_S'adresser bureau de placement, rue Vide-Gousset_.
La rue Vide-Gousset est entre la Banque et la Bourse.
Simone se laissa entraîner par son amie.
Au bureau de placement, un vieillard vint ouvrir aux deux ouvrières. Il
leur sourit paternellement en bon petit vieux qui aime les visages
jeunes.
--Vous voulez du travail, mesdemoiselles, attendez!
Il s'assit derrière une petite table, feuilleta un grand livre, lut:
«Grottmann, rue de la Banque;
Vériton, rue Poissonnière;
Patard, rue du Cherche-Midi;
Chanoin, rue Montmartre.
Il ajouta: «Je vais vous donner copie des adresses de ces maisons et
vous pourrez vous y présenter de ma part. Je n'exige aucune commission.
Je traite de gré à gré avec les patrons. Vous, mademoiselle, dit-il à
Simone--après l'avoir considérée par-dessus ses lunettes--vous êtes un
49. Très estimés les 49! Quant à votre amie, il est inutile qu'elle se
présente, je crois.
--Il s'agit bien de maisons de couture? interrogea Simone.
--Oui, mon enfant, de maisons de vente pour l'exportation qui demandent
des mannequins. Ils ne sont pas nombreux, les beaux mannequins. Vous,
mademoiselle, vous êtes un superbe mannequin; le plus beau mannequin...
Ne vous offensez pas, mademoiselle, de mes appréciations, je parle en
professionnel, en professionnel seulement.
--Mais, monsieur, dit Simone, je suis couturière et non... mannequin,
comme vous dites.
Sachez, mon enfant, qu'il faut être excellente couturière pour faire un
bon mannequin. Il faut savoir donner du chic à la marchandise qu'on
endosse. Voici en quoi consistera votre travail quotidien: lorsque les
commissionnaires se présenteront à votre comptoir, accompagnés du patron
ou de la patronne de la maison, vous devrez étaler les costumes-types,
en faire miroiter les teintes, en glorifier la façon parisienne,
exquise, de haut goût, de haute mode. Puis, quand l'acheteur sera déjà
séduit par vos petits gestes en rond, vous revêtirez le costume pour
enlever le marché. Une jolie fille donne cent pour cent de valeur à un
corsage médiocre. La maison vous fournira du linge dont vous n'aurez pas
à rougir devant ces messieurs. Vous pourrez montrer vos épaules
émergeant des dentelles de votre chemisette comme d'une fraîche corolle.
C'est gentil ça, hein!
«Cet essayage aura lieu dans une grande salle où travailleront aussi
d'autres mannequins, moins belles que vous, mademoiselle: mais autour de
cette pièce seront disposés de minuscules salons où le commissionnaire
pourra, s'il le désire, étudier d'un peu plus près le costume!... Oh! en
tout bien, tout honneur! Il est vrai que si vous n'êtes pas ennemie des
petits soupers, la maison qui vous emploiera saura reconnaître vos bons
offices.
Simone écoutait, résistait aux efforts que faisait l'Embaumée pour
l'entraîner vers la porte, la tirant par le bras, la tirant par la jupe.
«Vous serez vêtue comme une mondaine, toute la journée, vous gagnerez
deux cents francs par mois, vous mangerez à la maison et aurez droit à
un superbe costume de satin, tous les ans... C'est tentant. Pas de
fatigues. Beaucoup de sourires, par exemple, mais les femmes peuvent
sourire pendant des années entières sans effort, n'est-ce pas?
