Au moment de partir, le bibliothécaire, se ravisant, leur fit voir un
autre portrait du duc d'Angoulême.
Sur celui-là, il était en colonel de cuirassiers, de profil, l'œil
encore plus petit, la bouche ouverte, avec des cheveux plats,
voltigeant.
Comment concilier les deux portraits? Avait-il les cheveux plats, ou
bien crépus, à moins qu'il ne poussât la coquetterie jusqu'à se faire
friser?
Question grave, suivant Pécuchet, car la chevelure donne le
tempérament, le tempérament l'individu.
Bouvard pensait qu'on ne sait rien d'un homme tant qu'on ignore ses
passions; et, pour éclaircir ces deux points, ils se présentèrent
au château de Faverges. Le comte n'y était pas, cela retardait leur
ouvrage. Ils rentrèrent chez eux, vexés.
La porte de la maison était grande ouverte, personne dans la cuisine.
Ils montèrent l'escalier, et que virent-ils au milieu de la chambre de
Bouvard? Mme Bordin, qui regardait de droite et de gauche.
«Excusez-moi, dit-elle en s'efforçant de rire. Depuis une heure je
cherche votre cuisinière, dont j'aurais besoin pour mes confitures.»
Ils la trouvèrent dans le bûcher sur une chaise et dormant
profondément. On la secoua. Elle ouvrit les yeux.
«Qu'est-ce encore? Vous êtes toujours à me diguer avec vos questions!»
Il était clair qu'en leur absence Mme Bordin lui en faisait.
Germaine sortit de sa torpeur et déclara une indigestion.
«Je reste pour vous soigner», dit la veuve.
Alors ils aperçurent dans la cour un grand bonnet, dont les barbes
s'agitaient. C'était Mme Castillon, la fermière. Elle cria: «Gorju!
Gorju!»
Et, du grenier, la voix de leur petite bonne répondit hautement:
«Il n'est pas là!»
Elle descendit au bout de cinq minutes, les pommettes rouges, en émoi.
Bouvard et Pécuchet lui reprochèrent sa lenteur. Elle déboucla leurs
guêtres sans murmurer.
Ensuite, ils allèrent voir le bahut.
Ses morceaux épars jonchaient le fournil; les sculptures étaient
endommagées, les battants rompus.
A ce spectacle, devant cette déception nouvelle, Bouvard retint ses
pleurs et Pécuchet en avait un tremblement.
Gorju, se montrant presque aussitôt, exposa le fait: il venait de
mettre le bahut dehors pour le vernir, quand une vache errante l'avait
jeté par terre.
«A qui la vache? dit Pécuchet.
--Je ne sais pas.
--Eh! vous aviez laissé la porte ouverte comme tout à l'heure! C'est de
votre faute!»
Ils y renonçaient du reste--depuis trop longtemps il les lanternait--et
ne voulaient plus de sa personne ni de son travail.
Ces messieurs avaient tort. Le dommage n'était pas si grand. Avant
trois semaines, tout serait fini, et Gorju les accompagna jusque dans
la cuisine, où Germaine arrivait, en se traînant, pour faire le dîner.
Ils remarquèrent sur la table une bouteille de calvados, aux trois
quarts vidée.
«Sans doute par vous! dit Pécuchet à Gorju.
--Moi! jamais.»
Bouvard objecta:
«Vous étiez le seul homme dans la maison.
--Eh bien, et les femmes?» reprit l'ouvrier avec un clin d'œil oblique.
Germaine le surprit:
«Dites plutôt que c'est moi!
--Certainement, c'est vous!
--Et c'est moi peut-être qui ai démoli l'armoire!»
Gorju fit une pirouette.
«Vous ne voyez donc pas qu'elle est saoûle!»
Alors ils se chamaillèrent violemment, lui pâle, gouailleur; elle,
empourprée, et arrachant ses touffes de cheveux gris sous son bonnet de
coton. Mme Bordin parlait pour Germaine, Mélie pour Gorju.
La vieille éclata.
«Si ce n'est pas une abomination! que vous passiez des journées
ensemble dans le bosquet, sans compter la nuit! espèce de Parisien,
mangeur de bourgeoise! qui vient chez nos maîtres pour leur faire
accroire des farces!»
Les prunelles de Bouvard s'écarquillèrent.
«Quelles farces?
--Je dis qu'on se fiche de vous!
--On ne se fiche pas de moi», s'écria Pécuchet, et, indigné de son
insolence, exaspéré par les déboires, il la chassa; qu'elle eût à
déguerpir. Bouvard ne s'opposa point à cette décision, et ils se
retirèrent, laissant Germaine pousser des sanglots sur son malheur,
tandis que Mme Bordin tâchait de la consoler.
Le soir, quand ils furent calmes, ils reprirent ces événements, se
demandèrent qui avait bu le calvados, comment le meuble s'était brisé,
que réclamait Mme Castillon en appelant Gorju,--et s'il avait déshonoré
Mélie!
«Nous ne savons pas, dit Bouvard, ce qui se passe dans notre ménage, et
nous prétendons découvrir quels étaient les cheveux et les amours du
duc d'Angoulême!»
Pécuchet ajouta:
«Combien de questions autrement considérables, et encore plus
difficiles!»
