ÉTAT MORAL ET POLITIQUE DE LA FRANCE A LA FIN DU DIX-HUITIEME SIECLE.

--AVÈNEMENT DE LOUIS XVI.--MAUREPAS, TURGOT ET NECKER, MINISTRES. CALONNE.

ASSEMBLÉE DES NOTABLES.--DE BRIENNE MINISTRE.--OPPOSITION DU PARLEMENT,

SON EXIL ET SON RAPPEL.--LE DUC D'ORLÉANS EXILÉ.--ARRESTATION DU CONSEILLER

D'ESPRÉMÉNIL.--NECKER EST RAPPELÉ ET REMPLACE DE BRIENNE.--NOUVELLE

ASSEMBLÉE DES NOTABLES.--DISCUSSIONS RELATIVES AUX ÉTATS-GÉNÉRAUX.

--FORMATION DES CLUBS.--CAUSES DE LA RÉVOLUTION.--PREMIÈRES ÉLECTIONS DES

DÉPUTÉS AUX ÉTATS-GÉNÉRAUX.--INCENDIE DE LA MAISON RÉVEILLON.--LE DUC

D'ORLÉANS; SON CARACTÈRE.

On connaît les révolutions de la monarchie française; on sait qu'au milieu

des Gaules à moitié sauvages, les Grecs, puis les Romains, apportèrent

leurs armes et leur civilisation; qu'après eux, les barbares y établirent

leur hiérarchie militaire; que cette hiérarchie, transmise des personnes

aux terres, y fut comme immobilisée, et forma ainsi le système féodal.

L'autorité s'y partagea entre le chef féodal appelé roi, et les chefs

secondaires appelés vassaux, qui à leur tour étaient rois de leurs propres

sujets. Dans notre temps, où le besoin de s'accuser a fait rechercher les

torts réciproques, on nous a suffisamment appris que l'autorité fut d'abord

disputée par les vassaux, ce que font toujours ceux qui sont le plus

rapprochés d'elle; que cette autorité fut ensuite partagée entre eux, ce

qui forma l'anarchie féodale; et qu'enfin elle retourna au trône, où elle

se concentra en despotisme sous Louis XI, Richelieu et Louis XIV. La

population française s'était progressivement affranchie par le travail,

première source de la richesse et de la liberté. Agricole d'abord, puis

commerçante et manufacturière, elle acquit une telle importance qu'elle

forma la nation tout entière. Introduite en suppliante dans les

états-généraux, elle n'y parut qu'à genoux, pour y être taillée à merci et

miséricorde; bientôt même Louis XIV annonça qu'il ne voulait plus de ces

assemblées si soumises, et il le déclara aux parlemens, en bottes et le

fouet à la main. On vit dès lors à la tête de l'état un roi muni d'un

pouvoir mal défini en théorie, mais absolu dans la pratique; des grands qui

avaient abandonné leur dignité féodale pour la faveur du monarque, et qui

se disputaient par l'intrigue ce qu'on leur livrait de la substance des

peuples; au-dessous une population immense, sans autre relation avec cette

aristocratie royale qu'une soumission d'habitude et l'acquittement des

impôts. Entre la cour et le peuple se trouvaient des parlemens investis du

pouvoir de distribuer la justice et d'enregistrer les volontés royales.

L'autorité est toujours disputée: quand ce n'est pas dans les assemblées

légitimes de la nation, c'est dans le palais même du prince. On sait qu'en

refusant de les enregistrer, les parlemens arrêtaient l'effet des volontés

royales; ce qui finissait par un lit de justice et une transaction, quand

le roi était faible, et par une soumission entière, quand le roi était

fort. Louis XIV n'eut pas même à transiger, car sous son règne aucun

parlement n'osa faire des remontrances: il entraîna la nation à sa suite,

et elle le glorifia des prodiges qu'elle faisait elle-même dans la guerre,

dans les arts et les sciences. Les sujets et le monarque furent unanimes,

et tendirent vers un même but. Mais Louis XIV était à peine expiré, que le

régent offrit aux parlemens l'occasion de se venger de leur longue nullité.

La volonté du monarque, si respectée de son vivant, fut violée après sa

mort, et son testament cassé. L'autorité fut alors remise en litige, et une

longue lutte commença entre les parlemens, le clergé et la cour, en

présence d'une nation épuisée par de longues guerres, et fatiguée de

fournir aux prodigalités de ses maîtres, livrés tour à tour au goût des

voluptés ou des armes. Jusque-là elle n'avait eu du génie que pour le

service et les plaisirs du monarque; elle en eut alors pour son propre

usage, et s'en servit à examiner ses intérêts. L'esprit humain passe

incessamment d'un objet à l'autre. Du théâtre, de la chaire religieuse et

funèbre, le génie français se porta vers les sciences morales et

politiques; et alors tout fut changé. Qu'on se figure, pendant un siècle

entier, les usurpateurs de tous les droits nationaux se disputant une

autorité usée; les parlemens poursuivant le clergé, le clergé poursuivant

les parlemens; ceux-ci contestant l'autorité de la cour; la cour,

insouciante et tranquille au sein de cette lutte, dévorant la substance des

peuples au milieu des plus grands désordres; la nation, enrichie et

éveillée, assistant à ces divisions, s'armant des aveux des uns contre les

autres, privée de toute action politique, dogmatisant avec audace et

ignorance, parce qu'elle était réduite à des théories; aspirant surtout à

recouvrer son rang en Europe, et offrant en vain son or et son sang pour

reprendre une place que la faiblesse de ses maîtres lui avait fait perdre:

tel fut le dix-huitième siècle.

Le scandale avait été poussé à son comble lorsque Louis XVI, prince

équitable, modéré dans ses goûts, négligemment élevé, mais porté au bien

par un penchant naturel, monta fort jeune sur le trône[1]. Il appela auprès

de lui un vieux courtisan pour lui donner le soin de son royaume, et

partagea sa confiance entre Maurepas et la reine, jeune princesse

autrichienne, vive, aimable, et exerçant sur lui le plus grand ascendant.