Le vieux placeur, espérant une bonne commission pour la trouvaille d'un
mannequin si distingué, continuait en gestes doux, en penchements de
tête persuasifs:
--Mes clientes sont heureuses, bien heureuses. Hier, j'ai reçu la visite
d'une belle fille que je plaçai, autrefois, chez Grottmann. Elle venait
me remercier, oui, me remercier. Elle était comme une folle. Elle me
disait: «Si vous saviez comme j'étais belle en reine. C'est moi qui ai
essayé le grand manteau de Sa Majesté la reine de Serbie, devant le
fournisseur de la cour. Je me regardais dans les glaces, je me souriais,
j'avais pour deux cent mille francs de toilette sur le dos. Quelle
gloire, mes enfants! On m'avait posé un petit diadème de cuivre dans les
cheveux pour juger de l'effet. C'était superbe! Les autres mannequins me
contemplaient, les mains jointes. Les hommes chuchotaient autour de moi:
«Elle est plus belle que la reine». Moi, je voyais bien que c'était
vrai. J'étais si majestueuse avec mes cheveux relevés sous la petite
couronne! Pendant deux heures, j'ai été reine, oui, reine: j'ai même
donné une claque à une essayeuse parce qu'elle m'avait pincée en
effaçant un pli de la doublure!»
«Eh bien! c'est entendu, mon enfant. Vous voyez que le métier n'a rien
de désagréable. D'ailleurs, deux cent...
Simone se laissa tomber sur une chaise, sanglotant:
--Que je suis malheureuse! malheureuse!
Comme le vieux se levait de son fauteuil, la mine faussement contrite,
l'Embaumée se précipita à sa rencontre, les mains tendues, prêtes à
griffer:
--Vieux grigou! oh! le sale vieux! Faire un métier comme ça quand on a
déjà une patte au cimetière.
Cependant Simone se tamponnait les yeux avec son mouchoir roulé
nerveusement en boule, se soulevait de son siège et se dirigeait vers la
porte pendant que le placeur grognait:
--Il faut qu'elle vienne de sa province, pour faire des scènes à un
vieil honnête homme comme moi. Ma parole! on dirait qu'elle a cinquante
mille francs de rentes, cette princesse!
Dans la rue, les deux petites amies filaient le long du trottoir, les
bras ballants, la nuque baissée.
Elles gagnaient Montrouge par des ruelles écartées dans la crainte de
nouvelles rencontres d'hommes partis à la chasse des petites femmes sous
le soleil gaillard de mai.
L'Embaumée, gardée par sa bosse des galanteries masculines, songeait au
sort réservé aux accortes petites femelles parisiennes.
Simone rédigeait, tout en marchant, la petite lettre bien affectueuse,
bien soumise, qu'elle adresserait à papa Gosselet, dès son retour au
logis.
V
Depuis une semaine déjà, Simone restait enfermée en sa chambre, ne
voulant pas regagner l'usine de papa Gosselet, raccrochée à l'espoir
d'avoir des nouvelles d'André.
Elle attendait le retour de l'Embaumée, partie à la recherche de
travail, rêvant, écrivant à l'Aimé des lettres passionnées qui lui
rendaient sa solitude plus triste.
Elle lui disait: «Comme c'est mal fait, le chemin de la vie, et dur à
gravir.» Et pour ne pas l'attrister elle ajoutait: «Je ne me plains pas,
mais je me débats sous des révoltes constantes.»
Elle lui écrivait encore:
«Si seulement c'était toi le Bon Dieu, dis? tu ne ferais pas de pauvres
petites qui ont froid, des enfants qui ont faim, des vieux qui se tuent,
ni un tas de malheureux qui ont mal de tout... Moi, je ne peux pas
comprendre ça!...»
Puis son coeur gonflé s'épanchait en tendresses exquises:
«Oh! comme tout de même c'est là tout: _aimer_! Ça remplit mes journées,
mes longues nuits, comme si mon âme tout le temps t'enveloppait, te
caressait... Oh! comme c'est bon!... Dans mes pensées d'amour, je ne
t'appelle jamais d'aucun nom; tu es Lui, Lui, le seul, celui que
j'attends et que j'attendais depuis longtemps, celui pour qui j'ai dû
être créée. Et pour toi, sans cesse exposé au danger, à la mort, je
retrouve parfois des bouts de prières ardentes et douces comme en font
ces religieuses au milieu desquelles j'étais, pour ce Lui bien-aimé et
ineffable, céleste nourriture de leur âme, amant mystique de leur
coeur... Prends-moi dans tes bras et embrasse-moi... Je t'aime!»
