l'empereur d'Autriche, Joseph II, survenue en janvier 1790, changea

la face des événemens. Léopold, ce prince éclairé et pacifique, dont la

Toscane avait béni l'heureux règne, lui succéda. Léopold, adroit autant que

sage, voulait mettre fin à la guerre, et pour y réussir il employa les

ressources de la séduction, si puissantes sur la mobile imagination de

Frédéric-Guillaume. On fit valoir à ce prince les douceurs du repos, les

maux de la guerre qui depuis si long-temps pesaient sur son peuple, enfin

les dangers de la révolution française qui proclamait de si funestes

principes. On réveilla en lui des idées de pouvoir absolu, on lui fit même

concevoir l'espérance de châtier les révolutionnaires français, comme il

avait châtié ceux de Hollande; et il se laissa entraîner, à l'instant où il

allait retirer les avantages de cette ligue si hardiment conçue par son

ministre Hertzberg. Ce fut en juillet 1790 que la paix fut signée à

Reichenbach. En août, la Russie fit la sienne avec Gustave, et n'eut plus

affaire qu'à la Pologne peu redoutable, et aux Turcs battus de toutes

parts. Nous ferons connaître plus tard ces divers évènemens. L'attention

des puissances finissait donc par se diriger presque tout entière sur la

révolution de France. Quelque temps avant la conclusion de la paix entre la

Prusse et Léopold, lorsque la ligue anglo-prussienne menaçait les deux

cours impériales, et poursuivait se crètement la France, ainsi que

l'Espagne, notre constante et fidèle alliée, quelques navires anglais

furent saisis dans la baie de Notka par les Espagnols. Des réclamations

très-vives furent élevées, et suivies d'un armement général dans les ports

De l'Angleterre. Aussitôt l'Espagne, invoquant les traités, demanda le

secours de la France, et Louis XVI ordonna l'équipement de quinze

vaisseaux. On accusa l'Angleterre de vouloir, dans cette occasion,

augmenter nos embarras. Les clubs de Londres, il est vrai, avaient

plusieurs fois complimenté l'assemblée nationale; mais le cabinet laissait

quelques philanthropes se livrer à ces épanchemens philosophiques, et

pendant ce temps payait, dit-on, ces étonnans agitateurs qui reparaissaient

partout, et donnaient tant de peine aux gardes nationales du royaume. Les

troubles intérieurs furent plus grands encore au moment de l'armement

général, et on ne put s'empêcher de voir une liaison entre les menaces

de l'Angleterre et la renaissance du désordre. Lafayette surtout, qui ne

prenait guère la parole dans l'assemblée que pour les objets qui

intéressaient la tranquillité publique, Lafayette dénonça à la tribune une

influence secrète. «Je ne puis, dit-il, m'empêcher de faire remarquer à

l'assemblée cette fermentation nouvelle et combinée, qui se manifeste de

Strasbourg à Nîmes, et de Brest à Toulon, et qu'en vain les ennemis du

peuple voudraient lui attribuer, lorsqu'elle porte tous les caractères

d'une influence secrète. S'agit-il d'établir les départemens, on dévaste

les campagnes; les puissances voisines arment-elles, aussitôt le désordre

est dans nos ports et dans nos arsenaux.» On avait en effet égorgé

plusieurs commandans, et par hasard ou par choix nos meilleurs officiers de

marine avaient été immolés. L'ambassadeur anglais avait été chargé par sa

cour de repousser ces imputations. Mais on sait quelle confiance méritent

de pareils messages. Calonne avait aussi écrit au roi[1] pour justifier

l'Angleterre, mais Calonne, en parlant pour l'étranger, était suspect. Il

disait vainement que toute dépense est connue dans un gouvernement

représentatif; que même les dépenses secrètes sont du moins avouées comme

telles, et qu'il n'y avait dans les budgets anglais aucune attribution de

ce genre. L'expérience a prouvé que l'argent ne manque jamais à des

ministres même responsables. Ce qu'on peut dire de mieux, c'est que le

temps, qui dévoile tout, n'a rien découvert à cet égard, et que Necker, qui

était placé pour en bien juger, n'a jamais cru à cette secrète

influence[2].

Le roi, comme on vient de le voir, avait fait notifier à l'assemblée

l'équipement de quinze vaisseaux de ligne, pensant, disait-il, qu'elle

approuverait cette mesure, et qu'elle voterait les dépenses nécessaires.

L'assemblée accueillit parfaitement le message; mais elle y vit une

question constitutionnelle, qu'elle crut devoir résoudre avant de répondre

au roi. «Les mesures sont prises, dit Alexandre Lameth, notre discussion ne

peut les retarder; il faut donc fixer auparavant à qui du roi ou de

l'assemblée on attribuera le droit de faire la paix ou la guerre.» En

effet, c'était presque la dernière attribution importante à fixer, et l'une

de celles qui devaient exciter le plus d'intérêt. Les imaginations étaient

toutes pleines des fautes des cours, de leurs alternatives d'ambition ou de

faiblesse, et on ne voulait pas laisser au trône le pouvoir ou d'entraîner

la nation dans des guerres dangereuses, ou de la déshonorer par des

lâchetés. Cependant, de tous les actes du gouvernement, le soin de la

guerre et de la paix est celui où il entre le plus d'action, et où le

pouvoir exécutif doit exercer le plus d'influence, c'est celui où il faut

lui laisser le plus de liberté pour qu'il agisse volontiers et bien.

L'opinion de Mirabeau, qu'on disait gagné par la cour, était annoncée

d'avance. L'occasion était favorable pour ravir à l'orateur cette

popularité si enviée. Les Lameth l'avaient senti, et avaient chargé Barnave

d'accabler Mirabeau. Le coté droit se retira pour ainsi dire, et laissa

le champ libre à ces deux rivaux.

La discussion était impatiemment attendue; elle s'ouvre[3]. Après quelques

orateurs qui ne répandent que des idées préliminaires, Mirabeau est

entendu et pose la question d'une manière toute nouvelle. La guerre,

suivant lui, est presque toujours imprévue; les hostilités commencent avant

les menaces; le roi, chargé du salut public, doit les repousser, et la

guerre se trouve ainsi commencée avant que l'assemblée ait pu intervenir.

