CHAPITRE IV.

INTRIGUES DE LA COUR.--REPAS DES GARDES-DU-CORPS ET DES OFFICIERS DU

RÉGIMENT DE FLANDRE A VERSAILLES.--JOURNÉES DES 4, 5, ET 6 OCTOBRE; SCÈNES

TUMULTUEUSES ET SANGLANTES. ATTAQUE DU CHATEAU DE VERSAILLES PAR LA

MULTITUDE.--LE ROI VIENT DEMEURER A PARIS.--ÉTAT DES PARTIS.--LE DUC

D'ORLÉANS QUITTE LA FRANCE.--NÉGOCIATION DE MIRABEAU AVEC LA COUR.

--L'ASSEMBLÉE SE TRANSPORTE A PARIS.--LOI SUR LES BIENS DU CLERGÉ.

--SERMENT CIVIQUE,--TRAITÉ DE MIRABEAU AVEC LA COUR.--BOUILLÉ.

--AFFAIRE FAVRAS.--PLANS CONTRE-RÉVOLUTIONNAIRES.--CLUBS DES JACOBINS

ET DES FEUILLANTS.

Tandis que l'assemblée portait ainsi les mains sur toutes les parties de

l'édifice, de grands évènemens se préparaient. Par la réunion des ordres,

la nation avait recouvré la toute-puissance législative et constituante.

Par le 14 juillet, elle s'était armée pour soutenir ses représentans. Ainsi

le roi et l'aristocratie restaient isolés et désarmés, n'ayant plus pour

eux que le sentiment de leurs droits, que personne ne partageait, et placés

en présence d'une nation prête à tout concevoir et à tout exécuter. La cour

cependant, retirée dans une petite ville uniquement peuplée de ses

serviteurs, était en quelque sorte hors de l'influence populaire, et

pouvait même tenter un coup de main sur l'assemblée. Il était naturel que

Paris, situé a quelques lieues de Versailles, Paris, capitale du royaume,

et séjour d'une immense multitude, tendît à ramener le roi dans son sein,

pour le soustraire à toute influence aristocratique, et pour recouvrer les

avantages que la présence de la cour et du gouvernement procure à une

ville. Après avoir réduit l'autorité du roi, il ne restait plus qu'à

s'assurer de sa personne. Ainsi le voulait le cours des évènemens, et de

toutes parts on entendait ce cri: _Le roi à Paris!_ L'aristocratie ne

songeait plus à se défendre contre de nouvelles pertes. Elle dédaignait

trop ce qui lui restait pour s'occuper de le conserver; elle désirait donc

un violent changement, tout comme le parti populaire. Une révolution est

infaillible, quand deux partis se réunissent pour la vouloir. Tous deux

contribuent à l'évènement, et le plus fort profite du résultat. Tandis que

les patriotes désiraient conduire le roi à Paris, la cour méditait de le

conduire à Metz. Là, dans une place forte, il eût ordonné ce qu'il eût

voulu, ou pour mieux dire, tout ce qu'on aurait voulu pour lui. Les

courtisans formaient des plans, faisaient courir des projets, cherchaient à

enrôler du monde, et, se livrant à de vaines espérances, se trahissaient

par d'imprudentes menaces. D'Estaing, naguère si célèbre à la tête de nos

escadres, commandait la garde nationale de Versailles. Il voulait être

fidèle à la nation et à la cour, rôle difficile, toujours calomnié, et

qu'une grande fermeté peut seule rendre honorable. Il apprit les menées des

courtisans. Les plus grands personnages étaient au nombre des machinateurs;

les témoins les plus dignes de foi lui avaient été cités, et il écrivit à

la reine une lettre très connue, où il lui parlait avec une fermeté

respectueuse de l'inconvenance et du danger de telles menées. Il ne déguisa

rien et nomma tout le monde[1]. La lettre fut sans effet. En essayant de

pareilles entreprises, la reine devait s'attendre à des remontrances,

et ne pas s'en étonner.

A la même époque, une foule d'hommes nouveaux parurent à Versailles; on y

vit même des uniformes inconnus. On retint la compagnie des

gardes-du-corps, dont le service venait d'être achevé; quelques dragons et

chasseurs des Trois-Évêchés furent appelés. Les gardes-françaises, qui

avaient quitté le service du roi, irrités qu'on le confiât à d'autres,

voulurent se rendre à Versailles pour le reprendre. Sans doute ils

n'avaient aucune raison de se plaindre, puisqu'ils avaient eux-mêmes

abandonné ce service; mais ils furent, dit-on, excités à ce projet. On a

prétendu, dans le temps, que c'était la cour qui avait voulu par ce moyen

effrayer le roi, et l'entraîner à Metz. Un fait prouve assez cette

intention: depuis les émeutes du Palais-Royal, Lafayette, pour défendre le

passage de Paris à Versailles, avait placé un poste à Sèvres. Il fut obligé

de l'en retirer, sur la demande des députés de la droite. Lafayette parvint

à arrêter les gardes-françaises, et à les détourner de leur projet. Il

écrivit confidentiellement au ministre Saint-Priest, pour lui apprendre ce

qui s'était passé, et le rassurer entièrement. Saint-Priest, abusant de la

lettre, la montra à d'Estaing; celui-ci la communiqua aux officiers de la

garde nationale de Versailles et à la municipalité, pour les instruire des

dangers qui avaient menacé la ville, et de ceux qui pourraient la menacer

encore. On proposa d'appeler le régiment de Flandre; grand nombre de

bataillons de la garde de Versailles s'y opposèrent, mais la municipalité

n'en fit pas moins sa réquisition, et le régiment fut appelé. C'était peu

qu'un régiment contre l'assemblée, mais c'était assez pour enlever le roi

et protéger son évasion. D'Estaing instruisit l'assemblée nationale des

mesures qui avaient été prises, et obtint son approbation. Le régiment

arriva: l'appareil militaire qui le suivait, quoique peu considérable, ne

laissa pas que d'exciter des murmures. Les gardes-du-corps, les courtisans

s'em parèrent des officiers, les comblèrent de caresses, et, comme avant le

14 juillet, on parut se coaliser, s'entendre, et concevoir de grandes

espérances.

La confiance de la cour augmentait la méfiance de Paris, et bientôt des

fêtes irritèrent la misère du peuple. Le 2 octobre, les gardes-du-corps

imaginent de donner un repas aux officiers de la garnison. Ce repas est

servi dans la salle du théâtre. Les loges sont remplies de spectateurs de

la cour. Les officiers de la garde nationale sont au nombre des convives;

une gaieté très vive règne pendant le festin, et bientôt les vins la

changent en exaltation. On introduit alors les soldats des régimens. Les

convives, l'épée nue, portent la santé de la famille royale; celle de la

nation est refusée, ou du moins omise; les trompettes sonnent la charge, on

escalade les loges en poussant des cris; on entonne ce chant si expressif

et si connu: _O Richard! Ô mon roi! l'univers t'abandonne!_ on se promet de

mourir pour le roi, comme s'il eût été dans le plus grand danger; enfin le

délire n'a plus de bornes. Des cocardes blanches ou noires, mais toutes

d'une seule couleur, sont partout distribuées. Les jeunes femmes, les

jeunes hommes, s'animent de souvenirs chevaleresques. C'est dans ce moment

que la cocarde nationale est, dit-on, foulée aux pieds. Ce fait a été nié

depuis, mais le vin ne rend-il pas tout croyable et tout excusable? Et

d'ailleurs, pourquoi ces réunions qui ne produisent d'une part qu'un

dévouement trompeur, et qui excitent de l'autre une irritation réelle et

terrible? dans ce moment on court chez la reine; elle consent à venir au

repas. On entoure le roi qui venait de la chasse, et il est entraîné aussi;

on se précipite aux pieds de tous deux, et on les reconduit comme en

triomphe jusqu'à leur appartement. Sans doute, il est doux, quand on se

croit dépouillé, menacé, de retrouver des amis; mais pourquoi faut-il qu'on

se trompe ainsi sur ses droits, sur sa force et sur ses moyens?

Le bruit de cette fête se répandit bientôt, et sans doute l'imagination

populaire, en rapportant les faits, ajouta sa propre exagération à celle

qu'avait produite le festin. Les promesses faites au roi furent prises pour

des menaces faites à la nation; cette prodigalité fut regardée comme une

insulte à la misère publique, et les cris: _à Versailles!_ recommencèrent

plus violens que jamais. Ainsi les petites causes se réunissaient pour

aider l'effet des causes générales. Des jeunes gens se montrèrent à Paris

avec des cocardes noires, ils furent poursuivis; l'un d'eux fut traîné par

le peuple, et la commune se vit obligée de défendre les cocardes d'une

Seule couleur.

Le lendemain du funeste repas, une nouvelle scène à peu près pareille eut

lieu dans un déjeuner donné par les gardes-du-corps, dans la salle du

manège. On se présenta de nouveau à la reine, qui dit qu'elle avait été

satisfaite de la journée du jeudi; on l'écoutait volontiers, parce que,

moins réservée que le roi, on attendait de sa bouche l'aveu des sentimens

de la cour; et toutes ses paroles étaient répétées. L'irritation fut au

comble, et on dut s'attendre aux plus sinistres évènemens. Un mouvement

convenait au peuple et à la cour: au peuple, pour s'emparer du roi; à la

cour, pour que l'effroi l'entraînât à Metz. Il convenait aussi au duc

d'Orléans, qui espérait obtenir la lieutenance du royaume, si le roi venait

à s'éloigner; on a même dit que ce prince allait jusqu'à espérer la

couronne, ce qui n'est guère croyable, car il n'avait pas assez d'audace

d'esprit pour une si grande ambition. Les avantages qu'il avait lieu

d'attendre de cette nouvelle insurrection l'ont fait accuser d'y avoir

participé; cependant il n'en est rien. Il ne peut avoir déterminé

l'impulsion, car elle résultait de la force des choses; il paraît tout au

plus l'avoir secondée; et, même à cet égard, une procédure immense, et le

temps qui apprend tout, n'ont manifesté aucune trace d'un plan concerté.