La petite bossue rentrait au logis le soir, toujours plus lasse,
toujours plus attristée de ses courses inutiles à travers les ateliers.
Elle disait ses ennuis, ses dégoûts, conseillait à son amie la
résignation.
Simone répondait:
--Bast! Tout n'est pas perdu! Je réfléchirai... je verrai... je prendrai
une décision demain ou après. D'ailleurs, il nous reste encore de
l'argent.
Les têtes penchées sous l'abat-jour rose de la lampe, les petites amies
rangeaient les pièces blanches par piles, les doigts emmêlés à la
cueillette des gros sous sur le tapis de la table, semblables à deux
vieilles avares heureuses de caresser les métaux précieux.
Le petit pécule diminuait vite, malgré l'économie de l'Embaumée qui,
plus experte dans l'art de se servir de l'argent, avait été nommée
trésorière de la communauté. La faiseuse de sourires avait cependant
renoncé à l'une de ses plus coûteuses habitudes de luxe: elle oubliait
d'épingler un bouquet de violettes à son corsage quand, le matin, elle
descendait six étages, en savates, en camisole, les cheveux tout
embrouillés, pour acheter le _Petit Quotidien_.
Elle était si curieuse, dès l'aube venue, de savoir si l'héroïne du
feuilleton: _Herminie l'Abandonnée_, avait enfin triomphé de ses
bourreaux, qu'elle arrivait parfois chez la libraire, bien avant la
distribution du journal.
_Herminie l'Abandonnée_! Quelle jolie fille, pure, aimante, spirituelle,
gaie! Elle promenait sa vertu de par le monde, comme une précieuse
douzaine d'oeufs. Elle savait arracher sa robe de mousseline des mains du
petit vicomte sans y faire le moindre accroc! Elle buvait les poisons
des Indiens comme d'autres ingurgitent des saladiers de vin chaud. Les
coups de couteau n'égratignaient jamais sa charmante peau. Elle sortait
d'une demi-douzaine de cercueils comme on sort d'armoires à double fond.
Son amoureux, le beau sculpteur de la Roche-Cassée, était sublime de
générosité bébête, fort comme un Tartarin à doubles muscles, courageux
comme d'Artagnan, artiste comme Michel-Ange, tout simplement! Doué de
ces belles qualités, il courait le monde, lui aussi, à la recherche
d'Herminie l'Abandonnée, mais avait grand soin d'arriver toujours trop
tard, en carabinier d'Offenbach.
_Herminie l'Abandonnée_, feuilleton en six parties, par Oscar de Machin,
était d'une cocasserie dangereuse pour les lecteurs atteints
d'affections de la rate, ce qui n'empêchait pas l'Embaumée de verser son
petit pleur sincère à tous les _Oh!_ et les _Ah!_ qui coûtaient un franc
vingt-cinq centimes chaque aux actionnaires du _Petit Quotidien_.
Tous les matins, l'Embaumée racontait à son amie les _malheurs_ de cette
pauvre Herminie. Elle montrait le poing à Fripouillet, le faux policier,
injuriait le méchant petit vicomte, appelait à la rescousse le beau
Sylvain de la Roche-Cassée, empêtré dans quelque vilaine histoire de
fausse-monnaie.
Simone souriait, indulgente, étonnée de voir son amie épouser si
chaudement les querelles de personnages invraisemblables. Elle pensait
confusément que manoeuvriers et manoeuvrières gaspillent leurs justes
haines en maudissant les forts, les mauvais des romans ou des drames de
cape et d'épée.
Il ne restait plus qu'un louis dans les caisses de la communauté quand
la petite bossue rentra un soir au logis le teint rose, les cheveux
défrisés, le corsage fleuri de violettes de Parme.
--Ouf! ça y est! ce que j'ai couru pour t'annoncer la bonne nouvelle!
--Tu m'as tutoyée, enfin!
