MESSIEURS,

En entrant dans cette enceinte, j'ai senti se réveiller en moi les plus

beaux souvenirs de notre patrie. C'est ici que vinrent s'asseoir tour à

tour Corneille, Bossuet, Voltaire, Montesquieu, esprits immortels qui

feront à jamais la gloire de notre nation. C'est ici que, naguère encore,

siégeaient Laplace et Cuvier. Il faut s'humilier profondément devant ces

hommes illustres; mais à quelque distance qu'on soit placé d'eux, il

faudrait être insensible à tout ce qu'il y a de grand, pour n'être pas

touché d'entrer dans leur glorieuse compagnie. Rarement, il est vrai, on en

soutient l'éclat, mais on en perpétue du moins la durée, en attendant que

des génies nouveaux viennent lui rendre sa splendeur.

L'Académie Française n'est pas seulement le sanctuaire des plus beaux

souvenirs patriotiques, elle est une noble et utile institution, que

l'ancienne royauté avait fondée, et que la révolution française a pris soin

d'élever et d'agrandir. Cette institution, en donnant aux premiers

écrivains du pays la mission de régler la marche de la langue, d'en fixer

le sens, non d'après le caprice individuel, mais d'après le consentement

universel, a créé au milieu de vous une autorité qui maintient l'unité de

la langue, comme ailleurs les autorités régulatrices maintiennent l'unité

de la justice, de l'administration, du gouvernement.

L'Académie Française contribue ainsi, pour sa part, à la conservation de

cette belle unité française, caractère essentiel et gloire principale de

notre nation. Si le véritable objet de la société humaine est de réunir en

commun des milliers d'hommes, de les amener à penser, parler, agir comme un

seul individu, c'est-à-dire avec la précision de l'unité et la

toute-puissance du nombre, quel spectacle plus grand, plus magnifique, que

celui d'un peuple de trente-deux millions d'hommes, obéissant à une seule

loi, parlant une seule langue, presque toujours saisis au même instant de

la même pensée, animés de la même volonté, et marchant tous ensemble du

même pas au même but! Un tel peuple est redoutable, sans doute, par la

promptitude et la véhémence de ses résolutions; la prudence lui est plus

nécessaire qu'à aucun autre; mais dirigée par la sagesse, sa puissance pour

le bien de lui-même et du monde, sa puissance est immense, irrésistible!

Quant à moi, messieurs, je suis fier pour mon pays de cette grande unité,

je la respecte partout; je regarde comme sérieuses toutes les institutions

destinées à la maintenir, et je ressens vivement l'honneur d'avoir été

appelé à faire partie de cette noble Académie, rendez-vous des esprits

distingués de notre nation, centre d'unité pour notre langue.

Dès qu'il m'a été permis de me présenter à vos suffrages, je l'ai fait.

J'ai consacré dix années de ma vie à écrire l'histoire de notre immense

révolution; je l'ai écrite sans haine, sans passion, avec un vif amour pour

la grandeur de mon pays; et quand cette révolution a triomphé dans ce

qu'elle avait de bon, de juste, d'honorable, je suis venu déposer à vos

pieds le tableau que j'avais essayé de tracer de ses longues vicissitudes.

Je vous remercie de l'avoir accueilli, d'avoir déclaré que les amis de

l'ordre, de l'humanité, de la France, pouvaient l'avouer; je vous remercie

surtout, vous, hommes paisibles, heureusement étrangers pour la plupart aux

troubles qui nous agitent, d'avoir discerné, au milieu du tumulte des

partis, un disciple des lettres, passagèrement enlevé à leur culte, de lui

avoir tenu compte d'une jeunesse laborieuse, consacrée à l'étude, et

peut-être aussi de quelques luttes soutenues pour la cause de la raison et

de la vraie liberté. Je vous remercie de m'avoir introduit dans cet asile

de la pensée libre et calme. Lorsque de pénibles devoirs me permettront d'y

être, ou que la destinée aura reporté sur d'autres têtes le joug qui pèse

sur la mienne, je serai heureux de me réunir souvent à des confrères

justes, bienveillans, pleins des lumières.