Sans doute le duc d'Orléans n'a été là, comme pendant toute la révolution,

qu'à la suite du mouvement populaire, répandant peut-être un peu d'or,

donnant lieu à des propos, et n'ayant que de vagues espérances.

Le peuple, ému par les discussions sur le _veto_, irrité par les cocardes

noires, vexé par les patrouilles continuelles, et souffrant de la faim,

était soulevé. Bailly et Necker n'avaient rien oublié pour faire abonder

les subsistances; mais, soit la difficulté des transports, soit les

pillages qui avaient lieu sur la route, soit surtout l'impossibilité de

suppléer au mouvement spontané du commerce, les farines manquaient. Le 4

octobre, l'agitation fut plus grande que jamais. On parlait du départ du

roi pour Metz, et de la nécessité d'aller le chercher à Versailles; on

épiait les cocardes noires, on demandait du pain. De nombreuses patrouilles

réussirent à contenir le peuple. La nuit fut assez calme. Le lendemain 5,

les attroupemens recommencèrent dès le matin. Les femmes se portèrent chez

les boulangers: le pain manquait, et elles coururent à l'Hôtel-de-Ville

pour s'en plaindre aux représentans de la commune. Ceux-ci n'étaient pas

encore en séance, et un bataillon de la garde nationale était rangé sur la

place. Des hommes se joignirent à ces femmes, mais elles n'en voulurent

pas, disant que les hommes ne savaient pas agir. Elles se précipitèrent

alors sur le bataillon, et le firent reculer à coups de pierres. Dans ce

moment, une porte ayant été enfoncée, l'Hôtel-de-Ville fut envahi, les

brigands à piques s'y précipitèrent avec les femmes, et voulurent y mettre

le feu. On parvint à les écarter, mais ils s'emparèrent de la porte qui

conduisait à la grande cloche, et sonnèrent le tocsin. Les faubourgs alors

se mirent en mouvement. Un citoyen nommé Maillard, l'un de ceux qui

s'étaient signalés à la prise de la Bastille, consulta l'officier qui

commandait le bataillon de la garde nationale, pour chercher un moyen de

délivrer l'Hôtel-de-Ville de ces femmes furieuses. L'officier n'osa

approuver le moyen qu'il proposait; c'était de les réunir, sous prétexte

d'aller à Versailles, mais sans cependant les y conduire. Néanmoins

Maillard se décida, prit un tambour, et les entraîna bientôt à sa suite.

Elles portaient des bâtons, des manches à balai, des fusils et des

coutelas. Avec cette singulière armée, il descendit le quai, traversa le

Louvre, fut forcé malgré lui de conduire ces femmes à travers les

Tuileries, et arriva aux Champs-Élysées. Là, il parvint à les désarmer, en

leur faisant entendre qu'il valait mieux se présenter à l'assemblée comme

des suppliantes que comme des furies en armes. Elles y consentirent, et

Maillard fut obligé de les conduire à Versailles, car il n'était pas

possible de les en détourner. Tout en ce moment tendait vers ce but. Des

hordes partaient en traînant des canons; d'autres entouraient la garde

nationale, qui elle même entourait son chef pour l'entraîner à Versailles,

but de tous les voeux.

Pendant ce temps, la cour était tranquille; mais l'assemblée recevait en

tumulte un message du roi. Elle avait présenté à son acceptation les

articles constitutionnels et la déclaration des droits. La réponse devait

être une acceptation pure et simple, avec la promesse de promulguer. Pour

la seconde fois, le roi, sans trop s'expliquer, adressait des observations

à l'assemblée; il donnait son _accession_ aux articles constitutionnels,

sans cependant les approuver; il trouvait de bonnes maximes dans la

déclaration des droits, mais elles avaient besoin d'explications; le tout

enfin ne pouvait être jugé, disait-il, que lorsque l'ensemble de la

constitution serait achevé. C'était là sans doute une opinion soutenable;

beaucoup de publicistes la partageaient; mais convenait-il de l'exprimer

dans le moment? A peine cette réponse est-elle lue, que des plaintes

s'élèvent. Robespierre dit que le roi n'a pas à critiquer l'assemblée;

Duport, que cette réponse devait être contre-signée d'un ministre

responsable. Pétion en prend occasion de rappeler le repas des

gardes-du-corps, et il dénonce les imprécations proférées contre

l'assemblée. Grégoire parle de la disette, et demande pourquoi une lettre a

été adressée à un meunier avec promesse de deux cents livres par semaine

s'il voulait ne pas moudre. La lettre ne prouvait rien, car tous les partis

pouvaient l'avoir écrite; cependant elle excite un grand tumulte, et M. de

Monspey somme Pétion de signer sa dénonciation. Alors Mirabeau, qui avait

désapprouvé à la tribune même la démarche de Pétion et de Grégoire, se

présente pour répondre à M. de Monspey. «J'ai désapprouvé tout le premier,

dit-il, ces dénonciations impolitiques; mais, puisqu'on insiste, je

dénoncerai moi-même, et je signerai, quand on aura déclaré qu'il n'y a

d'inviolable en France que le roi.» A cette terrible apostrophe, on se

tait, et on revient à la réponse du roi. Il était onze heures du matin; on

apprend les mouvemens de Paris. Mirabeau s'avance vers le président

Mounier, qui, récemment élu malgré le Palais-Royal, et menacé d'une chute

glorieuse, allait déployer dans cette triste journée une indomptable

fermeté; Mirabeau s'approche de lui: «Paris, lui dit-il, marche sur nous;

trouvez-vous mal, allez au château dire au roi d'accepter purement et

simplement.--Paris marche, tant mieux, répond Mounier; qu'on nous tue tous,

mais tous; l'état y gagnera.--Le mot est vraiment joli,» reprend Mirabeau,

et il retourne à sa place. La discussion continue jusqu'à trois heures, et

on décide que le président se rendra auprès du roi, pour lui demander son

acceptation pure et simple. Dans le moment où Mounier allait sortir pour

aller au château, on annonce une députation; c'était Maillard et les femmes

qui l'avaient suivi. Maillard demande à entrer et à parler; il est

introduit, les femmes se précipitent à sa suite et pénètrent dans la salle.

Il expose alors ce qui s'est passé, le défaut de pain et le désespoir du

peuple; il parle de la lettre adressée au meunier, et prétend qu'une

personne rencontrée en route leur a dit qu'un curé était chargé de la

dénoncer. Ce curé était Grégoire, et, comme on vient de le voir, il avait

fait la dénonciation. Une voix accuse alors l'évêque de Paris, Juigné,

d'être l'auteur de la lettre. Des cris d'indignation s'élèvent pour

repousser l'imputation faite au vertueux prélat. On rappelle à l'ordre

Maillard et sa députation. On lui dit que des moyens ont été pris pour

approvisionner Paris, que le roi n'a rien oublié, qu'on va le supplier de

prendre de nouvelles mesures, qu'il faut se retirer, et que le trouble

n'est pas le moyen de faire cesser la disette. Mounier sort alors pour se

rendre au château; mais les femmes l'entourent, et veulent l'accompagner;

il s'y refuse d'abord, mais il est obligé d'en admettre six. Il traverse

les hordes arrivées de Paris, qui étaient armées de piques, de haches, de

bâtons ferrés. Il pleuvait abondamment. Un détachement de gardes-du-corps

fond sur l'attroupement qui entourait le président, et le disperse; mais

les femmes rejoignent bientôt Mounier, et il arrive au château, où le

régiment de Flandre, les dragons, les Suisses et la milice nationale de

Versailles étaient rangés en bataille. Au lieu de six femmes, il est

obligé d'en introduire douze; le roi les accueille avec bonté, et déplore

leur détresse; elle sont émues. L'une d'elles, jeune et belle, est

interdite à la vue du monarque, et peut à peine prononcer ce mot: _Du

pain_. Le roi, touché, l'embrasse, et les femmes s'en retournent attendries

par cet accueil. Leurs compagnes les reçoivent à la porte du château; elles

ne veulent pas croire leur rapport, disent qu'elles se sont laissé séduire,

et se préparent à les déchirer. Les gardes-du-corps, commandés par le comte

de Guiche, accourent pour les dégager; des coups de fusil partent de divers

côtés, deux gardes tombent, et plusieurs femmes sont blessées. Non loin de

là, un homme du peuple à la tête de quelques femmes, pénètre à travers les

rangs des bataillons, et s'avance jusqu'à la grille du château. M. de

Savonnières le poursuit, mais il reçoit un coup de feu qui lui casse le

bras. Ces escarmouches produisent de part et d'autre une plus grande

irritation. Le roi, instruit du danger, fait ordonner à ses gardes de ne

pas faire feu, et de se retirer dans leur hôtel. Tandis qu'ils se retirent,

quelques coups de fusil sont échangés entre eux et la garde nationale de

Versailles, sans qu'on puisse savoir de quelle part ont été tirés les

premiers coups.

Pendant ce désordre, le roi tenait conseil, et Mounier attendait

impatiemment sa réponse. Ce dernier lui faisait répéter à chaque instant

que ses fonctions l'appelaient à l'assemblée, que la nouvelle de la

sanction calmerait tous les esprits, et qu'il allait se retirer, si on ne

lui répondait point, car il ne voulait pas s'absenter plus long-temps de

son poste. On agitait au conseil si le roi partirait; le conseil dura de

six à dix heures du soir, et le roi, dit-on, ne voulut pas laisser la place

vacante au duc d'Orléans. On voulait faire partir la reine et les enfans,

mais la foule arrêta les voitures à l'instant où elles parurent, et

d'ailleurs la reine était courageusement résolue à ne pas se séparer de son

époux. Enfin, vers les dix heures, Mounier reçut l'acceptation pure et

simple, et retourna à l'assemblée. Les députés s'étaient séparés, et les

femmes occupaient la salle. Il leur annonça l'acceptation du roi, ce

qu'elles reçurent à merveille, en lui demandant si leur sort en serait

meilleur, et surtout si elles auraient du pain. Mounier leur répondit le

mieux qu'il put, et leur fit distribuer tout le pain qu'il fut possible de

se procurer. Dans cette nuit, où les torts sont si difficiles à fixer, la

municipalité eut celui de ne pas pourvoir aux besoins de cette foule

affamée, que le défaut de pain avait fait sortir de Paris, et qui depuis

n'avait pas dû en trouver sur les routes.