--Puisque c'est fait, c'est fait. Je n'osais pas. Il me semble que nous
serons plus amies qu'avant.
--Bien! Et ta bonne nouvelle?
--Une amie que j'ai rencontrée ce matin m'a conseillé de me présenter
chez une couturière de la rue du Havre, madame... un drôle de nom!...
madame Freudburg! au numéro 309. J'y vais et demande à la concierge à
quel étage se trouve l'atelier de couture. Elle me grogne du fond de la
loge: «Sonnez au troisième!»
«Arrivée sur le palier du troisième étage, je vois une grande plaque de
cuivre sur une porte. Je m'approche, j'entends des rires derrière. J'ai
été étonnée parce qu'on ne rit pas si fort que ça dans les ateliers de
couture bien tenus. Enfin, je sonne. On ouvre.
«--Qu'est-ce que vous voulez, mademoiselle?
«--Je suis couturière, madame.
«--Ah! vous êtes couturière.
«C'était la patronne qui était venue m'ouvrir: une grande brune, trente
ans, l'air pas trop comme il faut. Elle m'a lorgnée, examinée, puis,
souriant:
«--Adressez-vous donc chez Mme Freudburg, en face.
«Comme elle poussait la porte, j'ai entendu:
«--Elle est très bonne pour la vieille, celle-là.
«Une douzaine de rires lui ont répondu dans les pièces voisines de
l'antichambre.
«Chez Mme Freudburg où je sonne, c'est la patronne qui me reçoit: une
vieille patronne qui, avec ses bandeaux gris et son serre-tête noir,
ressemble aux bonnes femmes de ma province. Elle a, dans son visage de
Vendredi-Saint, deux petits yeux piqués comme deux clous usés par la
marche. Elle me regarde avec ses petits clous:
«--Vous avez sonné à côté?
«--Oui, madame.
«--Qu'avez-vous vu?
«--La patronne qui m'a conseillé...
«--C'est tout? Et vous veniez chez moi?
«--Je venais chez vous.
«--Vous savez qu'il faut travailler, ici?
«J'étais tout étonnée de l'accueil et j'allais m'en aller quand la
vieille m'a fait asseoir et m'a donné tout de suite une jupe à ourler.
«Le travail achevé, elle a paru satisfaite et m'a dit:
«--Je vous donnerai trois francs cinquante par jour, cela est-il
suffisant?
«--Oui, madame.
«--Et je vous augmenterai samedi prochain, si je suis contente de vous.
«Décidément, elle avait envie de me garder. J'étais joliment heureuse.
«Son atelier n'est pas gai.
«Elle a une vingtaine d'ouvrières, plutôt maladroites qu'habiles,
occupées à la confection de toilettes simples en étoffe commune. Jamais
d'essayage chez elle. Elle livre des vêtements à une société
protestante, je crois. On bâille tout le temps. Les petites apprenties
ont l'air d'écolières mises en pénitence.
«Dès que Mme Freudburg fait une remontrance à une des ouvrières, les
autres soupirent: «Ah! ce qu'on s'amuse à côté!» Ça la fait taire tout
de suite, la pauvre vieille.
«Ah! nous voilà sauvées! nous voilà sauvées! tu pourras attendre le
retour de M. Bamberg, mon amie.»
--J'irai chez la bonne couturière, moi aussi.
--Chez celle où l'on rit?
--Non, chez celle où l'on bâille.
La soirée s'acheva en babillages et les deux petites amies burent deux
tasses de café noir pour fêter la reprise du travail et aussi le bonheur
d'_Herminie l'Abandonnée_ qui venait d'épouser, le matin même, le beau
peintre Sylvain de la Roche-Cassée.
Simone, un peu fatiguée, ne put se rendre, dès le lendemain, chez la
vieille dame à serre-tête noir. Ce contre-temps lui valut de recevoir, à
la première distribution, une lettre adressée à son amie l'Embaumée,
mais qu'elle décacheta vite, ayant reconnu l'écriture d'André. Il lui
disait:
«Chère Aimée,
«Je t'écris de la vallée du Cotto, une jolie petite vallée située à
quelques kilomètres de Kana, la ville où est né Béhanzin (Laisse-moi te
dire _tu_: il m'est si doux de te parler comme au temps où nous
devisions sous la bonne garde du petit Amour en plâtre qui a son socle
sous les lilas).
«Je ne suis plus dans le parc, si bien ratissé de bon papa Gosselet. De
l'autre côté du ruisseau qui nous sépare du camp de sa Majesté s'étagent
de formidables batteries, des retranchements, des abris que nous
enlèverons à la baïonnette dès que cela pourra être agréable au colonel
Dodds qui aime tant sa légion étrangère!
«Nous autres, les légionnaires, nous sommes de toutes les fêtes. Nous
nous battons à la diable et de telle sorte que les perfectionnements des
armes modernes semblent ne pas devoir être d'une grande utilité en face
d'un ennemi tel que nous.
«Les Dahoméens sont bien armés et ne se sauvent pas du tout comme on
l'avait fait espérer aux bonnes têtes qui nous fabriquent des lois. La
guerre au Dahomey! Bast! une chasse au lapin. Le lapin se défend. Je
crois même que c'est lui qui a commencé.
«C'est lui qui a commencé puisque je suis arrivé ici juste à temps pour
franchir la frontière dahoméenne, juste à temps, aussi, pour prendre
part au combat de Dogba où nous nous sommes tous distingués--y compris
les amazones.
«Battues, les troupes de Béhanzin s'étaient retranchées derrière un
petit ruisseau, le Zou. C'est la légion étrangère qui, la première, a eu
l'honneur d'aborder l'ennemi. Nous avons, je crois, fait plus de la
moitié de la besogne puisque les troupes composées d'éléments européens
n'ont eu qu'à passer sur le pont que nous avions enlevé de haute lutte.
Quelques amis ont été blessés près de moi qui n'ai reçu qu'un joli petit
coup de crosse asséné par une amazone.
«Comment sont les amazones? Très jolies, ma petite Parisienne. Sois
jalouse! Toutefois je ne crois pas que l'on puisse baptiser: frimousse
ce qui leur sert de visage. Elles ont une figure accidentée de creux et
de bosses comme leur sacré pays. (Je dis _sacré_ pour te prouver que je
suis déjà un très vieux brisquard). Mais elles ont un torse agréablement
bosselé puisque je parle bosse. Elles font hou! hou! espérant nous
intimider comme de simples petit Chaperon-Rouge. On a beau dire qu'elles
se battent en guerriers, elles nous griffent et nous mordent le nez, si
bien que quelques épisodes de nos combats ressemblent à des scènes de
ménage ouvrier ou tout simplement bourgeois.
«Elles se coiffent de petites capotes qui ne viennent pas de la rue de
la Paix, mais qui sont d'un effet très belliqueux sur leurs faces
amaigries et bronzées. Ce sont des semblants de petits bonnets de feutre
ornés d'oreillettes de poils et de grands yeux jaunes. Tigresses, elles
semblent casquées de têtes de chat.
«Mon voisin de bivouac a fait main basse sur le couvre-chef d'une de ses
ennemies. Il a rangé ce colifichet tout au fond de son sac, sans doute
pour en faire cadeau à quelque Aimée. Il y a un peu de sang au fond de
la coiffe et aussi une petite déchirure dans l'étoffe par où a passé la
balle d'un fusil Lebel.
«Tu ne trouveras rien de semblable dans ta corbeille de noce, ma chérie.
Le rouge, si rouge il y a, sera le rouge tout neuf d'un bout de ruban
gagné avec peine. Je ne puis pas me distinguer dans mon entourage de
braves gens qui se font tuer le plus simplement du monde. Je compte sur
quelque mission particulièrement difficile d'où je reviendrai ton mari
ou ne reviendrai pas.
