Ce soir, le Tentateur est couché dans sa cabine. Il a le visage des
mauvais jours. Je vais m’asseoir près de lui. L’odeur chaude de la
jungle fermente entre les quatre murs blancs. Pas un souffle d’air par
le hublot. Il parle:
«Je n’ai jamais été aussi heureux que dans le Bois. Le Bois, c’est la
Jungle de là-bas. J’y ai vécu des heures de fièvre qui valent les plus
belles aventures d’amour,--celles que je n’ai pas connues. Vous êtes un
civilisé, vous! vous ignorez les joies de la forêt, les semaines en
pirogue sur les fleuves et les rivières, immobile, courbé sous un ciel
de plomb, suivant du coin de l’œil le sillage des caïmans, fidèles
compagnons de route; la marche, le sabre à la main, à travers les lianes
et les bambous; le marécage pourri d’insectes où l’on enfonce jusqu’à la
ceinture; la riche puanteur du Bois après la pluie; le bond de la
pirogue sur les rapides fumants; la rauque mélopée des pagayeurs dans le
soir. Vous ne connaissez pas la nuit sur la Jungle, le silence
grouillant de menaces obscures, le frôlement mou des vampires et le cri
obsédant du crapaud-bœuf. Et surtout vous ne connaissez pas cette
ivresse du danger et de la solitude, l’homme colleté avec le Destin et
qui le terrasse.
«La Vie! c’est dans la Jungle que vous sentez son souffle sur la nuque,
et non dans votre Europe hystérique et étiolée. Ah! c’est une forte
haleine et qui pue la charogne. La Jungle est un charnier: hommes, bêtes
et plantes nourrissent son humus, et toute cette corruption fermente
sous la voûte épaisse des feuilles. Que de fois et avec quelle volupté
je l’ai humée, cette tiédeur étouffante de la forêt où se confondaient
toutes les odeurs de la création! Deux aromes terribles dominaient,
celui de la semence et celui de la mort: sur chaque branche, dans chaque
touffe d’herbes tapie dans le taillis de bambous, sous l’ombrage glauque
du manguier ou du mancenillier, je les ai flairés comme un chien sur la
piste.
«Si vous franchissez le seuil de la Jungle, vous toucherez de votre
paume le mystère chaud de l’existence.
«Des fruits éclatants pendent aux branches: ils sont empoisonnés. Des
fleurs veloutées comme des prunelles et désirables comme des sexes
palpitent dans l’ombre; elles vous tuent.
«Des mouches irisées comme des pierreries vous pourrissent d’ulcères.
Les racines de plantes nourricières donnent la mort. La mort infatigable
hante cette inépuisable fécondité.
«J’ai vécu sous le Tropique, au cœur fumant de la terre, j’ai parcouru
les mers grouillantes de poissons venimeux, de squales et de méduses
corrosives, ces mers langoureuses qu’enflent de brusques et sauvages raz
de marée; ces îles où des volcans sommeillent, encapuchonnés de nuages;
ces vastes fleuves dont les limons jaunissent l’Océan.
«Maintenant j’ai choisi une autre Jungle; mais je regrette la vraie.»