Dans ce moment, on apprit l'arrivée de Lafayette. Il avait lutté pendant

huit heures contre la milice nationale de Paris, qui voulait se porter à

Versailles. Un de ses grenadiers lui avait dit: «Général, vous ne nous

trompez pas, mais on vous trompe. Au lieu de tourner nos armes contre les

femmes, allons à Versailles chercher le roi, et nous assurer de ses

dispositions en le plaçant au milieu de nous.» Lafayette avait résisté aux

instances de son armée et aux flots de la multitude. Ses soldats n'étaient

point à lui par la victoire, mais par l'opinion; et, leur opinion

l'abandonnant, il ne pouvait plus les conduire. Malgré cela, il était

parvenu à les arrêter jusqu'au soir; mais sa voix ne s'étendait qu'à une

petite distance, et au-delà rien n'arrêtait la fureur populaire. Sa tête

avait été plusieurs fois menacée, et néanmoins il résistait encore.

Cependant il savait que des hordes partaient continuellement de Paris;

l'insurrection se transportait à Versailles, son devoir était de l'y

suivre. La commune lui ordonna de s'y rendre, et il partit. Sur la route il

arrêta son armée, lui fit prêter serment d'être fidèle au roi, et arriva à

Versailles vers minuit. Il annonça à Mounier que l'armée avait promis de

remplir son devoir, et que rien ne serait fait de contraire à la loi. Il

courut au château. Il y parut plein de respect et de douleur, fit connaître

au roi les précautions qui avaient été prises, et l'assura de son

dévouement et de celui de l'armée. Le roi parut tranquillisé, et se retira

pour se livrer au repos. La garde du château avait été refusée à Lafayette,

on ne lui avait donné que les postes extérieurs. Les autres postes étaient

destinés au régiment de Flandre, dont les dispositions n'étaient pas sûres,

aux Suisses et aux gardes-du-corps. Ceux-ci d'abord avaient reçu ordre de

se retirer, ils avaient été rappelés ensuite, et n'ayant pu se réunir, ils

ne se trouvaient qu'en petit nombre à leur poste. Dans le trouble qui

régnait, tous les points accessibles n'avaient pas été défendus; une grille

même était demeurée ouverte. Lafayette fit occuper les postes extérieurs

qui lui avaient été confiés, et aucun d'eux ne fut forcé ni même attaqué.

L'assemblée, malgré le tumulte, avait repris sa séance, et elle poursuivait

une discussion sur les lois pénales avec l'attitude la plus imposante. De

temps en temps, le peuple interrompait la discussion en demandant du pain.

Mirabeau, fatigué, s'écria d'une voix forte que l'assemblée n'avait à

recevoir la loi de personne, et qu'elle ferait vider les tribunes. Le

peuple couvrit son apostrophe d'applaudissemens; néanmoins il ne convenait

pas à l'assemblée de résister davantage. Lafayette, ayant fait dire à

Mounier que tout lui paraissait tranquille, et qu'il pouvait renvoyer les

députés, l'assemblée se sépara vers le milieu de la nuit, en s'ajournant au

lendemain 6, à onze heures.

Le peuple s'était répandu çà et là, et paraissait calmé. Lafayette avait

lieu d'être rassuré par le dévouement de son armée, qui en effet ne se

démentit point, et par le calme qui semblait régner partout. Il avait

assuré l'hôtel des gardes-du-corps, et répandu de nombreuses patrouilles. A

cinq heures du matin il était encore debout. Croyant alors tout apaisé, il

prit un breuvage, et se jeta sur un lit, pour prendre un repos dont il

était privé depuis vingt-quatre heures[2].

Dans cet instant, le peuple commençait à se réveiller, et parcourait déjà

les environs du château. Une rixe s'engage avec un garde-du-corps qui fait

feu des fenêtres; les brigands s'élancent aussitôt, traversent la grille

qui était restée ouverte, montent un escalier qu'ils trouvent libre, et

sont enfin arrêtés par deux gardes-du-corps qui se défendent héroïquement,

et ne cèdent le terrain que pied à pied, en se retirant de porte en porte.

L'un de ces généreux serviteurs était Miomandre. «Sauvez la reine!»

s'écrie-t-il. Ce cri est entendu, et la reine se sauve tremblante auprès du

roi. Tandis qu'elle s'enfuit, les brigands se précipitent, trouvent la

couche royale abandonnée, et veulent pénétrer au-delà; mais ils sont

arrêtés de nouveau par les gardes-du-corps retranchés en grand nombre sur

ce point. Dans ce moment, les gardes-françaises appartenant à Lafayette, et

postés près du château, entendent le tumulte, accourent, et dispersent les

brigands. Ils se présentent à la porte derrière laquelle étaient retranchés

les gardes-du-corps: «Ouvrez, leur crient-ils, les gardes-françaises n'ont

pas oublié qu'à Fontenoi vous avez sauvé leur régiment!» On ouvre, et on

s'embrasse.

Le tumulte régnait au dehors. Lafayette, qui reposait à peine depuis

quelques instans, et qui ne s'était par même endormi, entend du bruit,

s'élance sur le premier cheval, se précipite au milieu de la mêlée, et y

trouve plusieurs gardes-du-corps qui allaient être égorgés. Tandis qu'il

les dégage, il ordonne à sa troupe de courir au château, et demeure presque

seul au milieu des brigands. L'un d'eux le couche en joue; Lafayette, sans

se troubler, commande au peuple de le lui amener; le peuple saisit aussitôt

le coupable, et, sous les yeux de Lafayette, brise sa tête contre les

pavés. Lafayette, après avoir sauvé les gardes-du-corps, vole au château

avec eux, et y trouve ses grenadiers qui s'y étaient déjà rendus. Tous

l'entourent et lui promettent de mourir pour le roi. En ce moment, les

gardes-du-corps arrachés à la mort criaient _vive Lafayette!_ La cour

entière, qui se voyait sauvée par lui et sa troupe, reconnaissait lui

devoir la vie; les témoignages de reconnaissance étaient universels.

Madame Adélaïde, tante du roi, accourt, le serre dans ses bras en lui

disant: «Général, vous nous avez sauvés!»

Le peuple en ce moment demandait à grands cris que Louis XVI se rendît à

Paris. On tient conseil. Lafayette, invité à y prendre part, s'y refuse

pour n'en pas gêner la liberté. Il est enfin décidé que la cour se rendra

au voeu du peuple. Des billets portant cette nouvelle sont jetés par les

fenêtres. Louis XVI se présente alors au balcon, accompagné du général, et

les cris de _vive le roi!_ l'accueillent. Mais il n'en est pas ainsi pour

la reine; des voix menaçantes s'élèvent contre elle. Lafayette l'aborde:

«Madame, lui dit-il, que voulez-vous faire?--Accompagner le roi, dit la

reine avec courage.--Suivez-moi donc,» reprend le général, et il la conduit

tout étonnée sur le balcon. Quelques menaces sont faites par des hommes du

peuple. Un coup funeste pouvait partir; les paroles ne pouvaient être

entendues, il fallait frapper les yeux. S'inclinant alors, et prenant la

main de la reine, le général la baise respectueusement. Ce peuple de

Français est transporté à cette vue, et il confirme la réconciliation par

les cris de _vive la reine! vive Lafayette!_ La paix n'était pas encore

faite avec les gardes-du-corps. «Ne ferez-vous rien pour mes gardes?» dit

le roi à Lafayette. Celui-ci en prend un, le conduit sur le balcon, et

l'embrasse en lui mettant sa bandoulière. Le peuple approuve de nouveau, et

ratifie par ses applaudissemens cette nouvelle réconciliation.

L'assemblée n'avait pas cru de sa dignité de se rendre auprès du monarque,

quoiqu'il l'eût demandé. Elle s'était contentée d'envoyer auprès de lui une

députation de trente-six membres. Dès qu'elle apprit son départ, elle fit

un décret portant qu'elle était inséparable de la personne du monarque,

et désigna cent députés pour l'accompagner à Paris. Le roi reçut le décret

et se mit en route.

Les principales bandes étaient déjà parties. Lafayette les avait fait

suivre par un détachement de l'armée pour les empêcher de revenir sur

leurs pas. Il avait donné ordre qu'on désarmât les brigands qui portaient

au bout de leurs piques les têtes de deux gardes-du-corps. Cet horrible

trophée leurfut arraché, et il n'est point vrai qu'il ait précédé la

voiture du roi.

Louis XVI revint enfin au milieu d'une affluence considérable, et fut reçu

par Bailly à l'Hôtel-de-Ville. «Je reviens avec confiance, dit le roi, au

milieu de mon peuple de Paris.» Bailly rapporte ces paroles à ceux qui ne

pouvaient les entendre, mais il oublie le mot _confiance_. «Ajoutez _avec

confiance_, dit la reine.--Vous êtes plus heureux, reprend Bailly, que si

je l'avais prononcé moi-même.»

La famille royale se rendit au palais des Tuileries, qui n'avait pas été

habité depuis un siècle, et dans lequel on n'avait eu le temps de faire

aucun des préparatifs nécessaires. La garde en fut confiée aux milices

parisiennes, et Lafayette se trouva ainsi chargé de répondre envers la

nation de la personne du roi, que tous les partis se disputaient. Les

nobles voulaient le conduire dans une Place forte pour user en son nom du

despotisme; le parti populaire, qui ne songeait point encore à s'en passer,

voulait le garder pour compléter la constitution, et ôter un chef à la

guerre civile. Aussi la malveillance des privilégiés appela-t-elle

Lafayette un geôlier; et pourtant sa vigilance ne prouvait qu'une chose,

le désir sincère d'avoir un roi.