«Pardon, mignonne, de faire pleurer tes grands yeux! Ma lettre était si
gaie jusque-là. J'ai peur, vois-tu, peur non de la mort, peur de ne plus
pouvoir te redire combien tu es aimée. Mais je me sens protégé par le
bon petit dieu de plâtre qui lance des flèches.
«Si je mourais... Je n'achève pas et j'embrasse ton front pieusement,
dévotement. J'embrasse aussi notre bonne petite amie l'Embaumée.
«Je t'aime et te reviendrai, mon Aimée! Je t'embrasse, mais de si loin,
je t'embrasse chaque soir, en arrivant à l'étape. Si tu savais ce que je
donnerais pour un seul baiser; et toi?
«Conserve mon coeur.
«André Bamberg,
_de la Légion étrangère_.
«P.-S. D'autres amoureux se reposent à côté de moi, de notre marche
périlleuse, en écrivant aux jolies filles laissées au pays de France.
Ils leur demandent: «M'aimes-tu _encore_?» Je les plains de tout mon
coeur. Ah! s'ils avaient une Simone aimée, comme ils douteraient peu!
«Sois bonne pour papa Gosselet, mon amie, il a raison de défendre son
argent... Au revoir. Je t'aime. Veux-tu m'embrasser?
«A toi.
«A. B.»
--M. Bamberg embrasse sa bonne petite amie l'Embaumée, dit Simone à la
petite bossue revenue de l'atelier.
L'Embaumée rougit.
--Il t'a écrit?
--Une longue lettre qui m'attriste. Il joue sa vie là-bas. Elles vont
l'assassiner dans quelque embuscade.
--Qui, elles?
--Les amazones.
--Oh! il parle des amazones. Je puis voir la lettre?
--Mais certainement.
L'Embaumée lut la lettre à haute voix pendant que Simone rêvait,
évoquant la petite vallée où André campait dans la brousse, en l'attente
d'un combat où il pouvait être tué.
Elle pensa tout haut:
--Enfin, pourquoi cette guerre?
--Moi, je ne sais pas.
--Il est singulier que nos maris, nos fiancés aillent à la mort sans que
nous sachions pourquoi, nous, femmes.
--Ça, c'est de la politique. C'est très difficile à comprendre cette
machine-là. Papa disait qu'en France il n'y a pas plus de deux ou trois
hommes qui savent pourquoi on se bat quand on déclare une guerre.
Simone dit:
--C'est un peu un héros, mon pauvre aimé. Il accomplit des choses
extraordinaires. Et quand je pense qu'il n'avait qu'à me prendre, à
m'aimer beaucoup jusqu'au jour de la grande réconciliation avec papa
Gosselet...
Enfin sa lettre me rend courageuse. Je serai une bonne petite ouvrière
toute simple, toute franche. Les propos des hommes grossiers me feront
sourire, à peine, au lieu de m'indigner, comme autrefois. Ce sera ma
guerre et je suis bien certaine d'en revenir saine et sauve. D'ailleurs,
si les amazones n'étaient pas plus à craindre que les très vieux
messieurs et les inspecteurs à plastrons rehaussés d'or, je ne
craindrais pas tant pour la vie d'André. Demain nous irons toutes deux
chez la vieille où l'on bâille...
--Tu n'iras pas.
--Et pourquoi, mademoiselle?
--La lettre de M. Bamberg m'a fait oublier de te raconter que l'atelier
où l'on rit est supprimé. Écoute et tu verras que tu ne peux pas aller
travailler rue du Havre. Pour moi, c'est bien différent. Tout le monde
sait bien que je suis bossue et que...
--Taratata! tout le monde sait que tu as un brave petit coeur toujours
prêt à se dévouer.
--Ce matin, chez la protestante, ma voisine d'atelier me dit à
l'oreille: «Vous n'avez pas voulu entrer dans la boîte?--Quelle boîte
que je lui fais!--La boîte à côté!»--J'avais l'air si bête qu'elle m'a
expliqué pourquoi on s'amuse tant dans ce drôle d'atelier.
