Le métier battant, Nikkel passait maître-compagnon et gagnait de fortes
semaines. La femme ramait dur de son côté, réalisait des économies sans
apparente lésine. Tout dans leur logement révélait une propreté de ferme
hollandaise. Rikka entretenait ses nippes et celles de son enfant au
point de les faire paraître neuves et bourgeoises. Leur nid formait
oasis dans l'affreuse maisonnée au milieu des prolifiques tribus de
logeurs rongés de vermine et de crasse. Dans le galetas de huit mètres
sur quatre, avec ses deux lits de bois peint jouant l'acajou, sa huche,
son poêle, sa batterie sommaire, une table et deux chaises, il leur
fallait cuisiner et dormir, repaître et s'astiquer. Tous les efforts de
Rikka, tendaient à expulser de leur logis cette odeur d'échauffé, de
graillon, de loques imprégnées de sueur, ces miasmes de buanderie,
s'impatronisant par le trou de la serrure et les joints de la porte.
Clara se remémora toujours ce fumet du pauvre, mais plutôt comme une
chose mélancolique sollicitant la commisération. Elle garda pour jamais
dans les oreilles, avec plus de complaisance que de rancune, les
disputes des voisins de carreau, les dégringolades au petit jour des
chambrelans ensabotés, dans l'escalier noir, auquel servait de rampe une
corde poisseuse comme le ligneul, et surtout les titubements des
ivrognes les soirs de la Sainte-Touche et de la Saint-Lundi, ruineuses
féries; les expectorations de jurons lardées de gravelures, le fracas
des portes, les criailleries des femmes, le fausset des enfants, les
carambolages des masses humaines contre les parois et la trépidation des
planchers.
Le soir, couchée avant le retour du père, ces hourvaris empêchaient la
fillette de s'endormir. Silencieuse elle dissimulait son insomnie, et
scrutait sa mère qui ravaudait devant le pâle quinquet ou qui
surveillait le miroton de Nikkel. La figure avenante et apaisée de
Rikka, la décence de sa toilette, la symétrie du mobilier, au lieu de
flatter Clara, l'irritaient presque par leur implacable régularité, leur
égoïste quiétude.
Rikka, la folle soubrette, se ressentait aujourd'hui de l'éducation du
couvent. Depuis longtemps elle avait rajusté son bonnet; sa robe
présentait des cassures de soutane et la ménagère avait des sourires
vagues, en coulisse de fille repentie. Clara suspectait chez sa mère un
désintéressement raisonné du prochain, une étroite conscience de dévote,
des mépris de bonne ménagère pour les irréguliers; et Clara l'en aimait
moins, instinctivement. Un jour que Rikka l'embrassait: "Tu sens trop le
savon et pas assez la viande!" faisait la petite en se dégageant. Ces
soirs-là, que le pas de Nikkel résonnât sur le palier, vite la mâtine de
simuler le sommeil et de fermer les yeux. Et ce petit corps potelé
frissonnait d'aise lorsque le plâtrier, humide et poudreux, oint de
glaise ou tavelé de gravats, la dénichait un moment, la palpait de ses
mains calleuses, appliquait son visage râpeux à ces joues en fleur et
l'égratignait pour la caresser.
V
Clara avait pris tout particulièrement en sympathie un manoeuvre
arrivant chaque jour du village de Duffel par ces matineux trains de
banlieue qui drainent la main-d'oeuvre rurale.
Il avait quatorze ans, soit cinq ans de plus que la petite Mortsel, un
teint rosé de contadin, légèrement briqueté par places, des cheveux de
filasse, de bonnes joues pleines, de grosses lèvres, de grands yeux
bleuâtres, humides, ahuris et comme douillets, la physionomie
débonnaire, des membres potelés, une carre robuste, l'encolure et les
reins d'un goussaut, la démarche passive d'un athlète embarrassé de sa
force.