Dès ce moment la marche des partis se prononce d'une manière nouvelle.

L'aristocratie, éloignée de Louis XVI, et ne pouvant exécuter aucune

entreprise à ses côtés, se répand à l'étranger et dans les provinces. C'est

depuis lors que l'émigration commence à devenir considérable. Un grand

nombre de nobles s'enfuirent à Turin, auprès du comte d'Artois, qui avait

trouvé un asile chez son beau-père. Là, leur politique consiste à exciter

les départemens du Midi et à supposer que le roi n'est pas libre. La reine,

qui est Autrichienne, et de plus ennemie de la nouvelle cour formée à

Turin, tourne ses espérances vers l'Autriche. Le roi, au milieu de ces

menées, voit tout, n'empêche rien, et attend son salut de quelque part

qu'il vienne. Par intervalle, il fait les désaveux exigés par l'assemblée,

et n'est réellement pas libre, pas plus qu'il ne l'eût été à Turin ou à

Coblentz, pas plus qu'il ne l'avait été sous Maurepas, car le sort de la

faiblesse est d'être partout dépendante.

Le parti populaire triomphant désormais, se trouve partagé entre le duc

d'Orléans, Lafayette, Mirabeau, Barnave et les Lameth. La voix publique

accusait le duc d'Orléans et Mirabeau d'être auteurs de la dernière

insurrection. Des témoins, qui n'étaient pas indignes de confiance,

assuraient avoir vu le duc et Mirabeau sur le déplorable champ de bataille

du 6 octobre. Ces faits furent démentis plus tard; mais, dans le moment, on

y croyait. Les conjurés avaient voulu éloigner le roi, et même le tuer,

disaient les plus hardis calomniateurs. Le duc d'Orléans, ajoutait-on,

avait voulu être lieutenant du royaume, et Mirabeau ministre. Aucun de ces

projets n'ayant réussi, Lafayette paraissant les avoir déjoués par sa

présence, passait pour sauveur du roi et pour vainqueur du duc d'Orléans et

de Mirabeau. La cour, qui n'avait pas encore eu le temps de devenir

ingrate, avouait Lafayette comme son sauveur, et dans cet instant la

puissance du général semblait immense. Les patriotes exaltés en étaient

effarouchés, et murmuraient déjà le nom de Cromwell. Mirabeau, qui, comme

on le verra bientôt, n'avait rien de commun avec le duc d'Orléans, était

jaloux de Lafayette, et l'appelait Cromwell-Grandisson. L'aristocratie

secondait ces méfiances, et y ajoutait ses propres calomnies. Mais

Lafayette était déterminé, malgré tous les obstacles, à soutenir le roi et

la constitution. Pour cela, il résolut d'abord d'écarter le duc d'Orléans,

dont la présence donnait lieu à beaucoup de bruits, et pouvait fournir,

sinon les moyens, du moins le prétexte des troubles. Il eut une entrevue

avec le prince, l'intimida par sa fermeté, et l'obligea à s'éloigner. Le

roi, qui était dans ce projet, feignit, avec sa faiblesse ordinaire, d'être

contraint à cette mesure; et en écrivant au duc d'Orléans, il lui dit qu'il

fallait que lui ou M. de Lafayette se retirassent; que dans l'état des

opinions le choix n'était pas douteux, et qu'en conséquence il lui donnait

une commission pour l'Angleterre. On a su depuis que M. de Montmorin,

ministre des affaires étrangères, pour se délivrer de l'ambition du duc

d'Orléans, l'avait dirigée sur les Pays-Bas, alors insurgés contre

l'Autriche, et qu'il lui avait fait espérer le titre de duc de Brabant[3].

Ses amis, en apprenant cette résolution, s'irritèrent de sa faiblesse. Plus

ambitieux que lui, ils ne voulaient pas qu'il cédât; ils se portèrent chez

Mirabeau, et l'engagèrent à dénoncer à la tribune les violences que

Lafayette exerçait envers le prince. Mirabeau, jaloux déjà de la popularité

du général, fit dire au duc et à lui, qu'il allait les dénoncer tous deux à

la tribune, si le départ pour l'Angleterre avait lieu. Le duc d'Orléans fut

ébranlé; une nouvelle sommation de Lafayette le décida; et Mirabeau,

recevant à l'assemblée un billet qui lui annonçait la retraite du prince,

s'écria avec dépit: _Il ne mérite pas la peine qu'on se donne pour lui_[4].

Ce mot et beaucoup d'autres aussi inconsidérés l'ont fait accuser souvent

d'être un des agens du duc d'Orléans; cependant il ne le fut jamais. Sa

détresse, l'imprudence de ses propos, sa familiarité avec le duc d'Orléans,

qui était d'ailleurs la même avec tout le monde, sa proposition pour la

succession d'Espagne, enfin son opposition au départ du duc, devaient

exciter les soupçons; mais il n'en est pas moins vrai que Mirabeau était

sans parti, sans même aucun autre but que de détruire l'aristocratie et le

pouvoir arbitraire.

Les auteurs de ces suppositions auraient dû savoir que Mirabeau était

réduit alors à emprunter les sommes les plus modiques, ce qui n'aurait pas

eu lieu s'il eût été l'agent d'un prince immensément riche, et qu'on disait

presque ruiné par ses partisans. Mirabeau avait déjà pressenti la

dissolution prochaine de l'état. Une conversation avec un ami intime, qui

dura une nuit tout entière, dans le parc de Versailles, détermina chez lui

un plan tout nouveau; et il se promit pour sa gloire, pour le salut de

l'état, pour sa propre fortune enfin (car Mirabeau était homme à conduire

tous ces intérêts ensemble), de demeurer inébranlable entre les

désorganisateurs et le trône, et de consolider la monarchie en s'y faisant

une place. La cour avait tenté de le gagner, mais on s'y était pris

gauchement et sans les ménagemens convenables avec un homme d'une grande

fierté, et qui voulait conserver sa popularité, à défaut de l'estime qu'il

n'avait pas encore. Malouet, ami de Necker et lié avec Mirabeau, voulait

les mettre tous deux en communication. Mirabeau s'y était souvent

refusé[5], persuadé qu'il ne pourrait jamais s'accorder avec le ministre.

Il y consentit cependant. Malouet l'introduisit, et l'incompatibilité des

deux caractères fut mieux sentie encore après cet entretien, où, de l'aveu

de tous ceux qui étaient présens, Mirabeau déploya la supériorité qu'il

avait dans la vie privée aussi bien qu'à la tribune. On répandit qu'il

avait voulu se faire acheter, et que, Necker ne lui ayant fait aucune

ouverture, il avait dit en sortant: _Le ministre aura de mes nouvelles._

C'est encore là une interprétation des partis, mais elle est fausse.

Malouet avait proposé à Mirabeau, qu'on savait satis fait de la liberté

acquise, de s'entendre avec le ministre, et rien de plus. D'ailleurs, c'est

à cette même époque qu'une négociation directe s'entamait avec la cour. Un

prince étranger, lié avec les hommes de tous les partis, fit les premières

ouvertures. Un ami, qui servit d'intermédiaire, fit sentir qu'on

n'obtiendrait de Mirabeau aucun sacrifice de ses principes; mais que si on

voulait s'en tenir à la constitution, on trouverait en lui un appui

inébranlable; que quant aux conditions elles étaient dictées par sa

situation; qu'il fallait, dans l'intérêt même de ceux qui voulaient

l'employer, rendre cette situation honorable et indépendante, c'est-à-dire

acquitter ses dettes; qu'enfin on devait l'attacher au nouvel ordre social,

et sans lui donner actuellement le ministère, le lui faire espérer dans

l'avenir[6]. Les négociations ne furent entièrement terminées que deux ou

trois mois après, c'est-à-dire dans les premiers mois de 1790. Les

historiens, peu instruits de ces détails, et trompés par la persévérance de

Mirabeau à combattre le pouvoir, ont placé l'instant de ce traité plus

tard. Cependant il fut à peu près conclu dès le commencement de 1790. Nous

le ferons connaître en son lieu.

Barnave et les Lameth ne pouvaient rivaliser avec Mirabeau que par un plus

grand rigorisme patriotique. Instruits des négociations qui avaient lieu;

ils accréditèrent le bruit déjà répandu qu'on allait lui donner le

ministère, pour lui ôter par là la faculté de l'accepter. Une occasion de

l'en empêcher se présenta bientôt. Les ministres n'avaient pas le droit de

parler dans l'assemblée. Mirabeau ne voulait pas, en arrivant au ministère,

perdre la parole, qui était son plus grand moyen d'influence; il désirait

d'ailleurs amener Necker à la tribune pour l'y écraser. Il proposa donc de

donner voix consultative aux ministres; Le parti populaire alarmé s'y

opposa sans motif plausible, et parut redouter les séductions

ministérielles. Mais ses craintes n'étaient pas raisonnables, car ce n'est

point par leurs communications publiques avec les chambres que les

ministres corrompent ordinairement la représentation nationale. La

proposition de Mirabeau fut rejetée, et Lanjuinais, poussant le rigorisme

encore plus loin, proposa d'interdire aux députés actuels d'accepter le

ministère. La discussion fut violente. Quoique le motif de ces propositions

fût connu, il n'était pas avoué; et Mirabeau, à qui la dissimulation

n'était pas possible, s'écria enfin qu'il ne fallait pas pour un seul homme

prendre une mesure funeste à l'état; qu'il adhérait au décret, à condition

qu'on, interdirait le ministère, non à tous les députés actuels, mais

seulement à M. de Mirabeau, député de la sénéchaussée d'Aix. Tant de

franchise et d'audace restèrent sans effet, et le décret fut adopté à

l'unanimité.

On voit comment se divisait l'état entre les émigrés, la reine, le roi, et

les divers chefs populaires, tels que Lafayette, Mirabeau, Barnave et

Lameth. Aucun événement décisif, comme celui du 14 juillet ou du 5 octobre,

n'était plus possible de longtemps. Il fallait que de nouvelles

contrariétés irritassent la cour et le peuple, et amenassent une

rupture éclatante.

