CHAPITRE II.

CONVOCATION ET OUVERTURE DES ÉTATS-GÉNÉRAUX.--DISCUSSION SUR LA

VÉRIFICATION DES POUVOIRS ET SUR LE VOTE PAR ORDRE ET PAR TÊTE. L'ORDRE DU

TIERS-ÉTAT SE DÉCLARE ASSEMBLÉE NATIONALE.--LA SALLE DES ÉTATS EST FERMÉE,

LES DÉPUTÉS SE RENDENT DANS UN AUTRE LOCAL.--SERMENT DU JEU DE PAUME.

--SÉANCE ROYALE DU 23 JUIN.--L'ASSEMBLÉE CONTINUE SES DÉLIBÉRATIONS MALGRÉ

LES ORDRES DU ROI.--RÉUNION DÉFINITIVE DES TROIS ORDRES.--PREMIERS TRAVAUX

DE L'ASSEMBLÉE.--AGITATIONS POPULAIRES A PARIS.--LE PEUPLE DÉLIVRE DES

GARDES FRANÇAISES ENFERMÉS A L'ABBAYE.--COMPLOTS DE LA COUR; DES TROUPES

S'APPROCHENT DE PARIS.--RENVOI DE NECKER.--JOURNÉES DES 12, l3 ET 14

JUILLET.--PRISE DE LA BASTILLE.--LE ROI SE REND A L'ASSEMBLÉE, ET DE LÀ A

PARIS.--RAPPEL DE NECKER.

Le moment de la convocation des états-généraux arrivait enfin; dans ce

commun danger, les premiers ordres, se rapprochant de la cour, s'étaient

groupés autour des princes du sang et de la reine. Ils tâchaient de gagner

par des flatteries les gentilshommes campagnards, et en leur absence ils

raillaient leur rusticité. Le clergé tâchait de capter les plébéiens de son

ordre, la noblesse militaire ceux du sien. Les parlemens, qui avaient cru

occuper le premier rôle dans les états-généraux, commençaient à craindre

que leur ambition ne fût trompée. Les députés du tiers-état, forts de la

supériorité de leurs talens, de l'énergique expression de leurs cahiers,

soutenus par des rapprochemens continuels, stimulés même par les doutes que

beaucoup de gens manifestaient sur le succès de leurs efforts, avaient pris

la ferme résolution de ne pas céder.

Le roi seul, qui n'avait pas goûté un moment de repos depuis le

commencement de son règne, entrevoyait les états-généraux comme le terme de

ses embarras. Jaloux de son autorité, plutôt pour ses enfans, auxquels il

croyait devoir laisser ce patrimoine intact, que pour lui-même, il n'était

pas fâché d'en remettre une partie à la nation, et de se décharger sur elle

des difficultés du gouvernement. Aussi faisait-il avec joie les apprêts de

cette grande réunion. Une salle avait été préparée à la hâte. On avait même

déterminé les costumes, et imposé au tiers-état une étiquette humiliante.

Les hommes ne sont pas moins jaloux de leur dignité que de leurs droits:

par une fierté bien juste, les cahiers défendaient aux députés de

condescendre à tout cérémonial outrageant. Cette nouvelle faute de la cour

tenait, comme toutes les autres, au désir de maintenir au moins le signe

quand les choses n'étaient plus. Elle dut causer une profonde irritation

dans un moment où, avant de s'attaquer, on commençait par se mesurer des

yeux.

Le 4 mai, veille de l'ouverture, une procession solennelle eut lieu. Le

roi, les trois ordres, tous les dignitaires de l'état, se rendirent à

l'église de Notre-Dame. La cour avait déployé une magnificence

extraordinaire. Les deux premiers ordres étaient vêtus avec pompe. Princes,

ducs et pairs, gentilshommes, prélats, étaient parés de pourpre, et avaient

la tête couverte de chapeaux à plumes. Les députés du tiers, vêtus de

simples manteaux noirs, venaient ensuite, et, malgré leur extérieur

modeste, semblaient forts de leur nombre et de leur avenir. On observa que

le duc d'Orléans, placé à la queue de la noblesse, aimait à demeurer en

arrière et à se confondre avec les premiers députés du tiers.

Cette pompe nationale, militaire et religieuse, ces chants pieux, ces

instrumens guerriers, et surtout la grandeur de l'événement, émurent

profondément les coeurs. Le discours de l'évêque de Nancy, plein de

sentimens généreux, fut applaudi avec enthousiasme, malgré la sainteté du

lieu et la présence du roi. Les grandes réunions élèvent l'âme,

elles nous détachent de nous-mêmes, et nous rattachent aux autres; une

ivresse générale se répandit, et tout à coup plus d'un coeur sentit

défaillir ses haines, et se remplit pour un moment d'humanité et de

patriotisme[1].

L'ouverture des états-généraux eut lieu le lendemain, 5 mai 1789. Le roi

était placé sur un trône élevé, la reine auprès de lui, la cour dans les

tribunes, les deux premiers ordres sur les deux côtés, le tiers-état dans

le fond de la salle et sur des sièges inférieurs. Un mouvement s'éleva à la

vue du comte de Mirabeau; mais son regard, sa démarche imposèrent à

l'assemblée. Le tiers-état se couvrit avec les autres ordres, malgré

l'usage établi. Le roi prononça un discours dans lequel il conseillait le

désintéressement aux uns, la sagesse aux autres, et parlait à tous de son

amour pour le peuple. Le garde-des-sceaux Barentin prit ensuite la parole,

et fut suivi de Necker, qui lut un mémoire sur l'état du royaume, où il

parla longuement de finances, accusa un déficit de 56 millions, et fatigua

de ses longueurs ceux qu'il n'offensa pas de ses leçons.

Dès le lendemain il fut prescrit aux députés de chaque ordre de se rendre

dans le local qui leur était destiné. Outre la salle commune, assez vaste

pour contenir les trois ordres réunis, deux autres salles avaient été

construites pour la noblesse et le clergé. La salle commune était destinée

au tiers, et il avait ainsi l'avantage, en étant dans son propre local, de

se trouver dans celui des états. La première opération à faire était celle

de la vérification des pouvoirs; il s'agissait de savoir si elle aurait

lieu en commun ou par ordre. Les députés du tiers, prétendant qu'il

importait à chaque partie des états-généraux de s'assurer de la légitimité

des deux autres, demandaient la vérification en commun. La noblesse et le

clergé, voulant maintenir la division des ordres, soutenaient qu'ils

devaient se constituer chacun à part. Cette question n'était pas encore

celle du vote par tête, car on pouvait vérifier les pouvoirs en commun et

voter ensuite séparément, mais elle lui ressemblait beaucoup; et dès le

premier jour, elle fit éclater une division qu'il eût été facile de

prévoir, et de prévenir en terminant le différend d'avance. Mais la cour

n'avait jamais la force ni de refuser ni d'accorder ce qui était juste,

et d'ailleurs elle espérait régner en divisant.

Les députés du tiers-état demeurèrent assemblés dans la salle commune,

s'abstenant de prendre aucune mesure, et attendant, disaient-ils, la

réunion de leurs collègues. La noblesse et le clergé, retirés dans leur

salle respective, se mirent à délibérer sur la vérification. Le clergé vota

la vérification séparée à la majorité de 133 sur 114, et la noblesse à la

majorité de 188 sur 114. Le tiers-état, persistant dans son immobilité,

continua le lendemain sa conduite de la veille. Il tenait à éviter toute

mesure qui pût le faire considérer comme constitué en ordre séparé. C'est

pourquoi, en adressant quelques-uns de ses membres aux deux autres

chambres, il eut soin de ne leur donner aucune mission expresse. Ces

membres étaient envoyés à la noblesse et au clergé pour leur dire qu'on les

attendait dans la salle commune. La noblesse n'était pas en séance dans le

moment; le clergé était réuni, et il offrit de nommer des commissaires pour

concilier les différends qui venaient de s'élever. Il les nomma en effet,

et fit inviter la noblesse à en faire autant. Le clergé dans cette lutte

montrait un caractère bien différent de celui de la noblesse. Entre toutes

les classes privilégiées, il avait le plus souffert des attaques du

dix-huitième siècle; son existence politique avait été contestée; il était

partagé à cause du grand nombre de ses curés; d'ailleurs son rôle obligé

était celui de la modération et de l'esprit de paix; aussi, comme on vient

de le voir, il offrit une espèce de médiation.

La noblesse, au contraire, s'y refusa en ne voulant pas nommer des

commissaires. Moins prudente que le clergé, doutant moins de ses droits, ne

se croyant point obligée à la modération, mais à la vaillance, elle se

répandait en refus et en menaces. Ces hommes, qui n'ont excusé aucune

passion, se livraient à toutes les leurs, et ils subissaient, comme toutes

les assemblées, la domination des esprits les plus violens. Casalès,

d'Espréménil, récemment anoblis, faisaient adopter les motions les plus

fougueuses, qu'ils préparaient d'abord dans des réunions particulières. En

vain une minorité composée d'hommes ou plus sages ou plus prudemment

ambitieux, s'efforçait d'éclairer cette noblesse; elle ne voulait rien

entendre, elle parlait de combattre et de mourir, et, ajoutait-elle, pour

les lois et la justice. Le tiers-état, immobile, dévorait avec calme tous

les outrages; il s'irritait en silence, se conduisait avec la prudence et

la fermeté de toutes les puissances qui commencent, et recueillait les

applaudissemens des tribunes, destinées d'abord à la cour et envahies

bientôt par le public.

Plusieurs jours s'étaient déjà écoulés. Le clergé avait tendu des pièges au

tiers-état en cherchant à l'entraîner à certains actes qui le fissent

qualifier d'ordre constitué. Mais le tiers-état s'y était refusé

constamment; et, ne prenant que des mesures indispensables de police

intérieure, il s'était borné à choisir un doyen et des adjoints pour

recueillir les avis. Il refusait d'ouvrir les lettres qui lui étaient

adressées, et il déclarait former non un ordre, mais une _assemblée de

citoyens réunis par une autorité légitime pour attendre d'autres citoyens_.

La noblesse, après avoir refusé de nommer des commissaires conciliateurs,

consentit enfin à en envoyer pour se concerter avec les autres ordres; mais

la mission qu'elle leur donnait devenait inutile, puisqu'elle les chargeait

en même temps de déclarer qu'elle persistait dans sa décision du 6 mai,

laquelle enjoignait la vérification séparée. Le clergé, tout au contraire,

fidèle à son rôle, avait suspendu la vérification déjà commencée dans sa

propre chambre, et il s'était déclaré non constitué, en attendant les

conférences des commissaires conciliateurs. Les conférences étaient

ouvertes: le clergé se taisait, les députés des communes faisaient valoir

leurs raisons avec calme, ceux de la noblesse avec emportement. On se

séparait aigri par la dispute, et le tiers-état, résolu à ne rien céder,

n'était sans doute pas fâché d'apprendre que toute transaction devenait

impossible. La noblesse entendait tous les jours ses commissaires assurer

qu'ils avaient eu l'avantage, et son exaltation s'en augmentait encore.