D'où ils conclurent que les faits extérieurs ne sont pas tout. Il faut
les compléter par la psychologie. Sans l'imagination, l'histoire est
défectueuse.--«Faisons venir quelques romans historiques!»
V
Ils lurent d'abord Walter Scott.
Ce fut comme la surprise d'un monde nouveau.
Les hommes du passé qui n'étaient pour eux que des fantômes ou des
noms devinrent des êtres vivants, rois, princes, sorciers, valets,
garde-chasse, moines, bohémiens, marchands et soldats, qui délibèrent,
combattent, voyagent, trafiquent, mangent et boivent, chantent et
prient, dans la salle d'armes des châteaux, sur le banc noir des
auberges, par les rues tortueuses des villes, sous l'auvent des
échoppes, dans le cloître des monastères. Des paysages artistement
composés entourent les scènes comme un décor de théâtre. On suit des
yeux un cavalier qui galope le long des grèves. On aspire au milieu
des genêts la fraîcheur du vent, la lune éclaire des lacs où glisse
un bateau, le soleil fait reluire les cuirasses, la pluie tombe sur
les huttes de feuillages. Sans connaître les modèles, ils trouvaient
ces peintures ressemblantes, et l'illusion était complète. L'hiver s'y
passa.
Leur déjeuner fini, ils s'installaient dans la petite salle, aux
deux bouts de la cheminée; et en face l'un de l'autre, avec un livre
à la main, ils lisaient silencieusement. Quand le jour baissait,
ils allaient se promener sur la grande route, dînaient en hâte et
continuaient leur lecture dans la nuit. Pour se garantir de la lampe,
Bouvard avait des conserves bleues; Pécuchet portait la visière de sa
casquette inclinée sur le front.
Germaine n'était pas partie, et Gorju, de temps à autre, venait fouir
au jardin, car ils avaient cédé par indifférence, oubli des choses
matérielles.
Après Walter Scott, Alexandre Dumas les divertit à la manière
d'une lanterne magique. Ses personnages, alertes comme des singes,
forts comme des bœufs, gais comme des pinsons, entrent et parlent
brusquement, sautent des toits sur le pavé, reçoivent d'affreuses
blessures dont ils guérissent, sont crus morts et reparaissent. Il y
a des trappes sous les planchers, des antidotes, des déguisements,
et tout se mêle, court et se débrouille, sans une minute pour la
réflexion. L'amour conserve de la décence, le fanatisme est gai, les
massacres font sourire.
Rendus difficiles par ces deux maîtres, ils ne purent tolérer le fatras
de Bélisaire, la niaiserie de Numa Pompilius, de Marchangy, du vicomte
d'Arlincourt.
La couleur de Frédéric Soulié (comme celle du bibliophile Jacob) leur
parut insuffisante, et M. Villemain les scandalisa en montrant, page 85
de son _Lascaris_, une Espagnole qui fume une pipe, «une longue pipe
arabe», au milieu du XVe siècle.
Pécuchet consultait la Biographie universelle et entreprit de reviser
Dumas au point de vue de la science.
L'auteur, dans les _Deux Diane_, se trompe de dates. Le mariage du
Dauphin François eut lieu le 15 octobre 1548, et non le 20 mars 1549.
Comment sait-il (voir le _Page du duc de Savoie_) que Catherine de
Médicis, après la mort de son époux, voulait recommencer la guerre?
Il est peu probable qu'on ait couronné le duc d'Anjou, la nuit, dans
une église, épisode qui agrémente la _Dame de Montsoreau_. La _Reine
Margot_, principalement, fourmille d'erreurs. Le duc de Nevers n'était
pas absent. Il opina au Conseil avant la Saint-Barthélemy, et Henri de
Navarre ne suivit pas la procession quatre jours après. Henri III ne
revint pas de Pologne aussi vite. D'ailleurs, combien de rengaines! le
miracle de l'aubépine, le balcon de Charles IX, les gants empoisonnés
de Jeanne d'Albret. Pécuchet n'eut plus confiance en Dumas.
Il perdit même tout respect pour Walter Scott, à cause des bévues de
son _Quentin Durward_. Le meurtre de l'évêque de Liège est avancé de
quinze ans. La femme de Robert de Lamarck était Jeanne d'Arschel et non
Ameline de Croy. Loin d'être tué par un soldat, il fut mis à mort par
Maximilien, et la figure du Téméraire, quand on trouva son cadavre,
n'exprimait aucune menace, puisque les loups l'avaient à demi dévorée.
Bouvard n'en continua pas moins Walter Scott, mais finit par s'ennuyer
de la répétition des mêmes effets. L'héroïne, ordinairement, vit à
la campagne avec son père, et l'amoureux, un enfant volé, est rétabli
dans ses droits et triomphe de ses rivaux. Il y a toujours un mendiant
philosophe, un châtelain bourru, des jeunes filles pures, des valets
facétieux et d'interminables dialogues, une pruderie bête, manque
complet de profondeur.
En haine du bric-à-brac, Bouvard prit George Sand.
Il s'enthousiasma pour les belles adultères et les nobles amants,
aurait voulu être Jacques, Simon, Bénédict, Lélio, et habiter Venise!
Il poussait des soupirs, ne savait pas ce qu'il avait, se trouvait
lui-même changé.