L'assemblée s'était, transportée à Paris[7], après avoir reçu des

assurances réitérées de tranquillité de la part de la commune, et la

promesse d'une entière liberté dans les suffrages. Mounier et

Lally-Tolendal, indignés des évènemens des 5 et 6 octobre, avaient donné

leur démission, disant qu'ils ne voulaient être ni spectateurs ni complices

Des crimes des factieux. Ils durent regretter cette désertion du bien

public, surtout en voyant Maury et Cazalès, qui s'étaient éloignés de

l'assemblée, y rentrer bientôt pour soutenir courageusement et jusqu'au

bout la cause qu'ils avaient embrassée. Mounier, retiré en Dauphiné,

assembla les états de la province; mais bientôt un décret les fit

dissoudre, sans aucune résistance. Ainsi Mounier et Lally, qui à

l'époque de la réunion des ordres et du serment du Jeu de Paume étaient

les héros du peuple, ne valaient maintenant plus rien à ses yeux. Les

parlemens avaient été dépassés les premiers par la puissance populaire;

Mounier, Lally et Necker l'avaient été après eux, et beaucoup d'autres

allaient bientôt l'être.

La disette, cause exagérée mais pourtant réelle des agitations, donna

encore lieu à un crime. Le boulanger François fut égorgé par quelques

brigands[8]. Lafayette parvint à saisir les coupables, et les livra au

Châtelet, tribunal investi d'une juridiction extraordinaire sur tous les

délits relatifs à la révolution. Là étaient en jugement Besenval, et tous

ceux qui étaient accusés d'avoir pris part à la conspiration aristocratique

déjouée le 14 juillet. Le Châtelet devait juger suivant des formes

nouvelles. En attendant l'emploi du jury qui n'était pas encore institué,

l'assemblée avait ordonné la publicité, la défense contradictoire, et

toutes les mesures préservatrices de l'innocence. Les assassins de François

furent condamnés, et la tranquillité rétablie. Lafayette et Bailly

proposèrent à cette occasion; la loi martiale. Vivement combattue par

Robespierre, qui dès lors se montrait chaud partisan du peuple et des

pauvres, elle fut cependant adoptée par la majorité (décret du 21 octobre).

En vertu de cette loi, les municipalités répondaient de la tranquillité

publique; en cas de troubles, elles étaient chargées de requérir les

troupes ou les milices; et, après trois sommations, elles devaient ordonner

l'emploi de la force contre les rassemblemens séditieux. Un comité des

recherches fut établi à la commune de Paris, et dans l'assemblée nationale,

pour surveiller les nombreux ennemis dont les menées se croisaient en tout

sens. Ce n'était pas trop de tous ces moyens pour déjouer les projets de

tant d'adversaires conjurés contre la nouvelle révolution.

Les travaux constitutionnels se poursuivaient avec activité. On avait aboli

la féodalité, mais il restait encore à prendre une dernière mesure pour

détruire ces grands corps, qui avaient été des ennemis, constitués de

l'état contre l'état. Le clergé possédait d'immenses propriétés. Il les

avait reçues des princes à titre de gratifications féodales, ou des fidèles

à titre de legs. Si les propriétés des individus, fruit et but du travail,

devaient être respectées, celles qui avaient été données à des corps pour

un certain objet pouvaient recevoir de la loi une autre destination.

C'était pour le service de la religion qu'elles avaient été données, ou du

moins sous ce prétexte; on, la religion étant un service public, la loi

pouvait régler le moyen d'y subvenir d'une manière toute différente. L'abbé

Maury déploya ici sa faconde imperturbable; il sonna l'alarme chez les

propriétaires, les menaça d'un envahissement prochain, et prétendit qu'on

sacrifiait les provinces aux agioteurs de la capitale. Son sophisme est

assez singulier pour être rapporté. C'était pour payer la dette qu'on

disposait des biens du clergé; les créanciers de cette dette étaient les

grands capitalistes de Paris; les biens qu'on leur sacrifiait se trouvaient

dans les provinces: de là, l'intrépide raisonneur concluait que c'était

immoler la province à la capitale; comme si la province ne gagnait pas au

contraire à une nouvelle division de ces immenses terres, réservées

jusqu'alors au luxe de quelques ecclésiastiques oisifs. Tous ces efforts

furent inutiles. L'évêque d'Autun, auteur de la proposition, et le député

Thouret, détruisirent ces vains sophismes. Déjà on allait décréter que les

biens du clergé appartenaient à l'état; néanmoins les opposans insistaient

encore sur la question de propriété. On leur répondait que, fussent-ils

propriétaires, on pouvait se servir de leurs biens, puisque souvent ces

biens avaient été employés dans des cas urgens au service de l'état. Ils ne

le niaient point. Profitant alors de leur aveu, Mirabeau proposa de changer

ce mot _appartiennent_ en cet autre: sont _à la disposition de l'état_, et

la discussion fut terminée sur-le-champ à une grande majorité (loi du 2

novembre). L'assemblée détruisit ainsi la redoutable puissance du clergé,

le luxe des grands de l'ordre, et se ménagea ces immenses ressources

financières qui firent si long-temps subsister la révolution. En même temps

elle assurait l'existence des curés, en décrétant que leurs appointemens ne

pourraient pas être moindres de douze cents francs, et elle y ajoutait en

outre la jouissance d'une maison curiale et d'un jardin. Elle déclarait ne

plus reconnaître les voeux religieux, et rendait la liberté à tous les

cloîtrés, en laissant toutefois à ceux qui le voudraient la faculté de

continuer la vie monastique; et comme leurs biens étaient supprimés, elle y

suppléait par des pensions. Poussant même la prévoyance plus loin encore,

elle établissait une différence entre les ordres riches et les ordres

mendians, et proportionnait le traitement des uns et des autres à leur

ancien état. Elle fit de même pour les pensions; et, lorsque le janséniste

Camus, voulant revenir à la simplicité évangélique, proposa de réduire

toutes les pensions à un même taux infiniment modique, l'assemblée, sur

l'avis de Mirabeau, les réduisit proportionnellement à leur valeur

actuelle, et convenablement à l'ancien état des pensionnaires. On ne

pouvait donc pousser plus loin le ménagement des habitudes, et c'est en

cela que consiste le _véritable respect_ de la propriété. De même, quand

les protestans expatriés depuis la révocation de l'édit de Nantes

réclamèrent leurs biens, l'assemblée ne leur rendit que ceux qui n'étaient

pas vendus.

Prudente et pleine de ménagemens pour les personnes, elle traitait

audacieusement les choses, et se montrait beaucoup plus hardie dans les

matières de constitution. On avait fixé les prérogatives des grands

pouvoirs: il s'agissait de diviser le territoire du royaume. Il avait

toujours été partagé en provinces, successivement unies à l'ancienne

France. Ces provinces, différant entre elles de lois, de privilèges,

de moeurs, formaient l'ensemble le plus hétérogène. Sieyès eut l'idée de

les confondre par une nouvelle division qui anéantît les démarcations

anciennes, et ramenât toutes les parties du royaume aux mêmes lois et au

même esprit. C'est ce qui fut fait par la division en départemens. Les

départemens furent divisés en districts, et les districts en municipalités.

A tous ces degrés, le principe de la représentation fut admis.

L'administration départementale, celle de district et celle des communes,

étaient confiées à un conseil délibérant et à un conseil exécutif,

également électifs. Ces diverses autorités relevaient les unes des autres,

et avaient dans l'étendue de leur ressort les mêmes attributions. Le

département faisait la répartition de l'impôt entre les districts, le

district entre les communes, et la commune entre les individus.

L'assemblée fixa ensuite la qualité de citoyen jouissant des droits

politiques. Elle exigea vingt-cinq ans et la contribution du marc d'argent.

Chaque individu réunissant ces conditions avait le titre de citoyen actif,

et ceux qui ne l'avaient pas se nommaient citoyens passifs. Ces

dénominations assez simples furent tournées en ridicule, parce que c'est

aux dénominations qu'on s'attache quand on veut déprécier les choses; mais

elles étaient naturelles et exprimaient bien leur objet. Le citoyen actif

concourait aux élections pour la formation des administrations et de

l'assemblée. Les élections des députés avaient deux degrés. Aucune

condition n'était exigée pour être éligible; car, comme on l'avait dit à

l'assemblée, on est électeur par son existence dans la société, et on doit

être éligible par la seule confiance des électeurs.

Ces travaux, interrompus par mille discussions de circonstance, étaient

cependant poussés avec une grande ardeur. Le côté droit n'y contribuait

que par son obstination à les empêcher, dès qu'il s'agissait de disputer

quelque portion d'influence à la nation. Les députés populaires, au

contraire, quoique formant divers partis, se confondaient ou se séparaient

sans choc, suivant leur opinion personnelle. Il était facile d'apercevoir

que chez eux la conviction dominait les alliances. On voyait Thouret,

Mirabeau, Duport, Sieyès, Camus, Chapelier, tour à tour se réunir ou se

diviser, suivant leur opinion dans chaque discussion. Quant aux membres de

la noblesse et du clergé, ils ne se montraient que dans les discussions de

parti. Les parlemens avaient-ils rendu des arrêtés contre l'assemblée, des

députés ou des écrivains l'avaient-ils offensée, ils se montraient prêts à

les appuyer. Ils soutenaient les commandans militaires contre le peuple,

les marchands négriers contre les nègres; ils opinaient contre l'admission

des juifs et des protestans à la jouissance des droits communs. Enfin,

quand Gênes s'éleva contre la France, à cause de l'affranchissement de la

Corse et de la réunion de cette île au royaume, ils furent pour Gênes

contre la France. En un mot, étrangers, indifférens dans toutes les

discussions utiles, n'écoutant pas, s'entretenant entre eux, ils ne se

levaient que lorsqu'il y avait des droits ou de la liberté à refuser[9].