Par une lueur passagère de prudence, les deux premiers ordres déclarèrent

qu'ils renonçaient à leurs privilèges pécuniaires. Le tiers-état accepta la

concession, mais il persista dans son inaction, exigeant toujours la

vérification commune. Les conférences se continuaient encore, lorsqu'on

proposa enfin, comme accommodement, de faire vérifier les pouvoirs par des

commissaires pris dans les trois ordres. Les envoyés de la noblesse

déclarèrent en son nom qu'elle ne voulait pas de cet arrangement, et se

retirèrent sans fixer de jour pour une nouvelle conférence. La transaction

fut ainsi rompue. Le même jour, la noblesse prit un arrêté par lequel elle

déclarait de nouveau que, pour cette session, on vérifierait séparément, en

laissant aux états le soin de déterminer un autre mode pour l'avenir. Cet

arrêté fut communiqué aux communes le 27 mai. On était réuni depuis le 5;

vingt-deux jours s'étaient donc écoulés, pendant lesquels on n'avait rien

fait; il était temps de prendre une détermination. Mirabeau, qui donnait

l'impulsion au parti populaire, fit observer qu'il était urgent de se

décider, et de commencer le bien public trop long-temps retardé. Il proposa

donc, d'après la résolution connue de la noblesse, de faire une sommation

au clergé pour qu'il s'expliquât sur-le-champ, et déclarât s'il voulait ou

non se réunir aux communes. La proposition fut aussitôt adoptée. Le député

Target se mit en marche à la tête d'une députation nombreuse, et se rendit

dans la salle du clergé: «Messieurs des communes invitent, dit-il,

messieurs du clergé, AU NOM DU DIEU DE PAIX, et dans l'intérêt national, à

se réunir avec eux dans la salle de l'assemblée, pour aviser aux moyens

d'opérer la concorde, si nécessaire en ce moment au salut de la chose

publique.» Le clergé fut frappé de ces paroles solennelles; un grand nombre

de ses membres répondirent par des acclamations, et voulurent se rendre de

suite à cette invitation; mais on les en empêcha, et on répondit aux

députés des communes qu'il en serait délibéré. Au retour de la députation,

le tiers-état, inexorable, se détermina à attendre, séance tenante, la

réponse du clergé. Cette réponse n'arrivant point, on lui envoya dire qu'on

l'attendait. Le clergé se plaignit d'être trop vivement pressé, et demanda

qu'on lui laissât le temps nécessaire. On lui répondit avec modération

qu'il en pouvait prendre, et qu'on attendrait, s'il le fallait, tout le

jour et toute la nuit.

La situation était difficile; le clergé savait qu'après sa réponse les

communes se mettraient à l'oeuvre, et prendraient un parti décisif. Il

voulait temporiser pour se concerter avec la cour; il demanda donc jusqu'au

lendemain, ce qui fut accordé à regret. Le lendemain en effet, le roi, si

désiré des premiers ordres, se décida à intervenir. Dans ce moment toutes

les inimitiés de la cour et des premiers ordres commençaient à s'oublier, à

l'aspect de cette puissance populaire qui s'élevait avec tant de rapidité.

Le roi, se montrant enfin, invita les trois ordres à reprendre les

conférences en présence de son garde-des-sceaux. Le tiers-état, quoi qu'on

ait dit de ses projets qu'on a jugés d'après l'évènement, ne poussait pas

ses voeux au-delà de la monarchie tempérée. Connaissant les intentions de

Louis XVI, il était plein de respect pour lui; d'ailleurs, ne voulant nuire

à sa propre cause par aucun tort, il répondit que, par déférence pour le

roi, il consentait à la reprise des conférences; quoique, d'après les

déclarations de la noblesse, on pût les croire inutiles. Il joignit à cette

réponse une adresse qu'il chargea son doyen de remettre au prince. Ce doyen

était Bailly, homme simple et vertueux, savant illustre et modeste, qui

avait été transporté subitement des études silencieuses de son cabinet au

milieu des discordes civiles. Choisi pour présider une grande assemblée, il

s'était effrayé de sa tâche nouvelle, s'était cru indigne de la remplir, et

ne l'avait subie que par devoir. Mais élevé tout à coup à la liberté, il

trouva en lui une présence d'esprit et une fermeté inattendues; au milieu

de tant de conflits, il fit respecter la majesté de l'assemblée, et

représenta pour elle avec toute la dignité de la vertu et de la raison.

Bailly eut la plus grande peine à parvenir jusqu'au roi. Comme il insistait

afin d'être introduit, les courtisans répandirent qu'il n'avait pas même

respecté la douleur du monarque, affligé de la mort du dauphin. Il fut

enfin présenté, sut écarter tout cérémonial humiliant, et montra autant de

fermeté que de respect. Le roi l'accueillit avec bonté, mais sans

s'expliquer sur ses intentions.

Le gouvernement, décidé à quelques sacrifices pour avoir des fonds,

voulait, en opposant les ordres, devenir leur arbitre, arracher à la

noblesse ses privilèges pécuniaires avec le secours du tiers-état, et

arrêter l'ambition du tiers-état au moyen de la noblesse. Quant à la

noblesse, n'ayant point à s'inquiéter des embarras de l'administration, ne

songeant qu'aux sacrifices qu'il allait lui en coûter, elle voulait amener

la dissolution des états-généraux, et rendre ainsi leur convocation

inutile. Les communes, que la cour et les premiers ordres ne voulaient pas

reconnaître sous ce titre, et appelaient toujours du nom de tiers-état,

acquéraient sans cesse des forces nouvelles, et, résolues à braver tous les

dangers, ne voulaient pas laisser échapper une occasion qui pouvait ne plus

s'offrir.

Les conférences demandées par le roi eurent lieu. Les commissaires de la

noblesse élevèrent des difficultés de tout genre, sur le titre de communes

que le tiers-état avait pris, sur la forme et la signature du

procès-verbal. Enfin ils entrèrent en discussion, et ils étaient presque

réduits au silence par les raisons qu'on leur opposait, lorsque Necker, au

nom du roi, proposa un nouveau moyen de conciliation. Chaque ordre devait

examiner séparément les pouvoirs, et en donner communication aux autres;

dans le cas où des difficultés s'élèveraient, des commissaires en feraient

rapport à chaque chambre, et si la décision des divers ordres n'était pas

conforme, le roi devait juger en dernier ressort. Ainsi la cour vidait le

différend à son profit. Les conférences furent aussitôt suspendues pour

obtenir l'adhésion des ordres. Le clergé accepta le projet purement et

simplement. La noblesse l'accueillit d'abord avec faveur; mais, poussée par

Ses instigateurs ordinaires, elle écarta l'avis des plus sages de ses

membres, et modifia le projet de conciliation. De ce jour datent tous ses

malheurs.

Les communes, instruites de cette résolution, attendaient, pour s'expliquer

à leur tour, qu'elle leur fût communiquée; mais le clergé, avec son astuce

ordinaire, voulant les mettre en demeure aux yeux de la nation, leur envoya

une députation pour les engager à s'occuper avec lui de la misère du

peuple, tous les jours plus grande, et à se hâter de pourvoir ensemble à la

rareté et à la cherté des subsistances. Les communes, exposées à la

défaveur populaire si elles paraissaient indifférentes à une telle

proposition, rendirent ruse pour ruse, et répondirent que, pénétrées des

mêmes devoirs, elles attendaient le clergé dans la grande salle pour

s'occuper avec lui de cet objet important. Alors la noblesse arriva et

communiqua solennellement son arrêté aux communes; elle adoptait,

disait-elle, le plan de conciliation, mais en persistant dans la

vérification séparée, et en ne déférant aux ordres réunis et à la

juridiction suprême du roi que les difficultés qui pourraient s'élever sur

les députations entières de toute une province.

Cet arrêté mit fin à tous les embarras des communes. Obligées ou de céder,

ou de se déclarer seules en guerre contre les premiers ordres et le trône,

si le plan de conciliation avait été adopté, elles furent dispensées de

s'expliquer, le plan n'étant accepté qu'avec de graves changemens. Le

moment était décisif. Céder sur la vérification séparée n'était pas, il est

vrai, céder sur le vote par ordre; mais faiblir une fois, c'était faiblir

toujours. Il fallait ou se soumettre à un rôle à peu près nul, donner de

l'argent au pouvoir, et se contenter de détruire quelques abus lorsqu'on

voyait la possibilité de régénérer l'état, ou prendre une résolution forte

et se saisir violemment d'une portion du pouvoir législatif. C'était là le

premier acte révolutionnaire, mais l'assemblée n'hésita pas. En

conséquence, tous les procès-verbaux signés, les conférences finies,

Mirabeau se lève: «Tout projet de conciliation rejeté par une partie,

dit-il, ne peut plus être examiné par l'autre. Un mois s'est écoulé, il

faut prendre un parti décisif; un député de Paris a une motion importante à

faire, qu'on l'écoute.» Mirabeau, ayant ouvert la délibération par son

audace, introduit à la tribune Sieyès, esprit vaste, systématique, et

rigoureux dans ses déductions. Sieyès rappelle et motive en peu de mots la

conduite des communes. Elles ont attendu et se sont prêtées à toutes les

conciliations proposées; leur longue condescendance est devenue inutile;

elles ne peuvent différer plus long-temps sans manquer à leur mission; en

conséquence, elles doivent faire une dernière invitation aux deux autres

ordres, afin qu'ils se réunissent à elles pour commencer la vérification.

Cette proposition rigoureusement motivée[2] est accueillie avec

enthousiasme; on veut même sommer les deux ordres de se réunir dans une

heure[3]. Cependant le terme est prorogé. Le lendemain jeudi étant un jour

consacré aux solennités religieuses, on remet au vendredi. Le vendredi,

la dernière invitation est communiquée; les deux ordres répondent qu'ils

vont délibérer; le roi, qu'il fera connaître ses intentions. L'appel des

bailliages commence: le premier jour, trois curés se rendent, et sont

couverts d'applaudissemens; le second, il en arrive six; le troisième et le

quatrième, dix, au nombre desquels se trouvait l'abbé Grégoire.

Pendant l'appel des bailliages et la vérification des pouvoirs, une dispute

grave s'éleva sur le titre que devait prendre l'assemblée. Mirabeau proposa

celui de _représentans du peuple français_; Mounier, celui de _la majorité

délibérant en l'absence de la minorité;_ le député Legrand, celui

_d'assemblée nationale._ Ce dernier fut adopté après une discussion assez

longue, qui se prolongea jusqu'au 16 juin dans la nuit. Il était une heure

du matin, et il s'agissait de savoir si on se constituerait séance tenante,

ou si on remettrait au lendemain. Une partie des députés voulait qu'on ne

perdît pas un instant, afin d'acquérir un caractère légal qui imposât à la

cour. Un petit nombre, désirant arrêter les travaux de l'assemblée,

s'emportait et poussait des cris furieux. Les deux partis, rangés des deux

côtés d'une longue table, se menaçaient réciproquement; Bailly, placé au

centre, était sommé par les uns de séparer l'assemblée, par les autres de

mettre aux voix le projet de se constituer. Impassible au milieu des cris

et des outrages, il resta pendant plus d'une heure immobile et silencieux.

Le ciel était orageux, le vent soufflait avec violence au milieu de la

salle, et ajoutait au tumulte. Enfin les furieux se retirèrent; alors

Bailly, s'adressant à l'assemblée devenue calme par la retraite de ceux qui

la troublaient, l'engagea à renvoyer au jour l'acte important qui était

proposé. Elle adopta son avis, et se retira en applaudissant à sa fermeté

et à sa sagesse.

Le lendemain 17 juin, la proposition fut mise en délibération, et, à la

majorité de 491 voix contre 90, les communes se constituèrent en _assemblée

nationale_. Sieyès, chargé encore de motiver cette décision, le fit avec sa

rigueur accoutumée.

«L'assemblée, délibérant après la vérification des pouvoirs, reconnaît

qu'elle est déjà composée de représentans envoyés directement par les

quatre-vingt-seize centièmes au moins de la nation. Une telle masse de

députations ne saurait rester inactive par l'absence des députés de

quelques bailliages ou de quelques classes de citoyens; car les absens _qui

ont été appelés_ ne peuvent empêcher les présens d'exercer la plénitude de

leurs droits, surtout lorsque l'exercice de ces droits est un devoir

impérieux et pressant.

