Que d'espérances font naître au coeur des petites ouvrières sans travail
les affiches manuscrites collées sur la muraille, au coin des rues,
entre les gigantesques lithographies qui évoquent les halls somptueux où
l'on s'amuse, et les placards répandus pour la plus grande gloire de la
moutarde A... ou de la pilule B...
_On demande «une petite main»_. _S'adresser chez Madame... rue... n°..._
La suscription fait sourire les flâneurs en quête de ce qui amusera
leurs yeux. Cependant des fillettes se haussent sur le bout de leurs
chaussures déjetées pour lire le nom et l'adresse de celle qui peut leur
donner du pain et s'en vont, le chef baissé, répétant tout bas les
chiffres du numéro, pour ne pas oublier.
Le lendemain, quarante, cinquante «petites mains» sonnent à la porte de
la patronne. Mais la couturière n'a besoin que d'une «petite main», une
toute petite main, celle qui sera le plus tôt remplie de gros sous, le
samedi de paye venu.
La place est vite prise et la bénéficiaire, tout heureuse de gagner un
franc cinquante par jour, travaille déjà au milieu de ses nouvelles
amies pendant que les miséreuses défilent devant le cordon de sonnette.
L'Embaumée, qui savait, par des camarades, que seuls, les grands
couturiers peuvent employer une ouvrière huit à dix mois sur douze,
conseilla à Simone d'aller offrir ses services aux Work, Plisson, Riff
et autres grands chiffonneurs connus.
Simone, au grand scandale de l'Embaumée, voulut prendre l'omnibus pour
se rendre au centre de Paris, à la chasse au travail.
La petite bossue dut céder au caprice de son amie et monter dans une
voiture de Montrouge-Gare de l'Est.
D'une joliesse toute fraîche en sa robe beige à fleurettes bleues,
coiffée d'une petite capote garçonnière, les yeux brillant de leur éclat
matutinal, l'oreille rosée, les cheveux encore un peu humides des primes
ablutions, Simone prit place entre une vieille dame à cache-poussière
gris et un vieux monsieur vêtu d'un journal déplié et d'un chapeau haut
de forme penché sur le front.
L'Embaumée s'assit en face de son amie, l'air très digne, affectant de
lorgner, à travers les vitres, le défilé des piétons sur le trottoir.
Simone assise, la vieille dame releva un pan de son cache-poussière
comme pour ne pas le salir au contact d'indignes vêtements, le vieux
monsieur baissa son journal et tourna son nez à lunettes, semblant
continuer sa lecture sur le visage de sa voisine.
Après un petit instant de trouble, Simone s'amusa du spectacle nouveau
pour elle, que lui offraient les attitudes, les gestes des voyageurs. La
voiture, au complet, filait vite en un tangage qui secouait les têtes.
Les yeux cherchaient les yeux, les femmes regardant à la dérobée, les
hommes examinant les femmes comme des êtres bizarres et très compliqués.
Il y avait là des maraîchers de la banlieue, accompagnés de leurs
_fifilles_ qui jouaient d'un air ingénu avec un rouleau de papier de
musique, ou un petit buvard. Les paysans engraissés, majestueux,
exhibaient leurs têtes de chanoines sons des casquettes de soie raides
comme des barrettes. Les _fifilles_ se tenaient «à la demoiselle bien
élevée», les yeux fixés sur le bout de leur petit soulier verni, ou
levés sur les affiches plafonnant l'omnibus. Elles disaient: «_papa_,»
d'un petit air câlin. Ils répondaient: «Ma chérie,» et posaient une main
énorme sur les genoux fragiles de leurs progénitures.
Assise sur le strapontin, tout au fond de la voiture, une jeune fille
rougissait, pâlissait, enrayée des gestes brusques d'un monsieur, qui,
le nez collé aux vitres de l'avant, criait: _Alloh! Alloh!_ pour modérer
l'allure des chevaux et secouait la tête d'un petit air indigné quand le
fouet du cocher tombait sur les croupes des bêtes en sueur.
En un coin, serrés l'un près de l'autre, une couple de provinciaux
tendaient le cou, tendaient le doigt, se bourrant les côtes du coude
pour se témoigner leur admiration pour ce coquin de Paris.
Un ouvrier voulait expliquer quelque chose à un bureaucrate qui tournait
la tête, très absorbé par la lecture d'une brochure.
Une Parisienne boutonnait ses gants, le buste penché, les mains dressées
en l'air en un joli geste précieux, les yeux promenés sur l'assistance
et évoquant l'image de deux aumônières de velours noir tendues en la
mendicité des admirations.
Deux jeunes gens causaient gaiement en petites phrases mystérieuses,
mordillant la poire d'argent de leur canne tenue comme un cierge de la
main gauche, fouettant leurs cuisses de tapotements de leurs gants neufs
bien rangés dans la main droite. Ils lorgnaient les femmes, la lèvre
souriante de vanité bébête, amusés de la roseur d'un front ou de la
disposition des plis d'une jupe, insolents et vainqueurs.