C'était l'aîné de petits cultivateurs, mieux partagés sous le rapport de
la progéniture que sous celui des écus. Ses parents le tenaient pour
«innocent» ou «faible d'esprit» mais comme il était le plus grand, en
attendant la croissance de ses frères ils l'envoyaient à la ville,
malgré sa fêlure, gagner quelques centimes par jour.
Si la cervelle lui manquait pour devenir jamais un ouvrier passable, du
moins serait-il apte au charriage des matériaux et rendrait-il les
services mécaniques d'une chèvre et d'un ascenseur.
Maîtres et compagnons l'eurent bientôt jaugé et se mirent à exploiter à
outrance cette force brute et candide incapable de rancune, de colère ou
même de volonté.
Flup Barend, Flupi comme ils l'appelaient, servit de bardot non
seulement aux ouvriers, mais encore aux apprentis de son âge. Taillé en
lutteur, il se laissait berner comme le plus malingre des enfants de
peine.
A six heures du matin, été comme hiver, par le froid, la pluie et les
ténèbres, les tapées de travailleurs ruraux guettent le passage du train
en battant de leurs sabots les dalles du quai. Un coup de sifflet
prolongé annonce le convoi. Le fanal blanc, au ventre de la locomotive,
grandit, s'écarquillé comme une prunelle de cyclope. Le frein grince;
las de se morfondre, le contingent de Duffel saute sur le marchepied
avant que le train n'ait stoppé; s'accroche par grappes aux portières
et, les uns poussant les autres, s'enfourne dans les wagons de troisième
classe déjà occupés par des cohortes plus lointaines.
Flup Barend a toujours peine à se caser. Ses compagnons, après l'avoir
appelé dans leur caisse se serrent de mauvaise grâce, souvent les rudes
espiègles le contraignent à rester debout et le repoussent à tour de
rôle. Les plus avisés des gars, désireux de prolonger jusqu'à la ville
leur somme interrompu, se sont emparés des bons coins, et s'allongent
genou à genou. Les turlupins envoient malicieusement Flup Barend
s'empêtrer dans les jambes des dormeurs. Alors empêchés de fermer
l'oeil, ceux-ci sortent de leur torpeur pour dauber furieusement le
manoeuvre. Ou si, par exception, il parvient à s'asseoir et qu'il essaie
aussi de rabattre les paupières, ses voisins lui broient les côtes, le
tirent par le nez et les cheveux, pincent ses cuisses, et ses vis-à-vis
lui insufflent dans les narines l'âcre bouffée de leur première
bouffarde. Ces voyages fournissent le plus fréquent sujet des
conversations entre Clara et Flup, à la trêve de midi, lorsqu'elle
entraîne le bénin garçon loin de ses persécuteurs et se réfugie avec lui
sur le pas d'une porte. Car elle s'est éprise du souffre-douleur attiré,
de son côté, par les mines apitoyées de la fillette. Pour savoir les
tribulations du trop placide Flup, son amie doit l'interroger; il ne se
plaindrait pas du moment qu'elle l'a rejoint; sa large face rayonne et
il la mange de ses yeux de chien fidèle. Clara pochette toujours, pour
ce tête à tête du midi, une pomme, un sucre d'orge, un caramel au sirop
ou une autre de ces friandises du pauvre qu'elle partage avec Flup en se
servant de ses doigts et même, ce qu'il préfère, de ses dents. Au jeu
d'osselets succédant à ces amoureuses dînettes, elle le bat sans
vergogne. Mais être vaincu par elle c'est de la jouissance. "Bon Flup,
pauvre Flupi!" ces mots reviennent sans cesse sur les lèvres de la
petite, le bras passé autour de l'encolure de cette excellente pâte de
garçon. D'autres fois indignée de sa mansuétude elle le pousse à la
révolte: "Fi le polton! Pâtir avec des bras pareils!"
Flup promet de regimber, mais la première taloche le trouve aussi
passif qu'auparavant.