«De plus, puisqu'il n'appartient qu'aux représentans vérifiés de concourir

au voeu national, et que tous les représentans vérifiés doivent être dans

cette assemblée, il est encore indispensable de conclure qu'il lui

appartient et qu'il n'appartient qu'à elle d'interpréter et de représenter

la volonté générale de la nation.

«Il ne peut exister entre le trône et l'assemblée aucun _veto_, aucun

pouvoir négatif.

«L'assemblée déclare donc que l'oeuvre commune de la restauration nationale

peut et doit être commencée sans retard par les députés présens, et qu'ils

doivent la suivre sans interruption comme sans obstacle.

«La dénomination d'assemblée nationale est la seule qui convienne à

l'assemblée dans l'état actuel des choses, soit parce que les membres qui

la composent sont les seuls représentans légitimement et publiquement

connus et vérifiés, soit parce qu'ils sont envoyés par la presque totalité

de la nation, soit enfin parce que la représentation étant une et

indivisible, aucun des députés, dans quelque ordre ou classe qu'il soit

choisi, n'a le droit d'exercer ses fonctions séparément de cette assemblée.

«L'assemblée ne perdra jamais l'espoir de réunir dans son sein tous les

députés aujourd'hui absens; elle ne cessera de les appeler à remplir

l'obligation qui leur est imposée de concourir à la tenue des

états-généraux. A quelque moment que les députés absens se présentent dans

la session qui va s'ouvrir, elle déclare d'avance qu'elle s'empressera de

les recevoir, et de partager avec eux, après la vérification des pouvoirs,

la suite des grands travaux qui doivent procurer la régénération de la

France.»

Aussitôt après cet arrêté, l'assemblée, voulant tout à la fois faire un

acte de sa puissance, et prouver qu'elle n'entendait point arrêter la

marche de l'administration, légalisa la perception des impôts, quoique

établis sans le consentement national; prévenant sa séparation elle ajouta

qu'ils cesseraient d'être perçus le jour où elle serait séparée; prévoyant

en outre la banqueroute, moyen qui restait au pouvoir pour terminer les

embarras financiers, et se passer du concours national, elle satisfit à la

prudence et à l'honneur en mettant les créanciers de l'état sous la

sauvegarde de la loyauté française. Enfin elle annonça qu'elle allait

s'occuper incessamment des causes de la disette et de la misère publique.

Ces mesures, qui montraient autant de courage que d'habileté, produisirent

une impression profonde. La cour et les premiers ordres étaient épouvantés

de tant d'audace et d'énergie. Pendant ce temps le clergé délibérait en

tumulte s'il fallait se réunir aux communes. La foule attendait au dehors

le résultat de sa délibération; les curés l'emportèrent enfin, et on apprit

que la réunion avait été votée à la majorité de 149 voix sur 115. Ceux qui

avaient voté pour la réunion furent accueillis avec des transports; les

autres furent outragés et poursuivis par le peuple.

Ce moment devait amener la réconciliation de la cour et de l'aristocratie.

Le danger était égal pour toutes deux. La dernière résolution nuisait

autant au roi qu'aux premiers ordres eux-mêmes dont les communes

déclaraient pouvoir se passer. Aussitôt on se jeta aux pieds du roi; le duc

de Luxembourg, le cardinal de Larochefoucauld, l'archevêque de Paris, le

supplièrent de réprimer l'audace du tiers-état, et de soutenir leurs droits

attaqués. Le parlement lui fit offrir de se passer des états, en promettant

de consentir tous les impôts. Le roi fut entouré par les princes et par la

reine; c'était plus qu'il ne fallait pour sa faiblesse; enfin on l'entraîna

à Marly, pour lui arracher une mesure vigoureuse.

Le ministre Necker, attaché à la cause populaire, se contentait de

représentations inutiles, que le roi trouvait justes quand il avait

l'esprit libre, mais dont la cour avait soin de détruire bientôt l'effet.

Des qu'il vit l'intervention de l'autorité royale nécessaire, il forma un

projet qui parut très-hardi à son courage: il voulait que le monarque, dans

une séance royale, ordonnât la réunion des ordres, mais seulement pour

toutes les mesures d'intérêt général; qu'il s'attribuât la sanction de

toutes les résolutions prises par les états-généraux; qu'il improuvât

d'avance tout établissement contre la monarchie tempérée, tel que celui

d'une assemblée unique; qu'il promît enfin l'abolition des privilèges,

l'égale admission de tous les Français aux emplois civils et militaires,

etc. Necker, qui n'avait pas eu la force de devancer le temps pour un plan

pareil, n'avait pas mieux celle d'en assurer l'exécution.

Le conseil avait suivi le roi à Marly. Là, le plan de Necker, approuvé

d'abord, est remis en discussion: tout à coup un billet est transmis au

roi; le conseil est suspendu, repris et renvoyé au lendemain, malgré le

besoin d'une grande célérité. Le lendemain, de nouveaux membres sont

ajoutés au conseil; les frères du roi sont du nombre. Le projet de Necker

est modifié; le ministre résiste, fait quelques concessions, mais il se

voit vaincu et retourne à Versailles. Un page vient trois fois lui remettre

des billets, portant de nouvelles modifications; son plan est tout-à-fait

défiguré, et la séance royale est fixée pour le 22 juin.

On n'était encore qu'au 20, et déjà on ferme la salle des états, sous le

prétexte des préparatifs qu'exige la présence du roi. Ces préparatifs

pouvaient se faire en une demi-journée; mais le clergé avait résolu la

veille de se réunir aux communes, et on voulait empêcher cette réunion. Un

ordre du roi suspend aussitôt les séances jusqu'au 22. Bailly, se croyant

obligé d'obéir à l'assemblée, qui, le vendredi 19, s'était ajournée au

lendemain samedi, se rend à la porte de la salle. Des gardes-françaises

l'entouraient avec ordre d'en défendre l'entrée; l'officier de service

reçoit Bailly avec respect, et lui permet de pénétrer dans une cour pour y

rédiger une protestation. Quelques députés jeunes et ardens veulent forcer

la consigne; Bailly accourt, les apaise, et les emmène avec lui, pour ne

pas compromettre le généreux officier qui exécutait avec tant de modération

les ordres de l'autorité. On s'attroupe en tumulte, on persiste à se

réunir; quelques-uns parlent de tenir séance sous les fenêtres mêmes du

roi, d'autres proposent la salle du jeu de paume; on s'y rend aussitôt; le

maître la cède avec joie.

Cette salle était vaste, mais les murs en étaient sombres et dépouillés; il

n'y avait point de sièges. On offre un fauteuil au président, qui le refuse

et veut demeurer debout avec l'assemblée; un banc sert de bureau; deux

députés sont placés à la porte pour la garder, et sont bientôt relevés par

la prévôté de l'hôtel, qui vient offrir ses services. Le peuple accourt en

foule, et la délibération commence. On s'élève de toutes parts contre cette

suspension des séances, et on propose divers moyens pour l'empêcher à

l'avenir. L'agitation augmente, et les partis extrêmes commencent à

s'offrir aux imaginations. On propose de se rendre à Paris: cet avis,

accueilli avec chaleur, est agité vivement; déjà même on parle de s'y

transporter en corps et à pied. Bailly est épouvanté des violences que

pourrait essuyer l'assemblée pendant la route; redoutant d'ailleurs une

scission, il s'oppose à ce projet. Alors Mounier propose aux députés de

s'engager par serment à ne pas se séparer avant l'établissement d'une

constitution. Cette proposition est accueillie avec transport, et on rédige

aussitôt la formule du serment. Bailly demande l'honneur de s'engager le

premier, et lit la formule ainsi conçue: «Vous prêtez le serment solennel

de ne jamais vous séparer, de vous rassembler partout où les circonstances

l'exigeront, jusqu'à ce que la constitution du royaume soit établie et

affermie sur des fondemens solides.» Cette formule, prononcée à haute et

intelligible voix, retentit jusqu'au dehors. Aussitôt toutes les bouches

profèrent le serment; tous les bras sont tendus vers Bailly, qui, debout

et immobile, reçoit cet engagement solennel d'assurer par des lois

l'exercice des droits nationaux. La foule pousse aussitôt des cris de _vive

l'assemblée! vive le roi!_ comme pour prouver que, sans colère et sans

haine, mais par devoir, elle recouvre ce qui lui est dû. Les députés se

disposent ensuite à signer la déclaration qu'ils viennent de faire. Un

seul, Martin d'Auch, ajoute à son nom le mot d'opposant. Il se forme autour

de lui un grand tumulte. Bailly, pour être entendu, monte sur une table,

s'adresse avec modération au député, et lui représente qu'il a le droit de

refuser sa signature, mais non celui de former opposition. Le député

persiste; et l'assemblée, par respect pour sa liberté, souffre le mot, et

le laisse exister sur le procès-verbal.

Ce nouvel acte d'énergie excita l'épouvante de la noblesse, qui le

lendemain vint porter ses doléances aux pieds du roi, s'excuser en quelque

sorte des restrictions qu'elle avait apportées au plan de conciliation,

et lui demander son assistance. La minorité noble protesta contre cette

démarche, soutenant avec raison qu'il n'était plus temps de demander

l'intervention royale, après l'avoir si mal à propos refusée. Cette

minorité, trop peu écoutée, se composait de quarante-sept membres; on y

comptait des militaires, des magistrats éclairés; le duc de Liancourt,

généreux ami de son roi et de la liberté; le duc de Larochefoucauld,

distingué par une constante vertu et de grandes lumières; Lally-Tolendal,

célèbre déjà par les malheurs de son père et ses éloquentes réclamations;

Clermont-Tonnerre, remarquable par le talent de la parole; les frères

Lameth, jeunes colonels, connus par leur esprit et leur bravoure; Duport,

déjà cité pour sa vaste capacité et la fermeté de son caractère; enfin le

marquis de Lafayette, défenseur de la liberté américaine, unissant à la

vivacité française la constance et la simplicité de Washington.

L'intrigue ralentissait toutes les opérations de la cour. La séance, fixée

d'abord au lundi 22, fut remise au 23. Un billet, écrit fort tard à Bailly

et à l'issue du grand conseil, lui annonçait ce renvoi, et prouvait

l'agitation qui régnait dans les idées. Necker était résolu à ne pas se

rendre à la séance, pour ne pas autoriser de sa présence des projets qu'il

désapprouvait.

Les petits moyens, ressource ordinaire d'une autorité faible, furent

employés pour empêcher la séance du lundi 22; les princes firent retenir la

salle du jeu de paume pour y jouer ce jour-là. L'assemblée se rendit à

l'église de Saint-Louis, où elle reçut la majorité du clergé, à la tête de

laquelle se trouvait l'archevêque de Vienne. Cette réunion, opérée avec la

plus grande dignité, excita la joie la plus vive. Le clergé venait s'y

soumettre, disait-il, à la vérification commune.

