RENÉ BOYLESVE
LE
MEILLEUR AMI
--ROMAN--
CINQUIÈME ÉDITION
PARIS
CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
3, RUE AUBER, 3
Il a été tiré de cet ouvrage
TRENTE EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE HOLLANDE
et
DIX EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE CHINE,
tous numérotés.
A
MARCEL BOULENGER
LE MEILLEUR AMI
«C’est une vieille histoire qui reste toujours nouvelle, et
celui à qui elle vient d’arriver en a le cœur brisé.»
HENRI HEINE (_Intermezzo_).
J’évite ordinairement de passer par cette avenue Raphaël qui me rappelle
trop de souvenirs. Un hasard m’y a mené tantôt; j’accompagnais un ami;
nous causions; je levais les yeux à peine; pourtant je crois bien avoir
aperçu la pelouse du tennis, le tramway qui grince en tournant vers la
Muette, et le jeu de bagues. Tout à coup, nous sommes arrêtés par un sol
boueux, creusé d’ornières dégoûtantes, et mon compagnon me dit:
--Tiens! c’était là l’hôtel des Chanclos!... bon Dieu! comme tout
passe!...
Il fallut donc s’arrêter là, d’abord pour tourner la boue, et puis pour
voir ce qui est maintenant à la place de l’ancienne habitation des
Chanclos. Une sorte de palais monumental a dévoré le joli hôtel du baron
de Chanclos et son voisin, celui de la princesse V***; et les arbres
admirables des deux parcs, ces beaux platanes, ces marronniers, ces
vieux ormes tordus, ces érables d’argent, dont le feuillage se
diversifiait si gaiement même avant l’automne, un boulingrin solennel et
plat en a rasé la forêt, la gaieté, la fantaisie colorée et l’agréable
ombrage, pour découvrir, en noble perspective, au bout du jardin
français, une fontaine, elle aussi monumentale, et copie de Versailles.
Enfin, il ne reste rien du passé, que nos souvenirs; et, puisque sous
notre régime de bouleversements rapides, la chose écrite seule a quelque
chance de se faufiler entre les décombres et les murs nouveaux, je veux
essayer d’évoquer à la place de ce qui est aujourd’hui, ce qui n’est
plus et qui, il n’y a pourtant pas de cela dix ans, était la jeunesse,
la vie charmante, la plus riante promesse d’avenir. «Bon Dieu! comme
tout passe!...»
C’est la voix de Bernerette de Chanclos qui me frappe avant toute chose
au moment où je me penche sur ce trou déjà obscur qu’est une dizaine
d’années en arrière. Je l’entends, sous les marronniers garnis de
feuilles nouvelles... C’était une voix qui, vers la quinzième année,
avait pris je ne sais quel timbre à la fois argentin et grave, laissant,
après coup, une résonance comparable à celle de certains angélus frais
et mélancoliques, qu’on n’entend que dans la campagne à la tombée du
jour: quand Bernerette avait parlé, comprend-on cela? ce n’était pas
fini; elle avait projeté dans l’atmosphère quelque chose d’exquis, et
qui voletait ou demeurait là, en suspension, comme des vapeurs ou des
parfums. Et cette voix n’était pas juste dès que l’on essayait de
l’employer pour le chant, c’est assez étrange; et Bernerette avait, en
outre, un petit défaut de prononciation, un besoin de manger quelques
syllabes, comme si elle eût été pressée, la pauvre petite, et comme si
les mots lui eussent paru trop longs pour le peu de temps qui lui était
donné. Ce défaut-là pouvait bien être un charme. J’entends cette voix
sous les marronniers!... J’arrivais, en familier de la maison, et
Bernerette me criait de loin:
--Henri! Henri! il y a du nouveau: nous nous costumons le 23!
Tout est fini. La voix joyeuse qui a résonné ainsi sous les marronniers
ne résonnera plus nulle part; et les marronniers qui en ont arrêté les
vibrations pour les garder plus délicieuses, sont dépecés et brûlés. Oh!
la petite torture subtile et savante qu’est un instant précis
d’autrefois qui apparaît en fantôme!
Je me souviens qu’après m’avoir annoncé la soirée, Bernerette empoigna
un bout de chien loulou nommé Joë, qu’elle avait, et, le tenant par les
pattes de devant, elle lui fit faire prestement trois tours de ronde. Je
voulus être de la partie; je saisis une main de Bernerette et une patte
de Joë, et nous tournâmes jusqu’à ce que le chien se fâchât.
