Mais la banlieue, selon Bouvard, était assommante par le tapage des
guinguettes. Pécuchet pensait de même. Il commençait néanmoins à se
sentir fatigué de la capitale, Bouvard aussi.
Et leurs yeux erraient sur des tas de pierres à bâtir, sur l'eau
hideuse, où une botte de paille flottait, sur la cheminée d'une usine
se dressant à l'horizon; des miasmes d'égout s'exhalaient. Ils se
tournèrent de l'autre côté. Alors ils eurent devant eux les murs du
Grenier d'abondance.
Décidément (et Pécuchet en était surpris) on avait encore plus chaud
dans les rues que chez soi!
Bouvard l'engagea à mettre bas sa redingote. Lui, il se moquait du
qu'en dira-t-on!
Tout à coup, un ivrogne traversa en zigzag le trottoir; et, à propos
des ouvriers, ils entamèrent une conversation politique. Leurs opinions
étaient les mêmes, bien que Bouvard fût peut-être plus libéral.
Un bruit de ferrailles sonna sur le pavé dans un tourbillon de
poussière: c'étaient trois calèches de remise qui s'en allaient vers
Bercy, promenant une mariée avec son bouquet, des bourgeois en cravate
blanche, des dames enfouies jusqu'aux aisselles dans leur jupon, deux
ou trois petites filles, un collégien. La vue de cette noce amena
Bouvard et Pécuchet à parler des femmes, qu'ils déclarèrent frivoles,
acariâtres, têtues. Malgré cela, elles étaient souvent meilleures que
les hommes; d'autres fois, elles étaient pires. Bref, il valait mieux
vivre sans elles; aussi Pécuchet était resté célibataire.
«Moi, je suis veuf, dit Bouvard, et sans enfants!
--C'est peut-être un bonheur pour vous? Mais la solitude, à la longue,
était bien triste.»
Puis, au bord du quai parut une fille de joie avec un soldat. Blême,
les cheveux noirs et marquée de petite vérole, elle s'appuyait sur le
bras du militaire, en traînant des savates et balançant les hanches.
Quand elle fut plus loin, Bouvard se permit une expression obscène.
Pécuchet devint très rouge, et, sans doute pour s'éviter de répondre,
lui désigna du regard un prêtre qui s'avançait.
L'ecclésiastique descendit avec lenteur l'avenue des maigres ormeaux
jalonnant le trottoir, et Bouvard, dès qu'il n'aperçut plus le
tricorne, se déclara soulagé, car il exécrait les jésuites. Pécuchet,
sans les absoudre, montra quelque déférence pour la religion.
Cependant le crépuscule tombait, et des persiennes en face s'étaient
relevées. Les passants devinrent plus nombreux. Sept heures sonnèrent.
Leurs paroles coulaient intarissablement, les remarques succédant aux
anecdotes, les aperçus philosophiques aux considérations individuelles.
Ils dénigrèrent le corps des ponts et chaussées, la régie des tabacs,
le commerce, les théâtres, notre marine et tout le genre humain, comme
des gens qui ont subi de grands déboires. Chacun en écoutant l'autre
retrouvait des parties de lui-même oubliées. Et bien qu'ils eussent
passé l'âge des émotions naïves, ils éprouvaient un plaisir nouveau,
une sorte d'épanouissement, le charme des tendresses à leur début.
Vingt fois ils s'étaient levés, s'étaient rassis et avaient fait la
longueur du boulevard, depuis l'écluse d'amont jusqu'à l'écluse d'aval,
chaque fois voulant s'en aller, n'en ayant pas la force, retenus par
une fascination.
Ils se quittaient pourtant, et leurs mains étaient jointes, quand
Bouvard dit tout à coup: «Ma foi! si nous dînions ensemble?
--J'en avais l'idée! reprit Pécuchet, mais je n'osais pas vous le
proposer!»
Et il se laissa conduire, en face de l'Hôtel de Ville, dans un petit
restaurant où l'on serait bien.
Bouvard commanda le menu.
Pécuchet avait peur des épices comme pouvant lui incendier le corps.
Ce fut l'objet d'une discussion médicale. Ensuite, ils glorifièrent
les avantages des sciences: que de choses à connaître, que de
recherches..., si on avait le temps! Hélas! le gagne-pain l'absorbait;
et ils levèrent les bras d'étonnement; ils faillirent s'embrasser
par-dessus la table en découvrant qu'ils étaient, tous les deux,
copistes, Bouvard dans une maison de commerce, Pécuchet au ministère
de la marine; ce qui ne l'empêchait pas de consacrer, chaque soir,
quelques moments à l'étude. Il avait noté des fautes dans l'ouvrage
de M. Thiers, et il parla avec les plus grands respects d'un certain
Dumouchel, professeur.