Nous l'avons déjà dit, il n'était plus possible de tenter une grande

conspiration à côté du roi, puisque l'aristocratie était mise en fuite, et

que la cour était environnée de l'assemblée, du peuple et de la milice

nationale. Des mouvemens partiels étaient donc tout ce que les mécontens

pouvaient essayer. Ils fomentaient les mauvaises dispositions des officiers

qui tenaient à l'ancien ordre de choses, tandis que les soldats, ayant tout

à gagner, penchaient pour le nouveau. Des rixes violentes avaient lieu

entre l'armée et la populace: souvent les soldats livraient leurs chefs à

la multitude, qui les égorgeait; d'autres fois, les méfiances étaient

heureusement calmées, et tout rentrait en paix quand les commandans des

villes avaient su se conduire avec un peu d'adresse, et avaient prêté

serment de fidélité à la nouvelle constitution. Le clergé avait inondé la

Bretagne de protestations contre l'aliénation de ses biens. On tâchait

d'exciter un reste de fanatisme religieux dans les provinces où l'ancienne

superstition régnait encore. Les parlemens furent aussi employés, et on

tenta un dernier essai de leur autorité. Leurs vacances avaient été

prorogées par l'assemblée, parce qu'en attendant de les dissoudre, elle ne

voulait pas avoir à discuter avec eux. Les chambres des vacations rendaient

la justice en leur absence. A Rouen, à Nantes, à Rennes, elles prirent des

arrêtés, où elles déploraient la ruine de l'ancienne monarchie, la

violation de ses lois; et, sans nommer l'assemblée, semblaient l'indiquer

comme la cause de tous les maux. Elles furent appelées à la barre et

censurées avec ménagement. Celle de Rennes, comme plus coupable, fut

déclarée incapable de remplir ses fonctions. Celle de Metz avait insinué

que le roi n'était pas libre; et c'était là, comme nous l'avons dit, la

politique des mécontens. Ne pouvant se servir du roi, ils cherchaient à le

représenter comme en état d'oppression, et voulaient annuler ainsi toutes

les lois qu'il paraissait consentir. Lui-même semblait seconder cette

politique. Il n'avait pas voulu rappeler ses gardes-du-corps renvoyés aux 5

et 6 octobre, et se faisait garder par la milice nationale, au milieu de

laquelle il se savait en sûreté. Son intention était de paraître captif. La

commune de Paris déjoua cette trop petite ruse, en priant le roi de

rappeler ses gardes, ce qu'il refusa sous de vains prétextes, et par

l'intermédiaire de la reine[10].

L'année 1790 venait de commencer, et une agitation générale se faisait

sentir. Trois mois assez calmes s'étaient écoulés depuis les 5 et 6

octobre, et l'inquiétude semblait se renouveler. Les grandes agitations

sont suivies de repos, et ces repos de petites crises, jusqu'à des crises

plus grandes. On accusait de ces troubles le clergé, la noblesse, la cour,

l'Angleterre même, qui chargea son ambassadeur de la justifier. Les

compagnies soldées de la garde nationale furent elles-mêmes atteintes de

cette inquiétude générale. Quelques soldats réunis aux Champs-Elysées

demandèrent une augmentation de paye. Lafayette, présent partout, accourut,

les dispersa, les punit, et rétablit le calme dans sa troupe toujours

fidèle, malgré ces légères interruptions de discipline.

On parlait surtout d'un complot contre l'assemblée et la municipalité, dont

le chef supposé était le marquis de Favras. Il fut arrêté avec éclat, et

livré au Châtelet. On répandit aussitôt que Bailly et Lafayette avaient dû

être assassinés; que douze cents chevaux étaient prêts à Versailles pour

enlever le roi; qu'une armée, composée de Suisses et de Piémontais, devait

le recevoir, et marcher sur Paris. L'alarme se répandit; on ajouta que

Favras était l'agent secret des personnages les plus élevés. Les soupçons

se dirigèrent sur Monsieur, frère du roi. Favras avait été dans ses gardes,

et avait de plus négocié un emprunt pour son compte. Monsieur, effrayé de

l'agitation des esprits, se présenta à l'Hôtel-de-Ville, protesta contre

les insinuations dont il était l'objet, expliqua ses rapports avec Favras,

rappela ses dispositions populaires, manifestées autrefois dans l'assemblée

des notables, et demanda à être jugé, non sur les bruits publics, mais sur

son patriotisme connu et point démenti[11]. Des applaudissemens universels

couvrirent son discours, et il fut reconduit par la foule jusqu'à sa

demeure.

Le procès de Favras fut continué. Ce Favras avait couru l'Europe, épousé

une princesse étrangère, et faisait des projets pour rétablir sa fortune.

Il en avait fait au 14 juillet, aux 5 et 6 octobre, et dans les premiers

mois de 1790. Les témoins qui l'accusaient précisaient son dernier plan.

L'assassinat de Bailly et de Lafayette, l'enlèvement du roi, paraissaient

faire partie de ce plan; mais on n'avait aucune preuve que les douze cents

chevaux fussent préparés, ni que l'armée suisse ou piémontaise fût en

mouvement. Les circonstances étaient peu favorables à Favras. Le Châtelet

venait d'élargir Besenval et autres impliqués dans le complot du 14

juillet; l'opinion était mécontente. Néanmoins Lafayette rassura les

messieurs du Châtelet, leur demanda d'être justes, et leur promit que leur

jugement, quel qu'il fût, serait exécuté.

Ce procès fit renaître les soupçons contre la cour. Ces nouveaux projets la

faisaient paraître incorrigible; car, au milieu même de Paris, on la voyait

conspirer encore. On conseilla donc au roi une démarche éclatante qui pût

satisfaire l'opinion publique.

Le 4 février 1790, l'assemblée fut étonnée de voir quelques changemens dans

la disposition de la salle. Un tapis à fleurs de lis recouvrait les marches

du bureau. Le fauteuil des secrétaires était rabaissé: le président était

debout à côté du siège où il était ordinairement assis. «Voici le roi,»

s'écrient tout-à-coup les huissiers; et Louis XVI entre aussitôt dans la

salle. L'assemblée se lève à son aspect, et il est reçu au milieu des

applaudissemens. Une foule de spectateurs rapidement accourus occupent les

tribunes, envahissent toutes les parties de la salle, et attendent avec la

plus grande impatience les paroles royales. Louis XVI parle debout à

l'assemblée assise: il rappelle d'abord les troubles auxquels la France

s'est trouvée en proie, les efforts qu'il a faits pour les calmer, et pour

assurer la subsistance du peuple; il récapitule les travaux des

représentans, en déclarant qu'il avait tenté les mêmes choses dans

les assemblées provinciales; il montre enfin qu'il avait jadis manifesté

lui-même les voeux qui viennent d'être réalisés. Il ajoute qu'il croit

devoir plus spécialement s'unir aux représentans de la nation, dans un

moment où on lui a soumis les décrets destinés a établir dans le royaume

une organisation nouvelle. Il favorisera, dit-il, de tout son pouvoir le

succès de cette vaste organisation; toute tentative contraire serait

coupable et poursuivie par tous les moyens. A ces mots, des applaudissemens

retentissent. Le roi poursuit; et, rappelant ses propres sacrifices, il

engage tous ceux qui ont perdu quelque chose à imiter sa résignation, et à

se dédommager de leurs pertes par les biens que la constitution nouvelle

promet à la France. Mais, lorsque, après avoir promis de défendre cette

constitution, il ajoute qu'il fera davantage encore, et que, de concert

avec la reine, il préparera de bonne heure l'esprit et le coeur de son fils

au nouvel ordre de choses, et l'habituera à être heureux du bonheur des

Français, des cris d'amour s'échappent de toutes parts, toutes les mains

sont tendues vers le monarque, tous les yeux cherchent la mère et l'enfant,

toutes les voix les demandent: les transports sont universels. Enfin le roi

termine son discours en recommandant la concorde et la paix à ce _bon

peuple dont on l'assure qu'il est aimé, quand on veut le consoler de ses

peines_[12]. A ces derniers mots, tous les assistans éclatent en témoignages

de reconnaissance. Le président fait une courte réponse où il exprime le

désordre de sentiment qui règne dans tous les coeurs. Le prince est

reconduit aux Tuileries par la multitude. L'assemblée lui vote des

remercîmens à lui et à la reine. Une nouvelle idée se présente: Louis XVI

venait de s'engager à maintenir la constitution; c'était le cas pour les

députés de prendre cet engagement à leur tour. On propose donc le serment

civique, et chaque député vient jurer d'être fidèle _à la nation, à la loi

et au roi; et de maintenir de tout son pouvoir la constitution décrétée par

l'assemblée nationale et acceptée par le roi_. Les suppléans, les députés

du commerce demandent à prêter le serment à leur tour; les tribunes, les

amphithéâtres, les imitent, et de toutes parts on n'entend plus que ces

mots: _Je le jure._

Le serment fut répété à l'Hôtel-de-Ville, et de communes en communes par

toute la France. Des réjouissances furent ordonnées; l'effusion parut

générale et sincère. C'était le cas sans doute de recommencer une nouvelle

conduite, et de ne pas rendre cette réconciliation inutile comme toutes les

autres; mais le soir même, tandis que Paris brillait des feux allumés pour

célébrer cet heureux événement, la cour était déjà revenue à son humeur, et

les députés populaires y recevaient un accueil tout différent de celui qui

était réservé aux députés nobles. En vain Lafayette, dont les avis pleins

de sens et de zèle n'étaient pas suivis, répétait à la cour que le roi ne

pouvait plus balancer, et qu'il devait s'attacher entièrement au parti

populaire, et s'efforcer de gagner sa confiance; que pour cela il fallait

que ses intentions ne fussent pas seulement proclamées à l'assemblée, mais

qu'elles fussent manifestées par ses moindres actions; qu'il devait

s'offenser du moindre propos équivoque tenu devant lui, et repousser le

moindre doute exprimé sur sa volonté réelle; qu'il ne devait montrer

ni contrainte, ni mécontentement, ni laisser aucune espérance secrète aux

aristocrates; et enfin que les ministres devaient être unis, ne se

permettre aucune rivalité avec l'assemblée, et ne pas l'obliger à recourir

sans cesse à l'opinion publique. En vain Lafayette répétait-il ces sages

conseils avec des instances respectueuses; le roi recevait ses lettres,

le trouvait honnête homme; la reine les repoussait avec humeur, et semblait

même s'irriter des respects du général. Elle accueillait bien mieux

Mirabeau, plus influent, mais certainement moins irréprochable que

Lafayette.