Maurepas et la reine ne s'aimaient pas; le roi, cédant tantôt à son

ministre, tantôt à son épouse, commença de bonne heure la longue carrière

de ses incertitudes. Ne se dissimulant pas l'état de son royaume, il en

croyait les philosophes sur ce point; mais, élevé dans les sentimens les

plus chrétiens, il avait pour eux le plus grand éloignement. La voix

publique, qui s'exprimait hautement, lui désigna Turgot, de la société des

économistes, homme simple, vertueux, doué d'un caractère ferme, d'un génie

lent, mais opiniâtre et profond. Convaincu de sa probité, charmé de ses

projets de réformes, Louis XVI a répété souvent: «Il n'y a que moi et

Turgot qui soyons les amis du peuple.» Les réformes de Turgot échouèrent

par la résistance des premiers ordres de l'état, intéressés à conserver

tous les genres d'abus que le ministre austère voulait détruire. Louis XVI

le renvoya avec regret. Pendant sa vie, qui ne fut qu'un long martyre, il

eut toujours la douleur d'entrevoir le bien, de le vouloir sincèrement, et

de manquer de la force nécessaire pour l'exécuter.

Le roi, placé entre la cour, les parlemens et le public, exposé aux

intrigues et aux suggestions de tout genre, changea tour à tour de

ministres: cédant encore une fois à la voix publique et à la nécessité

des réformes, il appela aux finances Necker[2], Génevois enrichi par des

travaux de banque, partisan et disciple de Colbert, comme Turgot l'était de

Sully; financier économe et intègre, mais esprit vain, ayant la prétention

d'être modérateur en toutes choses, philosophie, religion, liberté, et,

trompé par les éloges de ses amis et du public, se flattant de conduire et

d'arrêter les esprits au point où s'arrêtait le sien.

Necker rétablit l'ordre dans les finances, et trouva les moyens de suffire

aux frais considérables de la guerre d'Amérique. Génie moins vaste, mais

plus flexible que Turgot, disposant surtout de la confiance des

capitalistes, il trouva pour le moment des ressources inattendues, et fit

renaître la confiance. Mais il fallait plus que des artifices financiers

pour terminer les embarras du trésor, et il essaya le moyen des réformes.

Les premiers ordres ne furent pas plus faciles pour lui qu'ils ne l'avaient

été pour Turgot: les parlemens, instruits de ses projets, se réunirent

contre lui, et l'obligèrent à se retirer.

La conviction des abus était universelle; on en convenait partout; le roi

le savait et en souffrait cruellement. Les courtisans, qui jouissaient de

ces abus, auraient voulu voir finir les embarras du trésor, mais sans qu'il

leur en coûtât un seul sacrifice. Ils dissertaient à la cour, et y

débitaient des maximes philosophiques; ils s'apitoyaient à la chasse sur

les vexations exercées à l'égard du laboureur; on les avait même vus

applaudir à l'affranchissement des Américains, et recevoir avec honneur les

jeunes Français qui revenaient du Nouveau-Monde. Les parlemens invoquaient

aussi l'intérêt du peuple, alléguaient avec hauteur les souffrances du

pauvre, et cependant s'opposaient à l'égale répartition de l'impôt, ainsi

qu'à l'abolition des restes de la barbarie féodale. Tous parlaient du bien

public, peu le voulaient; et le peuple, ne démêlant pas bien encore ses

vrais amis, applaudissait tous ceux qui résistaient au pouvoir, son ennemi

le plus apparent.

En écartant Turgot et Necker, on n'avait pas changé l'état des choses; la

détresse du trésor était la même: on aurait consenti long-temps encore à se

passer de l'intervention de la nation, mais il fallait exister, il fallait

fournir aux prodigalités de la cour. La difficulté écartée un moment par la

destitution d'un ministre, par un emprunt, ou par l'établissement forcé

d'un impôt, reparaissait bientôt plus grande, comme tout mal négligé. On

hésitait comme il arrive toujours lorsqu'il faut prendre un parti redouté,

mais nécessaire. Une intrigue amena au ministère M. de Calonne, peu

favorisé de l'opinion parce qu'il avait contribué à la persécution de La

Chalotais[3]. Calonne, spirituel, brillant, fécond en ressources, comptait

sur son génie, sur la fortune et sur les hommes, et se livrait à l'avenir

avec la plus singulière insouciance. Son opinion était qu'il ne fallait

point s'alarmer d'avance, et ne découvrir le mal que la veille du jour où

on voulait le réparer. Il séduisit la cour par ses manières, la toucha par

son empressement à tout accorder, procura au roi et à tous quelques instans

plus faciles, et fit succéder aux plus sinistres présages un moment de

bonheur et d'aveugle confiance.

Cet avenir sur lequel on avait compté approchait; il fallait enfin prendre

des mesures décisives. On ne pouvait charger le peuple de nouveaux impôts,

et cependant les caisses étaient vides. Il n'y avait qu'un moyen d'y

pourvoir, c'était de réduire la dépense par la suppression des grâces, et,

ce moyen ne suffisant pas, d'étendre l'impôt sur un plus grand nombre de

contribuables, c'est-à-dire sur la noblesse et le clergé. Ces projets,

successivement tentés par Turgot et par Necker, et repris par Calonne, ne

parurent à celui-ci susceptibles de réussir qu'autant qu'on obtiendrait le

consentement des privilégiés eux-mêmes. Calonne imagina donc de les réunir

dans une assemblée, appelée des notables, pour leur soumettre ses plans et

arracher leur consentement, soit par adresse, soit par conviction[4].

L'assemblée était composée de grands, pris dans la noblesse, le clergé et

la magistrature; d'une foule de maîtres des requêtes et de quelques

magistrats des provinces. Au moyen de cette composition, et surtout avec le

secours des grands seigneurs populaires et philosophes, qu'il avait eu soin

d'y faire entrer, Calonne se flatta de tout emporter.

Le ministre trop confiant s'était mépris. L'opinion publique ne lui

pardonnait pas d'occuper la place de Turgot et de Necker. Charmée surtout

qu'on obligeât un ministre à rendre des comptes, elle appuya la résistance

des notables. Les discussions les plus vives s'engagèrent. Calonne eut le

tort de rejeter sur ses prédécesseurs, et en partie sur Necker, l'état du

trésor. Necker répondit, fut exilé, et l'opposition n'en devint que plus

vive. Calonne suffit à tout avec présence d'esprit et avec calme. Il fit

destituer M. de Miroménil, garde-des-sceaux, qui conspirait avec les

parlemens. Mais son triomphe ne fut que de deux jours. Le roi, qui

l'aimait, lui avait promis plus qu'il ne pouvait, en s'engageant à le

soutenir. Il fut ébranlé par les représentations des notables, qui

promettaient d'obtempérer aux plans de Calonne, mais à condition qu'on en

laisserait l'exécution à un ministre plus moral et plus digne de confiance.

