I
--Et puis?...
--Mais c'est tout, mignonne. Lors du passage du Zou, j'étais à côté du
capitaine qui a demandé la croix pour ton mari.
--C'est que je veux connaître tous tes exploits, mon aimé, toutes tes
fatigues, toutes tes souffrances. Je veux savoir ce que mon amour doit à
ton amour. D'ailleurs, je n'ai jamais cru au prétexte que tu as invoqué
pour me fuir. Gagner la croix! Tu m'avais! N'était-ce pas suffisant pour
fléchir papa Gosselet! Tu as voulu m'oublier? Avoue! Tu as cru que je
céderais, que je me laisserais traiter en petite fille que l'on ramène à
ce qu'ils nomment la raison, par la privation d'une robe, d'un bijou,
d'un spectacle...
--Ton amour ne me doit rien. Tu as fait preuve de courage, de...
--Je t'en veux! Je t'en veux! Je te ferai expier ton manque de
confiance.
--Des menaces déjà! Et nous ne sommes pas encore mariés!
--Oh! le reste, des formules. Je me laisserai vivre avec toi, toujours,
sans l'approbation des autres. Les autres! nous avons assez fait pour
qu'ils nous laissent en paix. Il est grand temps de songer à nous,
_pas_?
--Que veut dire ce _pas_?
--C'est à l'atelier que j'ai appris _pas_. C'est un diminutif de
n'est-ce-pas. C'est gentil et tout plein aimant, ce _pas_? Tu fais la
moue?
--J'espère que tu ne te serviras pas de cette expression plus tard.
--Plus tard! Je voudrais que plus tard n'arrive jamais. Nous serions si
heureux tous deux, toujours tous deux, nous adorant. Je te
regarderais... tu me regarderais.
--Tu te lasseras vite de cette contemplation, pauvre mignonne.
--Non, je t'assure! On ne se voit pas vieillir quand on se contemple
sans cesse avec des yeux aimants... Et puis, on finit par apercevoir
derrière la figure un peu de l'âme. Tu me reviens de ces vilains pays,
mon aimé, avec une petite moustache brave, de grands yeux qui ont
souffert, un peu de hâle sur ton teint de blond. Tu es très beau!
--C'est vrai! J'ai le cou noir et les épaules blanches. C'est très
pittoresque!
--Tu es un peu confus parce que je t'aime trop.
--J'aurais mauvaise grâce à me plaindre de ce «trop». Mais si tu
recommences à te moquer du pauvre blessé, je te dirai des fadaises sur
tes cheveux, sur ta bouche, sur tes yeux, sur...
--Assez! Assez!... Je perdrais au change: tu ne pourrais embrasser ce
que tu complimenterais. D'ailleurs, je serais tout attristée d'être
aimée en détail.
--Si nous nous levions!
* * * * *
--Il est dix heures! Le soleil fait un fond d'or aux fleurettes rouges
des indiennes qui servent de doubles rideaux à ta chambrette d'ouvrière.
--Je suis si paresseuse, maintenant. Cause! je t'écouterai les yeux
fermés.
--J'ouvre la fenêtre?
--Non! Il monte de la rue un tas de vilains cris qui nous feraient moins
seuls. Je voudrais vivre dans un crépuscule bleu continu, ou à la
lumière moribonde d'une veilleuse.
--Enfant!
--Je hais tout ce qui te distrait de moi.
--Alors, tu veux que je t'adore? Quelle prétention!
--Je veux surtout que tu te laisses aimer. J'éprouve un grand bonheur à
n'exister que pour toi. Veux-tu me permettre de te dire quelque chose
d'un peu... d'un peu fou?
--Tu ne fais guère que cela.
--Méchant! Je ne dirai rien.
--Allons! j'écoute.
--Eh bien! depuis que je t'aime, je me sens comme délivrée de tout ce
qui était moi. Je suis presque morte.
--Je tire les rideaux. Le soleil va te chasser du lit.
--Ma folle franchise t'épouvante un peu. Bast! dans la vie tu seras
sage pour nous deux, _pas_?
--Encore ce _pas_?