Les communications de Mirabeau avec la cour avaient continué. Il avait même

entretenu des rapports avec Monsieur, que ses opinions rendaient plus

accessible au parti populaire, et il lui avait répété ce qu'il ne cessait

d'exprimer à la reine et à M. de Montmorin, c'est que la monarchie ne

pouvait être sauvée que par la liberté. Mirabeau fit enfin des conventions

avec la cour, par le secours d'un intermédiaire. Il énonça ses principes

dans une espèce de profession de foi; il s'engagea à ne pas s'en écarter,

et à soutenir la cour tant qu'elle demeurerait sur la même ligne. On lui

donnait en retour un traitement assez considérable. La morale sans doute

condamne de pareils traités, et on veut que le devoir soit fait pour le

devoir seul. Mais était-ce là se vendre? Un homme faible se fût vendu sans

doute, en sacrifiant ses principes; mais le puissant Mirabeau, loin de

sacrifier les siens, y amenait le pouvoir, et recevait en échange les

secours que ses grands besoins et ses passions désordonnées lui rendaient

indispensables. Différent de ceux qui livrent fort cher de faibles talens

et une lâche conscience, Mirabeau, inébranlable dans ses principes,

combattait alternativement son parti ou la cour, comme s'il n'avait pas

attendu du premier la popularité, et de la seconde ses moyens d'existence.

Ce fut à tel point que les historiens, ne pouvant pas le croire allié de la

cour qu'il combattait, n'ont placé que dans l'année 1791 son traité, qui a

été fait cependant dès les premiers mois de 1790. Mirabeau vit la reine, la

charma par sa supériorité, et en reçut un accueil qui le flatta beaucoup.

Cet homme extraordinaire était sensible à tous les plaisirs, à ceux de la

vanité comme à ceux des passions. Il fallait le prendre avec sa force et

ses faiblesses, et l'employer au profit de la cause commune. Outre

Lafayette et Mirabeau, la cour avait encore Bouillé, qu'il est temps de

faire connaître.

Bouillé, plein de courage, de droiture et de talens, avait tous les

penchans de l'aristocratie, et ne se distinguait d'elles que par moins

d'aveuglement et une plus grande habitude des affaires. Retiré à Metz,

commandant là une vaste étendue de frontières et une grande partie de

l'armée, il tâchait d'entretenir la méfiance entre ses troupes et les

gardes nationales, afin de conserver ses soldats à la cour[13]. Placé là en

expectative, il effrayait le parti populaire, et semblait le général de la

monarchie, comme Lafayette celui de la constitution. Cependant

l'aristocratie lui déplaisait, la faiblesse du roi le dégoûtait du service,

et il l'eût quitté s'il n'avait été pressé par Louis XVI d'y demeurer.

Bouillé était plein d'honneur. Son serment prêté, il ne songea plus qu'à

servir le roi et la constitution. La cour devait donc réunir Lafayette,

Mirabeau et Bouillé; et par eux elle aurait eu les gardes nationales,

l'assemblée et l'armée, c'est-à-dire les trois puissances du jour. Quelques

motifs, il est vrai, divisaient ces trois personnages. Lafayette, plein de

bonne volonté, était prêt à s'unir avec tous ceux qui voudraient servir le

roi et la constitution; mais Mirabeau jalousait la puissance de Lafayette,

redoutait sa pureté si vantée, et semblait y voir un reproche. Bouillé

haïssait en Lafayette une conviction exaltée, et peut-être un ennemi

irréprochable; il préférait Mirabeau, qu'il croyait plus maniable, et moins

rigoureux dans sa foi politique. C'était à la cour à unir ces trois

hommes, en détruisant leurs motifs particuliers d'éloignement. Mais il n'y

avait qu'un moyen d'union, la monarchie libre. Il fallait donc s'y résigner

franchement, et y tendre de toutes ses forces. Mais la cour toujours

incertaine, sans repousser Lafayette, l'accueillait froidement, payait

Mirabeau qui la gourmandait par intervalles, entretenait l'humeur de

Bouillé contre la révolution, regardait l'Autriche avec espérance, et

laissait agir l'émigration de Turin. Ainsi fait la faiblesse: elle cherche

à se donner des espérances plutôt qu'à s'assurer le succès, et elle ne

parvient de cette manière qu'à se perdre, en inspirant des soupçons qui

irritent autant les partis que la réalité même, car il vaut mieux les

frapper que les menacer.

En vain Lafayette, qui voulait faire ce que la cour ne faisait pas,

écrivait-il à Bouillé, son parent, pour l'engager à servir le trône en

commun, et par les seuls moyens possibles, ceux de la franchise et de la

liberté; Bouillé, mal inspiré par la cour, répondait froidement et d'une

manière évasive, et, sans rien tenter contre la constitution, continuait à

se rendre imposant par le secret de ses intentions et la force de son

armée.

Cette réconciliation du 4 février, qui aurait pu avoir de si grands

résultats, fut donc vaine et inutile. Le procès de Favras fut achevé, et

soit crainte, soit conviction, le Châtelet le condamna à être pendu. Favras

montra, dans ces derniers momens, une fermeté digne d'un martyr, et non

d'un intrigant. Il protesta de son innocence, et demanda à faire une

déclaration avant de mourir. L'échafaud était dressé sur la place de Grève.

On le conduisit à l'Hôtel-de-Ville, où il demeura jusqu'à la nuit. Le

peuple voulait voir pendre un marquis, et attendait avec impatience cet

exemple de l'égalité dans les supplices. Favras rapporta qu'il avait eu

des communications avec un grand de l'état, qui l'avait engagé à disposer

les esprits en faveur du roi. Comme il fallait faire quelques dépenses, ce

seigneur lui avait donné cent louis qu'il avait acceptés. Il assura que son

crime se bornait là, et il ne nomma personne. Cependant il demanda si

l'aveu des noms pourrait le sauver. La réponse qu'on lui fit ne l'ayant pas

satisfait. «En ce cas, dit-il, je mourrai avec mon secret;» et il

s'achemina vers le lieu du supplice avec une grande fermeté. La nuit

régnait sur la place de l'exécution, et on avait éclairé jusqu'à la

potence. Le peuple se réjouit de ce spectacle, content de trouver de

l'égalité même à l'échafaud; il y mêla d'atroces railleries, et parodia de

diverses manières le supplice de cet infortuné. Le corps de Favras fut

rendu à sa famille, et de nouveaux évènemens firent bientôt oublier sa mort

à ceux qui l'avaient puni, et à ceux qui s'en étaient servis.

Le clergé désespéré continuait d'exciter de petites agitations sur toute la

surface de la France. La noblesse comptait beaucoup sur son influence parmi

le peuple. Tant que l'assemblée s'était contentée, par un décret, de mettre

les biens ecclésiastiques à la disposition de la nation, le clergé avait

espéré que l'exécution du décret n'aurait pas lieu; et, pour la rendre

inutile, il suggérait mille moyens de subvenir aux besoins du trésor.

L'abbé Maury avait proposé un impôt sur le luxe, et l'abbé de Salsède lui

avait répondu en proposant, à son tour, qu'aucun ecclésiastique ne pût

avoir plus de mille écus de revenus. Le riche abbé se tut à une motion

pareille. Une autre fois, en discutant sur la dette de l'état, Cazalès

avait conseillé d'examiner, non pas la validité des titres de chaque

créance, mais la créance elle-même, son origine et son motif; ce qui était

renouveler la banqueroute par le moyen si odieux et si usé des chambres

ardentes. Le clergé, ennemi des créanciers de l'état auxquels il se croyait

sacrifié, avait soutenu la proposition malgré le rigorisme de ses principes

en fait de propriété. Maury s'était emporté avec violence et avait manqué à

l'assemblée, en disant à une partie de ses membres, qu'ils n'avaient que le

courage de la honte. L'assemblée en avait été offensée, et voulait

l'exclure de son sein. Mais Mirabeau, qui pouvait se croire attaqué,

représenta à ses collègues que chaque député appartenait à ses commettans,

et qu'on n'avait pas le droit d'en exclure un seul. Cette modération

convenait à la véritable supériorité; elle réussit, et Maury fut plus puni

par une censure qu'il ne l'eût été par l'exclusion. Tous ces moyens

inventés par le clergé, pour mettre les créanciers de l'état à sa place, ne

lui servirent de rien, et l'assemblée décréta la vente de 400 millions de

biens du domaine et de l'Église. Désespéré alors, le clergé fit courir des

écrits parmi le peuple, et répandit que le projet des révolutionnaires

était d'attaquer la religion catholique. C'est dans les provinces du Midi

qu'il espérait obtenir le plus de succès. On a vu que la première

émigration s'était dirigée vers Turin. C'est avec le Languedoc et la

Provence qu'elle entretenait ses principales communications. Calonne, si

célèbre sous les notables, était le ministre de la cour fugitive. Deux

partis la divisaient: la haute noblesse voulait maintenir son empire, et

redoutait l'intervention de la noblesse de province, et surtout de la

bourgeoisie. Aussi ne voulait-elle recourir qu'à l'étranger pour rétablir

le trône. D'ailleurs, user de la religion, comme le proposaient les

émissaires des provinces, lui semblait ridicule à elle qui s'était égayée

pendant un siècle des plaisanteries de Voltaire. L'autre parti, composé de

petits nobles, de bourgeois expatriés, voulait combattre la passion de la

liberté par une autre plus forte, celle du fanatisme, et vaincre avec ses

seules forces, sans se mettre à la merci de l'étranger. Les premiers

alléguaient les vengeances personnelles de la guerre civile, pour excuser

l'intervention de l'étranger; les seconds soutenaient que la guerre civile

comportait l'effusion du sang, mais qu'il ne fallait pas se souiller d'une

trahison. Ces derniers, plus courageux, plus patriotes, mais plus féroces,

ne devaient pas réussir dans une cour où régnait Calonne. Cependant, comme

on avait besoin de tout le monde, les communications furent continuées

entre Turin et les provinces méridionales. On se décida à attaquer la

révolution par la guerre étrangère et par la guerre civile, et pour cela on

tenta de réveiller l'ancien fanatisme de ces contrées[14].

