GUADELOUPE

Le paquebot, troué de lumières, est fixe dans la nuit de la rade. Tout

autour dansent des barques éclairées de chandelles qui brûlent, jaunes,

en des cornets de papier huileux. Au fond des barques luisent des

fruits, oranges et bananes. Un tumulte de voix et de cris s’élève. C’est

un jacassement aigu et inarticulé: le créole. La terre est invisible.

On mord avidement dans les fruits. Les oranges sont acides à faire

grincer les dents. Les grues du dock commencent à geindre, et à abattre

les palanquées, une par une, toute la nuit et tout le jour qui suivra.

Des câbles sifflent. Le paquebot est triste comme une maison qu’on

déménage.

Au matin, apparaît une baie lisse, plate, vert sombre sous un soleil

déjà dur. Il pleut--une pluie tiède--sans qu’on voie un seul nuage.

«C’est un haut pendu», dit-on. Plusieurs fois par jour tombent ainsi des

averses ensoleillées.

De grosses autos américaines ronflent sur le quai. Des chauffeurs nègres

s’en donnent à cœur joie avec les clacksons. Un grouillement de

négresses enturbannées de madras verts, bleus, orange; l’une d’elles est

coiffée d’une tortue.

La ville a l’aspect minable d’une station balnéaire pauvre. Maisons de

plâtras et de torchis, peinturlurées de couleurs criardes. Des boutiques

de pharmaciens y suintent un spleen provincial.

On boit du coco frais à même la noix, dans un salon orné de meubles

américains en bois noirs et tendu de velours vert cru. Il y a des

ventilateurs électriques, des phonographes, une pagode en ébène

incrustée de nacre et des water-closets faits d’une vieille caisse

renversée.

Démarrage dans la lumière crue. A toute allure, la cervelle déchirée par

le clackson, le long d’une route défoncée, entre des champs de canne à

sucre. Des fusées de boue giclent sous les pneus. Les reins brisés, on

franchit des lacs et des fondrières. Des coupeurs de cannes et des

porteuses de fruits aux belles nuques, rient sur notre passage, de leurs

larges rires blancs. Des nuages gonflés de pluie traînent, très bas. Des

vapeurs chaudes montent de la terre. L’étuve.

Un virage brusque. On aborde une rampe à pic. Des deux côtés de la

route, une végétation étouffante, des palissades de lianes et de troncs.

La lumière ne filtre pas à travers leurs épaisseurs. La teinte vert

sombre des feuillages est à la fois éclatante et farouche. Les feuilles

des bananiers s’étalent comme d’énormes langues. Des lianes s’enlacent,

de tronc à tronc et de branche à branche. Des fleurs saignent, paquets

de glandes. Des bouffées de chaleur humide vous lèchent le visage.

L’auto fend des zones douces d’odeurs: herbe humide, épices, résine,

vanille. Mais on a beau aspirer de tous ses poumons: on manque d’air.

Accablement; sensation d’étouffer dans trop de richesse verte. Le

supplice de la serre.

Au flanc d’une montagne boisée, sous des bambous larges comme des

cuisses, une piscine chaude. Une grosse dame créole batifole en costume

rose dans l’eau verte. Une toute jeune fille fait la planche. Elle tend

de petits seins durs et dorés dans la pénombre.

Déjeuner dans un hôtel sans toit, à cheval sur des poutres. Mais il y

aura un jour l’eau à tous les étages et peut-être un ascenseur. Un

médecin-hôtelier rêve sur les matériaux épars et s’épanche au moment du

champagne. Casino, eaux minérales, poker et pianola, à bref délai, pour

le plus grand bien du Tropique.

Un «haut pendu» se décroche. Sortie dans des ondées de parfums. Ciel

nuageux. Soleil lourd. Paroxysme sensuel. La chaleur coule le long des

corps moites, fait bourdonner les oreilles. On rêve de toutes-puissances

et de crimes voluptueux. C’est le coup de soleil colonial.

Puis de nouveau à toute vitesse, conduits par un enfant, le long de

routes à virages vertigineux, pressés dans la griserie de la vitesse et

du danger.

La ville au bord de la mer--de la mer métallique. Le bref couchant

rouge. Les nègres rassemblés sur la place, autour de la statue

blanchâtre de Schœlcher, libérateur des esclaves. Un cortège débouche,

précédé d’un orphéon. Dans la salle basse de l’hôtel de l’Europe

(ironie!), sous la lueur tremblante et jaune des lampes, des faces

brutales se tendent vers les punchs, lèvres énormes, nez écrasés, dents

découvertes; on boit, on hurle. La politique chauffe le sang. La taverne

grouille comme l’entrepont d’un négrier. Les coups de gourdin ne

manquent pas, et les épaules pour les recevoir et les bras pour les

donner. La nuit tombe, brusque et poisseuse. Les vagues détonent sur le

wharf où brûle un feu rouge. Leur rumeur couvre les hurlements des

ivrognes. Une détresse venue à pas de loup dans l’ombre, vous agrippe à

la gorge... Terreur de vivre, ici. Mais le paquebot illuminé entre en

rade.

Le pot au noir · 第 28 / 90 题