IV

Que d'espérances font naître au coeur des petites ouvrières sans travail

les affiches manuscrites collées sur la muraille, au coin des rues,

entre les gigantesques lithographies qui évoquent les halls somptueux où

l'on s'amuse, et les placards répandus pour la plus grande gloire de la

moutarde A... ou de la pilule B...

_On demande «une petite main»_. _S'adresser chez Madame... rue... n°..._

La suscription fait sourire les flâneurs en quête de ce qui amusera

leurs yeux. Cependant des fillettes se haussent sur le bout de leurs

chaussures déjetées pour lire le nom et l'adresse de celle qui peut leur

donner du pain et s'en vont, le chef baissé, répétant tout bas les

chiffres du numéro, pour ne pas oublier.

Le lendemain, quarante, cinquante «petites mains» sonnent à la porte de

la patronne. Mais la couturière n'a besoin que d'une «petite main», une

toute petite main, celle qui sera le plus tôt remplie de gros sous, le

samedi de paye venu.

La place est vite prise et la bénéficiaire, tout heureuse de gagner un

franc cinquante par jour, travaille déjà au milieu de ses nouvelles

amies pendant que les miséreuses défilent devant le cordon de sonnette.

L'Embaumée, qui savait, par des camarades, que seuls, les grands

couturiers peuvent employer une ouvrière huit à dix mois sur douze,

conseilla à Simone d'aller offrir ses services aux Work, Plisson, Riff

et autres grands chiffonneurs connus.

Simone, au grand scandale de l'Embaumée, voulut prendre l'omnibus pour

se rendre au centre de Paris, à la chasse au travail.

La petite bossue dut céder au caprice de son amie et monter dans une

voiture de Montrouge-Gare de l'Est.

D'une joliesse toute fraîche en sa robe beige à fleurettes bleues,

coiffée d'une petite capote garçonnière, les yeux brillant de leur éclat

matutinal, l'oreille rosée, les cheveux encore un peu humides des primes

ablutions, Simone prit place entre une vieille dame à cache-poussière

gris et un vieux monsieur vêtu d'un journal déplié et d'un chapeau haut

de forme penché sur le front.

L'Embaumée s'assit en face de son amie, l'air très digne, affectant de

lorgner, à travers les vitres, le défilé des piétons sur le trottoir.

Simone assise, la vieille dame releva un pan de son cache-poussière

comme pour ne pas le salir au contact d'indignes vêtements, le vieux

monsieur baissa son journal et tourna son nez à lunettes, semblant

continuer sa lecture sur le visage de sa voisine.

Après un petit instant de trouble, Simone s'amusa du spectacle nouveau

pour elle, que lui offraient les attitudes, les gestes des voyageurs. La

voiture, au complet, filait vite en un tangage qui secouait les têtes.

Les yeux cherchaient les yeux, les femmes regardant à la dérobée, les

hommes examinant les femmes comme des êtres bizarres et très compliqués.

Il y avait là des maraîchers de la banlieue, accompagnés de leurs

_fifilles_ qui jouaient d'un air ingénu avec un rouleau de papier de

musique, ou un petit buvard. Les paysans engraissés, majestueux,

exhibaient leurs têtes de chanoines sons des casquettes de soie raides

comme des barrettes. Les _fifilles_ se tenaient «à la demoiselle bien

élevée», les yeux fixés sur le bout de leur petit soulier verni, ou

levés sur les affiches plafonnant l'omnibus. Elles disaient: «_papa_,»

d'un petit air câlin. Ils répondaient: «Ma chérie,» et posaient une main

énorme sur les genoux fragiles de leurs progénitures.

Assise sur le strapontin, tout au fond de la voiture, une jeune fille

rougissait, pâlissait, enrayée des gestes brusques d'un monsieur, qui,

le nez collé aux vitres de l'avant, criait: _Alloh! Alloh!_ pour modérer

l'allure des chevaux et secouait la tête d'un petit air indigné quand le

fouet du cocher tombait sur les croupes des bêtes en sueur.

En un coin, serrés l'un près de l'autre, une couple de provinciaux

tendaient le cou, tendaient le doigt, se bourrant les côtes du coude

pour se témoigner leur admiration pour ce coquin de Paris.

Un ouvrier voulait expliquer quelque chose à un bureaucrate qui tournait

la tête, très absorbé par la lecture d'une brochure.

Une Parisienne boutonnait ses gants, le buste penché, les mains dressées

en l'air en un joli geste précieux, les yeux promenés sur l'assistance

et évoquant l'image de deux aumônières de velours noir tendues en la

mendicité des admirations.

Deux jeunes gens causaient gaiement en petites phrases mystérieuses,

mordillant la poire d'argent de leur canne tenue comme un cierge de la

main gauche, fouettant leurs cuisses de tapotements de leurs gants neufs

bien rangés dans la main droite. Ils lorgnaient les femmes, la lèvre

souriante de vanité bébête, amusés de la roseur d'un front ou de la

disposition des plis d'une jupe, insolents et vainqueurs.