--Veux-tu que je te dise comment je rêve notre chez nous?
--Oui, mais j'ai grand'faim. Il serait temps de songer au déjeuner.
--Je ne proteste pas contre cette vilaine répartie. Je vois bien que tu
l'as faite pour te moquer de ton bonheur. Voilà près d'une heure que tu
me reproches d'être paresseuse, et tu l'es autant que moi. Prêchez
d'exemple, mon Seigneur et Maître. Je sais par une amie de pension que
les jeunes mariées écoutent, au petit lever, les propos musqués et
encensés de l'époux, avec une nonchalance hiératique. Elles se font très
dissimulées, les pauvrettes. Moi je t'aime tout naturellement. Si je dis
des sottises, c'est que je t'aime assez pour être sotte! Tu n'oses plus
m'interrompre.
--J'ai pris le parti d'écouter. J'ai pour fiancée, je puis bien dire
pour femme, une jeune fille qui a des théories originales sur le
mariage.
--Pourquoi me répondre comme tu le fais? C'est très mal de me causer du
chagrin pour le seul plaisir d'être sarcastique. Personne ne nous
entend, mon aimé. Nous sommes seuls.
--Je te promets d'être très... très... sérieux!
--Voici comment je veux notre vie. Tu travailleras, tu dirigeras l'usine
de papa Gosselet, tu auras des ennuis d'affaires, des soucis d'argent.
Par moi, ta vie privée sera comme une nuit de repos dans la tiédeur des
draps. Ton rire sera mon rire. Tes larmes seront mes larmes. Quand je
serai mère, nos enfants t'aimeront de tout leur petit coeur fait à
l'image du mien. Devenue vieille...
--Fi! tu ne vieilliras jamais!
--Je voudrais que tu meures avant moi!
--Pour te remarier?
--Parce que cela te ferait trop souffrir de ne m'avoir plus!
--Ça c'est gentil! Voyons, ne pleure pas... J'embrasse ma vaillante
petite femme.
Dans leur chambre du sixième étage, Simone et André vivaient en eux, en
un tel oubli des choses extérieures que les propos envieux des femelles
aboyant sur le palier ne parvenaient pas à les distraire de leur
quiétude. Ils éprouvaient un plaisir toujours nouveau, elle à dire sa
captivité chez les Visitandines et sa vie de petite ouvrière, lui à
conter la guerre d'aventure menée dans les hautes herbes. Simone
répétait sans cesse:
--Nous serions joliment bêtes de gâter un bonheur si chèrement acheté.
La blessure d'André était cicatrisée depuis longtemps, mais le jeune
homme se laissait vivre dans une oisiveté où il se complaisait. L'amour
de Simone le prenait tout, le gardait des vouloirs courageux. Il s'en
étonnait, s'en inquiétait, puis finissait par goûter son bonheur, sans
évoquer le «plus tard» qui effrayait Mlle Gosselet.
Simone aimait d'un amour chaste et violent, sans calcul, sans
considération.
Après le déjeuner, elle disait à son fiancé, au cours de la causerie:
«Quand tu parles, _j'apprends_ mon mari.»--Simone travaillait à quelque
lingerie pendant que l'ingénieur s'asseyait devant une feuille de papier
blanc et... rêvait.
Mlle Gosselet guettait du coin de l'oeil les gestes impatients du
jeune homme, souriait de sa nervosité, puis disait, consolatrice:
--Tu n'es pas en train, mon aimé! Tu as toujours un peu de fièvre. Et
moi, égoïste, qui te garde dans cette vilaine mansarde! Veux-tu aller te
promener?
--Tout seul! Où aller?
--Je t'accompagne. Je n'ai qu'à mettre mon chapeau.
--Sortir avec ta petite robe à fleurettes! Et la coquetterie?
--A quoi bon, puisque... Mais si tu le désires, je me ferai belle pour
toi.
Ils descendaient dans la rue, longeaient des boulevards, traversaient
des jardins publics et des paysages parisiens, ne voyant qu'eux.
Tous les soirs, après dîner, ils se promettaient d'écrire, lui, à Mme
Bamberg, elle, à M. Gosselet.