Le conducteur, un vieux à moustaches de gendarme, cria:
--Places!
Les provinciaux se regardèrent, étonnés, pendant que les maraîchers
soulevaient leurs blouses et plongeaient leurs bras jusqu'au coude dans
les goussets de leurs pantalons. La Parisienne tira cinquante centimes
de la fente de son gant enfin boutonné. L'ouvrier pécha des sous, un à
un, dans la poche de son gilet. La vieille dame à cache-poussière gris
dit d'une voix aigre:
--Moi, j'avais une correspondance.
Les deux jeunes gens exhibèrent de mignonnes pochettes en cuir jaune
bourrées de billon et le monsieur qui _conduisait_ les chevaux tendit
ses six sous, le nez toujours collé à la vitre.
La voiture stoppa. L'Embaumée dit à son amie:
--Le Châtelet! Nous descendons!
Le vieux monsieur à chapeau planté sur le front descendit aussi et
suivit les petites ouvrières qui traversèrent la place du Châtelet,
l'Embaumée filant vite, la nuque baissée, entre les voitures lancées au
grand trot, Simone se garant, hésitant, les jupes serrées en un geste
précautionneux.
Arrivées devant la _Redingote grise_, les amies s'arrêtèrent, tenant
conciliabule, et le vieux monsieur se hâta de les rejoindre, la canne
battant le pavé.
--Eh bien, où allez-vous? dit Simone.
--Chez Plisson, rue de la Paix.
Le vieux monsieur s'arrêta devant elles, un sourire prometteur aux
lèvres:
--Une voiture, mesdemoiselles?
--Mais, monsieur, dit Simone je n'ai pas l'honneur...
L'Embaumée la saisit par le bras:
--Venez!
Puis au vieux monsieur, d'un ton sec et fâché:
--Vous vous trompez, mon bonhomme!
--Désolé! Désolé! Vraiment charmantes! Vraiment charmantes!
Un peu émues de cet incident, elles longèrent le trottoir, vite.
L'Embaumée entraînait son amie maladroite à se garer des promeneurs.
Simone tournait la tête pour voir le vieux monsieur qui faisait: _fou...
ou! fou... ou_! et semblait souffler devant lui, tout en se hâtant de
suivre la délicieuse apparition qui lui faisait tirer la langue.
Derrière lui, des jeunes gens s'amusaient de son dos voûté, du pli de
chair grasse qui formait bourrelet entre la toile raide de son faux col
et ses petits cheveux blancs plantés sur sa nuque rouge comme des soies
sur le dos d'un petit cochon.
Des femmes lui barraient le chemin, provocantes. Lui, de temps à autre,
levait son nez à lunettes, apercevait les petites amies par-dessus les
enlacements des couples et pestait contre sa goutte, contre les becs de
gaz, contre les camelots, contre les marchandes de lacets.
Simone pensa tout haut:
--Enfin! qu'est-ce qu'il veut, ce monsieur. Je ne le connais pas.
L'Embaumée répondit, confuse:
--Il veut! Il veut!... C'est un amoureux...
Simone fit un éclat de rire et le vieux qui s'épongeait le front, las de
sa poursuite, reprit courage.
--A son âge? Des jeunes filles peuvent aimer ce vieux?
--Oui, pour de l'argent.
--Je ne comprends pas que l'on puisse...
Elle se tut, indignée, les yeux luisants de colère... Elle se rappelait
des regards d'hommes surpris, autrefois, au théâtre, en flagrant délit
de viol de sa peau, de sa nuque, elle sentait pour la première fois
l'injure de ces admirations fortuites, se méprisait d'être femme. Un
sentiment de faiblesse très doux lui fit prendre le bras de son amie,
une femme, une pauvre femme, elle aussi, et elle baissa les yeux devant
les yeux chercheurs de désirs des hommes qui passaient, songeant à
l'Aimé qui la marquerait de son nom pour la garder des vouloirs
outrageants.
L'Embaumée disait d'une voix douce, miséricordieuse:
--Celles qui cèdent, cèdent par lassitude, parce que la vie les
écrase... Quand le travail ne veut pas d'elles, elles se donnent au
plaisir. Elles se livrent, parfois, pour acheter du pain aux gosses,
parfois, aussi, parce qu'elles ont faim de ce que d'autres mangent sous
leur nez, avec des airs de moquerie... Oh! il faut avoir pitié
d'elles... Tenez, pourquoi ne pas demander de l'ouvrage, ici?
La petite bossue montrait du doigt un magasin somptueux à grandes portes
de chêne ciré ornementées de cuivres luisants. Dans les vitrines
aménagées de chaque côté des portes cochères, se tenaient raides des
jaquettes colletées de fourrures, des manchons doublés de soie rose
comme des bonbonnières, des toques de loutre piquées sur des supports de
bois semblables à des poings.
--Soit, entrons.
--Moi, j'attends sur le trottoir, objecta l'Embaumée, parce qu'il peut y
avoir du travail pour une et non pour deux. A deux, nous nous ferions
éconduire.