Pécuchet, travaillant la littérature historique, étudiait les pièces de
théâtre.
Il avala deux Pharamond, trois Clovis, quatre Charlemagne, plusieurs
Philippe-Auguste, une foule de Jeanne d'Arc, et bien des marquises de
Pompadour et des conspirations de Cellamare.
Presque toutes lui parurent encore plus bêtes que les romans. Car
il existe pour le théâtre une histoire convenue, que rien ne peut
détruire. Louis XI ne manquera pas de s'agenouiller devant les
figurines de son chapeau; Henri IV sera constamment jovial; Marie
Stuart pleureuse, Richelieu cruel; enfin, tous les caractères se
montrent d'un seul bloc, par amour des idées simples et respect de
l'ignorance, si bien que le dramaturge, loin d'élever, abaisse; au lieu
d'instruire, abrutit.
Comme Bouvard lui avait vanté George Sand, Pécuchet se mit à lire
_Consuelo_, _Horace_, _Mauprat_, fut séduit par la défense des
opprimés, le côté social et républicain des thèses.
Suivant Bouvard, elles gâtaient la fiction et il demanda au cabinet de
lecture des romans d'amour.
A haute voix, et l'un après l'autre, ils parcoururent la _Nouvelle
Héloïse_, _Delphine_, _Adolphe_, _Ourika_. Mais les bâillements de
celui qui écoutait gagnaient son compagnon, dont les mains bientôt
laissaient tomber le livre par terre.
Ils reprochaient à tous ceux-là de ne rien dire sur le milieu,
l'époque, le costume des personnages. Le cœur seul est traité; toujours
du sentiment! comme si le monde ne contenait pas autre chose.
Ensuite ils tâtèrent des romans humoristiques, tels que le _Voyage
autour de ma chambre_, par Xavier de Maistre; _Sous les Tilleuls_,
d'Alphonse Karr. Dans ce genre de livres, on doit interrompre la
narration pour parler de son chien, de ses pantoufles ou de sa
maîtresse. Un tel sans-gêne d'abord les charma, puis leur parut
stupide, car l'auteur efface son œuvre en y étalant sa personne.
Par besoin de dramatique, ils se plongèrent dans les romans
d'aventures; l'intrigue les intéressait d'autant plus qu'elle était
enchevêtrée, extraordinaire et impossible. Ils s'évertuaient à prévoir
les dénouements, devinrent là-dessus très forts, et se lassèrent d'une
amusette indigne d'esprits sérieux.
L'œuvre de Balzac les émerveilla, tout à la fois comme une Babylone,
et comme des grains de poussière sous le microscope. Dans les choses
les plus banales, des aspects nouveaux surgirent. Ils n'avaient pas
soupçonné la vie moderne aussi profonde.
«Quel observateur!» s'écriait Bouvard.
--Moi, je le trouve chimérique, finit par dire Pécuchet. «Il croit aux
sciences occultes, à la monarchie, à la noblesse, est ébloui par les
coquins, vous remue les millions comme des centimes, et ses bourgeois
ne sont pas des bourgeois, mais des colosses. Pourquoi gonfler ce
qui est plat, et décrire tant de sottises! Il a fait un roman sur la
chimie, un autre sur la Banque, un autre sur les machines à imprimer;
comme un certain Ricard avait fait le _Cocher de fiacre_, _le Porteur
d'eau_, _le Marchand de coco_. Nous en aurions sur tous les métiers
et sur toutes les provinces, puis sur toutes les villes et les étages
de chaque maison et chaque individu, ce qui ne sera plus de la
littérature, mais de la statistique ou de l'ethnographie.»
Peu importait à Bouvard le procédé. Il voulait s'instruire, descendre
plus avant dans la connaissance des mœurs. Il relut Paul de Kock,
feuilleta de vieux ermites de la Chaussée-d'Antin.
«Comment perdre son temps à des inepties pareilles? disait Pécuchet.
--Mais par la suite ce sera fort curieux, comme documents.
--Va te promener avec tes documents! Je demande quelque chose qui
m'exalte, qui m'enlève aux misères de ce monde!»
Et Pécuchet, porté à l'idéal, tourna Bouvard, insensiblement, vers la
tragédie.
Le lointain où elle se passe, les intérêts qu'on y débat et la
condition de ses personnages leur imposaient comme un sentiment de
grandeur.
Un jour, Bouvard prit _Athalie_ et débita le songe tellement bien, que
Pécuchet voulut à son tour l'essayer. Dès la première phrase, sa voix
se perdit dans une espèce de bourdonnement. Elle était monotone, et,
bien que forte, indistincte.
Bouvard, plein d'expérience, lui conseilla, pour l'assouplir, de
la déployer depuis le ton le plus bas jusqu'au plus haut, et de
la replier,--en émettant deux gammes, l'une montante, l'autre
descendante;--et lui-même se livrait à cet exercice, le matin, dans son
lit, couché sur le dos, selon le précepte des Grecs. Pécuchet, pendant
ce temps-là, travaillait de la même façon: leur porte était close, et
ils braillaient séparément.
Ce qui leur plaisait de la tragédie, c'était l'emphase, les discours
sur la politique, les maximes de perversité.