S'il m'est doux d'être admis à vos côtés, dans ce sanctuaire des lettres,

il m'est doux aussi d'avoir à louer devant vous un prédécesseur, homme

d'esprit et de bien, homme de lettres véritable, que notre puissante

révolution saisit un instant, emporta au milieu des orages, puis déposa,

pur et irréprochable, dans un asile tranquille, où il enseigna utilement la

jeunesse pendant trente années.

M. Andrieux était né à Strasbourg, vers le milieu du dernier siècle, d'une

famille simple et honnête, qui le destinait au barreau. Envoyé à Paris pour

y étudier la jurisprudence, il l'étudiait avec assiduité; mais il

nourrissait en lui un goût vif et profond, celui des lettres, et il se

consolait souvent avec elles de l'aridité de ses études. Il vivait seul et

loin du monde, dans une société de jeunes gens spirituels, aimables et

pauvres, comme lui destinés par leurs parens à une carrière solide et

utile, et, comme lui, rêvant une carrière d'éclat et de renommée.

Là se trouvait le bon Collin d'Harleville, qui, placé à Paris pour y

apprendre la science du droit, affligeait son vieux père en écrivant des

pièces de théâtre. Là se trouvait aussi Picard, jeune homme franc, ouvert,

plein de verve. Ils vivaient dans une étroite intimité, et songeaient à

faire une révolution sur la scène comique. Si, à cette époque, le génie

philosophique avait pris un essor extraordinaire, et soumis à un examen

redoutable les institutions sociales, religieuses et politiques, les arts

s'étaient abaissés avec les moeurs du siècle. La comédie, par exemple,

avait contracté tous les caractères d'une société oisive et raffinée; elle

parlait un langage faux et apprêté. Chose singulière! on n'avait jamais été

plus loin de la nature en la célébrant avec enthousiasme. Eloignés de cette

société, où la littérature était venue s'affadir, Collin d'Harleville,

Picard, Andrieux, se promettaient de rendre à la comédie un langage plus

simple, plus vrai, plus décent. Ils y réussirent, chacun suivant son goût

particulier.

Collin d'Harleville, élevé aux champs dans une bonne et douce famille,

reproduisit dans _l'Optimiste_ et _les Châteaux en Espagne_ ces caractères

aimables, faciles, gracieux, qu'il avait pris, autour de lui, l'habitude de

voir et d'aimer. Picard, frappé du spectacle étrange de notre révolution,

transporta sur la scène le bouleversement bizarre des esprits, des moeurs,

des conditions. M. Andrieux, vivant au milieu de la jeunesse des écoles,

quand il écrivait la célèbre comédie des _Étourdis_, lui emprunta ce

tableau de jeunes gens échappés récemment à la surveillance de leurs

familles, et jouissant de leur liberté avec l'entraînement du premier âge.

Aujourd'hui ce tableau, sans doute, a un peu vieilli; car les étourdis de

M. Andrieux ne ressemblent pas aux nôtres: quoiqu'ils aient vingt ans, ils

n'oseraient pas prononcer sur la meilleure forme de gouvernement à donner à

leur pays; ils sont vifs, spirituels, dissipés, et livrés à ces désordres

qu'un père blâme et peut encore pardonner. Ce tableau tracé par M. Andrieux

attache et amuse. Sa poésie, pure, facile, piquante, rappelle les poésies

légères de Voltaire. La comédie des _Étourdis_ est incontestablement la

meilleure production dramatique de M. Andrieux, parce qu'il l'a composée en

présence même du modèle. C'est toujours ainsi qu'un auteur rencontre son

chef-d'oeuvre. C'est ainsi que Lesage a créé _Turcaret_, Piron _la

Métromanie_, Picard _les Marionnettes_. Ils représentaient ce qu'ils

avaient vu de leurs yeux. Ce qu'on a vu on le peint mieux, cela donne de la

vérité; on le peint plus volontiers, cela donne la verve du style.

M. Andrieux n'a pas autrement composé _les Étourdis_.

Il obtint sur-le-champ une réputation littéraire distinguée. Ecrire avec

esprit, pureté, élégance, n'était pas ordinaire, même alors. M. Collin

d'Harleville avait quitté le barreau, mais M. Andrieux, qui avait une

famille à soutenir, et qui se montra toujours scrupuleux observateur

de ses devoirs, n'avait pu suivre cet exemple. Il s'était résigné au

barreau, lorsque la révolution le priva de son état, puis l'obligea de

chercher un asile à Maintenon, dans la douce retraite où Collin

d'Harleville était né, où il était revenu, où il vivait adoré des habitans

du voisinage, et recueillait le prix des vertus de sa famille et des

siennes, en goûtant au milieu d'une terreur générale une sécurité profonde.