Simone pénétra dans le grand magasin résolument. Un inspecteur blond,
décoré de quelque chose, la barbe étalée sur le plastron piqué de jaune,
s'avança vers elle, souriant:
--Madame désire!
--Monsieur, je suis couturière et...
--Et vous venez me demander une petite place. Veuillez me suivre,
mademoiselle.
Il traversa le rez-de-chaussée à grands pas, suivi de Simone qui
baissait les yeux, pendant que les employés, plantés en file derrière
les comptoirs, se faisaient des signes d'intelligence.
Il ouvrit une porte et dit d'une voix un peu glorioleuse:
--Entrez, mademoiselle.
Le cabinet de M. l'inspecteur éclairé par une fenêtre donnant sur la
cour était meublé d'un grand bureau à paperasses, d'un fauteuil et d'un
canapé habillés de moleskine verte et de cartons également verts ornés
de petites poignées de cuivre. Les tuyaux acoustiques pendaient le long
du mur tendu de papier gris. A des patères piquées dans la cloison, un
chapeau de soie miroitait comme une glace en métal, un pardessus
bleu-gendarme s'étalait sans un pli.
Simone rougit quand, la porte fermée, l'inspecteur blond lui montra le
canapé, d'un geste qu'il voulut rendre tentateur. Le meuble ne
l'effrayait guère--sainte ignorance!--mais les petites rides
malicieuses qui plissaient le coin des yeux de l'homme la rendaient
méfiante, instinctivement.
--Vous voulez du travail, mademoiselle?
--Oui, monsieur.
Il souffla dans un tuyau acoustique et, souriant, tourné vers Simone, il
attendit. Au coup de sifflet, il chantonna dans l'embouchure: «Avez-vous
une toute petite place dans vos ateliers?» Et tourné de profil, toujours
souriant, il écouta la réponse.
Il approcha son fauteuil du canapé, s'assit, croisant les jambes, les
doigts enroulés autour du cordonnet à minuscules mailles d'or de sa
montre:
--Que savez-vous faire, mademoiselle?
--Mais, monsieur, ce que savent faire toutes les couturières ou à peu
près. J'ai appris un peu de broderie, autrefois, en pension...
--En pension! Vraiment! Au Sacré-Coeur, sans doute!
--Non, monsieur, chez les laïques.
--Ah!
Un peu étonné de ne pas la sentir prête--comme tant d'autres qui étaient
venues--pour le farniente laborieux de la galanterie, il la dévisagea
minutieusement, lorgna l'arrangement des plis de sa jupe, puis, toujours
souriant:
--Pas de travail ici, croyez que je regrette! Mais avec votre beauté et
aussi votre éducation, mademoiselle, permettez-moi de vous dire que vous
avez fait choix d'une singulière profession... Couturière! Voilà qui est
incroyable. Votre miroir est donc bien faux qu'il ne vous donne pas de
meilleurs conseils. Vous voulez devenir bossue, hein?
--Oui, monsieur, j'y tiens, dit Simone, railleuse.
--Du travail! Du travail! Comment diable pouvez-vous tant aimer le
travail? Je ne vous conseille pas de lancer votre jolie petite capote
par-dessus les ailes du Moulin-Rouge, mais, tenez...
--Puisque vous n'avez pas besoin d'une ouvrière, interrompit Simone en
se levant.
Il se leva aussi et les mains tendues, conciliatrices:
--Voyons! ne soyez donc pas si nerveuse, mon enfant! J'ai votre affaire.
Un peintre de mes amis m'a chargé de lui dénicher un modèle,--il vient
tant de jolies filles, ici,--pour un tableau de rêve, un tableau
d'apparition. Vous lui poserez les mains, puis la tête. Le reste viendra
peu à peu, par habitude. Métier honnête, très honnête...
La gorge serrée, les paupières lourdes, Simone se dirigea vers la porte,
tourna le bouton brusquement, ramassa ses jupes dans sa main gantée
collant, et traversa le hall en un claquement rythmé de ses bottines sur
le grès.
Le monsieur blond suivait, ne comprenant rien à sa défaite. Et les
commis, derrière les comptoirs, ricanaient, vengés des airs vainqueurs
qu'il arborait à la fin de ses entrevues avec les petites femmes
complaisantes.
--Eh bien? dit l'Embaumée.
--Il m'a proposé d'aller poser chez des peintres!... Allons-nous-en,
vite, vite. J'ai du dégoût dans la gorge. J'ai hâte d'être seule,
délivrée de tous ces yeux qui regardent.
--Cela prouve que vous êtes jolie, voilà tout. Vous vous habituerez à
l'admiration des gens, comme on s'habitue à éviter les voitures. Voyons,
du courage, cherchons encore du travail.
* * * * *
Comme les petites amies traversaient les rues qui montent de la rue de
Rivoli aux grands boulevards, l'Embaumée lut près de la Banque de France
une petite affiche ainsi libellée: