Le lendemain, à jour ouvrant, la main nouée dans la lanière de son
gourdin de néflier, son bâton de marchand de bétail, Sussel longeait
d'un bon pas la chaussée de Lierre à Oostmalle, qui traverse Santhoven
et Zoersel. Bon marcheur, il brûla tout d'une trotte, en moins d'une
heure, les quelques kilomètres séparant ces deux villages et entra au
_Pigeon-Blanc_, l'estaminet principal de Zoersel. La femme de Verhulst
se présenta pour prendre sa commande et comme Sussel demandait le
patron, elle cria: «Hé, mon homme! il y a un garçon de Santhoven qui
voudrait vous parler.»
Piet Verhulst, un paysan d'âge, voûté, l'oeil clignant, comme une
veilleuse prête à s'éteindre, dans une large face citrouillante, la
lippe narquoise, le menton en galoche, rappelant celui de Jan Klaes, le
guignol flamand, arriva en sautillant du fond du jardin.
Il trouva Sussel en train d'examiner la grande affiche du concert
accrochée parmi les annonces notarielles.
--Tiens, qui voilà? Bonjour Sussel, mon garçon.... Quel bon vent vous
amène? Un mauvais, devrais-je dire pour ma part, car je sens à mon pied
tricoté par la goutte, qu'il va pleuvoir demain. Aïe! Aïe! Mais les
jeunes gens se moquent bien de la goutte. Vous tout le premier avec
votre mine de pomme mûre. Ma parole, la santé risque de faire crever
votre peau rose. Et comment se portent les autres âmes sous le toit de
vos parents?... Vous avez eu bon temps pour la dernière récolte.... Ah!
vous regardez l'affiche... Comme on le sait déjà sans doute à Santhoven,
ce sont des bleus qui nous régalent d'un petit spectacle....
Sussel se tourna sans répondre du côté du cabaretier et ne prit pas la
main que celui-ci lui tendait.
--Là là! Il ne faut pas me regarder d'un si drôle d'air Sussel
Waarloos.... Chaque homme est libre dans son commerce, n'est-ce pas!
Puis les temps sont durs. J'ai du liquide à transvaser de mes tonnes
dans le goulot de la gent soiffarde. Cette race de bleus attirera
beaucoup de monde dans mon estaminet. Voilà ce que je me suis dit.... Et
si le jeu se gâtait, si on se crossait, où serait le mal?... Je vous
promets de ne pas réclamer la moindre indemnité pour les demi-litres
qu'on leur casserait sur la tête!... Tenez, au lieu de rouler vos grands
yeux de café noir, vous devriez plutôt me remercier d'avoir attiré ces
tapageurs dans ces parages.... Vous êtes un garçon que j'estime et comme
votre mine d'enterrement me peine, je vous dirai tout.... Sans moi, ces
beaux messieurs se rendaient à Turnhout et d'autres que nous auraient eu
le plaisir de les étriller.... Comprenez-vous à présent?
Sussel commençait à se dérider:
--Vrai, tel a été votre plan! Dans ce cas, vous êtes un frère, na!
Donnez-moi la main, tope-là! Et trinquons comme deux bons chrétiens....
Les deux hommes s'assirent en face l'un de l'autre et Sussel s'attarda,
les coudes appuyés sur la table, pipe en bouche, et le menton dans les
mains, à écouter le malin aubergiste qui parlait à voix basse et que
faisait sursauter le grincement des chaînettes de la vieille horloge au
moment de sonner l'heure.
Parti de Santhoven dans l'intention de chercher querelle au vieux
Verhulst ou du moins à un répondant digne de se mesurer avec un gaillard
comme lui, le rude Sussel, le jeune Xavérien s'émerveillait à présent
devant le génie de ce cabaretier, comme un louveteau naïf initié à la
malice du renard.
--A votre place, disait Verhulst, loin de bouder la fête, je manderais
ici mes compagnons de Santhoven.... Il en viendra d'ailleurs de tout le
canton.... Moi, j'attire les souris dans la trappe; le reste vous
regarde.... Le soir on dansera, nous aurons du plaisir comme à la
kermesse, surtout si nous cassons la gueule à quelques citadins.
--Je me charge de les accommoder à la paysanne. Laissez-nous, comme vous
dites, ce soin, à moi et à mes hommes. Il tarde aux Xavériens de
Santhoven de faire leurs preuves. Tâchez qu'il n'y en ait point d'autres
de la partie que les nôtres et, comme de juste, ceux de Zoersel. Ce sont
nos seigneurs qui se réjouiront! Je crois la comtesse d'Adembrode
capable de se mettre à notre tête.... Il aurait fallu la voir et
l'entendre hier, quand je lui annonçai la visite de ces réprouvés...
--Chut! Gardez-vous de parler de vos projets au comte ou à la comtesse.
Nous les savons de coeur avec nous; cela suffit. Inutile de les
découvrir et de les signaler aux vengeances des bleus. Croyez-moi, ne
consultons même pas nos pasteurs. Ceux de la ville prétendraient que
nous avions été soudoyés par les curés et les nobles, et ils
commenceraient par s'en prendre à nos chefs.
Or, c'est ce qu'il faut éviter à tout prix, n'est-ce pas? Entre nous
soit dit, pour dérouter jusqu'aux gens du village, le curé de Zoersel
affecte de m'en vouloir à cause de l'hospitalité que j'ai offerte aux
citadins. Au fond nous sommes d'accord et il n'a pas de paroissien plus
fidèle que moi. Comprenez-vous? Nous cousinons fort bien ensemble, mais
il faut, pour la bonne marche des affaires, que le village nous croie
brouillés.... Je vous avouerai que je comptais beaucoup sur l'appoint de
Santhoven. Ici, le curé prêche le calme, et engage nos gens à ne pas se
montrer à la fête.... Beaucoup de nos gars pourraient prendre ces
conseils à la lettre et s'en tenir à protester par l'abstention contre
la visite des bleus. Ceux-ci échapperaient à trop bon compte...
--Soyez tranquille, ceux de Santhoven suffiraient au besoin; Je les
trierai comme du bon grain sur le van.... Il est entendu, ajouta Sussel
en riant et en allongeant une amicale bourrade au rusé cabaretier, qu'on
ne démolira rien chez vous...