Il y a trois couturières établies au n° 309 de la rue du Havre. C'est
chez la belle patronne brune qu'on travaille le moins et qu'on gagne le
plus. Les ouvrières y touchent des six francs par jour et elles n'ont
qu'à croquer des bonbons, à boire des liqueurs très chères avec des
messieurs venus pour causer. Elles chantent, elles se font des niches ou
dansent autour de deux mannequins en carton supportant une robe bleue et
une robe rose, des robes commencées depuis six mois et qui ne seront
jamais achevées.
Quand une cliente se présente, les ouvrières sautent sur un bout de
chiffon grand comme ça et font mine de coudre. Quand la dame est
partie--sans avoir fait de commande--elles envoient tout ballader et
rigolent.
A l'heure du déjeuner, la patronne les lâche pour ne pas éveiller les
soupçons de la police. Elles descendent par bandes, sans mettre leurs
chapeaux et vont flâner devant les étalages des bijoutiers. Elles
portent toutes un ruban mauve épingle au corsage: c'est l'insigne de la
maison. Naturellement, les jeunes gens qui s'amusent n'hésitent pas à
leur offrir à déjeuner. C'est du propre!
--Les parents qui envoient leurs filles dans cet atelier savent ce qui
s'y passe?
--Non. Ils n'ont pas le temps de s'occuper de ces choses-là. Ça les
étonne quand la gamine, qui gagnait quarante sous par jour avant
d'entrer chez cette couturière, arrive à la maison avec des semaines de
quarante francs, mais comme ils en profitent, ils ne songent pas à
douter de la pauvre petite qui assure «avoir tant travaillé aux heures
de veillée.»
Ma voisine achevait de m'expliquer ce qu'était la «boîte», quand on a
sonné à la porte.
--Entrez, dit la vieille.
Nous levons toutes la tête, naturellement, et nous voyons un monsieur en
redingote, ceint d'une écharpe, accompagné de deux hommes vêtus de sales
habits.
L'un de ces deux dit:
--C'est la police!
--Que personne ne sorte, ajoute le commissaire. Les jeunes filles
mineures qui sont ici vont être emmenées au dépôt où leurs parents
pourront les réclamer...
Au dépôt! Nous ne comprenions pas.
Une petite apprentie, qui a bien douze ans, court se jeter aux pieds du
commissaire criant:
«--Ah! Monsieur, laissez-moi partir, laissez-moi partir.»
La patronne qui cousait se lève, toute raide, toute pâle. Les ouvrières
ont des crises de nerfs ou marchent à quatre pattes sous les tables,
pendant que toutes les apprenties hurlent à l'unisson.
La vieille protestante veut, de ses doigts tremblants, mettre à la porte
les hommes de la police. Elle bégaye:
--Vous vous trompez, messieurs, messieurs!
--Madame, des plaintes nombreuses... assure le commissaire.
--Mais, monsieur, il y a d'autres ateliers dans la maison. En face, par
exemple!
--En face! Je suis bien ici chez Mme H...?
--Non, monsieur, non, monsieur, dit la patronne, toute joyeuse, vous
êtes chez Mme Freudburg, chez moi. Je vais vous montrer mes en-têtes
de lettres, mes factures et aussi mes quittances de loyer, si vous
voulez.
--Je regrette de vous avoir «dérangée», madame. Confusion... regrettable
confusion!
Les policiers partis, Mme Freudburg nous dit, grave comme un curé au
prône:
--Vous voyez que rires et chansons vont conduire les pauvres filles en
prison. La paix est aux humbles.
--On a arrêté les ouvrières? demanda Simone.
--Non, elles ont filé, prévenues par le concierge. Quand la police a pu
pénétrer dans l'atelier, elle n'a trouvé que les robes bleue et rose
accrochées aux mannequins.
Maintenant la maison a mauvaise renommée dans le quartier et je ne veux
pas que tu viennes avec moi. Je ne veux pas pour ton fiancé...»