M. Andrieux, réuni à son ami, trouva dans les lettres ces douceurs tant

vantées il y a deux mille ans par Cicéron proscrit, toujours les mêmes dans

tous les siècles, et que la Providence tient constamment en réserve pour

les esprits élevés que la fortune agite et poursuit. Revenu à Paris quand

tous les hommes paisibles y revenaient, M. Andrieux y trouva un emploi

utile, devint membre de l'Institut, bientôt juge au tribunal de cassation,

puis député aux cinq-cents, et enfin membre de ce corps singulier que, dans

la longue histoire de nos constitutions, on a nommé le tribunat. Dans ces

situations diverses, M. Andrieux, sévère pour lui-même, ne sacrifia jamais

ses devoirs à ses goûts personnels. Jurisconsulte savant au tribunal de

cassation, député zélé aux cinq-cents, il remplit partout sa tâche, telle

que la destinée la lui avait assignée. Aux cinq-cents, il soutint le

directoire, parce qu'il voyait encore dans ce gouvernement la cause de la

révolution. Mais il ne crut plus la reconnaître dans le premier consul, et

il lui résista au sein du tribunat.

Tout le monde, à cette époque, n'était pas d'accord sur le véritable

enseignement à tirer de la révolution française. Pour les uns, elle

contenait une leçon frappante; pour les autres, elle ne prouvait rien, et

toutes les opinions de 89 demeuraient vraies, même après l'événement. Aux

yeux de ces derniers, le gouvernement consulaire était coupable.

M. Andrieux penchait pour cet avis. Ayant peu souffert de la révolution, il

en était moins ému que d'autres. Avec un esprit calme, fin, nullement

enthousiaste, il était peu exposé aux séductions du premier consul, qu'il

admirait modérément, et que jamais il ne put aimer. Il contribuait à la

Décade philosophique avec MM. Cabanis, Chénier, Ginguené, tous

continuateurs fidèles de l'esprit du dix-huitième siècle, qui pensaient

comme Voltaire à une époque où peut-être Voltaire n'eût plus pensé de même,

et qui écrivaient comme lui, sinon avec son génie, du moins avec son

élégance. Vivant dans cette société où l'on regardait comme oppressive

l'énergie du gouvernement consulaire, où l'on considérait le concordat

comme un retour à de vieux préjugés, et le Code civil comme une compilation

de vieilles lois, M. Andrieux montra une résistance décente, mais ferme.

A côté de ces philosophes de l'école du dix-huitième siècle, qui avaient au

moins le mérite de ne pas courir au-devant de la fortune, il y en avait

d'autres qui pensaient très différemment, et parmi eux s'en trouvait un

couvert de gloire, qui avait la plume, la parole, l'épée, c'est-à-dire tous

les instrumens à la fois, et la ferme volonté de s'en servir: c'était le

jeune et brillant vainqueur de Marengo. Il affichait hautement la

prétention d'être plus novateur, plus philosophe, plus révolutionnaire que

ses détracteurs. A l'entendre, rien n'était plus nouveau que d'édifier une

société dans un pays où il ne restait plus que des ruines; rien n'était

plus philosophique que de rendre au monde ses vieilles croyances; rien

n'était plus véritablement révolutionnaire que d'écrire dans les lois et de

propager par la victoire le grand principe de l'égalité civile.

Devant vous, messieurs, on peut exposer ces prétentions diverses; il ne

serait pas séant de les juger.

Le tribunat était le dernier asile laissé à l'opposition. La parole avait

exercé tant de ravage qu'on avait voulu se donner contre elle des

garanties, en la séparant de la délibération. Dans la constitution

consulaire, un corps législatif délibérait sans parler; et à côté de lui un

autre corps, le tribunat, parlait sans délibérer. Singulière précaution, et

qui fut vaine! Ce tribunat, institué pour parler, parla en effet. Il

combattit les mesures proposées par le premier consul; il repoussa le Code

civil; il dit timidement, mais il dit enfin ce qu'au dehors mille journaux

répétaient avec violence. Le gouvernement, dans un coupable mouvement de

colère, brisa ses résistances, étouffa le tribunat, et fit succéder un

profond silence à ces dernières agitations.

