N° 445! Mlle Gosselet, fille du grand fabricant de poupées, n'était
plus dans la maison Jabson qu'une unité ouvrière, une machine à plisser,
ourler, broder.
A son arrivée dans l'atelier de Mme Mily, la seconde, Maria, la fit
asseoir près d'une «première», un ténor de la couture, une belle fille
blonde, habile à étager des dentelles en coquilles sur les devants de
corsage, à étaler des revers de satin, à échafauder des manches à
«gigots».
--Vous voudrez bien surveiller votre nouvelle «associée», mademoiselle
Léonie.
Mlle Léonie approuva d'un mouvement de tête qui éparpilla ses frisons
sur son nez. Elle continua à draper un corsage de surah sur le mannequin
debout devant elle. Des épingles entre les lèvres, elle tiraillait
l'étoffe de ses doigts fins, les sourcils froncés, les joues rouges.
Mme Mily cria de sa place:
--Ça ne va pas, ma petite Nini?
--Madame, je n'ai pas assez d'étoffe.
--Comment! pas assez d'étoffe! La manutention vous a livré tout ce qu'il
fallait!
Des rires s'élevèrent d'un coin de l'atelier et Mlle Léonie dit,
rageuse:
--Celles qui rient ne sont pas capables de le draper.
Mme Mily, conciliante:
--Vous avez raison, ma petite Nini. Mais qu'est-ce qu'il a donc votre
corsage?
--Le surah a dû se retirer.
--C'est bien possible, mon enfant, bien possible! Enfin, essayez de
nouveau.
La «première main» réussit enfin à rassembler les sous-bras, à grand
renfort d'épingles. Elle s'essuya le front, triomphante, dit tout bas à
sa voisine:
--Tu sais! Ton Charles peut se fouiller s'il compte porter des cravates
taillées dans l'étoffe que j'emploierai. S'il n'y avait pas de doublure
solide sous le surah, ce que ça craquerait!
Mme Mily, une vieille Anglaise qui gagnait cinq cents francs par mois à
tracasser les quarante ouvrières qui travaillaient sous ses ordres, vint
examiner le corsage.
--Très bien! ma petite Nini. Jo Palmer en sera contente. Votre vêtement
a le chic anglais et la grâce parisienne. Elle vous estime beaucoup, Jo
Palmer, mon enfant. Moi aussi, je vous estime beaucoup. A propos, venez
donc me voir dimanche, à Asnières, je vous ferai retoucher ma jaquette.
Oh! un simple point!
Puis, se tournant vers Simone:
--Tiens! je n'avais pas vu cette petite. C'est votre associée, Léonie?
--Oui, madame.
--Quel est votre prénom, mademoiselle?
--Simone.
--Simone! Oh! impossible! impossible!
--Mais, madame.
--Nous avons déjà deux Simone ici! Deux c'est beaucoup... trois ce
serait trop! On ne s'y reconnaît plus, ma parole! Vous vous
appellerez...
La main posée à plat sur le front, Mme Mily chercha dans ses souvenirs
littéraires le nom de quelque héroïne particulièrement aimée. Elle
essaya des prénoms à voix basse: «Amanda... Yolande... Gertrude...»
Simone qui, d'abord, avait cru à une plaisanterie, attendait, angoissée,
la décision de la vieille Anglaise, rougissant sous tous les regards
fixés sur elle. Brusquement, Mme Mily dit, s'applaudissant en une
sonnaille de ses bagues heurtées:
--On vous nommera Magdeleine... avec un g.
Simone détourna la tête pour dissimuler les larmes qui allaient tomber
de ses paupières alourdies. Ce voyant, Léonie la caressa d'un regard
très doux de ses yeux teintés gris, et chuchota:
--Soyez courageuse, mademoiselle. Nos camarades se moquent si
facilement. Cette vieille folle de Mme Mily a la manie de baptiser
presque toutes ses ouvrières. Vous resterez Simone, pour moi et aussi
pour d'autres qui ont bon coeur.
La matinée s'écoula d'abord monotone, en un demi-silence fait de
chuchotements, de réprimandes lancées par la première, de glissement de
pas des petites apprenties envoyées en course à travers les ateliers.
Simone travaillait vite, sans lever les yeux sur les yeux qui lorgnaient
son costume, son visage, ses mains. De temps à autre, Mlle Léonie
murmurait:
--Dépêchons! Jo Palmer doit venir ce soir. Elle est capable de casser
son éventail sur le «genou» du père Jabson, si son corsage n'est pas
prêt à l'essayage.