J’avais vingt-cinq ans, Bernerette dix-neuf. Je n’étais pas trop gai de
ma nature; elle non plus; mais la perspective d’un bal costumé a des
vertus qu’on cherche en vain à approfondir: notre désir d’être ou de
paraître différent de ce que nous sommes suffit peut-être à en expliquer
l’attrait considérable chez la plupart des femmes et des hommes.
Elle se mit aussitôt à me parler de ce bal costumé et me dit que sa mère
avait invité et fait inviter «des quantités de gens», jusqu’à des
inconnus, pour danser. Elle sourit finement en disant «des inconnus»,
parce qu’elle avait un goût, peut-être excessif, de l’imprévu, de la
chose nouvelle, et je la taquinais là-dessus quelquefois:
--Vous êtes lasse de vos amis, Bernerette; vous en voudriez d’autres!...
--Non! disait-elle. Mais le prince Charmant, dame! pour qu’il se
présente, il faut bien que les portes soient ouvertes!
Elle ne songeait pas le moins du monde à me faire mal, en disant cela.
Hélas! je ne prétendais pas à jouer jamais le rôle de prince Charmant:
il y avait si longtemps que j’étais l’ami de Bernerette! A présent,
quand je recueille les souvenirs de ce temps-là, je m’aperçois que moi,
j’aimais Bernerette. Mais je ne le croyais pas. On peut aimer sans
savoir qu’on aime: c’est que, pour nous cacher un sentiment inopportun,
l’esprit recourt à des ruses merveilleuses. Dépourvu du bandeau qui
m’aveuglait, est-ce que j’aurais pu approcher Bernerette deux fois la
semaine sans faire la figure d’un jeune homme aspirant à sa main? La
main de Bernerette, non vraiment, je n’y pensais pas! Je n’étais qu’un
petit avocat, débutant et quelconque. Mademoiselle de Chanclos était ce
qu’on appelait encore dans ce temps-là un «très beau parti». Aussi il
fallait voir comme j’avais le cœur léger, comme je badinais, riais,
soulevais les épaules lorsqu’il s’agissait de ces passions auxquelles on
fait allusion dans les saynètes et dans les pièces de vers fameuses que
l’on récite dans les salons ou que l’on chante au piano! D’être jamais
épris, moi, ah! non, je ne courais pas risque que l’on me suspectât!
Pour moi-même comme pour tout le monde, ah! que j’étais donc un garçon
tranquille!...
Comme Bernerette disait avoir choisi pour elle, à ce bal, le costume de
_la Finette_ de Watteau, je m’écriai:
--Bravo! vous me donnez une idée!
--Laquelle?
--Je serai, moi, _l’Indifférent_!
Madame de Chanclos descendait à ce moment les marches du perron; elle
m’entendit et dit:
--Voilà qui vous ira bien.
Et le bal eut lieu le 23. Je ne le vis guère. J’y fus de très mauvaise
humeur et le quittai rapidement. C’est ce soir-là qu’il m’apparut que je
n’avais de vrai plaisir qu’auprès de Bernerette. Bernerette se
prodiguant à tous ne fut pas à moi deux minutes. Elle avait beaucoup de
succès avec son toquet, son pli Watteau, sa guitare; il y avait ce qu’on
a raison de nommer un monde fou; des jeunes gens nombreux, des danseurs
en quantité suffisante; et _la Finette_, c’est-à-dire la grâce, la
fantaisie, l’esprit, la chanson qui fait rire et pleurer, passait et
repassait des bras d’un mousquetaire encombrant à ceux d’un long
imbécile d’arlequin; des bras d’un Incroyable à ceux d’un Roméo; des
bras d’un nègre authentique, en roi mage, hideux, à ceux d’un magnifique
lancier de Nemours, beau, svelte et grand garçon, qui vint à moi, après
un quadrille, et me dit en me tendant la main:
--Mes compliments, mon cher, tu es joliment bien dans la maison: nous
avons causé de toi tout le temps, mademoiselle de Chanclos et moi...
Je n’avais pas reconnu en lui un ancien camarade de lycée, Claude
Gérard. A peine avions-nous échangé quatre mots, qu’une Junon le
réclamait, et je vis que plusieurs femmes le suivaient des yeux. Peu
après, Bernerette valsait avec un homme masqué par une tête de veau. Je
m’en allai. Devina-t-elle, je ne sais comment, ma retraite? La voilà qui
échappe à ce monstre et qui court à moi:
--Henri! Henri! vous partez?