Aujourd'hui, messieurs, rien de pareil n'existe: on n'a point séparé les

corps qui délibèrent des corps qui discutent; deux tribunes retentissent

sans cesse; la presse élève ses cent voix. Livré à soi, tout cela marche.

Un gouvernement pacifique supporte ce que ne put pas supporter un

gouvernement illustré par la victoire. Pourquoi, messieurs? parce que la

liberté, possible aujourd'hui à la suite d'une révolution pacifique, ne

l'était pas alors à la suite d'une révolution sanglante.

Les hommes de ce temps avaient à se dire d'effrayantes vérités. Ils avaient

versé le sang les uns des autres; ils s'étaient réciproquement dépouillés;

quelques-uns avaient porté les armes contre leur patrie. Ils ne pouvaient

être en présence avec la faculté de parler et d'écrire, sans s'adresser des

reproches cruels. La liberté n'eût été pour eux qu'un échange d'affreuses

récriminations.

Messieurs, il est des temps où toutes choses peuvent se dire impunément, où

l'on peut sans danger reprocher aux hommes publics d'avoir opprimé les

vaincus, trahi leur pays, manqué à l'honneur; c'est quand ils n'ont rien

fait de pareil; c'est quand ils n'ont ni opprimé les vaincus, ni trahi leur

pays, ni manqué à l'honneur. Alors cela peut se dire sans danger, parce que

cela n'est pas: alors la liberté peut affliger quelquefois les coeurs

honnêtes; mais elle ne peut pas bouleverser la société. Mais

malheureusement en 1800 il y avait des hommes qui pouvaient dire à

d'autres: Vous avez égorgé mon père et mon fils, vous détenez mon bien,

vous étiez dans les rangs de l'étranger. Napoléon ne voulut plus qu'on

pût s'adresser de telles paroles. Il donna aux haines les distractions de

la guerre; il condamna au silence dans lequel elles ont expiré, les

passions fatales qu'il fallait laisser éteindre. Dans ce silence, une

France nouvelle, forte, compacte, innocente, s'est formée, une France qui

n'a rien de pareil à se dire, dans laquelle la liberté est possible, parce

que nous, hommes du temps présent, nous avons des erreurs, nous n'avons pas

de crimes à nous reprocher.

M. Andrieux sorti du tribunal, eût été réduit à une véritable pauvreté sans

les lettres, qu'il aimait, et qui le payèrent bientôt de son amour. Il

composa quelques ouvrages pour le théâtre, qui eurent moins de succès que

_les Étourdis_, mais qui confirmèrent sa réputation d'excellent écrivain.

Il composa surtout des contes qui sont aujourd'hui dans la mémoire de tous

les appréciateurs de la saine littérature, et qui sont des modèles de grâce

et de bon langage. Le frère du premier consul, cherchant à dépenser

dignement une fortune inespérée, assura à M. Andrieux une existence douce

et honorable en le nommant son bibliothécaire. Bientôt, à ce bienfait, la

Providence en ajouta un autre: M. Andrieux trouva l'occasion que ses goûts

et la nature de son esprit lui faisaient rechercher depuis long-temps,

celle d'exercer l'enseignement. Il obtint la chaire de littérature de

l'École polytechnique, et plus tard celle du Collège de France.

Lorsqu'il commença la carrière du professorat, M. Andrieux était âgé de

quarante ans. Il avait traversé une longue révolution, et il avait été

rendu plein de souvenirs à une vie paisible. Il avait des goûts modérés,

une imagination douce et enjouée, un esprit fin, lucide, parfaitement

droit, et un coeur aussi droit que son esprit. S'il n'avait pas produit des

ouvrages d'un ordre supérieur, il s'était du moins assez essayé dans les

divers genres de littérature pour connaître tous les secrets de

l'art; enfin, il avait conservé un talent de narrer avec grâce, presque

égal à celui de Voltaire. Avec une telle vue, de telles facultés, une

bienveillance extrême pour la jeunesse, on peut dire qu'il réunissait

presque toutes les conditions du critique accompli.