Le lendemain 23 était le jour fixé pour la séance royale. Les députés des

communes devaient entrer par une porte détournée, et différente de celle

qui était réservée à la noblesse et au clergé. A défaut de la violence, on

ne leur épargnait pas les humiliations. Exposés à la pluie, ils attendirent

longtemps: le président, réduit à frapper à cette porte, qui ne s'ouvrait

pas, frappa plusieurs fois; on lui répondit qu'il n'était pas temps. Déjà

les députés allaient se retirer, Bailly frappa encore; la porte s'ouvrit

enfin, les députés entrèrent et trouvèrent les deux premiers ordres en

possession de leurs sièges, qu'ils avaient voulu s'assurer en les occupant

d'avance. La séance n'était point, comme celle du 5 mai, majestueuse et

touchante à la fois, par une certaine effusion de sentimens et

d'espérances. Une milice nombreuse, un silence morne, la distinguaient de

cette première solennité. Les députés des communes avaient résolu de garder

le plus profond silence. Le roi prit la parole, et trahit sa faiblesse en

employant des expressions beaucoup trop énergiques pour son caractère. On

lui faisait proférer des reproches, et donner des commandemens. Il

enjoignait la séparation par ordre, cassait les précédens arrêtés du

tiers-état, en promettant de sanctionner l'abdication des privilèges

pécuniaires quand les possesseurs l'auraient donnée. Il maintenait tous les

droits féodaux, tant utiles, qu'honorifiques, comme propriétés inviolables;

il n'ordonnait pas la réunion pour les matières d'intérêt général, mais il

la faisait espérer de la modération des premiers ordres. Ainsi il forçait

L'obéissance des communes, et se contentait de présumer celle de

l'aristocratie. Il laissait la noblesse et le clergé juges de ce qui les

concernait spécialement, et finissait par dire que, s'il rencontrait de

nouveaux obstacles, il ferait tout seul le bien de son peuple, et se

regarderait comme son unique représentant. Ce ton, ce langage, irritèrent

profondément les esprits, non contre le roi, qui venait de représenter avec

faiblesse des passions qui n'étaient pas les siennes, mais contre

l'aristocratie dont il était l'instrument.

Aussitôt après son discours, il ordonne à l'assemblée de se séparer

sur-le-champ. La noblesse le suit, avec une partie du clergé. Le plus grand

nombre des députés ecclésiastiques demeurent; les députés des communes,

immobiles, gardent un profond silence. Mirabeau, qui toujours s'avançait

le premier, se lève: «Messieurs, dit-il, j'avoue que ce que vous venez

d'entendre pourrait être le salut de la patrie, si les présens du

despotisme n'étaient pas toujours dangereux.... L'appareil des armes, la

violation du temple national, pour vous commander d'être heureux!... Où

sont les ennemis de la nation? Catilina est-il à nos portes?... Je demande

qu'en vous couvrant de votre dignité, de votre puissance législative, vous

vous renfermiez dans la religion de votre serment; il ne vous permet de

vous séparer qu'après avoir fait la constitution.»

Le marquis de Brézé, grand-maître des cérémonies, rentre alors et s'adresse

à Bailly: «Vous avez entendu, lui dit-il, les ordres du roi;» et Bailly lui

répond: «Je vais prendre ceux de l'assemblée.» Mirabeau s'avance: «Oui,

monsieur, s'écrie-t-il, nous avons entendu les intentions qu'on a suggérées

au roi; mais vous n'avez ici ni voix, ni place, ni droit de parler.

Cependant, pour éviter tout délai, allez dire à votre maître que nous

sommes ici par la puissance du peuple, et qu'on ne nous en arrachera que

par la puissance des baïonnettes.» M. de Brézé se retire. Sieyès prononce

ces mots: «Nous sommes aujourd'hui ce que nous étions hier; délibérons.»

L'assemblée se recueille pour délibérer sur le maintien de ses précédens

arrêtés. «Le premier de ces arrêtés, dit Barnave, a déclaré ce que vous

êtes; le second statue sur les impôts, que vous seuls avez droit de

consentir; le troisième est le serment de faire votre devoir. Aucune de ces

mesures n'a besoin de sanction royale. Le roi ne peut empêcher ce qu'il n'a

pas à consentir.» Dans ce moment, des ouvriers viennent pour enlever les

banquettes, des troupes armées traversent la salle, d'autres l'entourent au

dehors; les gardes-du-corps s'avancent même jusqu'à la porte. L'assemblée,

sans s'interrompre, demeure sur les bancs et recueille les voix: il y a

unanimité pour le maintien de tous les arrêtés précédens. Ce n'est pas

tout: au sein de la ville royale, au milieu des serviteurs de la cour, et

privée des secours de ce peuple depuis si redoutable, l'assemblée pouvait

être menacée. Mirabeau reparaît à la tribune et propose de décréter

l'inviolabilité de chaque député. Aussitôt l'assemblée, n'opposant à la

force qu'une majestueuse volonté, déclare inviolable chacun de ses membres,

proclame traître, infâme et coupable de crime capital, quiconque

attenterait à leur personne.

Pendant ce temps la noblesse, qui croyait l'état sauvé par ce lit de

justice, présentait ses félicitations au prince qui en avait donné l'idée,

et les portait du prince à la reine. La reine, tenant son fils dans ses

bras, le montrant à ces serviteurs si empressés, recevait leurs sermens, et

s'abandonnait malheureusement à une aveugle confiance. Dans ce même instant

on entendit des cris: chacun accourut, et on apprit que le peuple, réuni en

foule, félicitait Necker de n'avoir pas assisté à la séance royale.

L'épouvante succéda aussitôt à la joie; le roi et la reine firent appeler

Necker, et ces augustes personnages furent obligés de le supplier de

conserver son portefeuille. Le ministre y consentit, et rendit à la cour

une partie de la popularité qu'il avait conservée en n'assistant pas à

cette funeste séance.

Ainsi venait de s'opérer la première révolution. Le tiers-état avait

recouvré le pouvoir législatif, et ses adversaires l'avaient perdu pour

avoir voulu le garder tout entier. En quelques jours, cette révolution

législative fut entièrement consommée. On employa encore quelques petits

moyens, tels que de gêner les communications intérieures dans les salles

des états; mais ils furent sans succès. Le 24, la majorité du clergé se

rendit à l'assemblée, et demanda la vérification en commun pour délibérer

ensuite sur les propositions faites par le roi dans la séance du 23 juin.

La minorité du clergé continuait à délibérer dans sa chambre particulière.

L'archevêque de Paris, Juigné, prélat vertueux, bienfaiteur du peuple, mais

privilégié opiniâtre, fut poursuivi, et contraint de promettre sa réunion;

il se rendit en effet à l'assemblée nationale, accompagné de l'archevêque

de Bordeaux, prélat populaire et qui devait plus tard devenir ministre.

Le plus grand trouble se manifesta dans les rangs de la noblesse. Ses

agitateurs ordinaires enflammaient ses passions; d'Espréménil proposa de

décréter le tiers-état, et de le faire poursuivre par le procureur-général;

la minorité proposa la réunion. Cette motion fut rejetée au milieu du

tumulte. Le duc d'Orléans appuya la proposition, après avoir, la veille,

promis le contraire aux Polignac[4]. Quarante-sept membres, résolus de se

réunir à l'assemblée générale malgré la décision de la majorité, s'y

rendirent en corps, et furent reçus au milieu de la joie publique.

Cependant, malgré cette allégresse causée par leur présence, leurs visages

étaient tristes. «Nous cédons à notre conscience, dit Clermont-Tonnerre,

mais c'est avec douleur que nous nous séparons de nos frères. Nous venons

concourir à la régénération publique; chacun de nous vous fera connaître le

degré d'activité que lui permet son mandat.»

Chaque jour amenait de nouvelles réunions, et l'assemblée voyait

s'accroître le nombre de ses membres. Des adresses arrivaient de toutes

parts, exprimant le voeu et l'approbation des villes et des provinces.

Mounier suscita celles du Dauphiné. Paris fit la sienne; et le Palais-Royal

lui-même envoya une députation, que l'assemblée, entourée encore de

dangers, reçut pour ne pas s'aliéner la multitude. Alors elle n'en

prévoyait pas les excès; elle avait besoin au contraire de présumer son

énergie et d'en espérer un appui; beaucoup d'esprits en doutaient, et le

courage du peuple n'était encore qu'un rêve heureux. Ainsi les

applaudissemens des tribunes, importuns souvent à l'assemblée, l'avaient

pourtant soutenue, et on n'osa pas les empêcher. Bailly voulut réclamer, on

étouffa sa voix et sa motion par de bruyans applaudissemens.

La majorité de la noblesse continuait ses séances au milieu du tumulte et

du plus violent déchaînement. L'épouvante se répandit chez ceux qui la

dirigeaient, et le signal de la réunion partit de ceux mêmes qui lui

persuadaient naguère la résistance. Mais ces passions, déjà trop excitées,

n'étaient point faciles à conduire. Le roi fut obligé d'écrire une lettre;

la cour, les grands, furent réduits à supplier; «la réunion sera passagère,

disait-on aux plus obstinés; des troupes s'approchent, cédez pour sauver le

roi.» Le consentement fut arraché au milieu du désordre, et la majorité de

la noblesse, accompagnée de la minorité du clergé, se rendit le 27 juin à

l'assemblée générale. Le duc de Luxembourg, y parlant au nom de tous, dit

qu'ils venaient pour donner au roi une marque de respect, et à la nation

une preuve de patriotisme. «La famille est complète,» répondit Bailly.

Supposant que la réunion était entière, et qu'il s'agissait, non de

vérifier, mais de délibérer en commun, il ajouta: «Nous pourrons nous

occuper, sans relâche et sans distraction, de la régénération du royaume et

du bonheur public.»

Plus d'un petit moyen fut encore employé pour paraître n'avoir pas fait ce

que la nécessité avait obligé de faire. Les nouveaux arrivés se rendaient

toujours après l'ouverture des séances, tous en corps, et de manière à

figurer un ordre. Ils affectaient de se tenir debout derrière le président,

et de manière à paraître ne pas siéger. Bailly, avec beaucoup de mesure et

de fermeté, finit par vaincre toutes les résistances, et parvint à les

faire asseoir. On voulut aussi lui disputer la présidence, non de vive

force, mais tantôt par une négociation secrète, tantôt par une supercherie.

Bailly la retint, non par ambition, mais par devoir; et on vit un simple

citoyen, connu seulement par ses vertus et ses talens, présider tous les

grands du royaume et de l'église.

Il était trop évident que la révolution législative était achevée. Quoique

le premier différend n'eût d'autre objet que le mode de vérification et non

la manière de voter, quoique les uns eussent déclaré ne se réunir que pour

la vérification commune, et les autres pour obéir aux intentions royales

exprimées le 23 juin, il était certain que le vote par tête devenait

inévitable; toute réclamation était donc inutile et impolitique. Pourtant

le cardinal de Larochefoucauld protesta au nom de la minorité, et assura

qu'il ne s'était réuni que pour délibérer sur les objets généraux, et en

conservant toujours le droit de former un ordre. L'archevêque de Vienne

répliqua avec vivacité que la minorité n'avait rien pu décider en l'absence

de la majorité du clergé, et qu'elle n'avait pas le droit de parler au nom

de l'ordre. Mirabeau s'éleva avec force contre cette prétention, dit qu'il

était étrange qu'on protestât dans l'assemblée contre l'assemblée; qu'il

fallait en reconnaître la souveraineté, ou se retirer.

