Un mot que l’on ne prononce ici qu’à voix basse, avec des mines
mystérieuses ou effrayées: «le piaye». Le «piaye», c’est quelque chose
de très vague et de dangereux. Les dames créoles et les négresses
n’aiment pas qu’on en parle devant elles. Elles sont pourtant le plus
souvent de bonnes «piayeuses». Un tel meurt d’une maladie dont la cause
est inconnue. C’est qu’il a été «piayé». Un autre se casse une jambe: il
y avait un «piaye» sur lui. Et si vous vous dérobez aux flammes de
quelque amoureuse dédaignée, gare à vous, vous serez «piayé».
Le «piaye», c’est la force occulte qui vous frappe impitoyablement;
c’est le philtre d’amour ou le poison de la vengeance; la malédiction
invisible d’un ennemi; la figurine de cire percée d’une aiguille, le
cheveu macéré dans une décoction de lianes. La magie séculaire n’est pas
morte. Ici chacun a ses formules de sorts et de conjuration. Les
vieilles négresses assises devant leurs cases en savent long sur ce
sujet.
Une jeune fille est amoureuse. Qu’elle place dans le lit du galant à
conquérir une petite bouteille contenant une plume de colibri, un cheveu
et une rognure d’ongle du bien-aimé. Elle sera sûre de sa fidélité. Mais
il ne faut pas communiquer la recette. Sinon le «piaye» perd sa valeur.
Les lianes enivrantes sont fort employées dans la cuisine amoureuse.
Vous vous apercevez un jour que vous perdez l’appétit. Maux de tête.
Maux de reins. Le médecin n’y voit goutte. Vous maigrissez, vous
souffrez de vertiges. Vous voilà bientôt privé de force. Vous revenez au
docteur. Rien n’explique votre mal. Mais si le docteur est un vieux
colonial, il vous conseillera de changer de cuisinière.
Bien entendu, le «piaye» n’est pas exclusivement réservé à l’amour. Il
sert aussi en politique. Un homme qui se mêle des affaires publiques ne
doit boire qu’avec précaution, ne jamais mordre dans un fruit qu’on lui
présente et se garder de respirer le bouquet de fleurs que lui apporte
une fille, avec un éblouissant sourire.
Il y a des «piayes» légers et des «piayes» ridicules et des «piayes»
inoffensifs. Mais il y a aussi des «piayes» paralysants et des «piayes»
qui déterminent la folie. Une bonne recette consiste à enduire d’une
certaine préparation végétale les reprises des bas et des chaussettes.
Cela produit de magnifiques ulcères aux pieds et aux jambes.
Si l’on veut se débarrasser d’un ennemi, on doit se passer une main à la
vaseline pendant plusieurs jours, sans l’essuyer. Ensuite la plonger
dans du sable fin, de façon que les particules de sable restent
adhérentes à la peau. Puis tremper la main ainsi enduite dans du jus de
charogne, à volonté. Enfin cherchez votre ennemi et frappez-le au
visage, de façon à l’écorcher légèrement. Le reste se fera tout seul.
L’art du poison est cultivé dans certaines familles mulâtres ou noires.
On vous dit: «N’allez pas chez Mme Séraphine. C’est une piayeuse
enragée.»
J’ai demandé à une petite courtisane ce qu’elle pensait des «piayes».
Elle n’a jamais voulu me répondre.
Mais le visage du docteur s’est assombri, lorsque je lui ai posé la même
question:
--Ce que j’en pense? m’a-t-il répondu. C’est qu’un de mes enfants, un
petit garçon, a été empoisonné en deux mois, avec des racines de
barbadine qui tuent lentement et ne laissent pas de trace.