Aujourd'hui, messieurs, dans cet auditoire qui m'entoure, comme dans tous

les rangs de la société, il y a des témoins qui se rappellent encore

M. Andrieux enseignant la littérature au Collège de France. Sans leçon

écrite, avec sa simple mémoire, avec son immense instruction toujours

présente, avec les souvenirs d'une longue vie, il montait dans sa chaire,

toujours entourée d'un auditoire nombreux. On faisait, pour l'entendre un

silence profond. Sa voix faible et cassée, mais claire dans le silence,

s'animait par degré, prenait un accent naturel et pénétrant. Tour à tour

mêlant ensemble la plus saine critique, la morale la plus pure, quelquefois

même des récits piquans, il attachait, entraînait son auditoire, par un

enseignement qui était moins une leçon qu'une conversation pleine d'esprit

et de grâce. Presque toujours son cours se terminait par une lecture; car

on aimait surtout à l'entendre lire avec un art exquis, des vers ou de la

prose de nos grands écrivains. Tout le monde s'en allait charmé de ce

professeur aimable, qui donnait à la jeunesse la meilleure des

instructions, celle d'un homme de bien, éclairé, spirituel, éprouvé par la

vie, épanchant ses idées, ses souvenirs, son âme enfin, qui était si bonne

à montrer tout entière.

Je n'aurais pas achevé ma tâche, si je ne rappelais devant vous les

opinions littéraires d'un homme qui a été si long-temps l'un de nos

professeurs les plus renommés. M. Andrieux avait un goût pur, sans

toutefois être exclusif. Il ne condamnait ni la hardiesse d'esprit, ni les

tentatives nouvelles. Il admirait beaucoup le théâtre anglais; mais en

admirant Shakspeare, il estimait beaucoup moins ceux qui se sont inspirés

de ses ouvrages. L'originalité du grand tragique anglais, disait-il, est

vraie. Quand il est singulier ou barbare, ce n'est pas qu'il veuille

l'être; c'est qu'il l'est naturellement, par l'effet de son caractère, de

son temps, de son pays. M. Andrieux pardonnait au génie d'être quelquefois

barbare, mais non pas de chercher à l'être. Il ajoutait que quiconque se

fait ce qu'il n'est pas, est sans génie. Le vrai génie consiste disait-il,

à être tel que la nature vous a fait, c'est-à-dire hardi, incorrect, dans

le siècle et la patrie de Shakspeare; pur, régulier et poli, dans le siècle

et la patrie de Racine. Être autrement, disait-il, c'est imiter. Imiter

Racine ou Shakspeare, être classique à l'école de l'un ou à l'école de

l'autre, c'est toujours imiter; et imiter, c'est n'avoir pas de génie.

En fait de langage, M. Andrieux tenait à la pureté, à l'élégance, et il en

était aujourd'hui un modèle accompli. Il disait qu'il ne comprenait pas les

essais faits sur une langue dans le but de la renouveler. Le propre d'une

langue c'était, suivant lui, d'être une convention admise et comprise de

tout le monde. Dès-lors, disait-il, la fixité est de son essence, et la

fixité, ce n'est pas la stérilité. On peut faire une révolution complète

dans les idées, sans être obligé de bouleverser la langue pour les

exprimer. De Bossuet et Pascal à Montesquieu et Voltaire, quel immense

changement d'idées! A la place de la foi, le doute; à la place du respect

le plus profond pour les institutions existantes, l'agression la plus

hardie: eh bien, pour rendre des idées si différentes, a-t-il fallu créer

ou des mots nouveaux ou des constructions nouvelles? Non; c'est dans la

langue pure et coulante de Racine que Voltaire a exprimé les pensées les

plus étrangères au siècle de Racine. Défiez-vous, ajoutait M. Andrieux, des

gens qui disent qu'il faut renouveler la langue; c'est qu'ils cherchent à

produire avec des mots, des effets qu'ils ne savent pas produire avec des

idées. Jamais un grand penseur ne s'est plaint de la langue comme d'un lien

qu'il fallût briser. Pascal, Bossuet, Montesquieu, écrivains caractérisés

s'il en fut jamais, n'ont jamais élevé de telles plaintes; ils ont

grandement pensé, naturellement écrit, et l'expression naturelle de leurs

grandes pensées en a fait de grands écrivains.