Il en est de même pour les traités: le roi peut seul saisir le moment de

négocier, de conférer, de disputer avec les puissances; l'assemblée ne peut

que ratifier les conditions obtenues. Dans les deux cas, le roi peut seul

agir, et l'assemblée approuver ou improuver. Mirabeau veut donc que le

pouvoir exécutif soit tenu de soutenir les hostilités commencées, et que

le pouvoir législatif, suivant les cas, souffre la continuation de la

guerre, ou bien requière la paix. Cette opinion est applaudie, parce que la

voix de Mirabeau l'était toujours. Cependant Barnave prend la parole; et,

négligeant les autres orateurs, ne répond qu'à Mirabeau. Il convient que

souvent le fer est tiré avant que la nation puisse être consultée: mais il

soutient que les hostilités ne sont pas la guerre, que le roi doit les

repousser et avertir aussitôt l'assemblée, qui alors déclare en souveraine

ses propres intentions. Ainsi toute la différence est dans les mots, car

Mirabeau donne à l'assemblée le droit d'improuver la guerre et de requérir

la paix, Barnave celui de déclarer l'une ou l'autre; mais, dans les deux

cas, le voeu de l'assemblée était obligatoire, et Barnave ne lui donnait

pas plus que Mirabeau. Néanmoins Barnave est applaudi et porté en triomphe

par le peuple, et on répand que son adversaire est vendu. On colporte par

les rues et à grands cris un pamphlet intitulé: _Grande trahison du comte

de Mirabeau_. L'occasion était décisive, chacun attendait un effort du

terrible athlète. Il demande la réplique, l'obtient, monte à la tribune

en présence d'une foule immense réunie pour l'entendre, et déclare, en y

montant, qu'il n'en descendra que mort ou victorieux. «Moi aussi, dit-il

en commençant, on m'a porté en triomphe, et pourtant on crie aujourd'hui

_la grande trahison du comte de Mirabeau_! Je n'avais pas besoin de cet

exemple pour savoir qu'il n'y a qu'un pas du Capitole à la roche

Tarpéienne. Cependant ces coups de bas en haut ne m'arrêteront pas dans ma

carrière.» Après cet imposant début, il annonce qu'il ne répondra qu'à

Barnave, et dès le commencement: «Expliquez-vous, lui dit-il: vous avez

dans votre opinion réduit le roi à notifier les hostilités commencées, et

vous avez donné à l'assemblée toute seule le droit de déclarer à cet égard

la volonté nationale. Sur cela je vous arrête et vous rappelle à nos

principes, qui partagent l'expression de la volonté nationale entre

l'assemblée et le roi.... En ne l'attribuant qu'à l'assemblée seule, vous

avez forfait à la constitution; je vous rappelle à l'ordre.... Vous ne

répondez pas...; je continue....»

Il n'y avait en effet rien à répondre. Barnave demeure exposé pendant une

longue réplique à ces foudroyantes apostrophes. Mirabeau lui répond article

par article, et montre que son adversaire n'a rien donné de plus à

l'assemblée que ce qu'il lui avait donné lui-même; mais que seulement, en

réduisant le roi à une simple notification, il l'avait privé de son

concours nécessaire à l'expression de la volonté nationale; il termine

enfin en reprochant à Barnave ces coupables rivalités entre des hommes

qui devraient, dit-il, vivre en vrais compagnons d'armes. Barnave avait

énuméré les partisans de son opinion, Mirabeau énumère les siens à son

tour; il y montre ces hommes modérés, premiers fondateurs de la

constitution, et qui entretenaient les Français de liberté, lorsque ces

vils calomniateurs suçaient le lait des cours (il désignait les Lameth,

qui avaient reçu des bienfaits de la reine); «des hommes, ajoute-t-il, qui

s'honoreront jusqu'au tombeau de leurs amis et de leurs ennemis.»

Des applaudissemens unanimes couvrent la voix de Mirabeau. Il y avait dans

l'assemblée une portion considérable de députés qui n'appartenaient ni à la

droite ni à la gauche, mais qui, sans aucun parti pris, se décidaient sur

l'impression du moment. C'était par eux que le génie et la raison

régnaient, parce qu'ils faisaient la majorité en se portant vers un côté ou

vers l'autre. Barnave veut répondre, l'assemblée s'y oppose et demande

d'aller aux voix. Le décret de Mirabeau, supérieurement amendé par

Chapelier, a la priorité, et il est enfin adopté (22 mai), à la

satisfaction générale; car ces rivalités ne s'étendaient pas au-delà du

cercle où elles étaient nées, et le parti populaire croyait vaincre aussi

bien avec Mirabeau qu'avec les Lameth.

Le décret conférait au roi et à la nation le droit de faire la paix et la

guerre. Le roi était chargé de la disposition des forces, il notifiait les

hostilités commencées, réunissait l'assemblée si elle ne l'était pas, et

proposait le décret de paix ou de guerre; l'assemblée délibérait sur sa

proposition expresse, et le roi sanctionnait ensuite sa délibération. C'est

Chapelier qui, par un amendement très raisonnable, avait exigé la

proposition expresse et la sanction définitive. Ce décret, conforme à la

raison et aux principes déjà établis, excita une joie sincère chez les

constitutionnels, et des espérances folles chez les contre-

révolutionnaires, qui crurent que l'esprit public allait changer, et

que cette victoire de Mirabeau allait devenir la leur. Lafayette, qui dans

cette circonstance s'était uni à Mirabeau, en écrivit à Bouillé, lui fit

entrevoir des espérances de calme et de modération, et tâcha, comme il le

faisait toujours, de le concilier à l'ordre nouveau.

L'assemblée continuait ses travaux de finances. Ils consistaient à disposer

le mieux possible des biens du clergé, dont la vente, depuis long-temps

décrétée, ne pouvait être empêchée ni par les protestations, ni par les

mandemens, ni par les intrigues. Dépouiller un corps trop puissant d'une

grande partie du territoire, la répartir le mieux possible, et de manière à

la fertiliser par sa division; rendre ainsi propriétaire une portion

considérable du peuple qui ne l'était pas; enfin éteindre par la même

opération les dettes de l'état, et rétablir l'ordre dans les finances, tel

était le but de l'assemblée, et elle en sentait trop l'utilité, pour

s'effrayer des obstacles. L'assemblée avait déjà ordonné la vente de

400,000,000 de biens du domaine et de l'Église, mais il fallait trouver le

moyen de vendre ces biens sans les discréditer par la concurrence, en les

offrant tous à la fois. Bailly proposa, au nom de la municipalité de Paris,

un projet parfaitement conçu; c'était de transmettre ces biens aux

municipalités, qui les achèteraient en masse pour les revendre en suite peu

à peu, de manière que la mise en vente n'eût pas lieu tout à la fois. Les

municipalités n'ayant pas des fonds pour payer sur-le-champ, prendraient

des engagemens à temps, et on paierait les créanciers de l'état avec des

bons sur les communes, qu'elles seraient chargées d'acquitter

successivement. Ces bons, qu'on appela dans la discussion _papier

municipal_, donnèrent la première idée des _assignats_. En suivant le

projet de Bailly, on mettait la main sur les biens ecclésiastiques: ils

Étaient déplacés, divisés entre les communes, et les créanciers se

rapprochaient de leur gage, en acquérant un titre sur les municipalités,

au lieu de l'avoir sur l'état. Les sûretés étaient donc augmentées, puisque

le paiement était rapproché; il dépendait même des créanciers de

l'effectuer eux-mêmes, puisque avec ces bons ou assignats ils pouvaient

acquérir une valeur proportionnelle des biens mis en vente. On avait ainsi

beaucoup fait pour eux, mais ce n'était pas tout encore. Ils pouvaient ne

pas vouloir convertir leurs bons en terre, par scrupule ou par tout autre

motif, et, dans ce cas, ces bons, qu'il leur fallait garder, ne pouvant pas

circuler comme de la monnaie, n'étaient pour eux que de simples titres non

acquittés. Il ne restait plus qu'une dernière mesure à prendre, c'était de

donner à ces bons ou titres la faculté de circulation; alors ils devenaient

une véritable monnaie, et les créanciers, pouvant les donner en paiement,

étaient véritablement remboursés. Une autre considération était décisive.

Le numéraire manquait; on attribuait cette disette à l'émigration qui

emportait beaucoup d'espèces, aux paiemens qu'on était obligé de faire à

l'étranger, et enfin à la malveillance. La véritable cause était le défaut

de confiance produit par les troubles. C'est par la circulation que le

numéraire devient apparent; quand la confiance règne, l'activité des

échanges est extrême, le numéraire marche rapidement, se montre partout, et

on le croit plus considérable, parce qu'il sert davantage; mais quand les

troubles politiques répandent l'effroi, les capitaux languissent, le

numéraire marche lentement; il s'enfouit souvent, et on accuse à tort son

absence.