Je remontai quatre marches pour la saluer. J’étais heureux qu’elle me
retînt. Quand je fus près d’elle, elle posa sa main près de sa bouche,
pour parler bas, et moi je souriais niaisement parce qu’elle s’apprêtait
à ne parler qu’à moi seul. Elle me dit, pour moi seul en effet:
--Qui est-ce, dites, le lancier avec le plastron jaune?... il vous
connaît; nous avons parlé de vous tout le temps!...
--Il se nomme Claude Gérard.
--Je le sais, parbleu? On me l’a présenté, peut-être! mais qui est-ce?
--C’est un joli garçon!
--Vous faites exprès de me faire enrager. D’ailleurs, ce que je vous
demande là, je m’en moque, vous pensez!... Alors, vous vous en allez,
Henri?
--Oui.
--Allons vous n’êtes pas gentil!
Je lui dis adieu: je descendis quelques marches; mais elle demeurait
penchée sur l’escalier. Je pouvais bien croire qu’elle était fâchée de
me voir si tôt partir. Alors je me retournai vers elle et lui souris
encore aussi niaisement que la première fois. Tout à coup, je sentis
comme un démon qui m’obligea de dire à Bernerette:
--Je vous donnerai des détails sur Claude Gérard!
--Ah! fit-elle.
Et je vis dans son œil que c’était cela même qu’elle attendait, penchée
sur la rampe.
--Mais, dites-moi tout de suite, reprit-elle, c’est un jeune homme qu’on
peut recevoir?...
--Sans travestissement? Mais oui, Bernerette!
Elle n’insista plus pour me retenir; elle quitta l’escalier et disparut.
Je rentrai chez moi à pied, par le plus long. Je marchai beaucoup, cette
nuit-là. Dieu! qu’il faisait beau sous ces allées du Ranelagh, voûtes de
verdure, silencieuses et profondes! Comme un petit hôtel, environné d’un
jardin, a l’air de bien dormir!... Les maisons, dans la rue, le passant
les frôle, il les touche et il semble un peu qu’il leur marche sur les
pieds; mais derrière ces grilles, ces haies de fusains et ces
plates-bandes gazonnées, sombre velours si pur, les petits hôtels ont un
sommeil abrité, heureux, et qui fait du bien au passant. Leur paix et la
fraîcheur nocturne me retinrent,--je le croyais du moins,--et je fus
près d’une heure à faire les cent pas dans le Ranelagh.
Et puis, quelques journées passées, du travail, des soucis d’autre sorte
atténuèrent le malaise de cette soirée. Je ne pensais pas trop aux
mousquetaires, aux arlequins, aux nègres ni au lancier de Nemours,
lorsque, avant même d’avoir revu Bernerette, je me trouvai nez-à-nez,
sur le boulevard des Capucines, avec l’ex-lancier en personne, Claude
Gérard. Il m’aborda avec bonne humeur et franchise:
--Ah! bien, mon vieux, la drôle de chose! On reste dix ans sans se
croiser seulement dans la rue, et voilà deux rencontres dans la même
semaine!...
--La vie a plus de fantaisie que les hommes.
--Te souviens-tu du père Passereau?
C’était notre commun professeur de rhétorique. Et les souvenirs de lycée
affluèrent. Nous fûmes, sans nous être aperçus du chemin, sur la place
de la Concorde. Gérard ne me dit mot de la soirée du Ranelagh; je n’y
fis moi-même aucune allusion; il semblait bien aise de me revoir; il
parlait avec abondance et sans m’ennuyer, je l’avoue; je jugeai tout de
suite qu’il était demeuré le brave garçon que j’avais connu sur les
bancs. Il était vraiment joli homme; je le voyais bien au regard des
femmes qui allaient à lui comme les papillons du soir à la lumière; mais
lui ne semblait pas y prendre garde; il n’en tirait aucune vanité; il
était accoutumé, sans doute, à ces hommages muets des inconnues;
peut-être en était-il las.
Comme nous inclinions vers le boulevard Saint-Germain, en face du
Palais-Bourbon, une jeune femme, d’une beauté célèbre, portant une des
premières toilettes printanières, passa dans une victoria découverte et
donna à mon compagnon, le temps que les chevaux ralentissaient au
tournant, ses yeux splendides; tout autre homme en eût été affolé. Je ne
pus me retenir de le lui faire remarquer. Il sourit. Je lui dis:
--Tu sais qui est cette femme?