Le clergé ne négligea rien pour seconder ce plan. Les protestans excitaient

dans ces pays l'envie des catholiques. Le clergé profita de ces

dispositions, et surtout des solennités de Pâques. A Montpellier, à Nîmes,

à Montauban, l'antique fanatisme fut réveillé par tous les moyens.

Charles Lameth se plaignit à la tribune de ce qu'on avait abusé de la

quinzaine de Pâques pour égarer le peuple et l'exciter contre les lois

nouvelles. A ces mots, le clergé se souleva, et voulut quitter

l'assemblée. L'évêque de Clermont en fit la menace, et une foule

d'ecclésiastiques déjà debout allaient sortir, mais on appela Charles

Lameth à l'ordre, et le tumulte s'apaisa. Cependant la vente des biens du

clergé était mise à exécution: il en était aigri et ne négligeait aucune

occasion de faire éclater son ressentiment. Don Gerle, chartreux plein de

bonne foi dans ses sentimens religieux et patriotiques, demande un jour la

parole et propose de déclarer la religion catholique la seule religion de

l'état[15]. Une foule de députés se lèvent aussitôt, et se disposent à voter

par acclamation, en disant que c'est le cas pour l'assemblée de se

justifier du reproche qu'on lui a fait d'attaquer la religion catholique.

Cependant que signifiait une proposition pareille? Ou le décret avait pour

but de donner un privilège à la religion catholique, et aucune ne doit en

avoir; ou il était la déclaration d'un fait, c'est que la majorité

française était catholique; et le fait n'avait pas besoin d'être déclaré.

Une telle proposition ne pouvait donc être accueillie. Aussi, malgré les

efforts de la noblesse et du clergé, la discussion fut renvoyée au

lendemain. Une foule immense était accourue; Lafayette, averti que des

malveillans se disposaient à exciter du trouble, avait doublé la garde. La

discussion s'ouvre: un ecclésiastique menace l'assemblée de malédiction;

Maury pousse ses cris accoutumés; Menou répond avec calme à tous les

reproches faits à l'assemblée, et dit qu'on ne peut raisonnablement pas

l'accuser de vouloir abolir la religion catholique, à l'instant où elle va

mettre les dépenses de son culte au rang des dépenses publiques, il propose

donc de passer à l'ordre du jour. Don Gerle, persuadé, retire alors sa

motion, et s'excuse d'avoir excité un pareil tumulte. M. de Larochefoucauld

présente une rédaction nouvelle, et sa proposition succède à celle de

Menou. Tout à coup un membre du côté droit se plaint de n'être pas libre,

interpelle Lafayette, et lui demande pourquoi il a doublé la garde. Le

motif n'était pas suspect, car ce n'était pas le côté gauche qui pouvait

redouter le peuple, et ce n'était pas ces amis que Lafayette cherchait à

protéger. Cette interpellation augmente le tumulte; néanmoins la discussion

continue. Dans ces débats, on cite Louis XVI: «Je ne suis pas étonné,

s'écrie alors Mirabeau, qu'on rappelle le règne où a été révoqué l'édit de

Nantes; mais songez que de cette tribune où je parle, j'aperçois la fenêtre

fatale d'où un roi, assassin de ses sujets, mêlant les intérêts de la terre

à ceux de la religion, donna le signal de la Saint-Barthélemy!» Cette

terrible apostrophe ne termine pas la discussion qui se prolonge encore. La

proposition du duc de Larochefoucauld est enfin adoptée. L'assemblée

déclare que ses sentimens sont connus, mais que, par respect pour la

liberté des consciences, elle ne peut ni ne doit délibérer sur la

proposition qui lui est soumise. Quelques jours étaient à peine écoulés,

qu'un autre moyen fut encore employé pour menacer l'assemblée et la

dissoudre. La nouvelle organisation du royaume était achevée, le peuple

allait être convoqué pour élire ses magistrats, et on imagina de lui faire

nommer en même temps de nouveaux députés, pour remplacer ceux qui

composaient l'assemblée actuelle. Ce moyen, proposé et discuté une autre

fois, avait déjà été repoussé. Il fut renouvelé en avril 1790. Quelques

cahiers bornaient les pouvoirs à un an; il y avait en effet près d'une

année que l'assemblée était réunie. Ouverte en mai 1789, elle touchait au

mois d'avril 1790. Quoique les cahiers eussent été annulés, quoiqu'on eût

pris l'engagement de ne pas se séparer avant l'achèvement de la

constitution, ces hommes pour lesquels il n'y avait ni décret rendu, ni

serment prêté, quand il s'agissait d'aller à leur but, proposent de faire

élire d'autres députés et de leur céder la place. Maury, chargé de cette

journée, s'acquitte de son rôle avec autant d'assurance que jamais, mais

avec plus d'adresse qu'à son ordinaire. Il en appelle lui-même à la

souveraineté du peuple, et dit qu'on ne peut pas plus long-temps se mettre

à la place de la nation, et prolonger des pouvoirs qui ne sont que

temporaires. Il demande à quel titre on s'est revêtu d'attributions

souveraines; il soutient que cette distinction entre le pouvoir législatif

et constituant est une distinction chimérique, qu'une convention souveraine

ne peut exister qu'en l'absence de tout gouvernement; et que si l'assemblée

est cette convention, elle n'a qu'à détrôner le roi et déclarer le trône

vacant. Des cris l'interrompent à ces mots, et manifestent l'indignation

générale. Mirabeau se lève alors avec dignité: «On demande, dit-il, depuis

quand les députés du peuple sont devenus convention nationale? Je réponds:

C'est le jour où, trouvant l'entrée de leurs séances environnée de soldats,

il allèrent se réunir dans le premier endroit où ils purent se rassembler,

pour jurer de plutôt périr que de trahir et d'abandonner les droits de la

nation. Nos pouvoirs, quels qu'ils fussent, ont changé ce jour de nature.

Quels que soient les pouvoirs que nous avons exercés, nos efforts, nos

travaux les ont légitimés: l'adhésion de toute la nation les a sanctifiés.

Vous vous rappelez tous le mot de ce grand homme de l'antiquité qui avait

négligé les formes légales pour sauver la patrie. Sommé par un tribun

factieux de dire s'il avait observé les lois, il répondit: Je jure que j'ai

sauvé la patrie. Messieurs (s'écrie alors Mirabeau en s'adressant aux

députés des communes), je jure que vous avez sauvé la France.»

A ce magnifique serment, dit Ferrières, l'assemblée tout entière, comme

entraînée par une in spiration subite, ferme la discussion, et décrète que

les réunions électorales ne s'occuperont point de l'élection des nouveaux

députés.

Ainsi ce nouveau moyen fut encore inutile, et l'assemblée put continuer ses

travaux. Mais les troubles n'en continuèrent pas moins par toute la France.

Le commandant De Voisin fut massacré par le peuple; les forts de Marseille

furent envahis par la garde nationale. Des mouvemens en sens contraires

eurent lieu à Nîmes et à Montauban. Les envoyés de Turin avaient excité les

catholiques; ils avaient fait des adresses, dans lesquelles ils déclaraient

la monarchie en danger, et demandaient que la religion catholique fût

déclarée religion de l'état. Une proclamation royale avait en vain répondu;

ils avaient répliqué. Les protestans en étaient venus aux prises avec les

catholiques; et ces derniers, attendant vainement les secours promis par

Turin, avaient été enfin repoussés. Diverses gardes nationales s'étaient

mises en mouvement, pour secourir les patriotes contre les révoltés; la

lutte s'était ainsi engagée, et le vicomte de Mirabeau, adversaire déclaré

de son illustre frère, annonçant lui-même la guerre civile du haut de la

tribune, sembla, par son mouvement, son geste, ses paroles, la jeter dans

l'assemblée.

Ainsi, tandis que la partie la plus modérée des députés tâchait d'apaiser

l'ardeur révolutionnaire, une opposition indiscrète excitait une fièvre que

le repos aurait pu calmer, et fournissait des prétextes aux orateurs

populaires les plus violens. Les clubs en devenaient plus exagérés. Celui

des Jacobins, issu du club breton, et d'abord établi à Versailles, puis à

Paris, l'emportait sur les autres par le nombre, les talens et la

violence[16]. Ses séances étaient suivies comme celles de l'assemblée

elle-même. Il devançait toutes les questions que celle-ci devait traiter,

et émettait des décisions, qui étaient déjà une prévention pour les

législateurs eux-mêmes. Là se réunissaient les principaux députés

populaires, et les plus obstinés y trouvaient des forces et des

excitations. Lafayette, pour combattre cette terrible influence, s'était

concerté avec Bailly et les hommes les plus éclairés, et avait formé

un autre club, dit de 89, et plus tard des Feuillans[17]. Mais le moyen

était impuissant; une réunion de cent hommes calmes et instruits ne pouvait

appeler la foule comme le club des Jacobins, où on se livrait à toute la

véhémence des passions populaires. Fermer les clubs eût été le seul moyen,

mais la cour avait trop peu de franchise et inspirait trop de défiance,

pour que le parti populaire songeât à employer une ressource pareille. Les

Lameth dominaient au club des Jacobins. Mirabeau se montrait également dans

l'un et dans l'autre; il était évident à tous les yeux que sa place était

entre tous les partis. Une occasion se présenta bientôt où son rôle fut

encore mieux prononcé, et où il remporta pour la monarchie un avantage

mémorable, comme le verrons ci-après.

Histoire de la Révolution française, Tome 01 · 第 14 / 73 题