Après trois ans de labeur, et en vivant de ménage, les Mortsel
possédaient un millier de francs placés en lots de ville. Une de leurs
obligations sortit avec une prime de vingt-cinq mille francs. Pour des
gens de leur trempe, pleins de bonne volonté et d'adresse, c'était
l'avenir assuré. Rikka, la plus ambitieuse des deux, engagea son homme à
s'établir. D'abord, il eut peur. Excellent maçon, outil de choix, il
redoutait les côtés théoriques du métier, les calculs, les écritures. La
partie lui semblait risquée. Mais l'industrieuse élève des Bonnes-Soeurs
serait là pour lui servir de comptable. Il finit par entendre raison.
En gens prudents ils avaient eu le soin de taire leur aubaine. Leur
établissement fut diplomatique: ils exprimèrent des craintes,
feignirent des hésitations, invoquèrent les risques et aux plus discrets
ils donnaient seulement à deviner qu'un capitaliste leur avançait juste
les premiers fonds pour attaquer l'entreprise.
Ils réussirent au delà des espérances de Rikka.
C'était l'époque des grandes constructions, des assainissements, du luxe
extérieur, de la toilette et de l'apparat des rues. Les patriciens
agrandissaient leurs hôtels, les nouveaux riches se faisaient construire
des demeures plus somptueuses encore; les pignons et les jardins du
négociant en denrées coloniales empêchaient le moindre épicier de
dormir. Rikka, douée d'un flair israéliste, doublait, quadruplait,
décuplait leur avoir. Des spéculations en terrains portaient leur
fortune à un demi-million.
Nikkel, gros bourgeois, président du Conseil de prud'hommes, s'était
bâti une prétentieuse maison sur une des avenues couvrant les anciens
fossés de la forteresse. La façade, où s'enchevêtraient les styles
renaissance, gothique, jésuite et rococo, superposait deux étages à
quatre fenêtres encorbellées, garnies de balustres. Les poignées de
cuivre de la porte de chêne sculpté sortaient de la bouche de mascarons
joufflus. A l'angle des deux façades, celui du boulevard et d'une rue
nouvellement tracée, une rotonde s'élevait, à quelques mètres au-dessus
du toit, en une tourelle à poivrière surmontée de l'immanquable
girouette dorée. Il y avait aux fenêtres des rideaux rouges et sur les
consoles des cache-pots plantés de jacinthes et de tulipes: une des
passions de Rikka.
Au fond de l'allée cochère s'ouvrait une échappée spacieuse bornée à
droite par les écuries et les remises, à gauche par les ateliers et les
magasins. Derrière verdoyaient, encloses de quatre murs chaperonnés de
tuiles rouges, les pelouses d'un jardin anglais qu'une grille à
claire-voie protégeait contre les incursions des ouvriers.
L'intérieur accumulait la dose de faste et de confort qu'un millionnaire
s'improvise. Plafonds, et lambris, portaient la signature d'un
décorateur venu de Bruxelles. Les poufs, les causeuses, les cabinets de
laque, les guéridons de Boule, les chinoiseries, les bronzes, les tapis
et les tentures d'Orient, les glaces biseautées, les dressoirs chargés
d'émaux et de nielles, de cristaux et de vaisselle aveuglante: aucun des
accessoires obligés d'un mobilier de nabab ne manquait à ces salons
sans cachet et sans plus d'intimité que les cabines de première classe
des grands steamers.