La reine, par les suggestions de l'abbé de Vermont, proposa et fit accepter

au roi un ministre nouveau, M. de Brienne, archevêque de Toulouse, et l'un

des notables qui avaient le plus contribué à la perte de Calonne, dans

l'espoir de lui succéder[5].

L'archevêque de Toulouse, avec un esprit obstiné et un caractère faible,

rêvait le ministère depuis son enfance, et poursuivait par tous les moyens

cet objet de ses voeux. Il s'appuyait principalement sur le crédit des

femmes, auxquelles il cherchait et réussissait à plaire. Il faisait vanter

partout son administration du Languedoc. S'il n'obtint pas en arrivant

au ministère la faveur qui aurait entouré Necker, il eut aux yeux du public

le mérite de remplacer Calonne. Il ne fut pas d'abord premier ministre,

mais il le devint bientôt. Secondé par M. de Lamoignon, garde-des-sceaux,

ennemi opiniâtre des parlemens, il commença sa carrière avec assez

d'avantage. Les notables, engagés par leurs promesses, consentirent avec

empressement à tout ce qu'ils avaient d'abord refusé: impôt territorial,

impôt du timbre, suppression des corvées, assemblées provinciales, tout fut

accordé avec affectation. Ce n'était point à ces mesures, mais à leur

auteur, qu'on affectait d'avoir résisté; l'opinion publique triomphait.

Calonne était poursuivi de malédictions, et les notables, entourés du

suffrage public, regrettaient cependant un honneur acquis au prix des plus

grands sacrifices. Si M. de Brienne eût su profiter des avantages de sa

position, s'il eût poursuivi avec activité l'exécution des mesures

consenties par les notables, s'il les eût toutes à la fois et sans délai

présentées au parlement, à l'instant où l'adhésion des premiers ordres

semblait obligée, c'en était fait peut-être: le parlement, pressé de toutes

parts, aurait consenti à tout, et cette transaction, quoique partielle et

forcée, eût probablement retardé pour long-temps la lutte qui s'engagea

bientôt.

Rien de pareil n'eut lieu. Par des délais imprudens, on permit les retours;

on ne présenta les édits que l'un après l'autre; le parlement eut le temps

de discuter, de s'enhardir, et de revenir sur l'espèce de surprise faite

aux notables. Il enregistra, après de longues discussions, l'édit portant

la seconde abolition des corvées, et un autre permettant la libre

exportation des grains. Sa haine se dirigeait surtout contre la subvention

territoriale; mais il craignait, par un refus, d'éclairer le public, et de

lui laisser voir que son opposition était tout intéressée. Il hésitait,

lorsqu'on lui épargna cet embarras en présentant ensemble l'édit sur le

timbre et sur la subvention territoriale, mais surtout en commençant la

délibération par celui du timbre. Le parlement put ainsi refuser le premier

sans s'expliquer sur le second; et, en attaquant l'impôt du timbre qui

affectait la majorité des contribuables, il sembla défendre les intérêts

publics. Dans une séance où les pairs assistèrent, il dénonça les abus, les

scandales et les prodigalités de la cour, et demanda des états de dépenses.

Un conseiller, jouant sur le mot, s'écria: «Ce ne sont pas des états, mais

des états-généraux qu'il nous faut!» Cette demande inattendue frappa tout

le monde d'étonnement. Jusqu'alors on avait résisté parce qu'on souffrait;

on avait secondé tous les genres d'opposition, favorables ou non à la cause

populaire, pourvu qu'ils fussent dirigés contre la cour, à laquelle on

rapportait tous les maux. Cependant on ne savait trop ce qu'il fallait

désirer: on avait toujours été si loin d'influer sur le gouvernement, on

avait tellement l'habitude de s'en tenir aux plaintes, qu'on se plaignait

sans concevoir l'idée d'agir ni de faire une révolution. Un seul mot

prononcé offrit un but inattendu; chacun le répéta, et les états-généraux

furent demandés à grands cris.

D'Espréménil, jeune conseiller, orateur emporté, agitateur sans but,

démagogue dans les parlemens, aristocrate dans les états-généraux, et qui

fut déclaré en état de démence par un décret de l'assemblée constituante,

d'Espréménil se montra dans cette occasion l'un des plus violens

déclamateurs parlementaires. Mais l'opposition était conduite secrètement

par Duport, jeune homme doué d'un esprit vaste, d'un caractère ferme et

persévérant, qui seul peut-être, au milieu de ces troubles, se proposait un

avenir, et voulait conduire sa compagnie, la cour et la nation, à un but

tout autre que celui d'une aristocratie parlementaire.

Le parlement était divisé en vieux et jeunes conseillers. Les premiers

voulaient faire contre-poids à l'autorité royale pour donner de

l'importance à leur compagnie; les seconds, plus ardens et plus sincères,

voulaient introduire la liberté dans l'état, sans bouleverser néanmoins le

système politique sous lequel ils étaient nés. Le parlement fit un aveu

grave: il reconnut qu'il n'avait pas le pouvoir de consentir les impôts;

qu'aux états-généraux seuls appartenait le droit de les établir; et il

demanda au roi la communication des états de recettes et de dépenses.

Cet aveu d'incompétence et même d'usurpation, puisque le parlement s'était

jusqu'alors arrogé le droit de consentir les impôts, cet aveu dut étonner.

Le prélat-ministre, irrité de cette opposition, manda aussitôt le parlement

à Versailles, et fit enregistrer les deux édits dans un lit de justice[6].

Le parlement, de retour à Paris, fit des protestations, et ordonna des

poursuites contre les prodigalités de Calonne. Sur-le-champ une décision du

conseil cassa ses arrêtés et l'exila à Troyes[7].

Telle était la situation des choses le 15 août 1787. Les deux frères du

roi, Monsieur et le comte d'Artois, furent envoyés, l'un à la cour des

comptes, et l'autre à la cour des aides, pour y faire enregistrer les

édits. Le premier, devenu populaire par les opinions qu'il avait

manifestées dans l'assemblée des notables, fut accueilli par les

acclamations d'une foule immense, et reconduit jusqu'au Luxembourg au

milieu des applaudissemens universels. Le comte d'Artois, connu pour avoir

soutenu Calonne, fut accueilli par des murmures; ses gens furent attaqués,

et on fut obligé de recourir à la force armée.

Les parlemens avaient autour d'eux une clientèle nombreuse, composée de

légistes, d'employés du palais, de clercs, d'étudians, population active,

remuante et toujours prête à s'agiter pour leur cause. A ces alliés

naturels des parlemens se joignaient les capitalistes, qui craignaient la

banqueroute; les classes éclairées, qui étaient dévouées à tous les

opposans; et enfin la multitude, qui se range toujours à la suite des

agitateurs. Les troubles furent très graves, et l'autorité eut beaucoup de

peine à les réprimer.