Ils apprirent par cœur les dialogues les plus fameux de Racine et de
Voltaire, et ils les déclamaient dans le corridor. Bouvard, comme
au Théâtre-Français, marchait la main sur l'épaule de Pécuchet en
s'arrêtant par intervalles, et, roulant ses yeux, ouvrait les bras,
accusait les destins. Il avait de beaux cris de douleur dans le
_Philoctète_ de La Harpe, un joli hoquet dans _Gabrielle de Vergy_, et
quand il faisait Denys, tyran de Syracuse, une manière de considérer
son fils en l'appelant: «Monstre digne de moi!» qui était vraiment
terrible. Pécuchet en oubliait son rôle. Les moyens lui manquaient, non
la bonne volonté.
Une fois, dans la _Cléopâtre_ de Marmontel, il imagina de reproduire
le sifflement de l'aspic, tel qu'avait dû le faire l'automate inventé
exprès par Vaucanson. Cet effet manqué les fit rire jusqu'au soir. La
tragédie tomba dans leur estime.
Bouvard en fut las le premier, et, y mettant de la franchise, démontra
combien elle est artificielle et podagre, la niaiserie de ses moyens,
l'absurdité des confidents.
Ils abordèrent la comédie, qui est l'école des nuances. Il faut
disloquer la phrase, souligner les mots, peser les syllabes. Pécuchet
n'en put venir à bout et échoua complètement dans _Célimène_.
Du reste, il trouvait les amoureux bien froids, les raisonneurs
assommants, les valets intolérables, Clitandre et Sganarelle aussi faux
qu'Égisthe et qu'Agamemnon.
Restait la comédie sérieuse, ou tragédie bourgeoise, celle où l'on
voit des pères de famille désolés, des domestiques sauvant leurs
maîtres, des richards offrant leur fortune, des couturières innocentes
et d'infâmes suborneurs, genre qui se prolonge de Diderot jusqu'à
Pixérécourt. Toutes ces pièces prêchant la vertu les choquèrent comme
triviales.
Le drame de 1830 les enchanta par son mouvement, sa couleur, sa
jeunesse.
Ils ne faisaient guère de différence entre Victor Hugo, Dumas ou
Bouchardy, et la diction ne devait plus être pompeuse ou fine, mais
lyrique, désordonnée.
Un jour que Bouvard tâchait de faire comprendre à Pécuchet le jeu de
Frédérick Lemaître, Mme Bordin se montra tout à coup avec son châle
vert, et un volume de Pigault-Lebrun qu'elle rapportait, ces messieurs
ayant l'obligeance de lui prêter des romans quelquefois.
«Mais continuez!» car elle était là depuis une minute et avait plaisir
à les entendre.
Ils s'excusèrent. Elle insistait.
«Mon Dieu! dit Bouvard, rien ne nous empêche...»
Pécuchet allégua, par fausse honte, qu'ils ne pouvaient jouer à
l'improviste, sans costume.
«Effectivement! nous aurions besoin de nous déguiser!»
Et Bouvard chercha un objet quelconque, ne trouva que le bonnet grec et
le prit.
Comme le corridor manquait de largeur, ils descendirent dans le salon.
Des araignées couraient le long des murs, et les spécimens géologiques
encombrant le sol avaient blanchi de leur poussière le velours des
fauteuils. On étala sur le moins malpropre un torchon pour que Mme
Bordin pût s'asseoir.
Il fallait lui servir quelque chose de bien. Bouvard était partisan de
_la Tour de Nesle_. Mais Pécuchet avait peur des rôles qui demandent
trop d'action.
«Elle aimera mieux du classique! _Phèdre_, par exemple?
--Soit!»
Bouvard conta le sujet.--«C'est une reine, dont le mari a, d'une autre
femme, un fils. Elle est devenue folle du jeune homme;--y sommes-nous?
En route!»
Oui, prince, je languis, je brûle pour Thésée,
Je l'aime!
Et, parlant au profil de Pécuchet, il admirait son port, son visage,
«cette tête charmante», se désolait de ne l'avoir pas rencontré sur la
flotte des Grecs, aurait voulu se perdre avec lui dans le labyrinthe.
La mèche du bonnet rouge s'inclinait amoureusement,--et sa voix
tremblante, et sa figure bonne conjuraient le cruel de prendre en
pitié sa flamme. Pécuchet, en se détournant, haletait pour marquer de
l'émotion.
Mme Bordin, immobile, écarquillait les yeux, comme devant les faiseurs
de tours; Mélie écoutait derrière la porte. Gorju, en manches de
chemise, les regardait par la fenêtre.
Bouvard entama la seconde tirade. Son jeu exprimait le délire des sens,
le remords, le désespoir, et il se précipita sur le glaive idéal de
Pécuchet avec tant de violence que, trébuchant dans les cailloux, il
faillit tomber par terre!
«Ne faites pas attention! Puis, Thésée arrive, et elle s'empoisonne.
--Pauvre femme!» dit Mme Bordin.
Ensuite ils la prièrent de leur désigner un morceau.
Le choix l'embarrassait. Elle n'avait vu que trois pièces: _Robert
le Diable_ dans la capitale, _le Jeune Mari_ à Rouen,--et une autre
à Falaise, qui était bien amusante et qu'on appelait _la Brouette du
Vinaigrier_.