Alors s'éleva la question des mandats impératifs. La plupart des cahiers

exprimaient le voeu des électeurs à l'égard des réformes à opérer, et

rendaient ce voeu obligatoire pour les députés. Avant d'agir, il fallait

fixer jusqu'à quel point on le pouvait; cette question devait donc être la

première. Elle fut prise et reprise plusieurs fois. Les uns voulaient qu'on

retournât aux commettans; les autres pensaient qu'on ne pouvait recevoir

des commettans que la mission de voter pour eux, après que les objets

auraient été discutés et éclaircis par les envoyés de toute la nation, mais

ils ne croyaient pas qu'on pût recevoir d'avance un avis tout fait. Si on

croit en effet ne pouvoir faire la loi que dans un conseil général, soit

parce qu'on trouve plus de lumières en s'élevant, soit parce qu'on ne peut

avoir un avis que lorsque toutes les parties de la nation se sont

réciproquement entendues, il s'ensuit qu'alors les députés doivent être

libres et sans mandat obligatoire. Mirabeau, acérant la raison par

l'ironie, s'écria que ceux qui croyaient les mandats impératifs avaient eu

tort de venir, et n'avaient qu'à laisser leurs cahiers sur leurs bancs, et

que ces cahiers siégeraient tout aussi bien qu'eux. Sieyès, avec sa

sagacité ordinaire, prévoyant que, malgré la décision très juste de

l'assemblée, un grand nombre de membres se replieraient sur leurs sermens,

et qu'en se réfugiant dans leur conscience ils se rendraient inattaquables,

proposa l'ordre du jour, sur le motif que chacun était juge de la valeur du

serment qu'il avait prêté. «Ceux qui se croient obligés par leurs cachiers,

dit-il, seront regardés comme absens, tout comme ceux qui avaient refusé de

faire vérifier leurs pouvoirs en assemblée générale.» Cette sage opinion

fut adoptée. L'assemblée, en contraignant les opposans, leur eût fourni des

prétextes, tandis qu'en les laissant libres, elle était sûre de les amener

à elle, car sa victoire était désormais certaine.

L'objet de la nouvelle convocation était la réforme de l'état,

c'est-à-dire, l'établissement d'une constitution, dont la France manquait,

malgré tout ce qu'on a pu dire. Si on appelle ainsi toute espèce de

rapports entre les gouvernés et le gouvernement, sans doute la France

possédait une constitution; un roi avait commandé et des sujets obéi; des

ministres avaient emprisonné arbitrairement; des traitans avaient perçu

jusqu'aux derniers deniers du peuple; des parlemens avaient condamné des

malheureux à la roue. Les peuples les plus barbares ont de ces espèces de

constitution. Il y avait eu en France des états-généraux, mais sans

attributions précises, sans retours assurés, et toujours sans résultats.

Il y avait eu une autorité royale, tour à tour nulle ou absolue. Il y avait

eu des tribunaux ou cours souveraines qui souvent joignaient au pouvoir

judiciaire le pouvoir législatif; mais il n'y avait aucune loi qui assurât

la responsabilité des agens du pouvoir, la liberté de la presse, la liberté

individuelle, toutes les garanties enfin qui, dans l'état social,

remplacent la fiction de la liberté naturelle[5].

Le besoin d'une constitution était avoué, et généralement senti; tous les

cahiers l'avaient énergiquement exprimé, et s'étaient même expliqués

formellement sur les principes fondamentaux de cette constitution. Ils

avaient unanimement prescrit le gouvernement monarchique, l'hérédité de

mâle en mâle, l'attribution exclusive du pouvoir exécutif au roi, la

responsabilité de tous les agens, le concours de la nation et du roi pour

la confection des lois, le vote de l'impôt, et la liberté individuelle.

Mais ils étaient divisés sur la création d'une ou de deux chambres

législatives; sur la permanence, la périodicité, la dissolution du corps

législatif; sur l'existence politique du clergé et des parlemens; sur

l'étendue de la liberté de la presse. Tant de questions, ou résolues ou

proposées par les cahiers, annoncent assez combien l'esprit public était

alors éveillé dans toutes les parties du royaume, et combien était général

et prononcé le voeu de la France pour la liberté[6]. Mais une constitution

entière à fonder au milieu des décombres d'une antique législation, malgré

toutes les résistances, et avec l'élan désordonné des esprits, était une

oeuvre grande et difficile. Outre les dissentimens que devait produire la

diversité des intérêts, il y avait encore à redouter la divergence

naturelle des opinions. Une législation tout entière à donner à un grand

peuple excite si fortement les esprits, leur inspire des projets si vastes

des espérances si chimériques, qu'on devait s'attendre à des mesures ou

vagues ou exagérées, et souvent hostiles. Pour mettre de la suite dans les

travaux, on nomma un comité chargé d'en mesurer l'étendue et d'en ordonner

la distribution. Ce comité était composé des membres les plus modérés de

l'assemblée. Mounier, esprit sage, quoique opiniâtre, en était le membre le

plus laborieux et le plus influent; ce fut lui qui prépara l'ordre du

travail.

La difficulté de donner une constitution n'était pas la seule qu'eut à

vaincre cette assemblée. Entre un gouvernement mal disposé et un peuple

affamé qui exigeait de prompts soulagemens, il était difficile qu'elle ne

se mêlât pas de l'administration. Se défiant de l'autorité, pressée de

secourir le peuple, elle devait, même sans ambition, empiéter peu à peu sur

le pouvoir exécutif. Déjà le clergé lui en avait donné l'exemple, en

faisant au tiers-état la proposition insidieuse de s'occuper immédiatement

des subsistances. L'assemblée à peine formée nomma un comité des

subsistances, demanda au ministère des renseignemens sur cette matière,

proposa de favoriser la circulation des denrées de province à province, de

les transporter d'office sur les lieux où elles manquaient, de faire des

aumônes, et d'y pourvoir par des emprunts. Le ministère fit connaître les

mesures efficaces qu'il avait prises, et que Louis XVI, administrateur

soigneux, avait favorisées de tout son pouvoir. Lally-Tolendal proposa de

faire des décrets sur la libre circulation; à quoi Mounier objecta que de

tels décrets exigeraient la sanction royale, et que cette sanction, n'étant

pas réglée, exposerait à des difficultés graves. Ainsi tous les obstacles

se réunissaient. Il fallait faire des lois sans que les formes législatives

fussent fixées, surveiller l'administration sans empiéter sur l'autorité

exécutive, et suffire à tant d'embarras, malgré la mauvaise volonté du

pouvoir, l'opposition des intérêts, la divergence des esprits, et

l'exigence d'un peuple récemment éveillé, et s'agitant à quelques lieues de

l'assemblée dans le sein d'une immense capitale.

Un très petit espace sépare Paris de Versailles, et on peut le franchir

plusieurs fois en un jour. Toutes les agitations de Paris se faisaient donc

ressentir immédiatement à Versailles, à la cour et dans l'assemblée. Paris

offrait alors un spectacle nouveau et extraordinaire. Les électeurs, réunis

en soixante districts, n'avaient pas voulu se séparer après les élections,

et étaient demeurés assemblés, soit pour donner des instructions à leurs

députés, soit par ce besoin de se réunir, de s'agiter, qui est toujours

dans le coeur des hommes, et qui éclate avec d'autant plus de violence

qu'il a été plus longtemps comprimé. Ils avaient eu le même sort que

l'assemblée nationale: le lieu de leurs séances ayant été fermé, ils

s'étaient rendus dans un autre; enfin ils avaient obtenu l'ouverture de

l'Hôtel-de-ville, et là ils continuaient de se réunir et de correspondre

avec leurs députés. Il n'existait point encore de feuilles publiques,

rendant compte des séances de l'assemblée nationale; on avait besoin de se

rapprocher pour s'entretenir et s'instruire des évènemens. Le jardin du

Palais-Royal était le lieu des plus fréquens rassemblemens. Ce magnifique

jardin, entouré des plus riches magasins de l'Europe, et formant une

dépendance du palais du duc d'Orléans, était le rendez-vous des étrangers,

des débauchés, des oisifs, et surtout des plus grands agitateurs. Les

discours les plus hardis étaient proférés dans les cafés ou dans le jardin

même. On voyait un orateur monter sur une table, et, réunissant la foule

autour de lui, l'exciter par les paroles les plus violentes, paroles

toujours impunies, car la multitude régnait là en souveraine. Des hommes

qu'on supposait dévoués au duc d'Orléans s'y montraient des plus ardens.

Les richesses de ce prince, ses prodigalités connues, ses emprunts énormes,

son voisinage, son ambition, quoique vague, tout a dû le faire accuser.

L'histoire, sans désigner aucun nom, peut assurer du moins que l'or a été

répandu. Si la partie saine de la nation voulait ardemment la liberté, si

la multitude inquiète et souffrante voulait s'agiter et faire son sort

meilleur, il y a eu aussi des instigateurs qui ont quelquefois excité cette

multitude et dirigé peut-être quelques-uns de ses coups. Du reste, cette

influence n'est point à compter parmi les causes de la révolution, car ce

n'est pas avec un peu d'or et des manoeuvres secrètes qu'on ébranle une

nation de vingt-cinq millions d'hommes.

Une occasion de troubles se présenta bientôt. Les gardes-françaises,

troupes d'élite destinées à composer la garde du roi, étaient à Paris.

Quatre compagnies se détachaient alternativement, et venaient faire leur

service à Versailles. Outre la sévérité barbare de la nouvelle discipline,

ces troupes avaient encore à se plaindre de celle de leur nouveau colonel.

Dans le pillage de la maison Réveillon, elles avaient bien montré quelque

acharnement contre le peuple; mais plus tard elles en avaient éprouvé du

regret, et, mêlées tous les jours à lui, elles avaient cédé à ses

séductions. D'ailleurs, soldats et sous-officiers sentaient que toute

carrière leur était fermée; ils étaient blessés de voir leurs jeunes

officiers ne faire presque aucun service, ne figurer que les jours de

parade, et, après les revues, ne pas même accompagner le régiment dans les

casernes. Il y avait là comme ailleurs un tiers-état qui suffisait à tout

et ne profitait de rien. L'indiscipline se manifesta, et quelques soldats

furent enfermés à l'Abbaye.

On se réunit au Palais-Royal en criant: _A l'abbaye!_ La multitude y courut

aussitôt. Les portes en furent enfoncées, et on conduisit en triomphe les

soldats qu'on venait d'en arracher [Note: 30 juin]. Tandis que le peuple

les gardait au palais-Royal, une lettre fut écrite à l'assemblée pour

demander leur liberté. Placée entre le peuple d'une part, et le

gouvernement de l'autre, qui était suspect puisqu'il allait agir dans sa

propre cause, l'assemblée ne pouvait manquer d'intervenir, et de commettre

un empiétement en se mêlant de la police publique. Prenant une résolution

tout à la fois adroite et sage, elle exprima aux Parisiens ses voeux pour

le maintien du bon ordre, leur recommanda de ne pas le troubler, et en même

temps elle envoya une députation au roi pour implorer sa clémence, comme un

moyen infaillible de rétablir la concorde et la paix. Le roi, touché de là

modération de l'assemblée, promit sa clémence quand l'ordre serait rétabli.

Les gardes-françaises furent sur-le-champ replacés dans les prisons, et une

grâce du roi les en fit aussitôt sortir.

Tout allait bien jusque-là; mais la noblesse, en se réunissant aux deux

ordres, avait cédé avec regret, et sur la promesse que sa réunion serait de

courte durée. Elle s'assemblait tous les jours encore, et protestait contre

les travaux de l'assemblée nationale; ses réunions étaient progressivement

moins nombreuses; le 3 juillet on avait compté 138 membres présens; le 10

ils n'étaient plus que 93, et le 11, 80. Cependant les plus obstinés

avaient persisté, et le 11 ils avaient résolu une protestation que les

évènemens postérieurs les empêchèrent de rédiger. La cour, de son côté,

n'avait pas cédé sans regret et sans projet. Revenue de son effroi après

la séance du 23 juin, elle avait voulu la réunion générale pour entraver la

marche de l'assemblée au moyen des nobles, et dans l'espérance de la

dissoudre bientôt de vive force. Necker n'avait été conservé que pour

couvrir par sa présence les trames secrètes qu'on ourdissait. A une

certaine agitation, à la réserve dont on usait envers lui, il se doutait

d'une grande machination. Le roi même n'était pas instruit de tout, et on

se proposait sans doute d'aller plus loin qu'il ne voulait. Necker, qui

croyait que toute l'action d'un homme d'état devait se borner à raisonner,

et qui avait tout juste la force nécessaire pour faire des représentations,

en faisait inutilement. Uni avec Mounier, Lally-Tolendal et

Clermont-Tonnerre, ils méditaient tous ensemble l'établissement de la

constitution anglaise. Pendant ce temps la cour poursuivait des

préparatifs secrets; et les députés nobles ayant voulu se retirer, on les

retint en leur parlant d'un évènement prochain.