Bouvard l'emportait par d'autres côtés. Sa chaîne de montre en cheveux
et la manière dont il battait la rémolade décelaient le roquentin plein
d'expérience, et il mangeait, le coin de la serviette dans l'aisselle,
en débitant des choses qui faisaient rire Pécuchet. C'était un rire
particulier, une seule note très basse, toujours la même, poussée à de
longs intervalles. Celui de Bouvard était continu, sonore, découvrait
ses dents, lui secouait les épaules, et les consommateurs, à la porte,
s'en retournaient.
Le repas fini, ils allèrent prendre le café dans un autre
établissement. Pécuchet, en contemplant les becs de gaz, gémit sur le
débordement du luxe, puis, d'un geste dédaigneux, écarta les journaux.
Bouvard était plus indulgent à leur endroit. Il aimait tous les
écrivains en général et avait eu dans sa jeunesse des dispositions pour
être acteur.
Il voulut faire des tours d'équilibre avec une queue de billard et
deux boules d'ivoire, comme en exécutait Barberou, un de ses amis.
Invariablement elles tombaient, et, roulant sur le plancher entre
les jambes des personnes, allaient se perdre au loin. Le garçon, qui
se levait toutes les fois pour les chercher à quatre pattes sous les
banquettes, finit par se plaindre. Pécuchet eut une querelle avec lui;
le limonadier survint,--il n'écouta pas ses excuses et même chicana
sur la consommation.
Il proposa ensuite de terminer la soirée paisiblement dans son
domicile, qui était tout près, rue Saint-Martin.
A peine entré, il endossa une manière de camisole en indienne et fit
les honneurs de son appartement.
Un bureau de sapin, placé juste dans le milieu, incommodait par
ses angles; et, tout autour, sur des planchettes, sur les trois
chaises, sur le vieux fauteuil et dans les coins, se trouvaient
pêle-mêle plusieurs volumes de l'_Encyclopédie Roret_, le _Manuel
du magnétiseur_, un Fénelon, d'autres bouquins, avec des tas de
paperasses, deux noix de coco, diverses médailles, un bonnet turc
et des coquilles rapportées du Havre par Dumouchel. Une couche de
poussière veloutait les murailles, autrefois peintes en jaune. La
brosse pour les souliers traînait au bord du lit, dont les draps
pendaient. On voyait au plafond une grande tache noire produite par la
fumée de la lampe.
Bouvard, à cause de l'odeur sans doute, demanda la permission d'ouvrir
la fenêtre.
«Les papiers s'envoleraient!» s'écria Pécuchet, qui redoutait, en plus,
les courants d'air.
Cependant il haletait dans cette petite chambre, chauffée depuis le
matin par les ardoises de la toiture.
Bouvard lui dit:
«A votre place, j'ôterais ma flanelle!
--Comment!»
Et Pécuchet baissa la tête, s'effrayant à l'hypothèse de ne plus avoir
son gilet de santé.
«Faites-moi la conduite, reprit Bouvard, l'air extérieur vous
rafraîchira.»
Enfin Pécuchet repassa ses bottes en grommelant: «Vous m'ensorcelez, ma
parole d'honneur!» Et, malgré la distance, il l'accompagna jusque chez
lui, au coin de la rue de Béthune, en face le pont de la Tournelle.
La chambre de Bouvard, bien cirée, avec des rideaux de percale et des
meubles en acajou, jouissait d'un balcon ayant vue sur la rivière. Les
deux ornements principaux étaient un porte-liqueurs au milieu de la
commode, et, le long de la glace, des daguerréotypes représentant des
amis; une peinture à l'huile occupait l'alcôve.
«Mon oncle!» dit Bouvard.
Et le flambeau qu'il tenait éclaira un monsieur.
Des favoris rouges élargissaient son visage surmonté d'un toupet
frisant par la pointe. Sa haute cravate, avec le triple col de la
chemise, du gilet de velours et de l'habit noir, l'engonçaient. On
avait figuré des diamants sur le jabot. Ses yeux étaient bridés aux
pommettes, et il souriait d'un petit air narquois.
Pécuchet ne put s'empêcher de dire:
«On le prendrait plutôt pour votre père!
--C'est mon parrain», répliqua Bouvard négligemment, ajoutant qu'il
s'appelait de ses noms de baptême François-Denys-Bartholomée. Ceux
de Pécuchet étaient Juste-Romain-Cyrille,--et ils avaient le même
âge: quarante-sept ans. Cette coïncidence leur fit plaisir, mais les
surprit, chacun ayant cru l'autre beaucoup moins jeune. Ensuite,
ils admirèrent la Providence, dont les combinaisons parfois sont
merveilleuses.
«Car, enfin, si nous n'étions pas sortis tantôt pour nous promener,
nous aurions pu mourir avant de nous connaître!»
Et, s'étant donné l'adresse de leurs patrons, ils se souhaitèrent une
bonne nuit.