Le parlement, séant à Troyes, s'assemblait chaque jour, et appelait les

causes. Ni avocats ni procureurs ne paraissaient, et la justice était

suspendue, comme il était arrivé tant de fois dans le courant du siècle.

Cependant les magistrats se lassaient de leur exil, et M. de Brienne était

sans argent. Il soutenait avec assurance qu'il n'en manquait pas, et

tranquillisait la cour inquiète sur ce seul objet; mais il n'en avait plus,

et, incapable de terminer les difficultés par une résolution énergique, il

négociait avec quelques membres du parlement. Ses conditions étaient un

emprunt de 440 millions, réparti sur quatre années, à l'expiration

desquelles les états-généraux seraient convoqués. A ce prix, Brienne

renonçait aux deux impôts, sujet de tant de discordes. Assuré de quelques

membres, il crut l'être de la compagnie entière, et le parlement fut

rappelé le 10 septembre.

Une séance royale eut lieu le 20 du même mois. Le roi vint en personne

présenter l'édit portant la création de l'emprunt successif, et la

convocation des états-généraux dans cinq ans. On ne s'était point expliqué

sur la nature de cette séance, et on ne savait si c'était un lit de

justice. Les visages étaient mornes, un profond silence régnait, lorsque le

duc d'Orléans se leva, les traits agités, et avec tous les signes d'une

vive émotion; il adressa la parole au roi, et lui demanda si cette séance

était un lit de justice ou une délibération libre. «C'est une séance

royale,» répondit le roi. Les conseillers Fréteau, Sabatier, d'Espréménil,

prirent la parole après le duc d'Orléans, et déclamèrent avec leur violence

ordinaire. L'enregistrement fut aussitôt forcé, les conseillers Fréteau et

Sabatier furent exilés aux îles d'Hyères, et le duc d'Orléans à

Villers-Cotterets. Les états-généraux furent renvoyés à cinq ans.

Tels furent les principaux évènemens de l'année 1787. L'année 1788 commença

par de nouvelles hostilités. Le 4 janvier, le parlement rendit un arrêté

contre les lettres de cachet, et pour le rappel des personnes exilées. Le

roi cassa cet arrêté; le parlement le confirma de nouveau.

Pendant ce temps, le duc d'Orléans, consigné à Villers-Cotterets, ne

pouvait se résigner à son exil. Ce prince, brouillé avec la cour, s'était

réconcilié avec l'opinion, qui d'abord ne lui était pas favorable. Dépourvu

à la fois de la dignité d'un prince et de la fermeté d'un tribun, il ne sut

pas supporter une peine aussi légère; et, pour obtenir son rappel, il

descendit jusqu'aux sollicitations, même envers la reine, son ennemie

personnelle. Brienne était irrité par les obstacles, sans avoir l'énergie

de les vaincre. Faible en Europe contre la Prusse, à laquelle il sacrifiait

la Hollande, faible en France contre les parlemens et les grands de l'état,

il n'était plus soutenu que par la reine, et en outre se trouvait souvent

arrêté dans ses travaux par une mauvaise santé. Il ne savait ni réprimer

les révoltes, ni faire exécuter les réductions décrétées par le roi; et,

malgré l'épuisement très-prochain du trésor, il affectait une inconcevable

sécurité. Cependant, au milieu de tant de difficultés, il ne négligeait pas

de se pourvoir de nouveaux bénéfices, et d'attirer sur sa famille de

nouvelles dignités.

Le garde-des-sceaux Lamoignon, moins faible, mais aussi moins influent que

l'archevêque de Toulouse, concerta avec lui un plan nouveau pour frapper la

puissance politique des parlemens, car c'était là le principal but du

pouvoir en ce moment. Il importait de garder le secret. Tout fut préparé en

silence: des lettres closes furent envoyées aux commandans des provinces;

l'imprimerie où se préparaient les édits fut entourée de gardes. On voulait

que le projet ne fût connu qu'au moment même de sa communication aux

parlemens. L'époque approchait, et le bruit s'était répandu qu'un grand

acte politique s'apprêtait. Le conseiller d'Espréménil parvint à séduire à

force d'argent un ouvrier imprimeur, et à se procurer un exemplaire des

édits. Il se rendit ensuite au palais, fit assembler ses collègues, et leur

dénonça hardiment le projet ministériel[8]. D'après ce projet, six grands

bailliages, établis dans le ressort du parlement de Paris, devaient

restreindre sa juridiction trop étendue. La faculté de juger en dernier

ressort, et d'enregistrer les lois et les édits, était transportée à une

cour plénière, composée de pairs, de prélats, de magistrats, de chefs

militaires, tous choisis par le roi. Le capitaine des gardes y avait même

voix délibérative. Ce plan attaquait la puissance judiciaire du parlement,

et anéantissait tout à fait sa puissance politique. La compagnie, frappée

de stupeur, ne savait quel parti prendre. Elle ne pouvait délibérer sur un

projet qui ne lui avait pas été soumis; et il lui importait cependant de ne

pas se laisser surprendre. Dans cet embarras elle employa un moyen tout à

la fois ferme et adroit, celui de rappeler et de consacrer dans un arrêté

tout ce qu'elle appelait lois constitutives de la monarchie, en ayant soin

de comprendre dans le nombre son existence et ses droits. Par cette mesure

générale, elle n'anticipait nullement sur les projets supposés du

gouvernement, et garantissait tout ce qu'elle voulait garantir.

En conséquence, il fut déclaré, le 5 mai, par le parlement de Paris:

«Que la France était une monarchie gouvernée par le roi, suivant les lois;

et que de ces lois, plusieurs, qui étaient fondamentales, embrassaient

et consacraient:

1° le droit de la maison régnante au trône, de mâle en mâle, par ordre de

primogéniture;

2° le droit de la nation d'accorder librement des subsides par l'organe des

états-généraux, régulièrement convoqués et composés;

3° les coutumes et les capitulations des provinces;

4° l'inamovibilité des magistrats;

5° le droit des cours de vérifier dans chaque province les volontés du

roi, et de n'en ordonner l'enregistrement qu'autant qu'elles étaient

conformes aux lois constitutives de la province, ainsi qu'aux lois

fondamentales de l'état;

6° le droit de chaque citoyen de n'être jamais traduit en aucune manière

par-devant d'autres juges que ses juges naturels, qui étaient ceux que la

loi désignait; et

7° le droit, sans lequel tous les autres étaient inutiles, de n'être

arrêté, par quelque ordre que ce fût, que pour être remis sans délai entre

les mains des juges compétens. Protestait ladite cour contre toute atteinte

qui serait portée aux principes ci-dessus exprimés.»