Des troupes s'approchaient; le vieux maréchal de Broglie en avait reçu le

commandement général, et le baron de Besenval avait reçu le commandement

particulier de celles qui environnaient Paris. Quinze régimens, la plupart

étrangers, étaient aux environs de la capitale. La jactance des courtisans

révélait le danger, et ces conspirateurs, trop prompts à menacer,

compromettaient ainsi leurs projets. Les députés populaires, instruits, non

pas de tous les détails d'un plan qui n'était pas connu encore en entier,

et que le roi lui-même n'a connu qu'en partie, mais qui certainement

faisait craindre l'emploi de la violence, les députés populaires étaient

irrités et songeaient aux moyens de résistance. On ignore et on ignorera

probablement toujours quelle a été la part des moyens secrets dans

l'insurrection du 14 juillet; mais peu importe. L'aristocratie conspirait,

le parti populaire pouvait bien conspirer aussi. Les moyens employés étant

les mêmes, reste la justice de la cause, et la justice n'était pas pour

ceux qui voulaient revenir sur la réunion des trois ordres, dissoudre la

représentation nationale, et sévir contre ses plus courageux députés.

Mirabeau pensa que le plus sûr moyen d'intimider le pouvoir, c'était de le

réduire à discuter publiquement les mesures qu'on lui voyait prendre. Il

fallait pour cela les dénoncer ouvertement. S'il hésitait à répondre, s'il

éludait, il était jugé; la nation était avertie et soulevée. Mirabeau fait

suspendre les travaux de la constitution, et propose de demander au roi le

renvoi des troupes. Il mêle dans ses paroles le respect pour le monarque

aux reproches les plus sévères pour le gouvernement. Il dit que tous les

jours des troupes nouvelles s'avancent; que tous les passages sont

interceptés; que les ponts, les promenades sont changés en postes

militaires; que des faits publics et cachés, des ordres et des

contre-ordres précipités frappent tous les yeux et annoncent la guerre.

Ajoutant à ces faits des reproches amers: «On montre, dit-il, plus de

soldats menaçans à la nation, qu'une invasion de l'ennemi n'en

rencontrerait peut-être, et mille fois plus du moins qu'on n'en a pu réunir

pour secourir des amis martyrs de leur fidélité, et surtout pour conserver

cette alliance des Hollandais, si précieuse, si chèrement conquise, et si

honteusement perdue.»

Son discours est aussitôt couvert d'applaudissemens, l'adresse qu'il

propose est adoptée. Seulement, comme en invoquant le renvoi des troupes

il avait demandé qu'on les remplaçât par des gardes bourgeoises, cet

article est supprimé; l'adresse est votée à l'unanimité moins quatre voix.

Dans cette adresse, demeurée célèbre, qu'il n'a, dit-on, point écrite, mais

dont il avait fourni toutes les idées à un de ses amis, Mirabeau prévoyait

presque tout ce qui allait arriver: l'explosion de la multitude et la

défection des troupes par leur rapprochement avec les citoyens. Aussi

adroit qu'audacieux, il osait assurer au roi que ses promesses ne seraient

point vaines: «Vous nous avez appelés, lui disait-il, pour régénérer le

royaume; vos voeux seront accomplis, malgré les pièges, les difficultés,

les périls..., etc.»

L'adresse fut présentée par une députation de vingt-quatre membres. Le roi,

ne voulant pas s'expliquer, répondit que ce rassemblement de troupes

n'avait d'autre objet que le maintien de la tranquillité publique, et la

protection due à rassemblée; qu'au surplus, si celle-ci avait encore des

craintes, il la transférerait à Soissons ou à Noyon, et que lui-même se

rendrait à Compiègne.

L'assemblée ne pouvait se contenter d'une pareille réponse, surtout de

l'offre de l'éloigner de la capitale pour la placer entre deux camps. Le

comte de Crillon proposa de s'en fier à la parole d'un roi honnête homme.

«La parole d'un roi honnête homme, reprit Mirabeau, est un mauvais garant

de la conduite de son ministère; notre confiance aveugle dans nos rois nous

a perdus; nous avons demandé la retraite des troupes et non à fuir devant

elles; il faut insister encore, et sans relâche.»

Cette opinion ne fut point appuyée. Mirabeau insistait assez sur les moyens

ouverts, pour qu'on lui pardonnât les machinations secrètes, s'il est vrai

qu'elles aient été employées.

C'était le 11 juillet; Necker avait dit plusieurs fois au roi que si ses

services lui déplaisaient, il se retirerait avec soumission. «Je prends

votre parole,» avait répondu le roi. Le 11 au soir, Necker reçut un billet

où Louis XVI le sommait de tenir sa parole, le pressait de partir, et

ajoutait qu'il comptait assez sur lui pour espérer qu'il cacherait son

départ à tout le monde. Necker, justifiant alors l'honorable confiance du

monarque, part sans en avertir sa société, ni même sa fille, et se trouve

en quelques heures fort loin de Versailles. Le lendemain 12 juillet était

un dimanche. Le bruit se répandit à Paris que Necker avait été renvoyé,

ainsi que MM. de Montmorin, de La Luzerne, de Puységur et de Saint-Priest.

On annonçait, pour les remplacer, MM. de Breteuil, de La Vauguyon, de

Broglie, Foulon et Damécourt, presque tous connus par leur opposition à la

cause populaire. L'alarme se répand dans Paris. On se rend au Palais-Royal.

Un jeune homme, connu depuis par son exaltation républicaine, né avec une

âme tendre, mais bouillante, Camille Desmoulins, monte sur une table,

montre des pistolets en criant aux armes, arrache une feuille d'arbre dont

il fait une cocarde, et engage tout le monde à l'imiter.

Les arbres sont aussitôt dépouillés, et on se rend dans un musée renfermant

des bustes en cire. On s'empare de ceux de Necker et du duc d'Orléans,

menacé, dit-on, de l'exil, et on se répand ensuite dans les quartiers de

Paris. Cette foule parcourait la rue Saint-Honoré, lorsqu'elle rencontre,

vers la place Vendôme, un détachement de Royal-Allemand qui fond sur elle,

blesse plusieurs personnes, et entre autres un soldat des

gardes-françaises. Ces derniers, tout disposés pour le peuple et contre le

Royal-Allemand, avec lequel ils avaient eu une rixe les jours précédens,

étaient casernés près de la place Louis XV; ils font feu sur

Royal-Allemand. Le prince de Lambesc, qui commandait ce régiment, se replie

aussitôt sur le jardin des Tuileries, charge la foule paisible qui s'y

promenait, tue un vieillard au milieu de la confusion, et fait évacuer le

jardin. Pendant ce temps, les troupes qui environnaient Paris se

concentrent sur le Champ-de-Mars et la place Louis XV. La terreur alors n'a

plus de bornes et se change en fureur. On se répand dans la ville en criant

aux armes. La multitude court à l'Hôtel- de-Ville pour en demander. Les

électeurs composant l'assemblée générale y étaient réunis. Ils livrent les

armes qu'ils ne pouvaient plus refuser, et qu'on pillait déjà à l'instant

où ils se décidaient à les accorder. Ces électeurs composaient en ce moment

la seule autorité établie. Privés de tout pouvoir actif, ils prennent ceux

que la circonstance exigeait, et ordonnent la convocation des districts.

Tous les citoyens s'y rendent pour aviser aux moyens de se préserver à la

fois de la fureur de la multitude et de l'attaque des troupes royales.

Pendant la nuit, le peuple, qui court toujours à ce qui l'intéresse, force

et brûle les barrières, disperse les commis et rend toutes les entrées

libres. Les boutiques des armuriers sont pilliées. Ces brigands, déjà

signalés chez Réveillon, et qu'on vit, dans toutes les occasions, sortir

comme de dessous terre, reparaissent armés de piques et de bâtons, et

répandent l'épouvante. Ces évènemens avaient eu lieu pendant la journée du

dimanche 12 juillet, et dans la nuit du dimanche au lundi 13. Dans la

matinée du lundi, les électeurs, toujours réunis à l'Hôtel-de-Ville,

croient devoir donner une forme plus légale à leur autorité; ils appellent,

en conséquence, le prévôt des marchands, administrateur ordinaire de la

cité. Celui-ci ne consent à céder que sur une réquisition en forme. On le

requiert en effet, et on lui adjoint un certain nombre d'électeurs; on

compose ainsi une municipalité revêtue de tous les pouvoirs. Cette

municipalité mande auprès d'elle le lieutenant de police, et rédige en

quelques heures un plan d'armement pour la milice bourgeoise.

Cette milice devait être composée de quarante-huit mille hommes, fournis

par les districts. Le signe distinctif devait être, au lieu de la cocarde

verte, la cocarde parisienne, rouge et bleue. Tout homme surpris en armes

et avec cette cocarde, sans avoir été enrôlé par son district dans la garde

bourgeoise, devait être arrêté, désarmé et puni. Telle fut la première

origine des gardes nationales. Ce plan fut adopté par tous les districts,

qui se hâtèrent de le mettre à exécution. Dans le courant de la même

matinée, le peuple avait dévasté la maison de Saint-Lazare pour y chercher

des grains; il avait forcé le Garde-Meuble pour y prendre des armes, et en

avait exhumé des armures antiques dont il s'était revêtu. On voyait la

foule, portant des casques et des piques, inonder la ville. Le peuple se

montrait maintenant ennemi du pillage; avec sa mobilité ordinaire, il

affectait le désintéressement, il respectait l'or, ne prenait que les

armes, et arrêtait lui-même les brigands. Les gardes-françaises et les

milices du guet avaient offert leurs services, et on les avait enrôlés dans

la garde bourgeoise.

On demandait toujours des armes à grands cris. Le prévôt Flesselles, qui

d'abord avait résisté à ses concitoyens, se montrait zélé maintenant, et

promettait 12,000 fusils pour le jour même, davantage pour les jours

suivans. Il prétendait avoir fait un marché avec un armurier inconnu. La

chose paraissait difficile en songeant au peu de temps qui s'était écoulé.

Cependant le soir étant arrivé, les caisses d'artillerie annoncées par

Flesselles sont conduites à l'Hôtel-de-Ville; on les ouvre, et on les

trouve pleines de vieux linges. A cette vue la multitude s'indigne contre

le prévôt, qui dit avoir été trompé. Pour l'apaiser, il la dirige vers les

Chartreux, en assurant qu'elle y trouvera des armes. Les Chartreux étonnés

reçoivent cette foule furieuse, l'introduisent dans leur retraite, et

parviennent à la convaincre qu'ils ne possédaient rien de ce qu'avait

annoncé le prévôt.

Le peuple, plus irrité que jamais, revient en criant à la trahison. Pour le

satisfaire, on ordonne la fabrication de cinquante mille piques. Des

poudres destinées pour Versailles descendaient la Seine sur des bateaux; on

s'en empare, et un électeur en fait la distribution au milieu des plus

grands dangers.

