La première entrevue de la châtelaine et du fils unique à présent, fut
crispante. La comtesse, non encore corrigée par ce malheur ressemblant à
un châtiment du ciel, comparait ce gringalet gauche, au mince et osseux
profil, à la voix mal assurée, avec le cavalier fringant dont les
éperons sonnaient si joyeusement dans les grands corridors et dont les
jurons partaient avec tant de belle humeur que les saints devaient en
sourire au lieu de s'en offenser.
Non, la répulsion vainquait sa conscience et sa volonté. Jamais elle ne
s'habituerait à cette face exsangue et glabre, tout l'opposé du visage
épanoui de son aîné. Elle n'essaya pas plus qu'auparavant de cacher son
aversion à Warner. Elle oublia que cet enfant honni s'était sacrifié
une première fois en entrant au séminaire; elle ne voulut pas s'arrêter
davantage à la pensée qu'il s'immolait peut-être plus cruellement
aujourd'hui en rentrant dans le monde au simple appel de la mère qui
voulait d'abord l'en étranger.
Au milieu d'une crise d'égoïstes larmes, elle ne cessait de répéter:
«Mon pauvre Ferrand! Et vous Warner, vous, pour lui succéder!» Et
toujours un voeu impie lui montait aux lèvres: «Pourquoi la mort
n'avait-elle pas enlevé celui-ci qui ne prétendait à rien ici-bas, au
lieu de l'autre, à qui tout réussissait; cet avorton probablement
impuissant, contrefait et déjeté dès le berceau, en place de ce
vigoureux garçon digne de faire souche?»
Warner respecta la désolation outrée de sa mère. Nature évangélique, il
ne se rebuta pas devant l'humeur, les califourchons et les injustices de
la monomane; il essaya, par son stoïcisme, de se faire pardonner le
crime de survivre à Ferrand.
Il passait à Santhoven, qu'elle ne quittait plus, la plus grande partie
de l'année. Leurs rapports journaliers devenaient un supplice pour le
jeune homme, et cependant elle seule s'en plaignait. Lui, serait
demeuré continuellement auprès d'elle, par déférence filiale, quoique en
butte à ses tracasseries, mais elle l'éloignait en invoquant malignement
les devoirs imposés à quiconque représentait le grand nom d'Adembrode.
C'était une soirée dans laquelle il devait paraître; un mariage ou un
enterrement auquel on le priait; une félicitation à recevoir au jour de
l'an. Tantôt le réclamait un office religieux, tantôt le convoquait un
comité de politiques, ou, sur l'ordre capricieux de la douairière, il
donnait un grand dîner d'apparat dans leur hôtel de la rue Kipdorp.
Elle se désintéressait des convenances sociales, mais n'entendait pas
que son fils partageât son renoncement et s'abstînt de se rendre aux
nobles assises. Elle ne recevait Warner qu'une fois par jour et cela
dans cette pièce lugubre où elle vivait comme une chouette, s'obstinant
à s'y faire servir ses repas afin de ne plus rencontrer l'ex-séminariste
à table. Elle n'avait pas même consenti à présenter au monde patricien
d'Anvers le nouveau comte d'Adembrode, car elle redoutait de lire, sous
la physionomie obséquieuse et sous les compliments obligés, la piètre
impression que produisait le frère du brillant officier.
Chez elle, la femme de qualité souffrait peut-être autant que la mère en
songeant que le nom des uniques descendants de Rohingus et des princes
de Ryen allait s'éteindre. Elle affectait parfois de parler mariage au
dernier comte et s'informait de ses succès dans le monde sur un ton
rappelant les plaisanteries «braques» et soldatesques de Ferrand.
Trompé dans ses affections naturelles, habitué, dès l'enfance, à ne
compter pour rien, Warner avait reporté toute son ardeur sur l'étude.
Lorsque la comtesse mourut, deux ans après Ferrand, il put reprendre sa
vie de bénédictin et se renfermer à l'envi dans sa bibliothèque et son
laboratoire. Religieux jusqu'au fanatisme, mais convaincu de la solidité
de sa foi, il affronta la lecture des historiens, des philosophes et des
naturalistes de ce siècle. Ainsi, il s'initia aux travaux ou aux
découvertes des Darwin, des Carl Vogt, des Claude Bernard et du docteur
Lucas. Le savant trouvait dans les révélations désolantes que ces
physiologistes lui apportaient sur son individu, une mortification
nouvelle que le croyant offrait en pénitence à son Dieu.