A cette résolution énergique le ministre répondit par le moyen d'usage,

toujours mal et inutilement employé: il sévit contre quelques membres

du parlement. D'Espréménil et Goislart de Monsalbert, apprenant qu'ils

étaient menacés, se réfugièrent au sein du parlement assemblé. Un officier,

Vincent d'Agoult, s'y rendit à la tête d'une compagnie, et, ne connaissant

pas les magistrats désignés, les appela par leur nom. Le plus grand silence

régna d'abord dans l'assemblée; puis les conseillers s'écrièrent qu'ils

étaient tous d'Espréménil. Enfin le vrai d'Espréménil se nomma, et suivit

l'officier chargé de l'arrêter. Le tumulte fut alors à son comble; le

peuple accompagna les magistrats en les couvrant d'applaudissemens. Trois

jours après, le roi, dans un lit de justice, fit enregistrer les édits;

et les princes et les pairs assemblés présentèrent l'image de cette cour

plénière qui devait succéder aux parlemens.

Le Châtelet rendit aussitôt un arrêté contre les édits. Le parlement de

Rennes déclara infâmes ceux qui entreraient dans la cour plénière. A

Grenoble, les habitans défendirent leurs magistrats contre deux régimens;

les troupes elles-mêmes, excitées à la désobéissance par la noblesse

militaire, refusèrent bientôt d'agir. Lorsque le commandant du Dauphiné

assembla ses colonels, pour savoir si on pouvait compter sur leurs soldats,

ils gardèrent tous le silence. Le plus jeune, qui devait parler le

premier, répondit qu'il ne fallait pas compter sur les siens, à commencer

par le colonel. A cette résistance le ministre opposa des arrêts du grand

conseil qui cassaient les décisions des cours souveraines, et il frappa

d'exil huit d'entre elles.

La cour, inquiétée par les premiers ordres, qui lui faisaient la guerre en

invoquant l'intérêt du peuple et en provoquant son intervention, eut

recours, de son côté, au même moyen; elle résolut d'appeler le tiers-état à

son aide, comme avaient fait autrefois les rois de France pour anéantir la

féodalité. Elle pressa alors de tous ses moyens la convocation des

états-généraux. Elle prescrivit des recherches sur le mode de leur réunion;

elle invita les écrivains et les corps savans à donner leur avis; et,

tandis que le clergé assemblé déclarait de son côté qu'il fallait

rapprocher l'époque de la convocation, la cour, acceptant le défi,

suspendit en même temps la réunion de la cour plénière, et fixa l'ouverture

des états-généraux au 1er mai 1789. Alors eut lieu la retraite de

l'archevêque de Toulouse[9], qui, par des projets hardis faiblement

exécutés, avait provoqué une résistance qu'il fallait ou ne pas exciter ou

vaincre. En se retirant, il laissa le trésor dans la détresse, le paiement

des rentes de l'Hôtel-de-Ville suspendu, toutes les autorités

en lutte, toutes les provinces en armes. Quant à lui, pourvu de huit cent

mille francs de bénéfices, de l'archevêché de Sens, et du chapeau de

cardinal, s'il ne fit pas la fortune publique, il fit du moins la sienne.

Pour dernier conseil, il engagea le roi à rappeler Necker au ministère des

finances, afin de s'aider de sa popularité contre des résistances devenues

invincibles.

C'est pendant les deux années 1787 et 1788 que les Français voulurent

passer des vaines théories à la pratique. La lutte des premières autorités

leur en avait donné le désir et l'occasion. Pendant toute la durée du

siècle, le parlement avait attaqué le clergé et dévoilé ses penchans

ultramontains; après le clergé, il avait attaqué la cour, signalé ses abus

de pouvoir et dénoncé ses désordres. Menacé de représailles, et inquiété à

son tour dans son existence, il venait enfin de restituer à la nation des

prérogatives que la cour voulait lui enlever à lui-même pour les

transporter à un tribunal extraordinaire. Après avoir ainsi averti la

nation de ses droits, il avait exercé ses forces en excitant et protégeant

l'insurrection. De leur côté, le haut clergé en faisant des mandemens, la

noblesse en fomentant la désobéissance des troupes, avaient réuni leurs

efforts à ceux de la magistrature, et appelé le peuple aux armes pour la

défense de leurs privilèges.

La cour, pressée par ces divers ennemis, avait résisté faiblement. Sentant

le besoin d'agir, et en différant toujours le moment, elle avait détruit

parfois quelques abus, plutôt au profit du trésor que du peuple, et ensuite

était retombée dans l'inaction. Enfin, attaquée en dernier lieu de toutes

parts, voyant que les premiers ordres appelaient le peuple dans la lice,

elle venait de l'y introduire elle-même en convoquant les états-généraux.

Opposée, pendant toute la durée du siècle, à l'esprit philosophique, elle

lui faisait un appel cette fois, et livrait à son examen les constitutions

du royaume. Ainsi les premières autorités de l'état donnèrent le singulier

spectacle de détenteurs injustes, se disputant un objet en présence du

propriétaire légitime, et finissant même par l'invoquer pour juge.

Les choses en étaient à ce point lorsque Necker rentra au ministère[10]. La

confiance l'y suivit, le crédit fut rétabli sur-le-champ, les difficultés

les plus pressantes furent écartées. Il pourvut, à force d'expédiens, aux

dépenses indispensables, en attendant les états-généraux, qui étaient le

remède invoqué par tout le monde.

On commençait à agiter de grandes questions relatives à leur organisation.

On se demandait quel y serait le rôle du tiers-état: s'il y paraîtrait en

égal ou en suppliant; s'il obtiendrait une représentation égale en nombre à

celle des deux premiers ordres; si on délibérerait par tête ou par ordre,

et si le tiers n'aurait qu'une seule voix contre les deux voix de la

noblesse et du clergé.

La première question agitée fut celle du nombre des députés. Jamais

controverse philosophique du dix-huitième siècle n'avait excité; une

pareille agitation. Les esprits s'échauffèrent par l'importance tout

actuelle de la question. Un écrivain concis, énergique, amer, prit dans

cette discussion la place que les grands génies du siècle avaient occupée

dans les discussions philosophiques. L'abbé; Sièyes, dans un livre qui

donna une forte impulsion à l'esprit public, se demanda: Qu'est le

tiers-état? Et il répondit: Rien.--Que doit-il être?--Tout.