Enfin Bouvard lui proposa la grande scène de _Tartuffe_, au troisième
acte.
Pécuchet crut une explication nécessaire:
«Il faut savoir que Tartufe...»
Mme Bordin l'interrompit.
«On sait ce que c'est qu'un Tartufe!»
Bouvard eût désiré, pour un certain passage, une robe.
«Je ne vois que la robe de moine, dit Pécuchet.
--N'importe! mets-la!»
Il reparut avec elle et un Molière.
Le commencement fut médiocre. Mais Tartufe venant à caresser les genoux
d'Elmire, Pécuchet prit un ton de gendarme:
_Que fait là votre main?_
Bouvard, bien vite, répliqua d'une voix sucrée:
_Je tâte votre habit, l'étoffe en est moelleuse._ Et il dardait ses
prunelles, tendait la bouche, reniflait, avec un air extrêmement
lubrique, finit même par s'adresser à Mme Bordin.
Les regards de cet homme la gênaient,--et quand il s'arrêta, humble et
palpitant, elle cherchait presque une réponse.
Pécuchet eut recours au livre:
«_La déclaration est tout à fait galante._
--Ah! oui, s'écria-t-elle, c'est un fier enjôleur.
--N'est-ce pas? reprit fièrement Bouvard. Mais en voilà une autre, d'un
chic plus moderne.» Et, ayant défait sa redingote, il s'accroupit sur
un moellon et déclama, la tête renversée:
Des flammes de tes yeux inonde ma paupière.
Chante-moi quelque chant, comme parfois, le soir,
Tu m'en chantais, avec des pleurs dans ton œil noir.
--Ça me ressemble, pensa-t-elle.
Soyons heureux! buvons! car la coupe est remplie,
Car cette heure est à nous et le reste est folie!
--Comme vous êtes drôle!»
Et elle riait d'un petit rire, qui lui remontait la gorge et découvrait
ses dents.
N'est-ce pas qu'il est doux
D'aimer, et de savoir qu'on vous aime à genoux?
Il s'agenouilla.
«Finissez donc!»
Oh! laisse-moi dormir et rêver sur ton sein,
Dona Sol, ma beauté, mon amour!
«Ici on entend les cloches, un montagnard les dérange.
--Heureusement! car sans cela!...» Et Mme Bordin sourit, au lieu de
terminer sa phrase. Le jour baissait. Elle se leva.
Il avait plu tout à l'heure, et, le chemin par la hêtrée n'étant
pas facile, mieux valait s'en retourner par les champs. Bouvard
l'accompagna dans le jardin, pour lui ouvrir la porte.
D'abord, ils marchèrent le long des quenouilles, sans parler. Il était
encore ému de sa déclamation,--et elle éprouvait au fond de l'âme
comme une surprise, un charme qui venait de la littérature. L'art, en
de certaines occasions, ébranle les esprits médiocres,--et des mondes
peuvent être révélés par ses interprètes les plus lourds.
Le soleil avait reparu, faisait luire les feuilles, jetait des taches
lumineuses dans les fourrés, çà et là. Trois moineaux avec de petits
cris sautillaient sur le tronc d'un vieux tilleul abattu. Une épine en
fleurs étalait sa gerbe rose, des lilas alourdis se penchaient.
«Ah! cela fait bien! dit Bouvard, en humant l'air à pleins poumons.
--Aussi, vous vous donnez un mal!
--Ce n'est pas que j'aie du talent, mais pour du feu, j'en possède.
--On voit..., reprit-elle et mettant un espace entre les mots, que vous
avez... aimé... autrefois.
--Autrefois, seulement, vous croyez!»
Elle s'arrêta.
«Je n'en sais rien!
--Que veut-elle dire?» Et Bouvard sentait battre son cœur.
Une flaque au milieu du sable, obligeant à un détour, les fit monter
sous la charmille.
Alors ils causèrent de la représentation.
«Comment s'appelle votre dernier morceau?
--C'est tiré de _Hernani_, un drame.
--Ah!» puis lentement, et se parlant à elle-même, «ce doit être bien
agréable un monsieur qui vous dit des choses pareilles,--pour tout de
bon.
--Je suis à vos ordres, répondit Bouvard.
--Vous?
--Oui! moi!
--Quelle plaisanterie!
--Pas le moins du monde!»
Et, ayant jeté un regard autour d'eux, il la prit à la ceinture, par
derrière, et la baisa sur la nuque fortement.
Elle devint très pâle comme si elle allait s'évanouir,--et s'appuya
d'une main contre un arbre; puis, ouvrit les paupières et secoua la
tête.
«C'est passé.»
Il la regardait avec ébahissement.
La grille ouverte, elle monta sur le seuil de la petite porte. Une
rigole coulait de l'autre côté. Elle ramassa tous les plis de sa jupe
et se tenait au bord, indécise:
«Voulez-vous mon aide?
--Inutile.
--Pourquoi?
--Ah! vous êtes trop dangereux!»
Et, dans le saut qu'elle fit, son bas blanc parut.
Bouvard se blâma d'avoir raté l'occasion. Bah! elle se
retrouverait,--et puis les femmes ne sont pas toutes les mêmes. Il
faut brusquer les unes, l'audace vous perd avec les autres. En somme,
il était content de lui,--et s'il ne confia pas son espoir à Pécuchet,
ce fut dans la peur des observations, et nullement par délicatesse.