Il éprouvait une joie amère et cuisante à rechercher lui-même les
diagnostics de ses maux, les sources de ses infirmités, à se disséquer,
à sonder toute l'insuffisance de son être corporel.
L'Eglise recommandant de tenir son corps en mépris, les pratiques du
comte Warner demeuraient de la plus orthodoxe nature.
Pourtant des scrupules s'insinuèrent en lui. Si le chrétien absolvait le
savant, ce fut au gentilhomme à regimber. Avait-il le droit de se
réjouir avec un amer et poignant soulas de la dégénérescence du sang des
d'Adembrode? Avait-il quitté l'autel pour se livrer à ce lent suicide?
Dans la paix mélancolique goûtée depuis quelques mois surgirent
brusquement les ombres irritées de Ferrand et de la comtesse douairière.
Ces fantômes hantèrent ses rêves pour lui reprocher sa résignation à la
déchéance. Non, il ne pouvait pas se prêter à l'extinction de la race
des princes de Ryen; il devait continuer l'illustre lignée. Même les
intérêts de l'Eglise exigeaient qu'il y eût toujours en Flandre des
représentants de cette très catholique famille.
Ces considérations auraient peut-être brouillé Warner avec la science,
s'il n'avait pas envisagé celle-ci comme une aide pour remplir le
devoir que lui rappelaient les voix impérieuses des aïeux. Une idée fixe
se logeait maintenant dans sa cervelle: conjurer la fin de la race des
d'Adembrode, ravifier cette branche antique. Sur ces entrefaites il lui
tomba sous les yeux un passage de _Charles Demailly_, l'admirable roman
des frères de Goncourt, celui où le médecin de Charles théorise à propos
de l'anémie:
«L'anémie, disait le docteur, l'anémie nous gagne, voilà le fait
positif. Il y a dégénérescence du type humain. C'est, étendu des
familles à l'espèce, le dépérissement des races royales à la fin des
dynasties.... Vous avez vu au Louvre ces rois d'Espagne.... Quelle
fatigue d'un vieux sang! Peut-être cela a-t-il été la maladie de
l'empire romain dont certains empereurs nous montrent une face dont les
traits même dans le bronze semblent avoir coulé... Mais alors, il y
avait de la ressource, quand une société était perdue, épuisée, au point
de vue physiologique, il lui arrivait une invasion de Barbares, qui lui
transfusait le jeune sang d'Hercule. Qui sauvera le monde de l'anémie du
dix-neuvième siècle? Sera-ce dans quelques centaines d'années une
invasion d'ouvriers dans la société?»
Ce redoutable point d'interrogation se dressait constamment devant
Warner. Au fait, tous les savants inclinaient à une réponse affirmative.
Si l'orgueil de caste protestait chez le comte, ses études lui
arrachaient la reconnaissance de l'inéluctable vérité.
Bourrelé par le désolant problème, lorsqu'il eut extrait la quintessence
des ouvrages spéciaux des bibliothèques du pays, il voyagea, battit les
cabinets de lecture et les collections universitaires de l'étranger,
s'aboucha avec les lumières de la science.
A Londres, où il passa plus d'un hiver, il s'accostait au British
Musoeum d'un jeune médecin français et la communauté des études
rapprochait les deux voyageurs du moins sur le terrain de la physiologie
pure, car le docteur Girard était fortement imbu des théories
philosophiques de Büchner et d'Auguste Comte.
Warner s'ouvrait à sa nouvelle connaissance sur le miracle
espéré.--Aide-toi de la science, le Ciel t'aidera! avait-il pris coutume
de dire.
Le docteur Girard l'écoutait avec sollicitude; il paraissait d'abord
assez embarrassé de conseiller, dans une matière aussi délicate, un
homme du caractère et des opinions de M. d'Adembrode, mais pressé,
supplié par son ami, à la fin, il prononçait son arrêt définitif.
Pour assurer la survivance des d'Adembrode, il ne restait plus qu'un
moyen, l'infusion d'un sang riche, de préférence un sang plébéien dans
les veines appauvries de l'antique rameau; une mésalliance qui
deviendrait une sélection.
L'apparition de Clara Mortsel, de cette admirable fille que la
Providence même semblait envoyer à Warner, vainquit les dernières
hésitations du comte. L'énormité de la forfaiture prêchée par le docteur
Girard diminuait en présence de la perfection plastique de cette enfant
de marauds.
Clara Mortsel serait l'adjuvant du renouveau de la race d'Adembrode.