Le désir de suppléer aux espèces métalliques, que l'assemblée croyait

épuisées, celui de donner aux créanciers autre chose qu'un titre mort dans

leurs mains, la nécessité de pourvoir en outre à une foule de besoins

pressans, fit donner à ces bons ou assignats le cours forcé de monnaie. Le

créancier était payé par là, puisqu'il pouvait faire accepter le papier

qu'il avait reçu, et suffire ainsi à tous ses engagemens. S'il n'avait pas

voulu acheter des terres, ceux qui avaient reçu de lui le papier circulant

devaient finir par les acheter eux-mêmes. Les assignats qui rentraient par

cette voie étaient destinés à être brûlés; ainsi les terres du clergé

devaient bientôt se trouver distribuées et le papier supprimé. Les

assignats portaient un intérêt à tant le jour, et acquéraient une valeur,

en séjournant dans les mains des détenteurs.

Le clergé, qui voyait là un moyen d'exécution pour l'aliénation de ses

biens, le repoussa fortement. Ses alliés nobles et autres, contraires à

tout ce qui facilitait la marche de la révolution, s'y opposèrent aussi et

crièrent au papier-monnaie. Le nom de Law devait tout naturellement

retentir, et le souvenir de sa banqueroute être réveillé. Cependant la

comparaison n'était pas juste, parce que le papier de Law n'était

hypothéqué que sur les succès à venir de la Compagnie des Indes, tandis que

les assignats reposaient sur un capital territorial, réel et facilement

occupable. Law avait fait pour la cour des faux considérables, et avait

excédé de beaucoup la valeur présumée du capital de la Compagnie:

l'assemblée au contraire ne pouvait pas croire, avec les formes nouvelles

qu'elle venait d'établir, que des exactions pareilles pussent avoir lieu.

Enfin la somme des assignats créés ne représentait qu'une très petite

partie du capital qui leur était affecté. Mais, ce qui était vrai, c'est

que le papier, quelque sûr qu'il soit, n'est pas, comme l'argent, une

réalité, et, suivant l'expression de Bailly, une _actualité physique_. Le

numéraire porte avec lui sa propre valeur; le papier, au contraire, exige

encore une opération, un achat de terre, une réalisation. Il doit donc être

au-dessous du numéraire, et dès qu'il est au-dessous, le numéraire, que

personne ne veut donner pour du papier, se cache, et finit par disparaître.

Si, de plus, des désordres dans l'administration des biens, des émissions

immodérées de papier, détruisent la proportion entre les effets circulant

et le capital, la confiance s'évanouit; la valeur nominale est conservée,

mais la valeur réelle n'est plus; celui qui donne cette monnaie

conventionnelle vole celui qui la reçoit, et une grande crise a lieu. Tout

cela était possible, et avec plus d'expérience aurait paru certain. Comme

mesure financière, l'émission des assignats était donc très critiquable,

mais elle était nécessaire comme mesure politique, car elle fournissait à

des besoins pressans, et divisait la propriété sans le secours d'une loi

agraire. L'assemblée ne devait donc pas hésiter; et, malgré Maury et les

siens, elle décréta, 400,000,000 d'assignats forcés avec intérêt[4].

Necker depuis long-temps avait perdu la confiance du roi, l'ancienne

déférence de ses collègues et l'enthousiasme de la nation. Renfermé dans

ses calculs, il discutait quelquefois avec l'assemblée. Sa réserve à

l'égard des dépenses extraordinaires avait fait demander le livre rouge,

registre fameux où l'on trouvait, disait-on, la liste de toutes les

dépenses secrètes. Louis XVI céda avec peine, et fit cacheter les feuillets

où étaient portées les dépenses de son prédécesseur Louis XV. L'assemblée

respecta sa délicatesse, et se borna aux dépenses de ce règne. On n'y

trouva rien de personnel au roi; les prodigalités étaient toutes relatives

aux courtisans. Les Lameth s'y trouvèrent portés pour un bienfait de 60,000

francs, consacrés par la reine à leur éducation. Ils firent reporter cette

somme au trésor public. On réduisit les pensions sur la double proportion

des services et de l'ancien état des personnes. L'assemblée montra partout

la plus grande modération; elle supplia le roi de fixer lui-même la liste

civile, et elle vota par acclamation les 25,000,000 qu'il avait demandés.

Cette assemblée, forte de son nombre, de ses lumières, de sa puissance, de

ses résolutions, avait conçu l'immense projet de régénérer toutes les

parties de l'état, et elle venait de régler le nouvel ordre judiciaire.

Elle avait distribué les tribunaux de la même manière que les

administrations, par districts et départemens. Les juges étaient laissés

à l'élection populaire. Cette dernière mesure avait été fortement

combattue. La métaphysique politique avait été encore déployée ici pour

prouver que le pouvoir judiciaire relevait du pouvoir exécutif,

et que le roi devait nommer les juges. On avait trouvé des raisons de part

et d'autre; mais la seule à donner à l'assemblée, qui était dans

l'intention de faire une monarchie, c'est que la royauté, successivement

dépouillée de ses attributions, devenait une simple magistrature, et l'état

une république. Mais dire ce qu'était la monarchie était trop hardi; elle

exige des concessions qu'un peuple ne consent jamais à faire, dans le

premier moment du réveil. Le sort des nations est de demander ou trop,

ou rien. L'assemblée voulait sincèrement le roi, elle était pleine de

déférence pour lui, et le prouvait à chaque instant; mais elle chérissait

la personne, et, sans s'en douter, détruisait la chose.

Après cette uniformité introduite dans la justice et l'administration, il

restait à régulariser le service de la religion, et à le constituer comme

tous les autres. Ainsi, quand on avait établi un tribunal d'appel et une

administration supérieure dans chaque département, il était naturel d'y

placer aussi un évêché. Comment, en effet, souffrir que certains évêchés

embrassassent quinze cents lieues carrées, tandis que d'autres n'en

embrassaient que vingt; que certaines cures eussent dix lieues de

circonférence, et que d'autres comptassent à peine quinze feux; que

beaucoup de curés eussent au plus sept cents livres, tandis que près d'eux

il existait des bénéficiers qui comptaient dix et quinze mille livres

de revenus? L'assemblée, en réformant les abus, n'empiétait pas sur les

doctrines ecclésiastiques, ni sur l'autorité papale, puisque les

circonscriptions avaient toujours appartenu au pouvoir temporel. Elle

voulait donc former une nouvelle division, soumettre comme jadis les curés

et les évêques à l'élection populaire; et en cela encore elle n'empiétait

que sur le pouvoir temporel, puisque les dignitaires ecclésiastiques

étaient choisis par le roi et institués par le pape. Ce projet, qui fut

nommé _constitution civile du clergé_, et qui fit calomnier l'assemblée

plus que tout ce qu'elle avait fait, était pourtant l'ouvrage des députés

les plus pieux. C'était Camus et autres jansénistes qui, voulant raffermir

la religion dans l'état, cherchaient à la mettre en harmonie avec les lois

nouvelles. Il est certain que la justice étant rétablie partout, il était

étrange qu'elle ne le fût pas dans l'administration ecclésiastique aussi

bien qu'ailleurs. Sans Camus et quelques autres, les membres de

l'assemblée, élevés à l'école des philosophes, auraient traité le

christianisme comme toutes les autres religions admises dans l'état et ne

s'en seraient pas occupés. Ils se prêtèrent à des sentimens que dans nos

moeurs nouvelles il est d'usage de ne pas combattre, même quand on ne les

partage pas. Ils soutinrent donc le projet religieux et sincèrement

chrétien de Camus. Le clergé se souleva, prétendit qu'on empiétait sur

l'autorité spirituelle du pape, et en appela à Rome. Les principales bases

du projet furent néanmoins adoptées[1], et aussitôt présentées au roi, qui

demanda du temps pour en référer au grand pontife. Le roi, dont la religion

éclairée reconnaissait la sagesse de ce plan, écrivit au pape avec le désir

sincère d'avoir son consentement, et de renverser par là toutes les

objections du clergé. On verra bientôt quelles intrigues empêchèrent le

succès de ses voeux.

Le mois de juillet approchait; il y avait bientôt un an que la Bastille

était prise, que la nation s'était emparée de tous les pouvoirs, et qu'elle

prononçait ses volontés par l'assemblée, et les exécutait elle-même, ou les

faisait exécuter sous sa surveillance. Le 14 juillet était considéré comme

le jour qui avait commencé une ère nouvelle, et on résolut d'en célébrer

l'anniversaire par une grande fête. Déjà les provinces, les villes, avaient

donné l'exemple de se fédérer, pour résister en commun aux ennemis de

la révolution. La municipalité de Paris proposa pour le 14 juillet une

fédération générale de toute la France, qui serait célébrée au milieu de la

capitale par les députés de toutes les gardes nationales et de tous les

corps de l'armée. Ce projet fut accueilli avec enthousiasme, et des

préparatifs immenses furent faits pour rendre la fête digne de son objet.

Les nations, ainsi qu'on l'a vu, avaient depuis ong-temps les yeux sur la

France; les souverains ommençaient à nous haïr et à nous craindre, les

peuples à nous estimer. Un certain nombre d'étrangers nthousiastes se

présentèrent à l'assemblée, chacun avec le costume de sa nation. Leur

orateur, Anacharsis Clootz, Prussien de naissance, doué d'une imagination

folle, demanda au nom du genre humain à faire partie de la fédération. Ces

scènes, qui paraissent ridicules à ceux qui ne les ont pas vues, émeuvent

profondément ceux qui y assistent. L'assemblée accorda la demande, et le

président répondit à ces étrangers qu'ils seraient admis, pour qu'ils

pussent raconter à leurs compatriotes ce qu'ils avaient vu, et leur faire

connaître les joies et les bienfaits de la liberté.

L'émotion causée par cette scène en amena une autre. Une statue équestre de

Louis XIV le représentait foulant aux pieds l'image de plusieurs provinces

vaincues: «Il ne faut pas souffrir, s'écria l'un des Lameth, ces monumens

d'esclavage dans les jours de liberté. Il ne faut pas que les

Francs-Comtois, en arrivant à Paris, voient leur image ainsi enchaînée.»

Maury combattit une mesure qui était peu importante, et qu'il fallait

accorder à l'enthousiasme public. Au même instant une voix proposa d'abolir

les titres de comte, marquis, baron, etc., de défendre les livrées, enfin

de détruire tous les titres héréditaires. Le jeune Montmorency soutint la

proposition. Un noble demanda ce qu'on substituerait à ces mots: un tel a

été fait comte pour avoir servi l'état? «On dira simplement, répondit

Lafayette, qu'un tel a sauvé l'état un tel jour.» Le décret fut adopté[6],

malgré l'irritation extraordinaire de la noblesse, qui fut plus courroucée

de la suppression de ses titres que des pertes plus réelles qu'elle avait

faites depuis le commencement de la révolution. La partie la plus modérée

de l'assemblée aurait voulu qu'en abolissant les titres, on laissât la

liberté de les porter à ceux qui le voudraient. Lafayette s'empressa

d'avertir la cour, avant que le décret fût sanctionné, et l'engagea de le

renvoyer à l'assemblée qui consentait à l'amender. Mais le roi se hâta de

le sanctionner, et on crut y voir l'intention peu franche de pousser les

choses au pire.

L'objet de la fédération fut le serment civique. On demanda si les fédérés

et l'assemblée le prêteraient dans les mains du roi, ou si le roi,

considéré comme le premier fonctionnaire public, jurerait avec tous les

autres sur l'autel de la patrie. On préféra le dernier moyen. L'assemblée

acheva aussi de mettre l'étiquette en harmonie avec ses lois, et le roi ne

fut dans la cérémonie que ce qu'il était dans la constitution. La cour, à

qui Lafayette inspirait des défiances continuelles, s'effraya d'une

nouvelle qu'on répandait, et d'après laquelle il devait être nommé

commandant de toutes les gardes nationales du royaume. Ces défiances, pour

qui ne connaissait pas Lafayette, étaient naturelles, et ses ennemis de

tous les côtés, s'attachaient à les augmenter. Comment se persuader en

effet qu'un homme jouissant d'une telle popularité, chef d'une force aussi

considérable, ne voulût pas en abuser? Cependant il ne le voulait pas; il

était résolu à n'être que citoyen; et, soit vertu, soit ambition bien

entendue, le mérite est le même. Il faut que l'orgueil humain soit placé

quelque part; la vertu consiste à le placer dans le bien. Lafayette,

prévenant les craintes de la cour, proposa qu'un même individu ne pût

commander plus d'une garde de département. Le décret fut accueilli avec

acclamation, et le désintéressement du général couvert d'applaudissemens.

Lafayette fut cependant chargé de tout le soin de la fête, et nommé chef de

la fédération en sa qualité de commandant de la garde parisienne.

Le jour approchait, et les préparatifs se faisaient avec la plus grande

activité. La fête devait avoir lieu au Champ-de-Mars, vaste terrain qui

s'étend entre l'École Militaire et le cours de la Seine. On avait projeté

de transporter la terre du milieu sur les côtés, de manière à former un

amphithéâtre qui pût contenir la masse des spectateurs. Douze mille

ouvriers y travaillaient sans relâche; et cependant il était à craindre que

les travaux ne fussent pas achevés le 14. Des habitans veulent alors se

joindre eux-mêmes aux travailleurs. En un instant toute la population est

transformée en ouvriers. Des religieux, des militaires, des hommes de

toutes les classes, saisissent la pelle et la bêche; des femmes élégantes

contribuent elles-mêmes aux travaux. Bientôt l'entraînement est général; on

s'y rend par sections, avec des bannières de diverses couleurs, et au son

du tambour. Arrivé, on se mêle et on travaille en commun. La nuit venue et

le signal donné, chacun se rejoint aux siens et retourne à ses foyers.

Cette douce union régna jusqu'à la fin des travaux. Pendant ce temps les

fédérés arrivaient continuellement, et étaient reçus avec le plus grand

empressement et la plus aimable hospitalité. L'effusion était générale, et

la joie sincère, malgré les alarmes que le très petit nombre d'hommes

restés inaccessibles à ces émotions s'efforçaient de répandre. On disait

que des brigands profiteraient du moment où le peuple serait à la

fédération pour piller la ville. On supposait au duc d'Orléans, revenu de

Londres, des projets sinistres; cependant la gaieté nationale fut

inaltérable, et on ne crut à aucune de ces méchantes prophéties.

La 14 arrive enfin: tous les fédérés députés des provinces et de l'armée,

rangés sous leurs chefs et leurs bannières, partent de la place de la

Bastille et se rendent aux Tuileries. Les députés du Bénar, en passant dans

la rue de la Ferronnerie, où avait été assassiné Henri IV, lui rendent un

hommage, qui, dans cet instant d'émotion, se manifeste par des larmes. Les

fédérés, arrivés au jardin des Tuileries, reçoivent dans leurs rangs la

municipalité et l'assemblée. Un bataillon de jeunes enfans, armés comme

leurs pères, devançait l'assemblée: un groupe de vieillards la suivait, et

rappelait ainsi les antiques souvenirs de Sparte. Le cortège s'avance

au milieu des cris et des applaudissemens du peuple. Les quais étaient

couverts de spectateurs, les maisons en étaient chargées. Un pont jeté en

quelques jours sur la Seine, conduisait, par un chemin jonché de fleurs,

d'une rive à l'autre, et aboutissait en face du champ de la fédération. Le

cortège le traverse, et chacun prend sa place. Un amphithéâtre magnifique,

disposé dans le fond, était destiné aux autorités nationales. Le roi et le

président étaient assis à côté l'un de l'autre sur des sièges pareils,

semés de fleurs de lis d'or. Un balcon élevé derrière le roi portait la

reine et la cour. Les ministres étaient à quelque distance du roi, et les

députés rangés des deux côtés. Quatre cent mille spectateurs remplissaient

les amphithéâtres latéraux; soixante mille fédérés armés faisaient leurs

évolutions dans le champ intermédiaire, et au centre s'élevait, sur une

base de vingt-cinq pieds, le magnifique autel de la patrie. Trois cents

prêtres revêtus d'aubes blanches et d'écharpes tricolores en couvraient les

marches, et devaient servir la messe.