Les états du Dauphiné; se réunirent malgré; la cour. Les deux premiers

ordres, plus adroits et plus populaires dans cette contrée que partout

ailleurs, décidèrent que la représentation du tiers serait égale à celle de

la noblesse et du clergé. Le parlement de Paris, entrevoyant déjà la

conséquence de ses provocations imprudentes, vit bien que le tiers-état

n'allait pas arriver en auxiliaire, mais en maître, et en enregistrant

l'édit de convocation, il enjoignit pour clause expresse le maintien des

formes de 1614, qui annulaient tout à fait le rôle du troisième ordre. Déjà

dépopularisé; par les difficultés qu'il avait opposées à l'édit qui

rendait l'état civil aux protestans, il fut en ce jour complètement

dévoilé, et la cour entièrement vengée. Le premier, il fit l'épreuve de

l'instabilité des faveurs populaires; mais si plus tard la nation put

paraître ingrate envers les chefs qu'elle abandonnait l'un après l'autre,

cette fois elle avait toute raison contre le parlement, car il s'arrêtait

avant qu'elle eût recouvré aucun de ses droits.

La cour, n'osant décider elle-même ces questions importantes, ou plutôt

voulant dépopulariser à son profit les deux premiers ordres, leur demanda

leur avis, dans l'intention de ne pas le suivre, si, comme il était

probable, cet avis était contraire au tiers-état. Elle convoqua donc une

nouvelle assemblée de notables[11], dans laquelle toutes les questions

relatives à la tenue des états-généraux furent mises en discussion. La

dispute fut vive: d'une part on faisait valoir les anciennes traditions, de

l'autre les droits naturels et la raison. En se reportant même aux

traditions, la cause du tiers-état avait encore l'avantage; car aux formes

de 1614, invoquées par les premiers ordres, on opposait des formes plus

anciennes. Ainsi, dans certaines réunions, et sur certains points, on avait

voté par tête; quelquefois on avait délibéré par province et non par ordre;

souvent les députés du tiers avaient égalé en nombre les députés de la

noblesse et du clergé. Comment donc s'en rapporter aux anciens usages? Les

pouvoirs de l'état n'avaient-ils pas été dans une révolution continuelle?

L'autorité royale, souveraine d'abord, puis vaincue et dépouillée, se

relevant de nouveau avec le secours du peuple, et ramenant tous les

pouvoirs à elle, présentait une lutte perpétuelle, et une possession

toujours changeante. On disait au clergé, qu'en se reportant aux anciens

temps, il ne serait plus un ordre; aux nobles, que les possesseurs de fiefs

seuls pourraient être élus, et qu'ainsi la plupart d'entre eux seraient

exclus de la députation; aux parlemens eux-mêmes, qu'ils n'étaient que des

officiers infidèles de la royauté; à tous enfin, que la constitution

française n'était qu'une longue révolution, pendant laquelle chaque

puissance avait successivement dominé; que tout avait été innovation, et

que, dans ce vaste conflit, la raison seule devait décider.

Le tiers-état comprenait la presque totalité de la nation, toutes les

classes utiles, industrieuses et éclairées; s'il ne possédait qu'une partie

des terres, du moins il les exploitait toutes; et, selon la raison,

ce n'était pas trop que de lui donner un nombre de députés égal à celui des

deux autres ordres.

L'assemblée des notables se déclara contre ce qu'on appelait le doublement

du tiers. Un seul bureau, celui que présidait Monsieur, frère du roi, vota

pour ce doublement. La cour alors, prenant, disait-elle, en considération

l'avis de la minorité, l'opinion prononcée de plusieurs princes du sang, le

voeu des trois ordres du Dauphiné, la demande des assemblées provinciales,

l'exemple de plusieurs pays d'états, _l'avis de divers publicistes_, et le

voeu exprimé par un grand nombre d'adresses, la cour ordonna que le nombre

total des députés serait de mille au moins; qu'il serait formé en raison

composée de la population et des contributions de chaque bailliage, et que

le nombre particulier des députés du tiers-état serait égal à celui des

deux premiers ordres réunis. (_Arrêt du conseil du 27 décembre 1788_.)

Cette déclaration excita un enthousiasme universel. Attribuée à Necker,

elle accrut à son égard la faveur de la nation et la haine des grands.

Cependant cette déclaration ne décidait rien quant au vote par tête ou par

ordre, mais elle le renfermait implicitement; car il était inutile

d'augmenter les voix si on ne devait pas les compter; et elle laissait au

tiers-état le soin d'emporter de vive force ce qu'on lui refusait dans le

moment. Elle donnait ainsi une idée de la faiblesse de la cour et de celle

de Necker lui-même. Cette cour offrait un assemblage de volontés qui

rendait tout résultat décisif impossible. Le roi était modéré, équitable,

studieux, et se défiait trop de ses propres lumières; aimant le peuple,

accueillant volontiers ses plaintes, il était cependant atteint quelquefois

de terreurs paniques et superstitieuses, et croyait voir marcher, avec la

liberté et la tolérance, l'anarchie et l'impiété. L'esprit philosophique,

dans son premier essor, avait dû commettre des écarts, et un roi timide et

religieux avait dû s'en épouvanter. Saisi à chaque instant de faiblesses,

de terreurs, d'incertitudes, l'infortuné Louis XVI, résolu pour lui à tous

les sacrifices, mais ne sachant pas les imposer aux autres, victime de sa

facilité pour la cour, de sa condescendance pour la reine, expiait toutes

les fautes qu'il n'avait pas commises, mais qui devenaient les siennes

parce qu'il les laissait commettre. La reine, livrée aux plaisirs, exerçant

autour d'elle l'empire de ses charmes, voulait que son époux fût

tranquille, que le trésor fût rempli, que la cour et ses sujets

l'adorassent. Tantôt elle était d'accord avec le roi pour opérer des

réformes, quand le besoin en paraissait urgent; tantôt, au contraire, quand

elle croyait l'autorité menacée, ses amis de cour dépouillés, elle arrêtait

le roi, écartait les ministres populaires, et détruisait tout moyen et

toute espérance de bien. Elle cédait surtout aux influences d'une partie de

la noblesse qui vivait autour du trône et s'y nourrissait de grâces et

d'abus. Cette noblesse de cour désirait sans doute, comme la reine

elle-même, que le roi eût de quoi faire des prodigalités; et, par ce motif,

elle était ennemie des parlemens quand ils refusaient les impôts, mais elle

devenait leur alliée quand ils défendaient ses privilèges en refusant, sous

de spécieux prétextes, la subvention territoriale. Au milieu de ces

influences contraires, le roi, n'osant envisager en face les difficultés,

juger les abus, les détruire d'autorité, cédait alternativement à la cour

ou à l'opinion, et ne savait satisfaire ni l'une ni l'autre.

