VIGNETTES ZOOLOGIQUES

L’immense forêt tropicale est sillonnée d’arroyos où se glissent les

pirogues sous l’enchevêtrement des lianes. L’endroit où le cours d’eau

se jette dans le grand fleuve se nomme le «dégrad». La forêt respire par

cette bouche. L’aube sur le dégrad, la grande lueur qui monte des eaux

et fend l’épaisseur de la jungle, c’est une des belles choses de

«là-bas». Au dégrad, dans le premier matin, les animaux viennent boire;

les chats-tigres arrivent par bandes; le tatou galope lourdement; les

lianes s’entr’ouvrent sous la poussée silencieuse d’un serpent; les

perroquets s’éveillent dans les feuillages criards. Une buée rose flotte

sur le fleuve. Le soleil n’a pas encore paru, mais toute la jungle

l’attend. Un grand frémissement parcourt les plantes constellées d’une

lourde rosée; des orchidées mouillées scintillent dans l’ombre bleue qui

lentement s’éclaircit et dégage les masses obscures de la forêt. Et

voici, avant-coureur de l’aube, un triangle pourpre déchirer le

brouillard du fleuve; c’est un vol de flamants corail qui s’abat sur la

rive parmi les lianes palpitantes de doux plumages couleur de sang.

Une bonne heure pour la chasse et un bon endroit. Un boa avait élu le

dégrad et s’y posait à l’aube pour guetter son gibier. Il ne faut pas

troubler un boa à l’affût. C’est une bête respectable, large et lisse

comme le tronc d’un jeune arbre, et qui se détend avec la rapidité

élastique d’un lasso, ce qui peut causer des surprises aux indiscrets.

Le boa avait choisi cette place d’affût. Un gendarme eut le tort de la

lui disputer. Ce gendarme n’avait pas le sens de l’à-propos. Le dit

pandore vint, chaque matin, prendre l’affût à côté du boa, que

d’ailleurs il ne distinguait pas d’un tronc d’arbre. Les coups de fusils

malencontreux chassèrent les paks, les agamis, les flamants et toutes

les bonnes nourritures du serpent. Le boa, un beau jour, tandis que le

gendarme ajustait son gibier, se déclencha à la manière d’un ressort de

montre et noua sur l’infortuné, sa giberne et son fusil, un de ces nœuds

qu’il est malaisé de défaire. Un boa commence par enduire sa proie d’une

bave visqueuse qui facilite la déglutition; ce faisant, il la malaxe

entre ses vertèbres. Un compagnon du pandore survint et d’une balle bien

placée interrompit la préparation. On dégagea le corps gluant de bave

hors des anneaux. Un médecin en fit l’autopsie. Il déclara que les os du

gendarme avaient été moulus fin comme de la farine de froment.

Un homme revenait du placer. Il s’appuie contre un arbre pour allumer sa

pipe. Un boa, lové contre cet arbre et pareil à un tas de bois mort, se

détend, enlace l’homme et l’arbre. Fort heureusement, un arbuste souple

se trouvait pris également dans l’étreinte du serpent et ralentit la

pression. L’homme eut le temps de tirer son couteau de sa poche. Il scia

la colonne vertébrale du boa, entre deux écailles. L’opération demanda

un quart d’heure.

Le pot au noir · 第 61 / 90 题