A partir de ce jour-là, ils déclamèrent souvent devant Mélie et Gorju,
tout en regrettant de n'avoir pas un théâtre de société.
La petite bonne s'amusait sans y rien comprendre, ébahie du langage,
fascinée par le ronron des vers. Gorju applaudissait les tirades
philosophiques des tragédies et tout ce qui était pour le peuple dans
les mélodrames;--si bien que, charmés de son goût, ils pensèrent à lui
donner des leçons, pour en faire plus tard un acteur. Cette perspective
éblouissait l'ouvrier.
Le bruit de leurs travaux s'était répandu. Vaucorbeil leur en parla
d'une façon narquoise. Généralement on les méprisait.
Ils s'en estimaient davantage. Ils se sacrèrent artistes. Pécuchet
porta des moustaches, et Bouvard ne trouva rien de mieux, avec sa mine
ronde et sa calvitie, que de se faire «une tête à la Béranger».
Enfin, ils résolurent de composer une pièce.
Le difficile, c'était le sujet.
Ils le cherchaient en déjeunant et buvaient du café, liqueur
indispensable au cerveau, puis deux ou trois petits verres. Ensuite
ils allaient dormir sur leur lit; après quoi, ils descendaient dans
le verger, s'y promenaient, enfin sortaient pour trouver dehors
l'inspiration, cheminaient côte à côte, et rentraient exténués.
Ou bien, ils s'enfermaient à double tour. Bouvard nettoyait la table,
mettait du papier devant lui, trempait sa plume et restait les yeux au
plafond, pendant que Pécuchet, dans le fauteuil, méditait, les jambes
droites et la tête basse.
Parfois ils sentaient un frisson et comme le vent d'une idée; au moment
de la saisir, elle avait disparu.
Mais il existe des méthodes pour découvrir des sujets. On prend un
titre au hasard et un fait en découle; on développe un proverbe, on
combine des aventures en une seule. Pas un de ces moyens n'aboutit. Ils
feuilletèrent vainement des recueils d'anecdotes, plusieurs volumes des
causes célèbres, un tas d'histoires.
Et ils rêvaient d'être joués à l'Odéon, pensaient aux spectacles,
regrettaient Paris.
«J'étais fait pour être auteur, et ne pas m'enterrer à la campagne!
disait Bouvard.
--Moi de même», répondait Pécuchet.
Une illumination lui vint: s'ils avaient tant de mal, c'est qu'ils ne
savaient pas les règles.
Ils les étudièrent dans la _Pratique du Théâtre_, par d'Aubignac, et
dans quelques ouvrages moins démodés.
On y débat des questions importantes: si la comédie peut s'écrire en
vers;--si la tragédie n'excède point les bornes, en tirant sa fable de
l'histoire moderne;--si les héros doivent être vertueux;--quel genre
de scélérats elle comporte;--jusqu'à quel point les horreurs y sont
permises;--que les détails concourent à un seul but, que l'intérêt
grandisse, que la fin réponde au commencement, sans doute!
Inventez des ressorts qui puissent m'attacher,
dit Boileau.
Par quel moyen inventer des ressorts?
Que dans tous vos discours la passion émue
Aille chercher le cœur, l'échauffe et le remue.
Comment échauffer le cœur?
Donc les règles ne suffisent pas; il faut, de plus, le génie.
Et le génie ne suffit pas. Corneille, suivant l'Académie française,
n'entend rien au théâtre. Geoffroy dénigra Voltaire. Racine fut bafoué
par Subligny. La Harpe rugissait au nom de Shakespeare.
La vieille critique les dégoûtant, ils voulurent connaître la nouvelle
et firent venir les comptes rendus de pièces dans les journaux.
Quel aplomb! Quel entêtement! Quelle improbité! Des outrages à des
chefs-d'œuvre, des révérences faites à des platitudes,--et les âneries
de ceux qui passent pour savants, et la bêtise des autres que l'on
proclame spirituels!
C'est peut-être au public qu'il faut s'en rapporter.
Mais des œuvres applaudies parfois leur déplaisaient, et, dans les
sifflées, quelque chose leur agréait.
Ainsi l'opinion des gens de goût est trompeuse et le jugement de la
foule inconcevable.
Bouvard posa le dilemme à Barberou; Pécuchet, de son côté, écrivit à
Dumouchel.
L'ancien commis-voyageur s'étonna du ramollissement causé par la
province; son vieux Bouvard tournait à la bédolle, bref «n'y était plus
du tout».
Le théâtre est un objet de consommation comme un autre. Cela entre dans
l'article Paris.--On va au spectacle pour se divertir. Ce qui est bien,
c'est ce qui amuse.
«Mais, imbécile, s'écria Pécuchet, ce qui t'amuse n'est pas ce qui
m'amuse, et les autres et toi-même s'en fatigueront plus tard. Si les
pièces sont absolument écrites pour être jouées, comment se fait-il
que les meilleures soient toujours lues?» Et il attendit la réponse de
Dumouchel.
Suivant le professeur, le sort immédiat d'une pièce ne prouvait rien.
Le _Misanthrope_ et _Athalie_ tombèrent. _Zaïre_ n'est plus comprise.