Si, pendant la durée du dix-huitième siècle, lorsque les philosophes,

réunis dans une allée des Tuileries, faisaient des voeux pour Frédéric et

les Américains, pour Turgot et pour Necker; si, lorsqu'ils n'aspiraient

point à gouverner l'état, mais seulement à éclairer les princes, et

prévoyaient tout au plus des révolutions lointaines que des signes de

malaise et l'absurdité des institutions faisaient assez présumer; si, à

cette époque, le roi eût spontanément établi une certaine égalité dans

les charges, et donné quelques garanties, tout eût été apaisé pour

long-temps, et Louis XVI aurait été adoré à l'égal de Marc-Aurèle. Mais

lorsque toutes les autorités se trouvèrent avilies par une longue lutte, et

tous les abus dévoilés par une assemblée de notables; lorsque la nation,

appelée dans la querelle, eut conçu l'espoir et la volonté d'être quelque

chose, elle le voulut impérieusement. On lui avait promis les

états-généraux, elle demanda que le terme de la convocation fût rapproché;

le terme rapproché, elle y réclama la prépondérance: on la lui refusa;

mais, en doublant sa représentation, on lui donna le moyen de la conquérir.

Ainsi donc on ne cédait jamais que partiellement et seulement lorsqu'on ne

pouvait plus lui résister; mais alors ses forces étaient accrues et

senties, et elle voulait tout ce qu'elle croyait pouvoir. Une résistance

continuelle, irritant son ambition, devait bientôt la rendre insatiable.

Mais alors même, si un grand ministre, communiquant un peu de force au roi,

se conciliant la reine, domptant les privilégiés, eût devancé et rassasié

tout à coup les prétentions nationales, en donnant lui-même une

constitution libre; s'il eût satisfait ce besoin d'agir qu'éprouvait la

nation, en l'appelant tout de suite, non à réformer l'état, mais à discuter

ses intérêts annuels dans un état tout constitué, peut-être la lutte ne se

fût pas engagée. Mais il fallait devancer la difficulté au lieu d'y céder,

et surtout immoler des prétentions nombreuses. Il fallait un homme d'une

conviction forte, d'une volonté égale à sa conviction; et cet homme sans

doute audacieux, puissant, passionné peut-être, eût effrayé la cour, qui

n'en aurait pas voulu. Pour ménager à la fois l'opinion et les vieux

intérêts, elle prit des demi-mesures; elle choisit, comme on l'a vu, un

ministre demi-philosophe, demi-audacieux, et qui avait une popularité

immense, parce qu'alors des intentions demi-populaires dans un agent du

pouvoir surpassaient toutes les espérances, et excitaient l'enthousiasme

d'un peuple que bientôt la démagogie de ses chefs devait à peine

satisfaire. Les esprits étaient dans une fermentation universelle. Des

assemblées s'étaient formées dans toute la France, à l'exemple de

l'Angleterre et sous le même nom, celui de _clubs_. On ne s'occupait là

que des abus à détruire, des réformes à opérer, et de la constitution à

établir. On s'irritait par un examen sévère de la situation du pays. En

effet, son état politique et économique était intolérable. Tout était

privilège dans les individus, les classes, les villes, les provinces et les

métiers eux-mêmes. Tout était entrave pour l'industrie et le génie de

l'homme. Les dignités civiles, ecclésiastiques et militaires étaient

exclusivement réservées à quelques classes, et dans ces classes à quelques

individus. On ne pouvait embrasser une profession qu'à certains titres et à

certaines conditions pécuniaires. Les villes avaient leurs privilèges pour

l'assiette, la perception, la quotité de l'impôt, et pour le choix des

magistrats. Les grâces même, converties par les survivances en propriétés

de famille, ne permettaient presque plus au monarque de donner des

préférences. Il ne lui restait de liberté que pour quelques dons

pécuniaires, et on l'avait vu obligé de disputer avec le duc de Coigny pour

l'abolition d'une charge inutile[12]. Tout était donc immobilisé dans

quelques mains, et partout le petit nombre résistait au grand nombre

dépouillé. Les charges pesaient sur une seule classe. La noblesse et le

clergé possédaient à peu près les deux tiers des terres; l'autre tiers,

possédé par le peuple, payait des impôts au roi, une foule de droits

féodaux à la noblesse, la dîme au clergé, et supportait de plus les

dévastations des chasseurs nobles et du gibier. Les impôts sur les

consommations pesaient sur le grand nombre, et par conséquent sur le

peuple. La perception était vexatoire; les seigneurs étaient impunément en

retard; le peuple, au contraire, maltraité, enfermé, était condamné à

livrer son corps à défaut de ses produits. Il nourrissait donc de ses

sueurs, il défendait de son sang les hautes classes de la société, sans

pouvoir exister lui-même. La bourgeoisie, industrieuse, éclairée, moins

malheureuse sans doute que le peuple, mais enrichissant le royaume par son

industrie, l'illustrant par ses talens, n'obtenait aucun des avantages

auxquels elle avait droit. La justice, distribuée dans quelques provinces

par les seigneurs, dans les juridictions royales par des magistrats

acheteurs de leurs charges, était lente, souvent partiale, toujours

ruineuse, et surtout atroce dans les poursuites criminelles. La liberté

individuelle était violée par les lettres de cachet, la liberté de la

presse par les censeurs royaux. Enfin l'état, mal défendu au dehors,

trahi par les maîtresses de Louis XV, compromis par la faiblesse des

ministres de Louis XVI, avait été récemment déshonoré en Europe par le

sacrifice honteux de la Hollande et de la Pologne.

Déjà les masses populaires commençaient à s'agiter; des troubles s'étaient

manifestés plusieurs fois, pendant la lutte des parlemens, et surtout à la

retraite de l'archevêque de Toulouse. On avait brûlé l'effigie de celui-ci;

la force armée avait été insultée, et même attaquée; la magistrature avait

faiblement poursuivi des agitateurs qui soutenaient sa cause. Les esprits

émus, pleins de l'idée confuse d'une révolution prochaine, étaient dans une

fermentation continuelle. Les parlemens et les premiers ordres voyaient

déjà se diriger contre eux les armes qu'ils avaient données au peuple. En

Bretagne, la noblesse s'était opposée au doublement du tiers, et avait

refusé de nommer des députés. La bourgeoisie, qui l'avait si puissamment

servie contre la cour, s'était alors tournée contre elle, et des combats

meurtriers avaient eu lieu. La cour, qui ne se croyait pas assez vengée de

la noblesse bretonne[13], lui avait non-seulement refusé ses secours, mais

encore avait enfermé quelques-uns de ses membres venus à Paris pour

réclamer.