Une horrible confusion régnait à cet Hôtel-de-Ville, siège des autorités,

quartier-général de la milice, et centre de toutes les opérations. Il

fallait à la fois y pourvoir à la sûreté extérieure menacée par la cour, à

la sûreté intérieure menacée par les brigands; il fallait à chaque instant

calmer les soupçons du peuple, qui se croyait trahi, et sauver de sa fureur

ceux qui excitaient sa défiance. On voyait là des voitures arrêtées, des

convois interceptés, des voyageurs attendant la permission de continuer

leur route. Pendant la nuit, l'Hôtel-de-Ville fut encore une fois menacé

par les brigands; un électeur, le courageux Moreau de Saint-Méry, chargé

d'y veiller, fît apporter des barils de poudre, et menaça de le faire

sauter. Les brigands s'éloignèrent à cette vue. Pendant ce temps, les

citoyens retirés chez eux se tenaient prêts à tous les genres d'attaque;

ils avaient dépavé les rues, ouvert des tranchées, et pris tous les moyens

de résister à un siège.

Pendant ces troubles de la capitale, la consternation régnait dans

l'assemblée. Elle s'était formée le 13 au matin, alarmée des évènemens qui

se préparaient, et ignorant encore ce qui s'était passé à Paris. Le député

Mounier s'élève le premier contre le renvoi des ministres. Lally-Tolendal

lui succède à la tribune, fait un magnifique éloge de Necker, et tous deux

s'unissent pour proposer une adresse dans laquelle on demandera au roi le

rappel des ministres disgraciés. Un député de la noblesse, M. de Virieu,

propose même de confirmer les arrêtés du 17 juin par un nouveau serment. M.

de Clermont-Tonnerre s'oppose à cette proposition, comme inutile, et,

rappelant les engagemens déjà pris par l'assemblée, s'écrie: «La

constitution sera, ou nous ne serons plus. » La discussion s'était déjà

prolongée lorsqu'on apprend les troubles de Paris pendant la matinée du 13,

et les malheurs dont la capitale était menacée, entre des Français

indisciplinés qui, selon l'expression du duc de Larochefoucauld, n'étaient

dans la main de personne, et des étrangers disciplinés, qui étaient dans la

main du despotisme. On arrête aussitôt d'envoyer une députation au roi,

pour lui peindre la désolation de la capitale, et le supplier d'ordonner le

renvoi des troupes et l'établissement des gardes bourgeoises. Le roi fait

une réponse froide et tranquille qui ne s'accordait pas avec son coeur, et

répète que Paris ne pouvait pas se garder. L'assemblée alors s'élevant au

plus noble courage, rend un arrêté mémorable dans lequel elle insiste sur

le renvoi des troupes, et sur l'établissement des gardes bourgeoises,

déclare les ministres et tous les agens du pouvoir responsables, fait peser

sur les conseils du roi, _de quelque rang_ qu'ils puissent être, la

responsabilité des malheurs qui se préparent; consolide la dette publique,

défend de prononcer le nom infâme de banqueroute, persiste dans ses

précédens arrêtés, et ordonne au président d'exprimer ses regrets à M.

Necker, ainsi qu'aux autres ministres. Après ces mesures pleines d'énergie

et de prudence, l'assemblée, pour préserver ses membres de toute violence

personnelle, se déclare en permanence, et nomme M. de Lafayette

vice-président, pour soulager le respectable archevêque de Vienne, à qui

son âge ne permettait pas de siéger jour et nuit.

La nuit du 13 au 14 s'écoula ainsi au milieu du trouble et des alarmes. A

chaque instant, des nouvelles funestes étaient données et contredites; on

ne connaissait pas tous les projets de la cour, mais on savait que

plusieurs députés étaient menacés, que la violence allait être employée

contre Paris et les membres les plus signalés de l'assemblée. Suspendue un

instant, la séance fut reprise à cinq heures du matin, 14 juillet.

L'assemblée, avec un calme imposant, reprit les travaux de la constitution,

discuta avec beaucoup de justesse les moyens d'en accélérer l'exécution et

de la conduire avec prudence. Un comité fut nommé pour préparer les

questions; il se composait de MM. l'évêque d'Autun, l'archevêque de

Bordeaux, Lally, Clermont-Tonnerre, Mounier, Sieyès, Chapelier et Bergasse.

La matinée s'écoula; on apprenait des nouvelles toujours plus sinistres; le

roi, disait-on, devait partir dans la nuit, et l'assemblée rester livrée à

plusieurs régimens étrangers. Dans ce moment, on venait de voir les

princes, la duchesse de Polignac et la reine, se promenant à l'Orangerie,

flattant les officiers et les soldats, et leur faisant distribuer des

rafraîchissemens. Il paraît qu'un grand dessein était conçu pour la nuit du

14 au 15, que Paris devait être attaqué sur sept points, le Palais-Royal

enveloppé, l'assemblée dissoute, et la déclaration du 23 juin portée au

parlement; qu'enfin il devait être pourvu aux besoins du trésor par la

banqueroute et les billets d'état. Il est certain que les commandans des

troupes avaient reçu l'ordre de s'avancer du 14 au 15, que les billets

d'état avaient été fabriqués, que les casernes des Suisses étaient pleines

de munitions, et que le gouverneur de la Bastille avait déménagé, ne

laissant dans la place que quelques meubles indispensables. Dans

l'après-midi, les terreurs de l'assemblée redoublèrent; on venait de voir

passer le prince de Lambesc à toute bride; on entendait le bruit du canon,

et on appliquait l'oreille à terre pour saisir les moindres bruits.

Mirabeau proposa alors de suspendre toute discussion, et d'envoyer une

seconde députation au roi. La députation partit aussitôt pour faire de

nouvelles instances. Dans ce moment, deux membres de l'assemblée, venus de

Paris en toute hâte, assurèrent qu'on s'y égorgeait; l'un d'eux attesta

qu'il avait vu un cadavre décapité et revêtu de noir. La nuit commençait à

se faire; on annonça l'arrivée de deux électeurs. Le plus profond silence

régnait dans la salle; on entendait le bruit de leurs pas dans l'obscurité;

et on apprit de leur bouche que la Bastille était attaquée, que le canon

avait tiré, que le sang coulait, et qu'on était menacé des plus affreux

malheurs. Aussitôt une nouvelle députation fut envoyée avant le retour de

la précédente. Tandis qu'elle partait, la première arrivait et rapportait

la réponse du roi. Le roi avait ordonné, disait-il, l'éloignement des

troupes campées au Champ-de-Mars, et, ayant appris la formation de la garde

bourgeoise, il avait nommé des officiers pour la commander.

A l'arrivée de la seconde députation, le roi, toujours plus troublé, lui

dit: «Messieurs, vous déchirez mon coeur de plus en plus par le récit que

vous me faites des malheurs de Paris. Il n'est pas possible que les ordres

donnés aux troupes en soient la cause. » On n'avait obtenu encore que

l'éloignement de l'armée. Il était deux heures après minuit. On répondit à

la ville de Paris «que deux députations avaient été envoyées, et que les

instances seraient renouvelées le lendemain, jusqu'à ce qu'elles eussent

obtenu le succès qu'on avait droit d'attendre du coeur du roi, lorsque des

impressions étrangères n'en arrêteraient plus les mouvemens.» La séance fut

un moment suspendue, et on apprit le soir les évènemens de la journée du

14.

Le peuple, dès la nuit du 13, s'était porté vers la Bastille; quelques

coups de fusil avaient été tirés, et il paraît que des instigateurs avaient

proféré plusieurs fois le cri: _A là bastille!_ Le voeu de sa destruction

se trouvait dans quelques cahiers; ainsi, les idées avaient pris d'avance

cette direction. Oh demandait toujours des armes. Le bruit s'était répandu

que l'Hôtel des Invalides en contenait un dépôt considérable. On s'y rend

aussitôt. Le commandant, M. de Sombreuil, en fait défendre l'entrée, disant

qu'il doit demander des ordres à Versailles. Le peuple ne veut rien

entendre, se précipite dans l'Hôtel, enlève les canons et une grande

quantité de fusils. Déjà dans ce moment une foule considérable assiégeait

la Bastille. Les assiégeans disaient que le canon de la place était dirigé

sur la ville, et qu'il fallait empêcher qu'on ne tirât sur elle. Le député

d'un district demande à être introduit dans la forteresse, et l'obtient du

commandant. En faisant la visite, il trouve trente-deux Suisses et

quatre-vingt-deux invalides, et reçoit la parole de la garnison de ne pas

faire feu si elle n'est attaquée. Pendant ces pourparlers le peuple, ne

voyant pas paraître son député, commence à s'irriter, et celui-ci est

obligé de se montrer pour apaiser la multitude. Il se retire enfin vers

onze heures du matin. Une demi-heure s'était à peine écoulée, qu'une

nouvelle troupe arrive en armes, en criant: «Nous voulons la Bastille!» La

garnison somme les assaillans de se retirer, mais ils s'obstinent. Deux

hommes montent avec intrépidité sur le toit du corps-de-garde, et brisent à

coups de hache les chaînes du pont, qui retombe. La foule s'y précipite, et

court à un second pont pour le franchir de même. En ce moment une décharge

de mousqueterie l'arrête: elle recule, mais en faisant feu. Le combat dure

quelques instans. Les électeurs réunis à l'Hôtel-de-Ville, entendant le

bruit de la mousqueterie, s'alarment toujours davantage, et envoient deux

députations, l'une sur l'autre, pour sommer le commandant de laisser

introduire dans la place un détachement de milice parisienne, sur le motif

que toute force militaire dans Paris doit être sous la main de la ville.

Ces deux députations arrivent successivement. Au milieu de ce siège

populaire, il était très difficile de se faire entendre. Le bruit du

tambour, la vue d'un drapeau suspendent quelque temps le feu. Les députés

s'avancent; la garnison les attend, mais il est impossible de s'expliquer.

Des coups de fusils sont tirés, on ne sait d'où. Le peuple, persuadé qu'il

est trahi, se précipite pour mettre le feu à la place; la garnison tire

alors à mitraille. Les gardes-françaises arrivent avec du canon et

commencent une attaque en forme.

Sur ces entrefaites, un billet adressé par le baron de Besenval à Delaunay,

commandant de la Bastille, est intercepté et lu à l'Hôtel-de-Ville.

Besenval engageait Delaunay à résister, lui assurant qu'il serait bientôt

secouru. C'était en effet dans la soirée de ce jour que devaient s'exécuter

les projets de la cour. Cependant Delaunay, n'étant point secouru, voyant

l'acharnement du peuple, se saisit d'une mèche allumée et veut faire sauter

la place. La garnison s'y oppose, et l'oblige à se rendre: les signaux sont

donnés, un pont est baissé. Les assiégeans s'approchent en promettant de ne

commettre aucun mal; mais la foule se précipite et envahit les cours. Les

Suisses parviennent à se sauver. Les invalides assaillis ne sont arrachés à

la fureur du peuple que par le dévouement des gardes-françaises. En ce

moment, une fille, belle, jeune et tremblante, se présente: on la suppose

fille de Delaunay; on la saisit, et elle allait être brûlée, lorsqu'un

brave soldat se précipite, l'arrache aux furieux, court la mettre en

sûreté, et retourne à la mêlée.

Il était cinq heures et demie. Les électeurs étaient dans la plus cruelle

anxiété, lorsqu'ils entendent un murmure sourd et prolongé. Une foule

se précipite en criant victoire. La salle est envahie; un garde-française,

couvert de blessures, couronné de lauriers, est porté en triomphe par le

peuple. Le règlement et les clés de la Bastille sont au bout d'une

baïonnette; une main sanglante, s'élevant au-dessus de la foule, montre une

boucle de col: c'était celle du gouverneur Delaunay qui venait d'être

décapité. Deux gardes-françaises, Élie et Hullin, l'avaient défendu jusqu'à

la dernière extrémité. D'autre victimes avaient succombé, quoique défendues

avec héroïsme contre la férocité de la populace. Une espèce de fureur

commençait à éclater contre Flesselles, le prévôt des marchands, qu'on

accusait de trahison. On prétendait qu'il avait trompé le peuple en lui

promettant plusieurs fois des armes qu'il ne voulait pas lui donner. La

salle était pleine d'hommes tout bouillans d'un long combat, et pressés par

cent mille autres qui, restés au dehors, voulaient entrer à leur tour. Les

électeurs s'efforçaient de justifier Flesselles aux yeux de la multitude.