Cependant Clara prend tellement à coeur la cause de son protégé qu'elle
se brouille avec plusieurs maçons de ses amis, et refuse désormais de
jouer avec eux. Son enfantine toquade pour le Mouton (c'est un des
surnoms de Flup) amuse beaucoup l'équipe, rien moins que sentimentale,
et ils punissent la gamine de ses bouderies et de ses infidélités en
exerçant de nouvelles brimades sur son favori.
A présent, elle passe la plus grande partie du jour au pied de la
bâtisse où s'éreinte le bonasse apprenti. Trompant à tout instant la
surveillance de Rikka, elle s'esquive par un entrebâillement de la
porte. Elle halète après la présence de son ami, elle n'a plus
d'attention que pour Flup et les gestes de Flup: Elle l'attend dès le
matin sur le chantier, à l'heure du débarquement des coteries rurales.
Le soir, au moment ou celles-ci détalent pour regagner leurs clochers,
son coeur gonfle en voyant le blondin passer la blouse bleue, par-dessus
sa cotte de velours fauve et mettre en bandoulière la gourde de fer
blanc.
Ces enfants prolongeaient leurs adieux comme s'ils ne devaient plus se
revoir! Flup a'attardait, les yeux rivés aux prunelles humides de sa mie
et ses mains calleuses froissaient les menottes moins gercées de la
bambine.
Les journaliers de Duffel réclamaient Flupi, l'arrachaient même à ces
caressantes étreintes, car ils n'entendaient point se priver de leur
principale amusoire: «Allez hop le Mouton! Assez de tendresse. Il en
faut pour demain, Marche!»
Clara brûlait de lui baiser ces bonnes grosses lèvres de bigarreau, mais
elle se retenait sous les regards narquois des autres, de crainte que
cette caresse balsamique ne rapportât de nouvelles bourrades au
bien-aimé, et elle se contentait de le tâter le long du corps et de
s'enfiévrer à la tiédeur particulière que sa jeunesse entretenait dans
ses grossiers vêtements de velours côtelé.
Il se dérobait à grand'peine à ces douces privautés, puis se mettait à
courir pour rattraper les compagnons et s'insinuait dans leur rang,
emboîtait leur pas accéléré.
Une fois deux plâtriers décoiffèrent Flup et jetant et rattrapant sa
casquette sur leurs spatules, ils finirent par plonger celle-ci dans la
chaux vive.
En repêchant sa coiffure, le bardot faillit piquer une tête dans la
matière corrosive, pour le plus grand déduit des regardants.
Clara, que cette scène exaspérait depuis des minutes, n'y tenant plus,
vola comme une guêpe sur l'un de ces tourmenteurs, précisément ce grand
échalas de Bastyns que son père avait si bien châtié autrefois, et
l'agrippant aux jambes, se mit à le griffer, à le mordre, menaçant de
lui crever les yeux.
L'autre paraît ces attaques en ricanant, n'osant molester la gamine de
ce vigoureux Nikkel Mortsel. Celui-ci accourut et fit lâcher prise à
l'enfant. Mais pour éviter le retour de ces accès et mettre fin à cette
ridicule amourette, Rikka conduisit dès le lendemain la fantasque
petiote à l'école gardienne.
Ce fut le plus dur des châtiments. Clara supplia, promit d'être très
sage: "Je serai gentille avec tous les compagnons; je ne parlerai plus
jamais à Flupi, surtout qu'ils sont devenus mauvais pour lui à cause de
moi; je resterai tranquillement assise sur le trottoir et regarderai
sans bouger."
Les parents se montrèrent inexorables. Tous les jours Clara fut écrouée
dans la classe des mioches où, pour empêcher toute école buissonnière,
Rikka la conduisait et venait la prendre.
Des mois passèrent.
L'enfant dolente n'entretenait qu'une préoccupation: "A quoi pense mon
Flupi? Ne m'a-t-il pas oubliée? Souffre-t-il autant que moi?"