Je ne reproduis qu'en hésitant ces maximes d'une orthodoxie fort contestée

aujourd'hui, et je ne les reproduis que parce qu'elles sont la pensée

exacte de mon savant prédécesseur; car, messieurs, je l'avouerai, la

destinée m'a réservé assez d'agitations, assez de combats d'un autre genre,

pour ne pas rechercher volontiers de nouveaux adversaires. Ces

belles-lettres, qui furent mon sol natal, je me les représente comme un

asile de paix. Dieu me préserve d'y trouver encore des partis et leurs

chefs, la discorde et ses clameurs! Aussi, je me hâte de dire que rien

n'était plus bienveillant et plus doux que le jugement de M. Andrieux sur

toutes choses, et que ce n'est pas lui qui eût mêlé du fiel aux questions

littéraires de notre époque. Disciple de Voltaire, il ne condamnait que ce

qui l'ennuyait; il ne repoussait que ce qui pouvait corrompre les esprits

et les âmes.

M. Andrieux s'est doucement éteint dans les travaux agréables et faciles de

renseignement et du secrétariat perpétuel; il s'est éteint au milieu d'une

famille chérie, d'amis empressés; il s'est éteint sans douleurs, presque

sans maladie, et, si j'ose le dire, parce qu'il avait assez vécu, suivant

la nature et suivant ses propres désirs.

Il est mort, content de laisser ses deux filles unies à deux hommes

d'esprit et de bien, content de sa médiocre fortune, de sa grande

considération, content de voir la révolution française triomphant sans

désordre et sans excès.

En terminant ce simple tableau d'une carrière pure et honorée,

arrêtons-nous un instant devant ce siècle orageux qui entraîna dans son

cours la modeste vie de M. Andrieux; contemplons ce siècle immense qui

emporta tant d'existences et qui emporte encore les nôtres.

Je suis ici, je le sais, non devant une assemblée politique, mais devant

une Académie. Pour vous, messieurs, le monde n'est point une arène, mais un

spectacle, devant lequel le poète s'inspire, l'historien observe, le

philosophe médite. Quel temps, quelles choses, quels hommes, depuis cette

mémorable année 1789 jusqu'à cette autre année non moins mémorable de 1830!

La vieille société française du dix-huitième siècle, si polie, mais si mal

ordonnée, finit dans un orage épouvantable. Une couronne tombe avec fracas,

entraînant la tête auguste qui la portait. Aussitôt, et sans intervalle,

sont précipitées les têtes les plus précieuses et les plus illustres:

génie, héroïsme, jeunesse, succombent sous la fureur des factions, qui

s'irritent de tout ce qui charme les hommes. Les partis se suivent, se

poussent à l'échafaud, jusqu'au terme que Dieu a marqué aux passions

humaines; et de ce chaos sanglant, sort tout à coup un génie

extraordinaire, qui saisit cette société agitée, l'arrête, lui donne à la

fois l'ordre, la gloire, réalise le plus vrai de ses besoins, l'égalité

civile, ajourne la liberté qui l'eût gêné dans sa marche, et court porter à

travers le monde les vérités puissantes de la révolution française. Un jour

sa bannière à trois couleurs éclate sur les hauteurs du Mont-Thabor, un

jour sur le Tage, un dernier jour sur le Borysthène. Il tombe enfin,

laissant le monde rempli de ses oeuvres, l'esprit humain plein de son

image; et le plus actif des mortels va mourir, mourir d'inaction, dans une

île du grand Océan!

Après tant et de si magiques événemens, il semble que le monde épuisé doive

s'arrêter; mais il marche et marche encore. Une vieille dynastie,

préoccupée de chimériques regrets, lutte avec la France, et déchaîne

de nouveaux orages; un trône tombe de nouveau; les imaginations

s'ébranlent, mille souvenirs effrayans se réveillent, lorsque, tout à coup

cette destinée mystérieuse qui conduit la France à travers les écueils

depuis quarante années, cherche, trouve, élève un prince, qui a vu,

traversé, conservé en sa mémoire tous ces spectacles divers, qui fut

soldat, proscrit, instituteur; la destinée le place sur ce trône entouré de

tant d'orages, et aussitôt le calme renaît, l'espérance rentre dans les

coeurs, et la vraie liberté commence.