Ils ne recevaient pas de visites. L'Embaumée était venue, le lendemain
de l'arrivée d'André, au retour de son atelier. Ils l'avaient embrassée,
choyée, cajolée, puis l'avaient oubliée sur sa chaise, ne s'apercevant
de sa présence qu'au moment où elle avait chuchoté d'une voix timide:
«Faut que je m'en aille.» Depuis, la petite faiseuse de sourires n'avait
plus heurté à la porte de communication autrefois toujours entr'ouverte.
Dans son égoïsme de femme heureuse, Simone disait parfois:
--Dimanche, l'Embaumée viendra dîner avec nous.
--Mais, certainement.
Et le dimanche soir venu, confuse, Simone s'écriait:
--Nous avons oublié que l'Embaumée...
--Nous avons oublié...
La petite amoureuse dissimulait sa rougeur derrière sa serviette pendant
que M. Bamberg, d'un geste évasif, semblait s'excuser de ne pouvoir
songer à tout.
Rue Mouton-Duvernet, les fournisseurs savaient que Simone _était avec
quelqu'un_. Le boucher et l'épicier lui rendaient la monnaie avec de
petits sourires approbateurs. La concierge la saluait d'un bonjour ami.
Mlle Gosselet ne s'apercevait pas des égards injurieux que le
commerçant parisien témoigne toujours à la femme qui vit avec un homme
saluable.
* * * * *
Les deux amoureux n'étaient pas riches; cent francs qu'avait économisés
Simone pendant son séjour chez Jabson, quinze louis retirés de la caisse
d'épargne par l'ancien employé de M. Gosselet composaient tout leur
avoir déposé dans l'armoire à glace, en un petit coffret de bois sculpté
où la ménagère puisait chaque matin.
Simone s'ingéniait à restreindre les dépenses quotidiennes par des
calculs ingénieux et maladroits qui amusaient son mari.
--Aujourd'hui nous allons faire des économies. Tu vas voir. Il nous faut
d'abord dix sous de mimosa...
André souriant, elle répliquait:
--Nos bouquets de violettes sont fanés. J'en achèterai d'autres, mais ça
n'orne pas. Mes aiguières ont l'air coiffées de petites capotes grosses
comme ça. La mimosa s'étale mieux, j'en prendrais volontiers une
demi-botte, mais elle coûte six sous, tandis que la botte se vend dix
sous. En achetant la botte entière, je gagne deux sous.
Et, triomphante, elle continuait l'énumération des achats qu'elle
comptait faire, priant Bamberg d'additionner sous sa dictée.
--Combien cela te fait-il?
--Dix francs.
--Pas possible. Tu as dû te tromper. Quand nous faisions bourse commune,
l'Embaumée et moi, je dépensais un franc vingt-cinq par jour, pas plus!
--Et qui s'occupait des fournisseurs?
--L'Embaumée!
--Alors tout s'explique!
--Tu m'en veux de ce que je ne sais pas acheter moins cher?
--Mais non, mon Aimée. Je te trouve amusante et adorable avec ta dépense
annuelle de cent quatre-vingt-deux francs cinquante de mimosa! Voilà une
économie qui fleure joliment bon.
--Tu as raison. Il nous faut supprimer les fleurs.
--Je ne veux pas nous priver de fleurs... je ne fais que protester
contre ton économie ainsi pratiquée. C'est une toute petite querelle.
--Alors... tu te moques de mon inexpérience. Ce n'est pas charitable.
--Achète le mimosa, je t'en prie.
--Je ne veux pas.
--Voilà qui n'est pas gentil. Une petite femme ne doit jamais dire au
mari qu'elle aime: «Je ne veux pas.» C'est au mari à vouloir.
Ce fut leur première brouille à propos de fleurs, brouille vite fanée...
Simone pardonna au «tyran». André consola la «victime». Ils pleurèrent
un peu, s'embrassèrent beaucoup. Et la symbolique lune de miel brilla
plus douce après le passage de ce nuage qui, crevant en pluie tiède et
douce sur leur félicité lasse et un peu nerveuse, fit germer en eux un
projet d'existence plus active.