«N'allez pas voir les dames!» cria Bouvard dans l'escalier.
Pécuchet descendit les marches sans répondre à la gaudriole.
Le lendemain, dans la cour de MM. Descambos frères, Tissus d'Alsace,
rue Hautefeuille, 92, une voix appela:
«Bouvard! Monsieur Bouvard!»
Celui-ci passa la tête par les carreaux et reconnut Pécuchet, qui
articula plus fort:
«Je ne suis pas malade! Je l'ai retirée!
--Quoi donc?
--Elle!» dit Pécuchet, en désignant sa poitrine.
Tous les propos de la journée, avec la température de l'appartement et
les labeurs de la digestion, l'avaient empêché de dormir, si bien que,
n'y tenant plus, il avait rejeté loin de lui sa flanelle. Le matin, il
s'était rappelé son action, heureusement sans conséquence, et il venait
en instruire Bouvard, qui, par là, fut placé dans son estime à une
prodigieuse hauteur.
Il était le fils d'un petit marchand et n'avait pas connu sa mère,
morte très jeune. On l'avait, à quinze ans, retiré de pension pour
le mettre chez un huissier. Les gendarmes y survinrent, et le patron
fut envoyé aux galères; histoire farouche qui lui causait encore de
l'épouvante. Ensuite, il avait essayé de plusieurs états: élève en
pharmacie, maître d'étude, comptable sur un des paquebots de la haute
Seine. Enfin, un chef de division, séduit par son écriture, l'avait
engagé comme expéditionnaire; mais la conscience d'une instruction
défectueuse, avec les besoins d'esprit qu'elle lui donnait, irritait
son humeur; et il vivait complètement seul, sans parents, sans
maîtresse. Sa distraction était, le dimanche, d'inspecter les travaux
publics.
Les plus vieux souvenirs de Bouvard le reportaient sur les bords de la
Loire, dans une cour de ferme. Un homme, qui était son oncle, l'avait
emmené à Paris pour lui apprendre le commerce. A sa majorité, on lui
versa quelques mille francs. Alors il avait pris femme et ouvert une
boutique de confiseur. Six mois plus tard, son épouse disparaissait
en emportant la caisse. Les amis, la bonne chère, et surtout la
paresse, avaient promptement achevé sa ruine. Mais il eut l'inspiration
d'utiliser sa belle main; et, depuis onze ans, il se tenait dans la
même place, chez MM. Descambos frères, Tissus, rue Hautefeuille, 92.
Quant à son oncle, qui autrefois lui avait expédié comme souvenir le
fameux portrait, Bouvard ignorait même sa résidence et n'en attendait
plus rien. Quinze cents livres de revenu et ses gages de copiste lui
permettaient d'aller, tous les soirs, faire un somme dans un estaminet.
Ainsi leur rencontre avait eu l'importance d'une aventure. Ils
s'étaient tout de suite accrochés par des fibres secrètes. D'ailleurs,
comment expliquer les sympathies? Pourquoi telle particularité, telle
imperfection, indifférente ou odieuse dans celui-ci, enchante-t-elle
dans celui-là? Ce qu'on appelle le coup de foudre est vrai pour toutes
les passions. Avant la fin de la semaine, ils se tutoyèrent.
Souvent, ils venaient se chercher à leur comptoir. Dès que l'un
paraissait, l'autre fermait son pupitre, et ils s'en allaient ensemble
dans les rues. Bouvard marchait à grandes enjambées, tandis que
Pécuchet, multipliant les pas, avec sa redingote qui lui battait
les talons, semblait glisser sur des roulettes. De même leurs goûts
particuliers s'harmonisaient. Bouvard fumait la pipe, aimait le
fromage, prenait régulièrement sa demi-tasse. Pécuchet prisait, ne
mangeait au dessert que des confitures et trempait un morceau de sucre
dans le café. L'un était confiant, étourdi, généreux; l'autre discret,
méditatif, économe.
Pour lui être agréable, Bouvard voulut faire faire à Pécuchet
la connaissance de Barberou. C'était un ancien commis voyageur,
actuellement boursier, très bon enfant, patriote, ami des dames, et
qui affectait le langage faubourien. Pécuchet le trouva déplaisant et
il conduisit Bouvard chez Dumouchel. Cet auteur (car il avait publié
une petite mnémotechnie) donnait des leçons de littérature dans un
pensionnat de jeunes personnes, avait des opinions orthodoxes et la
tenue sérieuse. Il ennuya Bouvard.
Aucun des deux n'avait caché à l'autre son opinion. Chacun en reconnut
la justesse. Leurs habitudes changèrent, et, quittant leur pension
bourgeoise, ils finirent par dîner ensemble tous les jours.
Ils faisaient des réflexions sur les pièces de théâtre dont on parlait,
sur le gouvernement, la cherté des vivres, les fraudes du commerce.