Les élémens eux-mêmes semblaient s'être déchaînés. Une grêle du 13 juillet

avait dévasté les récoltes, et devait rendre l'approvisionnement de Paris

plus difficile, surtout au milieu des troubles qui se préparaient. Toute

l'activité du commerce suffisait à peine pour concentrer la quantité de

subsistances nécessaire à cette grande capitale; et il était à craindre

qu'il ne devînt bientôt très difficile de la faire vivre, lorsque les

agitations politiques auraient ébranlé la confiance et interrompu les

communications. Depuis le cruel hiver qui suivit les désastres de Louis

XIV, et qui immortalisa la charité de Fénelon, on n'en avait pas vu de plus

rigoureux que celui de 88 à 89. La bienfaisance, qui alors éclata de la

manière la plus touchante, ne fut pas suffisante pour adoucir les misères

du peuple. On avait vu accourir de tous les points de la France une

quantité de vagabonds sans profession et sans ressources, qui étalaient de

Versailles à Paris leur misère et leur nudité. Au moindre bruit, on les

voyait paraître avec empressement pour profiter des chances toujours

favorables à ceux qui ont tout à acquérir, jusqu'au pain du jour.

Ainsi tout concourait à une révolution. Un siècle entier avait contribué à

dévoiler les abus et à les pousser à l'excès; deux années à exciter la

révolte, et à aguerrir les masses populaires en les faisant intervenir dans

la querelle des privilégiés. Enfin des désastres naturels, un concours

fortuit de diverses circonstances amenèrent la catastrophe, dont l'époque

pouvait bien être différée, mais dont l'accomplissement était tôt ou tard

infaillible.

C'est au milieu de ces circonstances qu'eurent lieu les élections. Elles

furent tumultueuses en quelques provinces, actives partout, et très calmes

à Paris, où il régna beaucoup d'accord et d'unanimité. On distribuait des

listes, on tâchait de s'unir et de s'entendre. Des marchands, des avocats,

des hommes de lettres, étonnés de se voir réunis pour la première fois,

s'élevaient peu à peu à la liberté. A Paris, ils renommèrent eux-mêmes les

bureaux formés par le roi, et, sans changer les personnes, firent acte de

leur puissance en les confirmant. Le sage Bailly quitte sa retraite de

Chaillot: étranger aux intrigues, pénétré de sa noble mission, il se rend

seul et à pied à l'assemblée. Il s'arrête en route sur la terrasse des

Feuillans; un jeune homme inconnu l'aborde avec respect. «Vous serez nommé,

lui dit-il.--Je n'en sais rien, répond Bailly; cet honneur ne doit ni se

refuser ni se solliciter.» Le modeste académicien reprend sa marche, il se

rend à l'assemblée, et il est nommé successivement électeur et député.

L'élection du comte de Mirabeau fut orageuse: rejeté par la noblesse,

accueilli par le tiers-état, il agita la Provence, sa patrie, et vint

bientôt se montrer à Versailles.

La cour ne voulut point influencer les élections; elle n'était point fâchée

d'y voir un grand nombre de curés; elle comptait sur leur opposition aux

grands dignitaires ecclésiastiques, et en même temps sur leur respect pour

le trône. D'ailleurs elle ne prévoyait pas tout, et dans les députés du

tiers elle apercevait encore plutôt des adversaires pour la noblesse que

pour elle-même. Le duc d'Orléans fut accusé d'agir vivement pour faire

élire ses partisans, et pour être lui-même nommé. Déjà signalé parmi les

adversaires de la cour, allié des parlemens, invoqué pour chef, de son gré

ou non, par le parti populaire, on lui imputa diverses menées. Une scène

déplorable eut lieu au faubourg Saint-Antoine; et comme on veut donner un

auteur à tous les évènemens, on l'en rendit responsable. Un fabricant de

papiers peints, Réveillon, qui par son habileté entretenait de vastes

ateliers, perfectionnait notre industrie et fournissait la subsistance à

trois cents ouvriers, fut accusé d'avoir voulu réduire les salaires à

moitié prix. La populace menaça de brûler sa maison. On parvint à la

disperser, mais elle y retourna le lendemain; la maison fut envahie,

incendiée, détruite[14]. Malgré les menaces faites la veille par les

assaillans, malgré le rendez-vous, donné, l'autorité n'agit que fort tard,

et agit alors avec une vigueur excessive. On attendit que le peuple fût

maître de la maison; on l'y attaqua avec furie, et on fut obligé d'égorger

un grand nombre de ces hommes féroces et intrépides, qui depuis se

montrèrent dans toutes les occasions, et qui reçurent le nom de _brigands_.

Tous les partis qui étaient déjà formés s'accusèrent: on reprocha à la cour

son action tardive d'abord, et cruelle ensuite; on supposa qu'elle avait

voulu laisser le peuple s'engager, pour faire un exemple et exercer ses

troupes. L'argent trouvé sur les dévastateurs de la maison de Réveillon,

les mots échappés à quelques-uns d'entre eux, firent soupçonner qu'ils

étaient suscités et conduits par une main cachée; et les ennemis du parti

populaire accusèrent le duc d'Orléans d'avoir voulu essayer ces bandes

révolutionnaires.

Ce prince était né avec des qualités heureuses; il avait hérité de

richesses immenses; mais, livré aux mauvaises moeurs, il avait abusé de

tous ces dons de la nature et de la fortune. Sans aucune suite dans le

caractère, tour à tour insouciant de l'opinion ou avide de popularité, il

était hardi et ambitieux un jour, docile et distrait le lendemain. Brouillé

avec la reine, il s'était fait ennemi de la cour. Les partis commençant à

se former, il avait laissé prendre son nom, et même, dit-on, jusqu'à ses

richesses. Flatté d'un avenir confus, il agissait assez pour se faire

accuser, pas assez pour réussir, et il devait, si ses partisans avaient

réellement des projets, les désespérer de son inconstante ambition.

Histoire de la Révolution française, Tome 01 · 第 8 / 73 题