L'arrivée des fédérés dura trois heures. Pendant ce temps le ciel était

couvert de sombres nuages, et la pluie tombait par torrens. Ce ciel, dont

l'éclat se marie si bien à la joie des hommes, leur refusait en ce moment

la sérénité et la lumière. Un des bataillons arrivés dépose ses armes, et a

l'idée de former une danse; tous l'imitent aussitôt, et en un seul instant

le champ intermédiaire est encombré par soixante mille hommes, soldats et

citoyens, qui opposent la gaieté à l'orage. Enfin la cérémonie commence; le

ciel, par un hasard heureux, se découvre et illumine de son éclat cette

scène solennelle. L'évêque d'Autun commence la messe; des coeurs

accompagnent la voix du pontife; le canon y mêle ses bruits solennels. Le

saint sacrifice achevé, Lafayette descend de cheval, monte les marches du

trône, et vient recevoir les ordres du roi, qui lui confie la formule du

serment. Lafayette la porte à l'autel, et dans ce moment toutes les

bannières s'agitent, tous les sabres étincellent. Le général, l'armée, le

président, les députés crient: _Je le jure!_ Le roi debout, la main tendue

vers l'autel, dit: _Moi, roi des Français, je jure d'employer le pouvoir

que m'a délégué l'acte constitutionnel de l'état à maintenir la

constitution décrétée par l'assemblée nationale et acceptée par moi_.

Dans ce moment la reine, entraînée par le mouvement général, saisit dans

ses bras l'auguste enfant, héritier du trône, et du haut du balcon où elle

est placée, le montre à la nation assemblée. A cette vue, des cris

extraordinaires de joie, d'amour, d'enthousiasme, se dirigent vers la mère

et l'enfant, et tous les coeurs sont à elle. C'est dans ce même instant que

la France tout entière, réunie dans les quatre-vingt-trois chefs-lieux des

départemens, faisait le même serment d'aimer le roi qui les aimerait.

Hélas! dans ces momens, la haine même s'attendrit, l'orgueil cède, tous

sont heureux du bonheur commun, et fiers de la dignité de tous. Pourquoi

ces plaisirs si profonds de la concorde sont-ils si tôt oubliés?

Cette auguste cérémonie achevée, le cortège reprit sa marche, et le peuple

se livra à toutes les inspirations de la joie. Les réjouissances durèrent

plusieurs jours. Une revue générale des fédérés eut lieu ensuite. Soixante

mille hommes étaient sous les armes, et présentaient un magnifique

spectacle, tout à la fois militaire et national. Le soir, Paris offrit une

fête charmante. Le principal lieu de réunion était aux Champs-Elysées et à

la Bastille. On lisait sur le terrain de cette ancienne prison, changé en

une place: _Ici l'on danse_. Des feux brillans, rangés en guirlandes,

remplaçaient l'éclat du jour. Il avait été défendu à l'opulence de troubler

cette paisible fête par le mouvement des voitures. Tout le monde devait se

faire peuple, et se trouver heureux de l'être. Les Champs-Élysées

présentaient une scène touchante. Chacun y circulait sans bruit, sans

tumulte, sans rivalité, sans haine. Toutes les classes confondues s'y

promenaient au doux éclat des lumières, et paraissaient satisfaites d'être

ensemble. Ainsi, même au sein de la vieille civilisation, on semblait avoir

retrouvé les temps de la fraternité primitive.

Les fédérés, après avoir assisté aux imposantes discussions de l'assemblée

nationale, aux pompes de la cour, aux magnificences de Paris, après avoir

été témoins de la bonté du roi, qu'ils visitèrent tous, et dont ils

reçurent de touchantes expressions de bonté, retournèrent chez eux,

transportées d'ivresse, pleins de bons sentimens et d'illusions. Après

tant de scènes déchirantes, et prêt à en raconter de plus terribles encore,

l'historien s'arrête avec plaisir sur ces heures si fugitives, où tous les

coeurs n'eurent qu'un sentiment, l'amour du bien public [7].

La fête si touchante de la fédération ne fut encore qu'une émotion

passagère. Le lendemain, les coeurs voulaient encore tout ce qu'ils avaient

voulu la veille, et la guerre était recommencée. Les petites querelles avec

le ministère s'engagèrent de nouveau. On se plaignit de ce qu'on avait

donné passage aux troupes autrichiennes qui se rendaient dans le pays de

Liége. On accusa Saint-Priest d'avoir favorisé l'évasion de plusieurs

accusés suspects de machinations contre-révolutionnaires. La cour, en

revanche, avait remis à l'ordre du jour la procédure commencée au Châtelet

contre les auteurs des 5 et 6 octobre. Le duc d'Orléans et Mirabeau s'y

trouvaient impliqués. Cette procédure singulière, plusieurs fois abandonnée

et reprise, se ressentait des diverses influences sous lesquelles elle

avait été instruite. Elle était pleine de contradictions, et n'offrait

aucune charge suffisante contre les deux accusés principaux. La cour, en se

conciliant Mirabeau, n'avait cependant aucun plan suivi à son égard. Elle

s'en approchait, s'en écartait tour à tour, et cherchait plutôt à l'apaiser

qu'à suivre ses conseils. En renouvelant la procédure des 5 et 6 octobre,

ce n'était pas lui qu'elle poursuivait, mais le duc d'Orléans, qui avait

été fort applaudi à son retour de Londres, et qu'elle avait durement

repoussé lorsqu'il demandait à rentrer en grâce auprès du roi[8]. Chabroud

devait faire le rapport à l'assemblée, pour qu'elle jugeât s'il y avait

lieu ou non à accusation. La cour désirait que Mirabeau gardât le silence,

et qu'il abandonnât le duc d'Orléans, le seul à qui elle en voulait.

Cependant il prit la parole, et montra combien étaient ridicules les

imputations dirigées contre lui. On l'accusait en effet d'avoir averti

Mounier que Paris marchait sur Versailles, et d'avoir ajouté ces mots:

«Nous voulons un roi, mais qu'importe que ce soit Louis XVI ou Louis XVII;»

d'avoir parcouru le régiment de Flandre, le sabre à la main, et de s'être

écrié, à l'instant du départ du duc d'Orléans: «Ce j... f..... ne mérite

pas la peine qu'on se donne pour lui.» Rien n'était plus futile que de

pareils griefs. Mirabeau en montra la faiblesse et le ridicule, ne dit que

peu de mots sur le duc d'Orléans, et s'écria en finissant: «Oui, le secret

de cette infernale procédure est enfin découvert; il est là tout entier

(en montrant le côté droit); il est dans l'intérêt de ceux dont les

témoignages et les calomnies en ont formé le tissu; il est dans les

ressources qu'elle a fournies aux ennemis de la révolution; il est ... il

est dans le coeur des juges, tel qu'il sera bientôt buriné dans l'histoire

par la plus juste et la plus implacable vengeance.»