Qui parle aujourd'hui de Ducange et de Picard? Et il rappelait tous
les grands succès contemporains, depuis _Fanchon la Vielleuse_ jusqu'à
_Gaspardo le Pêcheur_, déplorait la décadence de notre scène. Elle a
pour cause le mépris de la littérature, ou plutôt du style.
Alors ils se demandèrent en quoi consiste précisément le style,--et,
grâce à des auteurs indiqués par Dumouchel, ils apprirent le secret
de tous ses genres, comment on obtient le majestueux, le tempéré, le
naïf, les tournures qui sont nobles, les mots qui sont bas. _Chiens_
se relève par _dévorants_. _Vomir_ ne s'emploie qu'au figuré. _Fièvre_
s'applique aux passions. _Vaillance_ est beau en vers.
«Si nous faisions des vers? dit Pécuchet.
--Plus tard! Occupons-nous de la prose d'abord.»
On recommande formellement de choisir un classique pour se mouler sur
lui, mais tous ont leurs dangers, et non seulement ils ont péché par le
style, mais encore par la langue.
Une telle assertion déconcerta Bouvard et Pécuchet, et ils se mirent à
étudier la grammaire.
Avons-nous dans notre idiome des articles définis et indéfinis, comme
en latin? Les uns pensent que oui, les autres pensent que non. Ils
n'osèrent se décider.
Le sujet s'accorde toujours avec le verbe, sauf les occasions où le
sujet ne s'accorde pas.
Nulle distinction, autrefois, entre l'adjectif verbal et le participe
présent; mais l'Académie en pose une peu commode à saisir.
Ils furent bien aises d'apprendre que _leur_, pronom, s'emploie pour
les personnes, mais aussi pour les choses, tandis que _où_ et _en_
s'emploient pour les choses et quelquefois pour les personnes.
Doit-on dire: «Cette femme a l'air bon» ou «l'air bonne»?--«une bûche
de bois sec» ou «de bois sèche»?--«ne pas laisser _de_» ou _que
de_?--«une troupe de voleurs survint», ou «survinrent»?
Autres difficultés: «autour et à l'entour», dont Racine et Boileau ne
voyaient pas la différence;--«imposer» ou «en imposer», synonymes chez
Massillon et chez Voltaire;--«croasser» et «coasser», confondus par La
Fontaine, qui pourtant savait reconnaître un corbeau d'une grenouille.
Les grammairiens, il est vrai, sont en désaccord. Ceux-ci voient une
beauté où ceux-là découvrent une faute. Ils admettent des principes
dont ils repoussent les conséquences, proclament les conséquences dont
ils refusent les principes, s'appuient sur la tradition, rejettent
les maîtres, et ont des raffinements bizarres. Ménage, au lieu de
_lentilles_ et _cassonade_, préconise _nentilles_ et _castonade_.
Bouhours, _jérarchie_ et non pas _hiérarchie_, et M. Chapsal les _œils
de la soupe_.
Pécuchet surtout fut ébahi par Génin. Comment? des _z'annetons_
vaudrait mieux que des _hannetons_, des _z'aricots_ que des
_haricots_,--et, sous Louis XIV, on prononçait _Roume_ et monsieur de
_Lioune_ pour _Rome_ et monsieur de _Lionne_!
Littré leur porta le coup de grâce en affirmant que jamais il n'y eut
d'orthographe positive et qu'il ne saurait y en avoir.
Ils en conclurent que la syntaxe est une fantaisie et la grammaire une
illusion.
En ce temps-là, d'ailleurs, une rhétorique nouvelle annonçait qu'il
faut écrire comme on parle et que tout sera bien, pourvu qu'on ait
senti, observé.
Comme ils avaient senti et croyaient avoir observé, ils se jugèrent
capables d'écrire: une pièce est gênante par l'étroitesse du cadre,
mais le roman a plus de libertés. Pour en faire un, ils cherchèrent
dans leurs souvenirs.
Pécuchet se rappela un de ses chefs de bureau, un très vilain monsieur,
et il ambitionnait de s'en venger par un livre.
Bouvard avait connu, à l'estaminet, un vieux maître d'écriture ivrogne
et misérable. Rien ne serait drôle comme ce personnage.
Au bout de la semaine, ils imaginèrent de fondre ces deux sujets en
un seul,--en demeurèrent là, passèrent aux suivants:--une femme qui
cause le malheur d'une famille,--une femme, son mari et son amant,--une
femme qui serait vertueuse par défaut de conformation, un ambitieux, un
mauvais prêtre.
Ils tâchaient de relier à ces conceptions incertaines des choses
fournies par leur mémoire, retranchaient, ajoutaient.
Pécuchet était pour le sentiment et l'idée, Bouvard pour l'image et la
couleur,--et ils commençaient à ne plus s'entendre, chacun s'étonnant
que l'autre fût si borné.
La science qu'on nomme esthétique trancherait peut-être leurs
différends. Un ami de Dumouchel, professeur de philosophie, leur envoya
une liste d'ouvrages sur la matière. Ils travaillaient à part et se
communiquaient leurs réflexions.
D'abord, qu'est-ce que le Beau?