Voilà, messieurs, les grandeurs auxquelles nous avons assisté. Quel que

soit ici notre âge, nous en avons tous vu une partie, et beaucoup d'entre

nous les ont vues toutes. Quand on nous enseignait, dans notre enfance, les

annales du monde, on nous parlait des orages de l'antique Forum, des

proscriptions de Sylla, de la mort tragique de Cicéron; on nous parlait des

infortunes des rois, des malheurs de Charles 1er, de l'aveuglement de

Jacques II, de la prudence de Guillaume III; on nous entretenait aussi du

génie des grands capitaines, on nous entretenait d'Alexandre, de César, on

nous charmait du récit de leur grandeur, des séductions attachées à leur

génie, et nous aurions désiré connaître de nos propres yeux ces hommes

puissans et immortels.

Eh bien! messieurs, nous avons rencontré, vu, touché nous-mêmes en réalité

toutes ces choses et ces hommes; nous avons vu un Forum aussi sanglant que

celui de Rome, nous avons vu la tête des orateurs portée à la tribune aux

harangues; nous avons vu des rois plus malheureux que Charles 1er, plus

tristement aveuglés que Jacques II; nous voyons tous les jours la prudence

de Guillaume; et nous avons vu César, César lui-même! Parmi vous qui

m'écoutez, il y a des témoins qui ont eu la gloire de l'approcher, de

rencontrer son regard étincelant, d'entendre sa voix, de recueillir ses

ordres de sa propre bouche, et de courir les exécuter à travers la fumée

des champs de bataille. S'il faut des émotions au poëte, des scènes

vivantes à l'historien, des vicissitudes instructives au philosophe, que

vous manque-t-il, poëtes, historiens, philosophes de notre âge, pour

produire des oeuvres dignes d'une postérité reculée!

Si, comme on l'a dit souvent, des troubles, puis un profond repos, sont

nécessaires pour féconder l'esprit humain, certes ces deux conditions sont

bien remplies aujourd'hui. L'histoire dit qu'en Grèce les arts fleurirent

après les troubles d'Athènes, et sous l'influence paisible de Périclès;

qu'à Rome, ils se développèrent après les dernières convulsions de la

république mourante, et sous le beau règne d'Auguste; qu'en Italie ils

brillèrent sous les derniers Médicis, quand les républiques italiennes

expiraient, et chez nous, sous Louis XIV, après la Fronde. S'il en devait

toujours être ainsi, nous devrions espérer, Messieurs, de beaux fruits de

notre siècle.

Il ne m'est pas permis de prendre ici la parole pour ceux de mes

contemporains qui ont consacré leur vie aux arts, qui animent la toile ou

le marbre, qui transportent les passions humaines sur la scène; c'est à eux

à dire s'ils se sentent inspirés par ces spectacles si riches! Je

craindrais moins de parler ici pour ceux qui cultivent les sciences, qui

retracent les annales des peuples, qui étudient les lois du monde

politique. Pour ceux-là, je crois le sentir, une belle époque s'avance.

Déjà trois grands hommes, Laplace, Lagrange, Cuvier, ont glorieusement

ouvert le siècle. Des esprits jeunes et ardens se sont élancés sur leurs

traces. Les uns étudient l'histoire immémoriale de notre planète, et se

préparent à éclairer l'histoire de l'espèce humaine par celle du globe

qu'elle habite. D'autres, saisis d'un ardent amour de l'humanité, cherchent

à soumettre les élémens à l'homme pour améliorer sa condition. Déjà nous

avons vu la puissance de la vapeur traverser les mers, réunir les mondes;

nous allons la voir bientôt parcourir les continens eux-mêmes, franchir

tous les obstacles terrestres, abolir les distances, et rapprochant l'homme

de l'homme, ajouter des quantités infinies à la puissance de la société

humaine!

A côté de ces vastes travaux sur la nature physique, il s'en prépare

d'aussi beaux encore sur la nature morale. On étudie à la fois tous les

temps et tous les pays. De jeunes savans parcourent toutes les contrées.