De temps à autre, l'histoire du Collier ou le procès de Fualdès
revenait dans leurs discours; et puis, ils cherchaient les causes de la
Révolution.
Ils flânaient le long des boutiques de bric-à-brac. Ils visitèrent
le Conservatoire des arts et métiers, Saint-Denis, les Gobelins, les
Invalides et toutes les collections publiques.
Quand on demandait leur passeport, ils faisaient mine de l'avoir perdu,
se donnant pour deux étrangers, deux Anglais.
Dans les galeries du Muséum, ils passèrent avec ébahissement devant
les quadrupèdes empaillés, avec plaisir devant les papillons, avec
indifférence devant les métaux; les fossiles les firent rêver, la
conchyliologie les ennuya. Ils examinèrent les serres chaudes par les
vitres et frémirent en songeant que tous ces feuillages distillaient
des poisons. Ce qu'ils admirèrent du cèdre, c'est qu'on l'eût apporté
dans un chapeau.
Ils s'efforcèrent, au Louvre, de s'enthousiasmer pour Raphaël. A la
grande Bibliothèque, ils auraient voulu connaître le nombre exact des
volumes.
Une fois, ils entrèrent au cours d'arabe du Collège de France, et
le professeur fut étonné de voir ces deux inconnus qui tâchaient de
prendre des notes. Grâce à Barberou, ils pénétrèrent dans les coulisses
d'un petit théâtre. Dumouchel leur procura des billets pour une
séance de l'Académie. Ils s'informaient des découvertes, lisaient les
prospectus, et, par cette curiosité, leur intelligence se développa.
Au fond d'un horizon plus lointain chaque jour, ils apercevaient des
choses à la fois confuses et merveilleuses.
En admirant un vieux meuble, ils regrettaient de n'avoir pas vécu
à l'époque où il servait, bien qu'ils ignorassent absolument cette
époque-là. D'après de certains noms, ils imaginaient des pays d'autant
plus beaux qu'ils n'en pouvaient rien préciser. Les ouvrages dont les
titres étaient pour eux inintelligibles leur semblaient contenir un
mystère.
Et, ayant plus d'idées, ils eurent plus de souffrances. Quand une
malle-poste les croisait dans les rues, ils sentaient le besoin de
partir avec elle. Le quai aux Fleurs les faisait soupirer pour la
campagne.
Un dimanche ils se mirent en marche dès le matin, et, passant par
Meudon, Bellevue, Suresnes, Auteuil, tout le long du jour ils
vagabondèrent entre les vignes, arrachèrent des coquelicots au bord
des champs, dormirent sur l'herbe, burent du lait, mangèrent sous les
acacias des guinguettes, et rentrèrent fort tard, poudreux, exténués,
ravis. Ils renouvelèrent souvent ces promenades. Les lendemains
étaient si tristes, qu'ils finirent par s'en priver.
La monotonie du bureau leur devenait odieuse. Continuellement le
grattoir et la sandaraque, le même encrier, les mêmes plumes et les
mêmes compagnons! Les jugeant stupides, ils leur parlaient de moins en
moins. Cela leur valut des taquineries. Ils arrivaient tous les jours
après l'heure et reçurent des semonces.
Autrefois, ils se trouvaient presque heureux; mais leur métier les
humiliait depuis qu'ils s'estimaient davantage, et ils se renforçaient
dans ce dégoût, s'exaltaient mutuellement, se gâtaient. Pécuchet
contracta la brusquerie de Bouvard, Bouvard prit quelque chose de la
morosité de Pécuchet.
«J'ai envie de me faire saltimbanque sur les places publiques! disait
l'un.
--Autant être chiffonnier!» s'écriait l'autre.
Quelle situation abominable! Et nul moyen d'en sortir! Pas même
d'espérance!
Un après-midi (c'était le 20 janvier 1839), Bouvard étant à son
comptoir reçut une lettre, apportée par le facteur.
Ses bras se levèrent, sa tête peu à peu se renversait, et il tomba
évanoui sur le carreau.
Les commis se précipitèrent, on lui ôta sa cravate. On envoya chercher
un médecin. Il rouvrit les yeux; puis aux questions qu'on lui faisait:
«Ah!... c'est que... c'est que... un peu d'air me soulagera. Non!
laissez-moi! permettez!»
Et, malgré sa corpulence, il courut tout d'une haleine jusqu'au
ministère de la marine, se passant la main sur le front, croyant
devenir fou, tâchant de se calmer.
Il fit demander Pécuchet.
Pécuchet parut.
«Mon oncle est mort! j'hérite!
--Pas possible!»
Bouvard montra les lignes suivantes:
Savigny-en-Septaine, 14 janvier 1839.
ÉTUDE
DE
Me TARDIVEL
Notaire