Pour Schelling, c'est l'infini s'exprimant par le fini; pour Reid,
une qualité occulte; pour Jouffroy, un fait indécomposable; pour de
Maistre, ce qui plaît à la vertu; pour le P. André, ce qui convient à
la raison.
Et il existe plusieurs sortes de Beau: un beau dans les sciences, la
géométrie est belle; un beau dans les mœurs, on ne peut nier que la
mort de Socrate ne soit belle; un beau dans le règne animal. La beauté
du chien consiste dans son odorat. Un cochon ne saurait être beau, vu
ses habitudes immondes; un serpent non plus, car il éveille en nous des
idées de bassesse.
Les fleurs, les papillons, les oiseaux peuvent être beaux. Enfin, la
condition première du Beau, c'est l'unité dans la variété, voilà le
principe.
«Cependant, dit Bouvard, deux yeux louches sont plus variés que deux
yeux droits et produisent moins bon effet,--ordinairement.»
Ils abordèrent la question du sublime.
Certains objets sont d'eux-mêmes sublimes: le fracas d'un torrent, des
ténèbres profondes, un arbre battu par la tempête. Un caractère est
beau quand il triomphe, et sublime quand il lutte.
«Je comprends, dit Bouvard, le Beau est le Beau, et le Sublime le très
Beau.--Comment les distinguer?
--Au moyen du tact, répondit Pécuchet.
--Et le tact, d'où vient-il?
--Du goût!
--Qu'est-ce que le goût?»
On le définit: un discernement spécial, un jugement rapide, l'avantage
de distinguer certains rapports.
«Enfin, le goût, c'est le goût,--et tout cela ne dit pas la manière
d'en avoir.»
Il faut observer les bienséances, mais les bienséances varient,--et,
si parfaite que soit une œuvre, elle ne sera pas toujours
irréprochable. Il y a pourtant un Beau indestructible, et dont nous
ignorons les lois, car sa genèse est mystérieuse.
Puisqu'une idée ne peut se traduire par toutes les formes, nous devons
reconnaître des limites entre les arts, et, dans chacun des arts,
plusieurs genres; mais des combinaisons surgissent où le style de l'un
entrera dans l'autre, sous peine de dévier du but, de ne pas être vrai.
L'application trop exacte du Vrai nuit à la Beauté, et la préoccupation
de la Beauté empêche le Vrai; cependant sans idéal pas de Vrai;--c'est
pourquoi les types sont d'une réalité plus continue que les portraits.
L'art d'ailleurs ne traite que la vraisemblance, mais la vraisemblance
dépend de qui l'observe, est une chose relative, passagère.
Ils se perdaient ainsi dans les raisonnements. Bouvard, de moins en
moins, croyait à l'esthétique.
«Si elle n'est pas une blague, sa rigueur se démontrera par des
exemples. Or écoute!»
Et il lut une note qui lui avait demandé bien des recherches.
«Bouhours accuse Tacite de n'avoir pas la simplicité que réclame
l'histoire.
«M. Droz, un professeur, blâme Shakespeare pour son mélange du sérieux
et du bouffon. Nisard, autre professeur, trouve qu'André Chénier est,
comme poète, au-dessous du XVIIe siècle. Blair, Anglais, déplore dans
Virgile le tableau des Harpies. Marmontel gémit sur les licences
d'Homère. Lamotte n'admet point l'immortalité de ses héros. Vida
s'indigne de ses comparaisons. Enfin, tous les faiseurs de rhétoriques,
de poétiques et d'esthétiques me paraissent des imbéciles!
--Tu exagères!» dit Pécuchet.
Des doutes l'agitaient,--car si les esprits médiocres (comme observe
Longin) sont incapables de fautes, les fautes appartiennent aux
maîtres, et on devra les admirer? C'est trop fort! Cependant les
maîtres sont les maîtres! Il aurait fallu faire s'accorder les
doctrines avec les œuvres, les critiques et les poètes, saisir
l'essence du Beau,--et ces questions le travaillèrent tellement que sa
bile en fut remuée. Il y gagna une jaunisse.
Elle était à son plus haut période, quand Marianne, la cuisinière de
Mme Bordin, vint demander à Bouvard un rendez-vous pour sa maîtresse.
La veuve n'avait pas reparu depuis la séance dramatique.--Était-ce une
avance? Mais pourquoi l'intermédiaire de Marianne?--Et, pendant toute
la nuit, l'imagination de Bouvard s'égara.
Le lendemain, vers deux heures, il se promenait dans le corridor
et regardait de temps à autre par la fenêtre; un coup de sonnette
retentit. C'était le notaire.
Il traversa la cour, monta l'escalier, se mit dans le fauteuil, et, les
premières politesses échangées, dit que, las d'attendre Mme Bordin, il
avait pris les devants. Elle désirait lui acheter les Écalles.
Bouvard sentit comme un refroidissement et passa dans la chambre de
Pécuchet.
Pécuchet ne sut que répondre. Il était soucieux,--M. Vaucorbeil devant
venir tout à l'heure.
Enfin elle arriva. Son retard s'expliquait par l'importance de sa
toilette: un cachemire, un chapeau, des gants glacés, la tenue qui sied
aux occasions sérieuses.
Après beaucoup d'ambages, elle demanda si mille écus ne seraient pas
suffisants.
«Un acre! Mille écus? jamais!»