Champollion expire, lisant déjà les annales jusqu'alors impénétrables de

l'antique Égypte. Abel Remusat succombe au moment ou il allait nous révéler

les secrets du monde oriental. De nombreux successeurs se disposent à les

suivre. J'ai devant moi le savant vénérable qui enseigne aux générations

présentes les langues de l'Orient. D'autres érudits sondent les profondeurs

de notre propre histoire, et tandis que ces matériaux se préparent, des

esprits créateurs se disposent à s'en emparer pour refaire les annales des

peuples. Quelques-uns plus hardis cherchent après Vico, après Herder, à

tracer l'histoire philosophique du monde; et peut-être notre siècle

verra-t-il le savant heureux qui, profitant des efforts de ses

contemporains, nous donnera enfin cette histoire générale, où seront

révélées les éternelles lois de la société humaine. Pour moi, je n'en doute

pas, notre siècle est appelé à produire des oeuvres dignes des siècles qui

l'ont précédé.

Les esprits de notre temps sont profondément érudits, et ils ont de plus

une immense expérience des hommes et des choses. Comment ces deux

puissances, l'érudition et l'expérience, ne féconderaient-elles pas leur

génie? Quand on a été élevé, abaissé par les révolutions, quand on a vu

tomber ou s'élever des rois, l'histoire prend une tout autre signification.

Oserai-je avouer, Messieurs, un souvenir tout personnel? Dans cette vie

agitée qui nous a été faite a tous depuis quatre ans, j'ai trouvé une seule

fois quelques jours de repos dans une retraite profonde. Je me hâtai de

saisir Thucydide, Tacite, Guichardin; et, en relisant ces grands

historiens, je fus surpris d'un spectacle tout nouveau. Leurs personnages

avaient, à mes yeux, une vie que je ne leur avais jamais connue. Ils

marchaient, parlaient, agissaient devant moi, je croyais les voir vivre

sous mes yeux, je croyais les reconnaître, je leur aurais donné des noms

contemporains. Leurs actions, obscures auparavant, prenaient un sens clair

et profond; c'est que je venais d'assister à une révolution, et de

traverser les orages des assemblées délibérantes.

Notre siècle, Messieurs, aura pour guides l'érudition et l'expérience.

Entre ces deux muses austères, mais puissantes, il s'avancera glorieusement

vers des vérités nouvelles et fécondes. J'ai, du moins, un ardent besoin

de l'espérer: je serais malheureux si je croyais à la stérilité de mon

temps. J'aime ma patrie, mais j'aime aussi, et j'aime tout autant mon

siècle. Je me fais de mon siècle une patrie dans le temps, comme mon pays

en est une dans l'espace, et j'ai besoin de rêver pour l'un et pour l'autre

un vaste avenir.

Au milieu de vous, fidèles et constans amis de la science, permettez-moi de

m'écrier: Heureux ceux qui prendront part aux nobles travaux de notre

temps! heureux ceux qui pourront être rendus à ces travaux, et qui

contribueront à cette oeuvre scientifique, historique et morale, que notre

âge est destiné à produire! La plus belle des gloires leur est réservée, et

surtout la plus pure, car les factions ne sauraient la souiller. En

prononçant ces dernières paroles, une image me frappe. Vous vous rappelez

tous qu'il y a deux ans, un fléau cruel ravageait la France, et, atteignant

à la fois tous les âges et tous les rangs, mit tour à tour en deuil

l'armée, la science, la politique. Deux cercueils s'en allèrent en terre

presque en même temps; ce fut le cercueil de M. Casimir Périer et celui de

M. Cuvier. La France fut émue en voyant disparaître le ministre dévoué qui

avait épuisé sa noble vie au service du pays. Mais, quelle ne fut pas son

émotion en voyant disparaître le savant illustre qui avait jeté sur elle

tant de lumières! Une douleur universelle s'exprima par toutes les bouches:

les partis eux-mêmes furent justes! Entre ces deux tombes, celle du savant

ou de l'homme politique, personne n'est appelé à faire son choix, car c'est

la destinée qui, sans nous, malgré nous, dès notre enfance, nous achemine

vers l'une ou vers l'autre; mais je le dis sincèrement, au milieu de vous,

heureuse la vie qui s'achève dans la tombe de Cuvier, et qui se recouvre,

en finissant, des palmes immortelles de la science!

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Histoire de la Révolution française, Tome 01 · 第 4 / 73 题