Les applaudissemens accompagnèrent Mirabeau jusqu'à sa place; les deux

inculpés furent mis hors d'accusation par l'assemblée, et la cour eut la

honte d'une tentative inutile. La révolution devait s'accomplir partout,

dans l'armée comme dans le peuple. L'armée, dernier appui du pouvoir, était

aussi la dernière crainte du parti populaire. Tous les chefs militaires

étaient ennemis de la révolution, parce que, possesseurs exclusifs des

grades et des faveurs, ils voyaient le mérite admis à les partager avec

eux. Par le motif contraire, les soldats penchaient pour l'ordre de choses

nouveau; et sans doute la haine de la discipline, le désir d'une plus forte

paie, agissaient aussi puissamment sur eux que l'esprit de liberté. Une

dangereuse insubordination se manifestait dans presque toute l'armée.

L'infanterie surtout, peut-être parce qu'elle se mêle davantage au peuple

et qu'elle a moins d'orgueil militaire que la cavalerie, était dans un état

complet d'insurrection. Bouillé, qui voyait avec peine son armée lui

échapper, employait tous les moyens possibles pour arrêter cette contagion

de l'esprit révolutionnaire. Il avait reçu de Latour-du-Pin, ministre de

la guerre, les pouvoirs les plus étendus; il en profitait en déplaçant

continuellement ses troupes, et en les empêchant de se familiariser avec le

peuple par leur séjour sur les mêmes lieux. Il leur défendait surtout de se

rendre aux clubs, et ne négligeait rien enfin pour maintenir la

subordination militaire. Bouillé, après une longue résistance, avait enfin

prêté serment à la constitution; et comme il était plein d'honneur, dès cet

instant il parut avoir pris la résolution d'être fidèle au roi et à la

constitution. Sa répugnance pour Lafayette, dont il ne pouvait méconnaître

le désintéressement, était vaincue, et il était plus disposé à s'entendre

avec lui. Les gardes nationales de la vaste contrée où il commandait

avaient voulu le nommer leur général; il s'y était refusé dans sa première

Humeur, et il en avait du regret en songeant au bien qu'il aurait pu faire.

Néanmoins, malgré quelques dénonciations des clubs, il se maintenait dans

les faveurs populaires.

La révolte éclata d'abord à Metz. Les soldats enfermèrent leurs officiers,

s'emparèrent des drapeaux et des caisses, et voulurent même faire

contribuer la municipalité. Bouillé courut le plus grand danger, et parvint

à réprimer la sédition. Bientôt après, une révolte semblable se manifesta à

Nancy. Des régimens suisses y prirent part, et on eut lieu de craindre, si

cet exemple était suivi, que bientôt tout le royaume ne se trouvât livré

aux excès réunis de la soldatesque et de la populace. L'assemblée elle même

en trembla. Un officier fut chargé de porter le décret rendu contre les

rebelles. Il ne put le faire exécuter, et Bouillé reçut ordre de marcher

sur Nancy pour que force restât à la loi. Il n'avait que peu de soldats sur

lesquels il pût compter. Heureusement les troupes, naguère révoltées à

Metz, humiliées de ce qu'il n'osait pas se fier à elles, offrirent de

marcher contre les rebelles. Les gardes nationales firent la même offre, et

il s'avança avec ces forces réunies et une cavalerie assez nombreuse sur

Nancy. Sa position était embarrassante, parce qu'il ne pouvait faire agir

sa cavalerie, et que son infanterie n'était pas suffisante pour attaquer

les rebelles secondés de la populace. Néanmoins il parla à ceux-ci avec la

plus grande fermeté, et parvint à leur imposer. Ils allaient même céder et

sortir de la ville, conformément à ses ordres, lorsque des coups de fusil

furent tirés, on ne sait de quel côté. Dès-lors l'engagement devint

inévitable. Les troupes de Bouillé, se croyant trahies, combattirent avec

la plus grande ardeur; mais l'action fut opiniâtre, et elles ne pénétrèrent

que pas à pas, à travers un feu meurtrier[9]. Maître enfin des principales

places, Bouillé obtint la soumission des régimens, et les fit sortir de la

ville. Il délivra les officiers et les autorités emprisonnés, fit choisir

les principaux coupables, et les livra à l'assemblée nationale.

Cette victoire répandit une joie générale, et calma les craintes qu'on

avait conçues pour la tranquillité du royaume. Bouillé reçut du roi et de

l'assemblée des félicitations et des éloges. Plus tard on le calomnia, et

on accusa sa conduite de cruauté.

Cependant elle était irréprochable, et dans le moment elle fut applaudie

comme telle. Le roi augmenta son commandement, qui devint fort

considérable, car il s'étendait depuis la Suisse jusqu'à la Sambre, et

comprenait la plus grande partie de la frontière. Bouillé, comptant plus

sur la cavalerie que sur l'infanterie, choisit pour se cantonner les

bords de la Seille, qui tombe dans la Moselle; il avait là des plaines pour

faire agir sa cavalerie, des fourrages pour la nourrir, des places assez

fortes pour se retrancher, et surtout peu de population à craindre. Bouillé

était décidé à ne rien faire contre la constitution; mais il se défiait des

patriotes, et il prenait des précautions pour venir au secours du roi, si

les circonstances le rendaient nécessaire.

L'assemblée avait aboli les parlemens, institué les jurés, détruit les

jurandes, et allait ordonner une nouvelle émission d'assignats. Les biens

du clergé offrant un capital immense, et les assignats le rendant

continuellement disponible, il était naturel qu'elle en usât. Toutes les

objections déjà faites furent renouvelées avec plus de violence; l'évêque

d'Autun lui-même se prononça contre cette émission nouvelle, et prévit avec

sagacité tous les résultats financiers de cette mesure[10]. Mirabeau,

envisageant surtout les résultats politiques, insista avec opiniâtreté, et

réussit. Huit cents millions d'assignats furent décrétés; et cette fois il

fut décidé qu'ils ne porteraient pas intérêt. Il était inutile en effet

d'ajouter un intérêt à une monnaie. Qu'on fasse cela pour un titre qui ne

peut circuler et demeure oisif dans les mains de celui qui le possède, rien

n'est plus juste; mais pour une valeur qui devient actuelle par son cours

forcé, c'est une erreur que l'assemblée ne commit pas une seconde fois.

Necker s'opposa à cette nouvelle émission, et envoya un mémoire qu'on

n'écouta point. Les temps étaient bien changés pour lui, et il n'était plus

ce ministre à la conservation duquel le peuple attachait son bonheur, un an

auparavant. Privé de la confiance du roi, brouillé avec ses collègues,

excepté Montmorin, il était négligé par l'assemblée, et n'en obtenait pas

tous les égards qu'il eût pu en attendre. L'erreur de Necker consistait à

croire que la raison suffisait à tout, et que, manifestée avec un mélange

de sentiment et de logique, elle devait triompher de l'entêtement des

aristocrates et de l'irritation des patriotes. Necker possédait cette

raison un peu fière qui juge les écarts des passions et les blâme; mais il

manquait de cette autre raison plus élevée et moins orgueilleuse, qui ne se

borne pas à les blâmer mais qui sait aussi les conduire. Aussi, placé au

milieu d'elles, il ne fut pour toutes qu'une gêne et point un frein.