Le conducteur, un vieux à moustaches de gendarme, cria:

--Places!

Les provinciaux se regardèrent, étonnés, pendant que les maraîchers

soulevaient leurs blouses et plongeaient leurs bras jusqu'au coude dans

les goussets de leurs pantalons. La Parisienne tira cinquante centimes

de la fente de son gant enfin boutonné. L'ouvrier pécha des sous, un à

un, dans la poche de son gilet. La vieille dame à cache-poussière gris

dit d'une voix aigre:

--Moi, j'avais une correspondance.

Les deux jeunes gens exhibèrent de mignonnes pochettes en cuir jaune

bourrées de billon et le monsieur qui _conduisait_ les chevaux tendit

ses six sous, le nez toujours collé à la vitre.

La voiture stoppa. L'Embaumée dit à son amie:

--Le Châtelet! Nous descendons!

Le vieux monsieur à chapeau planté sur le front descendit aussi et

suivit les petites ouvrières qui traversèrent la place du Châtelet,

l'Embaumée filant vite, la nuque baissée, entre les voitures lancées au

grand trot, Simone se garant, hésitant, les jupes serrées en un geste

précautionneux.

Arrivées devant la _Redingote grise_, les amies s'arrêtèrent, tenant

conciliabule, et le vieux monsieur se hâta de les rejoindre, la canne

battant le pavé.

--Eh bien, où allez-vous? dit Simone.

--Chez Plisson, rue de la Paix.

Le vieux monsieur s'arrêta devant elles, un sourire prometteur aux

lèvres:

--Une voiture, mesdemoiselles?

--Mais, monsieur, dit Simone je n'ai pas l'honneur...

L'Embaumée la saisit par le bras:

--Venez!

Puis au vieux monsieur, d'un ton sec et fâché:

--Vous vous trompez, mon bonhomme!

--Désolé! Désolé! Vraiment charmantes! Vraiment charmantes!

Un peu émues de cet incident, elles longèrent le trottoir, vite.

L'Embaumée entraînait son amie maladroite à se garer des promeneurs.

Simone tournait la tête pour voir le vieux monsieur qui faisait: _fou...

ou! fou... ou_! et semblait souffler devant lui, tout en se hâtant de

suivre la délicieuse apparition qui lui faisait tirer la langue.

Derrière lui, des jeunes gens s'amusaient de son dos voûté, du pli de

chair grasse qui formait bourrelet entre la toile raide de son faux col

et ses petits cheveux blancs plantés sur sa nuque rouge comme des soies

sur le dos d'un petit cochon.

Des femmes lui barraient le chemin, provocantes. Lui, de temps à autre,

levait son nez à lunettes, apercevait les petites amies par-dessus les

enlacements des couples et pestait contre sa goutte, contre les becs de

gaz, contre les camelots, contre les marchandes de lacets.

Simone pensa tout haut:

--Enfin! qu'est-ce qu'il veut, ce monsieur. Je ne le connais pas.

L'Embaumée répondit, confuse:

--Il veut! Il veut!... C'est un amoureux...

Simone fit un éclat de rire et le vieux qui s'épongeait le front, las de

sa poursuite, reprit courage.

--A son âge? Des jeunes filles peuvent aimer ce vieux?

--Oui, pour de l'argent.

--Je ne comprends pas que l'on puisse...

Elle se tut, indignée, les yeux luisants de colère... Elle se rappelait

des regards d'hommes surpris, autrefois, au théâtre, en flagrant délit

de viol de sa peau, de sa nuque, elle sentait pour la première fois

l'injure de ces admirations fortuites, se méprisait d'être femme. Un

sentiment de faiblesse très doux lui fit prendre le bras de son amie,

une femme, une pauvre femme, elle aussi, et elle baissa les yeux devant

les yeux chercheurs de désirs des hommes qui passaient, songeant à

l'Aimé qui la marquerait de son nom pour la garder des vouloirs

outrageants.

L'Embaumée disait d'une voix douce, miséricordieuse:

--Celles qui cèdent, cèdent par lassitude, parce que la vie les

écrase... Quand le travail ne veut pas d'elles, elles se donnent au

plaisir. Elles se livrent, parfois, pour acheter du pain aux gosses,

parfois, aussi, parce qu'elles ont faim de ce que d'autres mangent sous

leur nez, avec des airs de moquerie... Oh! il faut avoir pitié

d'elles... Tenez, pourquoi ne pas demander de l'ouvrage, ici?

La petite bossue montrait du doigt un magasin somptueux à grandes portes

de chêne ciré ornementées de cuivres luisants. Dans les vitrines

aménagées de chaque côté des portes cochères, se tenaient raides des

jaquettes colletées de fourrures, des manchons doublés de soie rose

comme des bonbonnières, des toques de loutre piquées sur des supports de

bois semblables à des poings.

--Soit, entrons.

--Moi, j'attends sur le trottoir, objecta l'Embaumée, parce qu'il peut y

avoir du travail pour une et non pour deux. A deux, nous nous ferions

éconduire.

Simone pénétra dans le grand magasin résolument. Un inspecteur blond,

décoré de quelque chose, la barbe étalée sur le plastron piqué de jaune,

s'avança vers elle, souriant:

--Madame désire!

--Monsieur, je suis couturière et...

--Et vous venez me demander une petite place. Veuillez me suivre,

mademoiselle.

Il traversa le rez-de-chaussée à grands pas, suivi de Simone qui

baissait les yeux, pendant que les employés, plantés en file derrière

les comptoirs, se faisaient des signes d'intelligence.

Il ouvrit une porte et dit d'une voix un peu glorioleuse:

--Entrez, mademoiselle.

Le cabinet de M. l'inspecteur éclairé par une fenêtre donnant sur la

cour était meublé d'un grand bureau à paperasses, d'un fauteuil et d'un

canapé habillés de moleskine verte et de cartons également verts ornés

de petites poignées de cuivre. Les tuyaux acoustiques pendaient le long

du mur tendu de papier gris. A des patères piquées dans la cloison, un

chapeau de soie miroitait comme une glace en métal, un pardessus

bleu-gendarme s'étalait sans un pli.

Simone rougit quand, la porte fermée, l'inspecteur blond lui montra le

canapé, d'un geste qu'il voulut rendre tentateur. Le meuble ne

l'effrayait guère--sainte ignorance!--mais les petites rides

malicieuses qui plissaient le coin des yeux de l'homme la rendaient

méfiante, instinctivement.

--Vous voulez du travail, mademoiselle?

--Oui, monsieur.

Il souffla dans un tuyau acoustique et, souriant, tourné vers Simone, il

attendit. Au coup de sifflet, il chantonna dans l'embouchure: «Avez-vous

une toute petite place dans vos ateliers?» Et tourné de profil, toujours

souriant, il écouta la réponse.

Il approcha son fauteuil du canapé, s'assit, croisant les jambes, les

doigts enroulés autour du cordonnet à minuscules mailles d'or de sa

montre:

--Que savez-vous faire, mademoiselle?

--Mais, monsieur, ce que savent faire toutes les couturières ou à peu

près. J'ai appris un peu de broderie, autrefois, en pension...

--En pension! Vraiment! Au Sacré-Coeur, sans doute!

--Non, monsieur, chez les laïques.

--Ah!

Un peu étonné de ne pas la sentir prête--comme tant d'autres qui étaient

venues--pour le farniente laborieux de la galanterie, il la dévisagea

minutieusement, lorgna l'arrangement des plis de sa jupe, puis, toujours

souriant:

--Pas de travail ici, croyez que je regrette! Mais avec votre beauté et

aussi votre éducation, mademoiselle, permettez-moi de vous dire que vous

avez fait choix d'une singulière profession... Couturière! Voilà qui est

incroyable. Votre miroir est donc bien faux qu'il ne vous donne pas de

meilleurs conseils. Vous voulez devenir bossue, hein?

--Oui, monsieur, j'y tiens, dit Simone, railleuse.

--Du travail! Du travail! Comment diable pouvez-vous tant aimer le

travail? Je ne vous conseille pas de lancer votre jolie petite capote

par-dessus les ailes du Moulin-Rouge, mais, tenez...

--Puisque vous n'avez pas besoin d'une ouvrière, interrompit Simone en

se levant.

Il se leva aussi et les mains tendues, conciliatrices:

--Voyons! ne soyez donc pas si nerveuse, mon enfant! J'ai votre affaire.

Un peintre de mes amis m'a chargé de lui dénicher un modèle,--il vient

tant de jolies filles, ici,--pour un tableau de rêve, un tableau

d'apparition. Vous lui poserez les mains, puis la tête. Le reste viendra

peu à peu, par habitude. Métier honnête, très honnête...

La gorge serrée, les paupières lourdes, Simone se dirigea vers la porte,

tourna le bouton brusquement, ramassa ses jupes dans sa main gantée

collant, et traversa le hall en un claquement rythmé de ses bottines sur

le grès.

Le monsieur blond suivait, ne comprenant rien à sa défaite. Et les

commis, derrière les comptoirs, ricanaient, vengés des airs vainqueurs

qu'il arborait à la fin de ses entrevues avec les petites femmes

complaisantes.

--Eh bien? dit l'Embaumée.

--Il m'a proposé d'aller poser chez des peintres!... Allons-nous-en,

vite, vite. J'ai du dégoût dans la gorge. J'ai hâte d'être seule,

délivrée de tous ces yeux qui regardent.

--Cela prouve que vous êtes jolie, voilà tout. Vous vous habituerez à

l'admiration des gens, comme on s'habitue à éviter les voitures. Voyons,

du courage, cherchons encore du travail.

* * * * *

Comme les petites amies traversaient les rues qui montent de la rue de

Rivoli aux grands boulevards, l'Embaumée lut près de la Banque de France

une petite affiche ainsi libellée:

Simone: Histoire d'une jeune fille moderne · 第 19 / 39 题