Quatre ou cinq machines à coudre unissaient leur bourdon en un
ronflement assourdissant qui obligeait les ouvrières à rapprocher leurs
tabourets pour causer de leurs affaires de coeur.
Mlle Mily s'irritait de ces confidences:
--Ah ça, voyons! vous n'êtes pas venues ici pour faire la causette. M.
Planty se plaindra certainement du travail de l'atelier, cette semaine!
Nous avons déjà quatre corsages à recommencer! On ne peut pas songer à
tout en même temps. Laissez vos amoureux tranquilles, que diable!
D'ailleurs, ce qu'ils se fichent de vous!
Par les fenêtres ouvertes sur une cour intérieure, une lumière grise
pénétrait dans l'atelier, blêmissant les visages. Les poudres de
toilette se roulaient en granules sur les dermes desséchés par la
température lourde. Des débris de ouate s'accrochaient aux cheveux
lâchés par des peignes d'écaille. L'odeur fade des chairs assemblées en
tas montait aux narines. Les fronts se penchaient sur l'étoffe, alourdis
par la migraine.
Se voyant devenir laides, les ouvrières de Mme Mily tirèrent de leurs
tiroirs des boîtes minuscules, des flacons à facettes, des bâtons de
cosmétiques chemisés d'argent. Des odeurs de parfums à base de musc
envahirent la petite salle, mêlées aux relents d'eau de mélisse que
buvaient de pauvres filles griffant leurs corsages pour calmer leurs
douleurs d'estomac.
Les plus souffrantes quittaient vite leur tabouret, se dressaient, le
buste penché en arrière, les mains posées sur les hanches, et marchaient
à grands pas dans l'atelier, suivies dans leur aller par les yeux émus,
des gamines qui ne s'expliquaient pas ces douleurs subites.
Mme Mily grommela:
«Elles sont toutes malades, toutes. Elles boivent tellement de vinaigre
pour s'amincir la taille!»
De l'atelier voisin, séparé de l'atelier de Mme Mily, par une cloison,
une apprentie vint donner l'alarme:
--L'inspecteur! Planty!
Ce fut un heurt de petits bancs, un froissement d'étoffes, un
cliquètement de machines à coudre.
Quand M. Planty fit son entrée, solennel, encerclé dans sa redingote
raide comme une armure, Mme Mily avait fait disparaître le volume
d'_Anna Radcliffe_ qu'elle lisait, ouvert sur sa table à ouvrage; Mlle
Maria, la seconde, avait glissé dans sa poche les jarretières rose et
crème qu'elle enjolivait de bouffettes en satin. Les ouvrières
travaillaient en petites filles bien sages, leurs cheveux effleurant
l'étoffe. Les apprenties balbutiaient des boutonnières sur des bouts de
chiffon, mordant leurs lèvres à pleine dent pour ne pas rire.
M. Planty traversa l'atelier, souriant en homme que satisfont les
apparences.
Midi sonna.
Le grand couturier Jabson mettait à la disposition de ses ouvrières un
réfectoire où elles pouvaient cuire leurs aliments, mais les petites
couturières préféraient manger au restaurant. Elles ne voulaient pas
s'embarrasser, au départ, du petit panier révélateur qui ameute derrière
les trottins, dans la rue, et les chiens et les hommes, les bêtes à
quatre pattes suivant, attirées par l'odeur du beefsteack, les hommes,
emboîtant le pas, alléchés par la bonne petite chair fraîche lâchée en
liberté sur le trottoir.
Simone suivit Mlle Léonie dans l'arrière-boutique d'un marchand de vins
où elles prirent place sur une banquette de cuir rouge avachie, devant
la table de marbre occupée déjà par deux employés d'une banque voisine.
Sous les yeux ruminant d'un grand jeune homme bien peigné qui semblait
s'intéresser au jeu de sa fourchette, la fille de M. Gosselet mangea une
demi-portion de ragoût arrosé d'un demi-setier de vin.
Dans la salle basse tout enfumée par les cigares des hommes qui
prolongeaient leur sieste pour «embêter» les ouvrières de Jabson, les
couturières étaient rangées, en file, le long des murs. Les clients
arrivés avant midi avaient eu soin de s'emparer des chaises, laissant
libre la banquette pour se procurer un vis-à-vis, pour se donner
l'illusion d'un tête-à-tête, au dessert.
Le palais chatouillé par les picotements du petit verre de marc, les
yeux clignotants, le ventre lourd de mangeaille, ils bégayaient des
plaisanteries, essayaient des attitudes de pacha bon garçon, souriaient,
léchaient leurs babines engluées d'alcool. Ils feignaient de ne pas
entendre les rires lâchés comme des feux de peloton au signal donné par
quelque intrépide vieille fille aguerrie dans cette lutte perpétuelle du
mâle contre la femelle. Ils s'attardaient en leurs rêves, puis, la
montre consultée, hélaient le garçon, laissant deux sous sur l'ardoise
où figurait l'addition recommandant de «garder la place, la bonne place»
pour le lendemain.
Ils s'en allaient, un à un, sans hâte, comme à regret, se retournaient
sur le seuil de la porte, pour sourire à la jolie fille désirée dans la
tiédeur calme de la digestion, dans l'Olympe à nuées grises machiné par
les spirales de la fumée.
Le monsieur bien peigné resta seul, la nuque posée sur le dossier de sa
chaise, les yeux fixés sur Simone en une insistance provocante.
La fille de M. Gosselet, le geste embarrassé, le regard levé vers le
plafond, puis baissé sur son assiette, supporta d'abord assez
vaillamment l'inspection de l'inconnu.
Mlle Léonie lui expliquait quelle était la clientèle de Jabson, et elle
feignait d'écouter. Soudain, un sang chaud lui colora les joues, elle
jeta sa serviette sur la banquette, repoussa son assiette et fixa
l'homme d'un air de défi.
Le monsieur bien peigné murmura très calme, sans changer de position:
--Pas mal!
--Monsieur, je ne vous connais pas, mais vous me semblez être fort mal
élevé.
--Vous ne me connaissez pas: c'est ce que je regrette. Je serais trop
heureux si vous me connaissiez.
--Monsieur, vous voulez m'obliger à abandonner la place.
Les causeries, les papotages des ouvrières avaient cessé. Toutes
écoutaient, amusées, jouissant, le poing sous le menton, le coude sur la
table, de cette querelle où leur cause était en jeu.
--Je suis désolé, mademoiselle, mais vous oubliez que nous sommes au
restaurant... dans un lieu public.
--C'est-à-dire, monsieur, que vous vous permettez en public ce que vous
ne vous permettriez pas chez mon père, par exemple.
--Votre père est un bien heureux père, de posséder une aussi jolie
fille... mais je ne puis cependant pas fermer les yeux pour ne point
voir.
--Monsieur, vous êtes insolent!
--Voyons! des injures, parce que je vous trouve belle! C'est exagéré.
--Il est grossier de regarder une jeune fille avec tant de persistance,
tant de fatuité, et... je regrette que mon fiancé ne soit pas là pour
vous corriger comme vous le méritez.
--Ah! vous m'en direz tant. Dam! si la place est prise... vous avez beau
mérite à vous gendarmer.
--Prise ou non, monsieur, il est lâche de ne pas respecter une femme
seule.
--Continuez! vous oubliez que nous sommes au restaurant...
--Je ne l'oublie pas, monsieur, et je vous prie de considérer que je ne
fais pas partie du menu.
Sa houppe de cheveux dressée comme une crête, les doigts tendus, Simone
évoquait assez exactement l'image d'un petit coq de combat prêt à
s'élancer.
Son adversaire, toujours calme, toujours souriant en homme habitué à ces
escarmouches, continua:
--J'ai toujours pensé que la colère rendait les femmes plus désirables.
La fille de M. Gosselet haussa les épaules, méprisante, et pria Mlle
Léonie de demander l'addition. Mais la «première main» voulut prendre la
défense de son associée. Elle regarda le monsieur bien peigné et dit
d'une petite voix calme:
--Monsieur, nous pensons toutes ce que mademoiselle vient de vous dire
et nous mettrons le patron de l'établissement en demeure de choisir
entre...
--Je vous gêne aussi, mademoiselle?
--Moi! non. Vous me dégoûtez, tout simplement. Vous avez une trop jolie
raie sur le crâne. Vos faux-cols sont trop hauts. Votre moustache a
toujours l'air de vouloir éborgner les gens. Un caporal en retraite! Un
si joli garçon, vous êtes dangereux... très dangereux. On voit que les
femmes vous ont gâté. Eh bien! malgré tous ces avantages, vous me
dégoûtez...
Le monsieur bien peigné ne souriait plus que pour faire bonne
contenance. Il voulut répondre, mais les quolibets couvrirent sa voix:
--Oh! le beau garçon!
--On en mangerait!
--C'est Rodolphe des _Mystères de Paris_!
--Oh! qu'il est bath!
--Il a peut-être besoin d'argent, le pauvre!
Il se leva, renonçant à tenir tête à la tempête des langues déchaînées.
Comme il arrivait près de la porte, une ouvrière de Ménilmontant lui
cria, la bouche tordue:
--Eh! va donc, _purotin_, on t'en fichera des _gerces_!
Les ouvrières la félicitant, Simone dit:
--Je ne vois pas pourquoi les ouvrières n'exigeraient pas le respect qui
leur est dû.
Elles se regardèrent un peu étonnées de la façon dont la nouvelle venue
avait prononcé le mot respect, et mademoiselle Léonie répondit,
soulignant ces paroles d'un geste las:
--On prend la mouche, une fois... deux fois... puis on se fatigue. Mais
vous n'avez donc jamais travaillé dans un atelier, mademoiselle?
--J'aidais maman qui était couturière, répondit Simone embarrassée.
A l'atelier, la soirée s'écoula calme. Sous les becs de gaz allumés dès
quatre heures, les ouvrières de Jobson travaillaient, la nuque brûlée
par les petites flammes papillotant au-dessus de leurs casques de
cheveux à reflets métalliques comme des insectes ailés prêts à se poser
sur des fleurs pâles,--des fleurs de serre. Les corsages dégrafés
bâillaient, laissant voir des blancheurs de chemisette. Dans l'ombre,
les yeux se cerclaient de violet.
Malgré la lassitude, malgré la migraine, les petites couturières
souriaient. Elles souriaient, songeant à la délivrance prochaine, aux
amoureux qui les attendraient à la sortie de l'atelier et baiseraient
leurs souffrances, leurs labeurs, sur leur bouche, blanche.
Une fillette descendue des salons d'essayage vint annoncer, essoufflée:
--Jo Palmer! venez vite!
Mme Mily qui sommeillait, Mlle Maria qui essayait ses jarretières rose
et crème, Léonie qui achevait de poser un _américain_--un tampon d'ouate
sous les entournures du corsage de surah,--se levèrent brusquement.
--Venez avec nous, mademoiselle Simone, dit Léonie. Jo Palmer est
toujours heureuse d'avoir beaucoup de monde à ses essayages. L'habitude
du public, sans doute.
Dans le grand salon meublé de psychés et de sièges bas, Jo Palmer
causait avec le grand couturier Jabson.
Jo Palmer, à la ville, portait des gants laissant le poignet à nu, des
corsages à col haut, des jupes très étoffées.
Ce n'était plus la Jo Palmer des affiches, la Jo Palmer à tignasse
rousse, à pattes noires, à corsage vert échancré en V. Jo Palmer
s'habillait de façon discrète, mais bourrait les doublures de ses
vêtements de sachets de musc, d'héliotrope, bien capables de tenir ses
admirateurs à distance respectueuse.
Debout, devant le couturier, elle babillait:
--Je ne suis pas contente, mais pas... pas... J'ai des robes de ville
affreuses... Ah! dites donc, je veux apprendre à monter à cheval. Il me
faut une amazone. Je porterai bien une amazone: j'ai la taille fine et
la selle large! Hein! n'est-ce pas que j'ai la selle large? Vous êtes
mon couturier, Jabson, vous devez savoir ça.
Avisant le cheval de bois qui servait aux essayages des costumes de
cheval, Jo Palmer sauta en croupe de la bête, lui caressant l'encolure
de petits tapotements de main.
Jabson applaudit:
--Toujours adorable, mademoiselle.
--Monsieur Jabson, vous avez l'adoration compromettante. Vous êtes trop
gros, trop chauve, trop _english_ avec votre ceinture noire étalée sur
le plastron de votre chemise. Vôs ne trôvez pas, vôs! Mais voilà ces
dames venues pour l'essayage.
Ces «dames» attendaient depuis dix minutes et ne s'étonnaient point
trop, habituées aux excentricités de Jo Palmer. Simone dissimulait son
trouble, prévoyant quelque nouvelle injure dont souffrirait son orgueil
de femme.
Mme Mily et Maria souriaient. Léonie tenait le corsage tendu au bout
de ses deux poings. Deux employées à livrée noire et à col blanc
portaient des sébiles remplies d'épingles.
Jo Palmer s'approcha d'une psyché, examina son visage, longuement, puis
enleva sa jaquette avec l'aide de Jabson.
Mme Mily, Maria, Léonie et Simone l'entouraient cérémonieusement,
attendant ses ordres.
Jo, les yeux toujours fixés sur la glace, dit, faisant la moue:
--Encore un nouveau visage: je n'aime pas ça. Vous entendez, Jabson, je
n'aime pas les nouvelles têtes. Comment vous nomme-t-on, petite?
La fille de M. Gosselet hésita, puis répondit:
--Simone! madame.
--Mais non! Mais non... vous vous nommez Magdeleine... avec un g.
--Allons bon! dit Jo. Voilà encore un tour de cette vieille folle de
Mme Mily... Voyons, madame Mily, mademoiselle sait mieux que vous à
quoi s'en tenir sur ce sujet.
La vieille Anglaise riposta, triomphante:
--Mais non, madame, c'est moi qui l'ai baptisée.
--Comment! vous l'avez baptisée?
--Madame, j'avais déjà deux Simone dans mon atelier, alors...
--Bien! Bien! Quand il vous viendra la fantaisie de faire teindre vos
ouvrières, je vous demanderai d'assister à l'opération.
S'apercevant de la confusion de Simone, Jo Palmer, qui était bonne,
voulut bien lui tendre la main:
--Il faut pardonner à cette vieille folle de Mme Mily, mademoiselle.
Je regrette d'avoir renouvelé l'ennui qu'a dû causer ce singulier
baptême.
Puis la divette se tourna vers l'Anglaise:
--J'ai été ouvrière, moi, madame Mily. Je vous jure que vous n'auriez
pas touché à une syllabe de mon prénom, si vous aviez eu le moindre
souci de votre perruque.
Mme Mily fit un mouvement de recul pendant que Jabson applaudissait:
--Toujours charmante!
--Ceci dit, j'attends qu'on m'essaye ce fameux corsage.
Comme l'Anglaise se précipitait, espérant rentrer dans les bonnes grâces
de la chanteuse, Jo Palmer lui dit, en une torsion de cou souverainement
dédaigneuse:
--Ne me touchez pas!
Et avec des gestes solennels de grand-prêtre, le couturier à la mode
ajusta le corsage de Jo Palmer, l'annota, le corrigea, jusqu'à ce qu'il
allât «comme un gant».
La chanteuse continuait de rire, de plaisanter pendant cette opération
exécutée au milieu d'un silence religieux. Elle disait à Jabson qu'il
avait la main si légère, si délicate, le toucher si habile et si savant,
que c'était un plaisir dont il n'avait pas idée que de se faire
manipuler par lui.
Il sourit et répondit, avec une de ces belles révérences dont il avait
la spécialité:
--Oh! mademoiselle... J'opère comme un médecin...
--Jabson, couturier-médecin! Quel titre à prendre, mon cher! Et quelle
réclame à faire là-dessus!...
Jo Palmer parlait, parlait, tandis que Jabson, toujours très grave,
achevait son travail d'auscultation et d'ajustage en faisant courir
comme sur un clavier ses grands doigts minces et polis, le long de la
taille de la chanteuse.
Trop fatiguée pour gagner sa chambre à pied, Simone, à la sortie de
l'atelier, longea la rue de Rivoli jusqu'au Châtelet, et attendit le
tramway de Montrouge.
Elle monta dans une voiture où des fillettes sommeillaient, exsangues et
frêles, la tête posée sur une épaule amie. L'usine, l'atelier les
avaient façonnées, peu à peu, en cadavres, les avaient préparées, de
jour en jour, pour la terre grasse des cimetières de banlieue.
Malgré la lassitude de leur chair, elles levaient vers le visage de
l'homme aimé leurs yeux souriants, doux dans l'ombre des paupières
meurtries. Elles semblaient avoir hâte d'user leur machine humaine pour
arriver vite au repos.
Ses doigts effleurant dans sa poche le jeton de cuivre qu'on lui avait
délivré chez Jabson, Simone songea qu'elle avait pris place dans le
grand régiment des pauvres, des humbles et des sacrifiées.
Elle ferma les yeux pour ne plus songer qu'à son fiancé qui la sauverait
des humiliations et des besognes mangeuses de vie.