Demeuré sans amis depuis le départ de Mounier et de Lally, il n'avait

conservé que l'inutile Malouet. Il avait blessé l'assemblée, en lui

rappelant sans cesse et avec des reproches le soin le plus difficile de

tous, celui des finances; il s'était attiré en outre le ridicule par la

manière dont il parlait de lui-même. Sa démission fut acceptée avec plaisir

par tous les partis[11]. Sa voiture fut arrêtée à la sortie du royaume par

le même peuple qui l'avait naguère traînée en triomphe; il fallut un ordre

de l'assemblée pour que la liberté d'aller en Suisse lui fût accordée. Il

l'obtint bientôt; et se retira à Coppet pour y contempler de loin une

révolution qu'il était plus propre à observer qu'à conduire.

Le ministère s'était réduit à la nullité du roi lui-même, et se livrait

tout au plus à quelques intrigues ou inutiles ou coupables. Saint-Priest

communiquait avec les émigrés; Latour-du-Pin se prêtait à toutes les

volontés des chefs militaires; Montmorin avait l'estime de la cour, mais

non sa confiance, et il était employé dans des intrigues auprès des chefs

populaires, avec lesquels sa modération le mettait en rapport. Les

ministres furent tous dénoncés à l'occasion de nouveaux complots: «Moi

aussi, s'écria Cazalès, je les dénoncerais, s'il était généreux de

poursuivre des hommes aussi faibles; j'accuserais le ministre des finances

de n'avoir pas éclairé l'assemblée sur les véritables ressources de

l'état, et de n'avoir pas dirigé une révolution qu'il avait provoquée;

j'accuserais le ministre de la guerre d'avoir laissé désorganiser l'armée;

le ministre des provinces de n'avoir pas fait respecter les ordres du roi,

tous enfin de leur nullité et des lâches conseils donnés à leur maître.»

L'inaction est un crime aux yeux des partis qui veulent aller à leur but:

aussi le côté droit condamnait-il les ministres, non pour ce qu'ils avaient

fait, mais pour ce qu'ils n'avaient pas fait. Cependant Cazalès et les

siens, tout en les condamnant, s'opposaient à ce qu'on demandât au roi leur

éloignement, parce qu'ils regardaient cette demande comme une atteinte à la

prérogative royale. Ce renvoi ne fut pas réclamé, mais ils donnèrent

successivement leur démission, excepté Montmorin, qui fut seul

conservé. Duport-du-Tertre, simple avocat, fut nommé garde-des-sceaux.

Duportail, désigné au roi par Lafayette, remplaça Latour-du-Pin à la

guerre, et se montra mieux disposé en faveur du parti populaire. L'une des

mesures qu'il prit fut de priver Bouillé de toute la liberté dont il usait

dans son commandement, et particulièrement du pouvoir de déplacer les

troupes à sa volonté, pouvoir dont Bouillé se servait, comme on l'a vu,

pour empêcher les soldats de fraterniser avec le peuple.

Le roi avait fait une étude particulière de l'histoire de la révolution

anglaise. Le sort de Charles Ier l'avait toujours singulièrement frappé, et

il ne pouvait pas se défendre de pressentimens sinistres. Il avait surtout

remarqué le motif de la condamnation de Charles Ier; ce motif était la

guerre civile. Il en avait contracté une horreur invincible pour toute

mesure qui pouvait faire couler le sang; et il s'était constamment opposé à

tous les projets de fuite proposés par la reine et la cour.

Pendant l'été passé à Saint-Cloud, en 1790, il aurait pu s'enfuir; mais il

n'avait jamais voulu en entendre parler. Les amis de la constitution

redoutaient comme lui ce moyen, qui semblait devoir amener la guerre

civile. Les aristocrates seuls le désiraient, parce que, maîtres du roi en

l'éloignant de l'assemblée, ils se promettaient de gouverner en son nom, et

de rentrer avec lui à la tête des étrangers, ignorant encore qu'on ne va

jamais qu'à leur suite. Aux aristocrates se joignaient peut-être quelques

imaginations précoces, qui déjà commençaient à rêver la république, à

laquelle personne ne songeait encore, dont on n'avait jamais prononcé le

nom, si ce n'est la reine dans ses emportemens contre Lafayette et contre

l'assemblée, qu'elle accusait d'y tendre de tous leurs voeux. Lafayette,

chef de l'armée constitutionnelle, et de tous les amis sincères de la

liberté, veillait constamment sur la personne du monarque. Ces deux

idées, éloignement du roi et guerre civile, étaient si fortement associées

dans les esprits depuis le commencement de la révolution, qu'on regardait

ce départ comme le plus grand malheur à craindre.

Cependant l'expulsion du ministère, qui, s'il n'avait la confiance de Louis

XVI, était du moins de son choix, l'indisposa contre l'assemblée, et lui

fit craindre la perte entière du pouvoir exécutif. Les nouveaux débats

religieux, que la mauvaise foi du clergé fit naître à propos de la

constitution civile, effrayèrent sa conscience timorée, et dès lors il

songea au départ. C'est vers la fin de 1790 qu'il en écrivit à Bouillé, qui

résista d'abord, et qui céda ensuite, pour ne point rendre son zèle suspect

à l'infortuné monarque. Mirabeau, de son côté, avait fait un plan pour

soutenir la cause de la monarchie. En communication continuelle avec

Montmorin, il n'avait jusque-là rien entrepris de sérieux, parce que la

cour, hésitant entre l'étranger, l'émigration et le parti national, ne

voulait rien franchement, et de tous les moyens redoutait surtout celui qui

la soumettrait à un maître aussi sincèrement constitutionnel que Mirabeau.

Cependant elle s'entendit entièrement avec lui, vers cette époque. On lui

promit tout s'il réussissait, et toutes les ressources possibles furent

mises à sa disposition. Talon, lieutenant-civil au Châtelet, et Laporte,

appelé récemment auprès du roi pour administrer la liste civile, eurent

ordre de le voir et de se prêter à l'exécution de ses plans. Mirabeau

condamnait la constitution nouvelle. Pour une monarchie elle était, selon

lui, trop démocratique, et pour une république il y avait un roi de trop.