Il commençait à perdre son assurance, et déjà tout pâle il s'écrie:

«Puisque je suis suspect, je me retirerai.--Non, lui dit-on, venez au

Palais-Royal, pour y être jugé.» Il descend alors pour s'y rendre. La

multitude s'ébranle, l'entoure, le presse. Arrivé au quai Pelletier, un

inconnu le renverse d'un coup de pistolet. On prétend qu'on avait saisi une

lettre sur Delaunay, dans laquelle Flesselles lui disait: «Tenez bon,

tandis que j'amuse les Parisiens avec des cocardes.»

Tels avaient été les malheureux évènemens de cette journée. Un mouvement de

terreur succéda bientôt à l'ivresse de la victoire. Les vainqueurs de la

Bastille, étonnés de leur audace, et croyant retrouver le lendemain

l'autorité formidable, n'osaient plus se nommer. A chaque instant on

répandait que les troupes s'avançaient, pour saccager Paris. Moreau de

Saint-Méry, le même qui la veille avait menacé les brigands de faire sauter

l'Hôtel-de-Ville, demeura inébranlable, et donna plus de trois mille ordres

en quelques heures. Dès que la prise de la Bastille avait été connue à

l'Hôtel-de-Ville, les électeurs en avaient fait informer l'assemblée, qui

l'avait apprise vers le milieu de la nuit. La séance était suspendue, mais

la nouvelle se répandit avec rapidité. La cour jusque-là, ne croyant point

à l'énergie du peuple, se riant des efforts d'une multitude aveugle qui

voulait prendre une place vainement assiégée autrefois par le grand Condé,

la cour était paisible et se répandait en railleries. Cependant le roi

commençait à être inquiet; ses dernières réponses avaient même décelé sa

douleur. Il s'était couché. Le duc de Liancourt, si connu par ses sentimens

généreux, était l'ami particulier de Louis XVI, et, en sa qualité de

grand-maître de la garde-robe, il avait toujours accès auprès de lui.

Instruit des évènemens de Paris, il se rendit en toute hâte auprès du

monarque, l'éveilla malgré les ministres, et lui apprit ce qui s'était

Passé. «Quelle révolte! s'écria le prince.--Sire, reprit le duc de

Liancourt, dites révolution.» Le roi, éclairé par ses représentations,

consentit à se rendre dès le matin à l'assemblée. La cour céda aussi, et

cet acte de confiance fut résolu. Dans cet intervalle, l'assemblée avait

repris séance. On ignorait les nouvelles dispositions inspirées au roi, et

il s'agissait de lui envoyer une dernière députation, pour essayer de le

toucher, et obtenir de lui tout ce qui restait encore à accorder. Cette

députation était la cinquième depuis ces funestes évènemens. Elle se

composait de vingt-quatre membres, et allait se mettre en marche, lorsque

Mirabeau, plus véhément que jamais, l'arrête: «Dites au roi, s'écrie-t-il,

dites-lui bien que les hordes étrangères dont nous sommes investis ont reçu

hier la visite des princes, des princesses, des favoris, des favorites, et

leurs caresses, et leurs exhortations, et leurs présens. Dites-lui que

Toute la nuit ces satellites étrangers, gorgés d'or et de vin, ont prédit,

dans leurs chants impies, l'asservissement de la France, et que leurs voeux

brutaux invoquaient la destruction de l'assemblée nationale. Dites-lui que

dans son palais même, les courtisans ont mêlé leurs danses au son de cette

musique barbare, et que telle fut l'avant-scène de la Saint-Barthélemi!

«Dites-lui que ce Henri dont l'univers bénit la mémoire, celui de ses aïeux

qu'il voulait prendre pour modèle, faisait passer des vivres dans Paris

révolté, qu'il assiégeait en personne; et que ses conseillers féroces font

rebrousser les farines que le commerce apporte dans Paris fidèle et

affamé.»

La députation allait se rendre auprès du roi, lorsqu'on apprend qu'il

arrive de son propre mouvement, sans garde et sans escorte. Des

applaudissemens retentissent: «Attendez, reprend Mirabeau avec gravité,

que le roi nous ait fait connaître ses bonnes dispositions. Qu'un morne

respect soit le premier accueil fait au monarque dans ce moment de douleur.

Le silence des peuples est la leçon des rois!»

Louis XVI se présente alors accompagné de ses deux frères. Son discours

simple et touchant excite le plus vif enthousiasme. Il rassure l'assemblée,

qu'il nomme pour la première fois assemblée nationale; se plaint avec

douceur des méfiances qu'on a conçues: «Vous avez craint, leur dit-il; eh

bien! c'est moi qui me fie à vous.» Ces mots sont couverts

d'applaudissemens.

Aussitôt les députés se lèvent, entourent le monarque, et le reconduisent

à pied jusqu'au château. La foule se presse autour de lui, les larmes

coulent de tous les yeux, et il peut à peine s'ouvrir un passage à travers

ce nombreux cortège. La reine, en ce moment, placée avec la cour sur un

balcon, contemplait de loin cette scène touchante. Son fils était dans ses

bras; sa fille, debout à ses côtés, jouait naïvement avec les cheveux de

son frère. La princesse, vivement émue, semblait se complaire dans cet

amour des Français. Hélas! combien de fois un attendrissement réciproque

n'a-t-il pas réconcilié les coeurs pendant ces funestes discordes! Pour un

instant tout semblait oublié; mais le lendemain, le jour même, la cour

était rendue à son orgueil, le peuple à ses méfiances, et l'implacable

haine recommençait son cours.

La paix était faite avec l'assemblée, mais il restait à la faire avec

Paris. L'assemblée envoya d'abord une députation à l'Hôtel-de-Ville, pour

porter la nouvelle de l'heureuse réconciliation opérée avec le roi. Bailly,

Lafayette, Lally-Tolendal, étaient du nombre des envoyés. Leur présence

répandit la plus vive allégresse. Le discours de Lally fit naître des

transports si vifs, qu'on le porta en triomphe à une fenêtre de

l'Hôtel-de-Ville pour le montrer au peuple. Une couronne de fleurs fut

placée sur sa tête, et il reçut ces hommages vis-à-vis la place même où

avait expiré son père avec un bâillon sur la bouche. La mort de l'infortuné

Flesselles, chef de la municipalité, et le refus du duc d'Aumont d'accepter

le commandement de la milice bourgeoise, laissaient un prévôt et un

commandant-général à nommer. Bailly fut désigné, et au milieu des plus

vives acclamations il fut nommé successeur de Flesselles, sous le titre de

maire de Paris. La couronne qui avait été sur la tête de Lally passa sur

celle du nouveau maire; il voulut l'en arracher, mais l'archevêque de Paris

l'y retint malgré lui. Le vertueux vieillard laissa alors échapper des

larmes, et il se résigna à ses nouvelles fonctions. Digne représentant

d'une grande assemblée en présence de la majesté du trône, il était moins

capable de résister aux orages d'une commune, où la multitude luttait

tumultueusement contre ses magistrats. Faisant néanmoins abnégation de

lui-même, il allait se livrer au soin si difficile des subsistances, et

nourrir un peuple qui devait l'en payer par tant d'ingratitude. Il restait

à nommer un commandant de la milice. Il y avait dans la salle un buste

envoyé par l'Amérique affranchie à la ville de Paris. Moreau de Saint-Méry

le montra de la main, tous les yeux s'y portèrent, c'était celui du marquis

de Lafayette. Un cri général le proclama commandant. On vota aussitôt un

_Te Deum_, et on se transporta en foule à Notre-Dame. Les nouveaux

magistrats, l'archevêque de Paris, les électeurs, mêlés à des

gardes-françaises, à des soldats de la milice, marchant sous le bras des

uns des autres, se rendirent à l'antique cathédrale, dans une espèce

d'ivresse. Sur la route, des enfans-trouvés tombèrent aux pieds de Bailly,

qui avait beaucoup travaillé pour les hôpitaux; ils l'appelèrent leur père.

Bailly les serra dans ses bras, en les nommant ses enfans. On arriva à

l'église, on célébra la cérémonie, et chacun se répandit ensuite dans la

cité, où une joie délirante avait succédé à la terreur de la veille. Dans

ce moment, le peuple venait visiter l'antre, si long-temps redouté, dont

l'entrée était maintenant ouverte. On parcourait la Bastille avec une

avide curiosité et une sorte de terreur. On y cherchait des instrumens de

supplice, des cachots profonds. On y venait voir surtout une énorme pierre

placée au milieu d'une prison obscure et marécageuse, et au centre de

laquelle était fixée une pesante chaîne.

La cour, aussi aveugle dans ses craintes qu'elle l'avait été dans sa

confiance, redoutait si fort le peuple, qu'à chaque instant elle

s'imaginait qu'une armée parisienne marchait sur Versailles. Le comte

d'Artois, la famille de Polignac, si chère à la reine, quittèrent alors la

France, et furent les premiers émigrés. Bailly vint rassurer le roi, et

l'engagea au voyage de Paris, qui fut résolu malgré la résistance de la

reine et de la cour.

Le roi se disposa à partir. Deux cents députés furent chargés de

l'accompagner. La reine lui fit ses adieux avec une profonde douleur. Les

gardes-du-corps l'escortèrent jusqu'à Sèvres, où ils s'arrêtèrent pour

l'attendre. Bailly, à la tête de la municipalité, le reçut aux portes de

Paris, et lui présenta les clés, offertes jadis à Henri IV. «Ce bon roi,

lui dit Bailly, avait conquis son peuple; c'est aujourd'hui le peuple qui a

reconquis son roi.» La nation, législatrice à Versailles, était armée à

Paris. Louis XVI, en entrant, se vit entouré d'une multitude silencieuse et

enrégimentée. Il arriva à l'Hôtel-de-Ville[7], en passant sous une voûte

d'épées croisées sur sa tête en signe d'honneur. Son discours fut simple et

touchant. Le peuple, qui ne pouvait plus se contenir, éclata enfin, et

prodigua au roi ses applaudissemens accoutumés. Ces acclamations

soulagèrent un peu le coeur du prince; il ne put néanmoins dissimuler un

mouvement de joie en apercevant les gardes-du-corps placés sur les hauteurs

de Sèvres; et à son retour la reine, se jetant à son cou, l'embrassa comme

si elle avait craint de ne plus le revoir.

Louis XVI, pour satisfaire en entier le voeu public, ordonna le retour de

Necker et le renvoi des nouveaux ministres. M. de Liancourt, ami du roi,

et son conseiller si utile, fut élu président de l'assemblée. Les députés

nobles, qui, tout en assistant aux délibérations, refusaient encore d'y

prendre part, cédèrent enfin, et donnèrent leur vote. Ainsi s'acheva la

confusion des ordres. Dès cet instant on pouvait considérer la révolution

comme accomplie. La nation, maîtresse du pouvoir législatif par

l'assemblée, de la force publique par elle-même, pouvait désormais réaliser

tout ce qui était utile à ses intérêts. C'est en refusant l'égalité de

l'impôt qu'on avait rendu les états-généraux nécessaires; c'est en refusant

un juste partage d'autorité dans ces états qu'on y avait perdu toute

influence; c'est enfin en voulant recouvrer cette influence qu'on avait

soulevé Paris, et provoqué la nation tout entière à s'emparer de la force

publique.

Histoire de la Révolution française, Tome 01 · 第 10 / 73 题