Les mêmes nuages livides, immobiles sur un ciel orageux d’un bleu gris
foncé très fin. La mer de jaunâtre devient grise. Tout le crépuscule
tropical tient entre ces deux lèvres pourpres qui bâillent sur l’eau
noire.
Demerara! on ne pourra pas descendre à terre, ce soir. Des appontements
sans fin, sur pilotis. Une eau irisée d’essence et de pétrole. Des
pirogues montées par des noirs en haillons accostent. Les vendeurs de
bananes et les marchands de caïmans empaillés escaladent la passerelle
et se ruent sur le pont. Un nègre franchit le bastingage, la tête en
avant, le front bandé d’un foulard rouge.
Sur le ciel et la mer glisse un jeu délicat de teintes roses, grises,
marron. Tout est plat. Les palmiers, les mâts des vaisseaux et les toits
des maisons sortent des eaux lisses.
Un remous sur le pont. Sous les touches électriques émergent des faces
luisantes.
Tout d’un coup la foule s’ouvre. Un énorme policier noir s’avance, les
coudes écartés, vêtu de bleu, casquette à gourmette d’acier, casse-tête
à la main. Et derrière lui, lamentable remorque, quatre visages de cire,
quatre visages de musée Grévin. Ce sont des forçats évadés repris par la
police anglaise. On dit qu’ils ont beaucoup souffert à la geôle de
Demerara. L’un est très vieux, vêtu d’une veste de coton; un autre,
petit, barbu, vif, coiffé d’un chapeau mou; un autre, grand, au visage
encadré d’une barbe châtain, menton fuyant, long nez un peu de travers;
un visage faux, triste et hautain. Mais tous ont la même pâleur et les
mêmes yeux de fièvre. On les pousse vers l’entrepont. Le petit sourit
aux passagers.
L’eau plate et le ciel s’uniformisent. Des lampes s’allument à quai,
puis le phare. Immense nappe bleue et grise, avec toujours ces ballots
de coton livides dans le ciel. Une barque--la dernière--regagne la rive.
Le forçat châtain a le bras tatoué.