En voyant surtout le débordement populaire qui allait toujours croissant,

il résolut de l'arrêter. A Paris, sous l'empire de la multitude et d'une

assemblée toute-puissante, aucune tentative n'était possible. Il ne vit

qu'une ressource, c'était d'éloigner le roi de Paris, et de le placer à

Lyon. Là, le roi se fût expliqué; il aurait énergiquement exprimé les

raisons qui lui faisaient condamner la constitution nouvelle, et en aurait

donné une autre qui était toute préparée. Au même instant, on eût convoqué

une première législature. Mirabeau, en conférant par écrit avec les membres

les plus populaires, avait eu l'art de leur arracher à tous l'improbation

d'un article de la constitution actuelle. En réunissant ces divers avis, la

constitution tout entière se trouvait condamnée par ses auteurs

eux-mêmes[12]. Il voulait les joindre au manifeste du roi, pour en assurer

l'effet, et faire mieux sentir la nécessité d'une nouvelle constitution. On

ne connaît pas tous ses moyens d'exécution; on sait seulement que, par la

police de Talon, lieutenant-civil, il s'était ménagé des pamphlétaires, des

orateurs de club et de groupe; que par son immense correspondance, il

devait s'assurer trente-six départemens du Midi. Sans doute il songeait à

s'aider de Bouillé, mais il ne voulait pas se mettre à la merci de ce

général. Tandis que Bouillé campait à Montmédy, il voulait que le roi se

tînt à Lyon; et lui-même devait, suivant les circonstances, se porter à

Lyon ou à Paris. Un prince étranger, ami de Mirabeau, vit Bouillé de la

part du roi, et lui fit part de ce projet, mais à l'insu de Mirabeau[13],

qui ne songeait pas à Montmédy, où le roi s'achemina plus tard. Bouillé,

frappé du génie de Mirabeau, dit qu'il fallait tout faire pour s'assurer un

homme pareil, et que pour lui il était prêt à le seconder de tous ses

moyens. M. de Lafayette était étranger à ce projet. Quoiqu'il fût

sincèrement dévoué à la personne du roi, il n'avait point la confiance de

la cour, et d'ailleurs il excitait l'envie de Mirabeau, qui ne voulait pas

se donner un compagnon pareil. En outre, M. de Lafayette était connu pour

ne suivre que le droit chemin, et ce plan était trop hardi, trop détourné

des voies légales, pour lui convenir. Quoi qu'il en soit, Mirabeau voulut

être le seul exécuteur de son plan, et en effet, il le conduisit tout seul

pendant l'hiver de 1790 à 1791. On ne sait s'il eût réussi; mais il est

certain que, sans faire rebrousser le torrent révolutionnaire, il eût du

moins influé sur sa direction, et sans changer sans doute le résultat

inévitable d'une révolution telle que la nôtre, il en eût modifié les

évènemens par sa puissante opposition. On se demande encore si, même en

parvenant à dompter le parti populaire, il eût pu se rendre maître de

l'aristocratie et de la cour. Un de ses amis lui faisait cette dernière

objection. «Ils m'ont tout promis, disait Mirabeau.--Et s'ils ne vous

tiennent point parole?--S'ils ne me tiennent point parole, je les f... en

république.»

Les principaux articles de la constitution civile, tels que la

circonscription nouvelle des évêchés, et l'élection de tous les

fonctionnaires ecclésiastiques, avaient été décrétés. Le roi en avait

référé au pape, qui, après lui avoir répondu avec un ton moitié sévère et

moitié paternel, en avait appelé à son tour au clergé de France. Le clergé

profita de l'occasion, et prétendit que le spirituel était compromis par

les mesures de l'assemblée. En même temps, il répandit des mandemens,

déclara que les évêques déchus ne se retireraient de leurs sièges que

contraints et forcés; qu'ils loueraient des maisons, et continueraient

leurs fonctions ecclésiastiques; que les fidèles demeurés tels ne devraient

s'adresser qu'à eux. Le clergé intriguait surtout dans la Vendée et dans

certains départemens du Midi, où il se concertait avec les émigrés. Un camp

fédératif s'était formé à Jallez[14], où, sous le prétexte apparent des

fédérations, les prétendus fédérés voulaient établir un centre d'opposition

aux mesures de l'assemblée. Le parti populaire s'irrita de ces menées; et,

fort de sa puissance, fatigué de sa modération, il résolut d'employer un

moyen décisif. On a déjà vu les motifs qui avaient influé sur l'adoption de

la constitution civile. Cette constitution avait pour auteurs les chrétiens

les plus sincères de l'assemblée; ceux-ci, irrités d'une injuste

résistance, résolurent de la vaincre.

On sait qu'un décret obligeait tous les fonctionnaires publics à prêter

serment à la constitution nouvelle. Lorsqu'il avait été question de ce

serment civique, le clergé avait toujours voulu distinguer la constitution

politique de la constitution ecclésiastique; on avait passé outre. Cette

fois l'assemblée résolut d'exiger des ecclésiastiques un serment rigoureux

qui les mît dans la nécessité de se retirer s'ils ne le prêtaient pas, ou

de remplir fidèlement leurs fonctions s'ils le prêtaient. Elle eut soin de

déclarer qu'elle n'entendait pas violenter les consciences, qu'elle

respecterait le refus de ceux qui, croyant la religion compromise par les

lois nouvelles, ne voudraient pas prêter le serment; mais qu'elle voulait

les connaître pour ne pas leur confier les nouveaux épiscopats. En cela ses

prétentions étaient justes et franches. Elle ajoutait à son décret que ceux

qui refuseraient de jurer seraient privés de fonctions et de traitemens; en

outre, pour donner l'exemple, tous les ecclésiastiques qui étaient députés

devaient prêter le serment dans l'assemblée même, huit jours après la

sanction du nouveau décret.

Le côté droit s'y opposa; Maury se livra à toute sa violence, fit tout ce

qu'il put pour se faire interrompre et avoir lieu de se plaindre. Alexandre

Lameth, qui occupait le fauteuil, lui maintint la parole, et le priva du

plaisir d'être chassé de la tribune. Mirabeau, plus éloquent que jamais,

défendit l'assemblée. «Vous, s'écria-t-il, les persécuteurs de la religion!

vous qui lui avez rendu un si noble et si touchant hommage, dans le plus

beau de vos décrets! vous qui consacrez à son culte une dépense publique,

dont votre prudence et votre justice vous eussent rendus si économes!

vous qui avez fait intervenir la religion dans la division du royaume, et

qui avez planté le signe de la croix sur toutes les limites des

départemens! vous, enfin, qui savez que Dieu est aussi nécessaire aux

hommes que la liberté!»

L'assemblée décréta le serment[15]. Le roi en référa tout de suite à Rome.

L'archevêque d'Aix, qui avait d'abord combattu la constitution civile,

sentant la nécessité d'une pacification, s'unit au roi et à quelques-uns

de ses collègues plus modérés pour solliciter le consentement du pape. Les

émigrés de Turin et les évêques opposans de France écrivirent à Rome, en

sens tout contraire, et le pape, sous divers prétextes, différa sa réponse.

L'assemblée, irritée de ces délais, insista pour avoir la sanction du roi

qui, décidé à céder, usait des ruses ordinaires de la faiblesse. Il voulait

se laisser contraindre pour paraître ne pas agir librement. En effet, il

attendit une émeute, et se hâta alors de donner sa sanction. Le décret

sanctionné, l'assemblée voulut le faire exécuter, et elle obligea ses

membres ecclésiastiques à prêter le serment dans son sein. Des hommes et

des femmes, qui jusque-là s'étaient montrés fort peu attachés à la

religion, se mirent tout à coup en mouvement pour provoquer le refus des

ecclésiastiques[16]. Quelques évêques et quelques curés prêtèrent le

serment. Le plus grand nombre résista avec une feinte modération et un

attachement apparent à ses principes. L'assemblée n'en persista pas moins

dans la nomination des nouveaux évêques et curés, et fut parfaitement

secondée par les administrations. Les anciens fonctionnaires

ecclésiastiques eurent la liberté d'exercer leur culte à part, et ceux qui

étaient reconnus par l'état prirent place dans les églises. Les dissidens

louèrent à Paris l'église des Théatins pour s'y livrer à leurs exercices.

L'assemblée le permit, et la garde nationale les protégea autant qu'elle

put contre la fureur du peuple, qui ne leur laissa pas toujours exercer en

repos leur ministère particulier.

On a condamné l'assemblée d'avoir occasionné ce schisme, et d'avoir ajouté

une cause nouvelle de division à celles qui existaient déjà. D'abord, quant

à ses droits, il est évident à tout esprit juste que l'assemblée ne les

excédait pas en s'occupant du temporel de l'Église. Quant aux

considérations de prudence, on peut dire qu'elle ajoutait peu aux

difficultés de sa position. Et en effet, la cour, la noblesse et le clergé,

avaient assez perdu, le peuple assez acquis, pour être des ennemis

irréconciliables, et pour que la révolution eût son issue inévitable, même

sans les effets du nouveau schisme. D'ailleurs, quand on détruisait tous

les abus, l'as semblée pouvait-elle souffrir ceux de l'ancienne

organisation ecclésiastique? Pouvait-elle souffrir que des oisifs vécussent

dans l'abondance, tandis que les pasteurs, seuls utiles, avaient à peine le

nécessaire?

Histoire de la Révolution française, Tome 01 · 第 16 / 73 题