Il ne le savait pas. Je la lui nommai. Il me dit:
--J’ai une amie que je te présenterai si tu me fais l’amitié de venir un
soir dîner chez moi sans cérémonie.
Est-ce que l’appréhension que j’avais eue lors du bal costumé n’était
pas absurde? Voyons! Pour deux simples questions de Bernerette: «Ce
jeune homme, quel est-il? Et peut-on le recevoir?» voilà mon esprit et
mon cœur en campagne, et je passe une nuit blanche à marcher comme un
homme trahi!... Que ce jeune homme eût plu à Bernerette, quoi
d’extraordinaire à cela? D’autres jeunes gens, à ma connaissance, déjà
précédemment avaient plu à Bernerette. Quant à Claude Gérard, il ne
m’avait même pas parlé d’elle; les femmes lui étaient assez
indifférentes; il avait une maîtresse qui les devait éclipser toutes,
c’était évident. J’allais la connaître.
Je dînai au Ranelagh avant d’aller chez Claude Gérard. Là, il ne fut
parlé que de la soirée, mais de Claude Gérard à peine. On l’avait trouvé
bien; il avait fait honneur au bal costumé, oui, mais d’autres jeunes
gens aussi. Allons! ce n’était pas celui-là encore qui «nous» ravirait
Bernerette! Et je pensais ce «nous» un peu comme l’eussent fait monsieur
ou madame de Chanclos, peu pressés, cela va sans dire, de marier leur
enfant unique. Ce fut d’un ton bien dégagé, vraiment, que je dis à
Bernerette, pour m’acquitter de ma promesse:
--Je vais vous donner les quelques détails annoncés sur ce monsieur
Gérard!...
--Donnez! dit-elle.
--Eh bien! c’est un auditeur au Conseil d’État: il est sérieux,
intelligent, de bel avenir...
--Tant mieux pour lui!
--De famille provinciale... fortune modeste, au moins d’apparence,
mais...
--Que voulez-vous que cela me fasse?...
--Ses mœurs sont pures, autant que j’en ai pu juger en me promenant avec
lui, pour vous complaire, de la Madeleine à l’Odéon...
--Merci mille fois!
--Ah! j’oubliais: officier de réserve, 2e dragons...
--Mais je m’en moque!...
--Bon! Très bien. Ne parlons plus de lui.
--Ah! vous savez que maman l’a réinvité?...
--Parfait!
--Qu’avez-vous?...
--Rien du tout.
Elle paraissait plus animée que de coutume; elle parlait beaucoup; elle
sautait dans les allées du jardin, comme cinq ou six ans auparavant,
lorsqu’elle était encore une fillette. Que le pauvre Joë fut donc
bousculé!
Il y avait une chaumière rustique au fond du jardin, que l’on éclairait
le soir au moyen d’une grosse lanterne vénitienne arrondie en ballon et
de la couleur d’une orange. Assis dans des fauteuils d’osier, monsieur
et madame de Chanclos, quelques amis et moi, nous regardions jouer
Bernerette et son chien.
--Je ne sais pas ce qu’elle a, dit sa mère.
--Elle est jeune, dit un ami de la famille.
* * * * *
Je reverrai longtemps cette danse à la lueur orangée de la lanterne. Je
la trouvais insolite, quoique Bernerette eût coutume de s’agiter ainsi
parfois avec le pauvre Joë, et il n’y avait pas si longtemps,
n’avions-nous pas dansé, Bernerette, Joë et moi-même, à l’annonce de «la
soirée du 23»! Il ne faut qu’un peu de mélancolie pour voir plus
profondément dans les scènes d’apparence ordinaire. Je n’en manquais pas
sans doute, et il me sembla que Bernerette, en s’agitant, abandonnait
tous les mouvements de la jeunesse insouciante et pure; elle secouait
ses bras, ses jambes, son jeune corps si souple, et j’en voyais tomber
un à un les derniers gestes puérils, qu’une grâce, une langueur
nouvelles remplaçaient à mesure en embarrassant peu à peu l’enfant
métamorphosée en femme. Je me souviens d’un rien: après avoir sauté sur
la pelouse, par-dessus Joë, elle porta la main à son sein qu’elle avait
senti vibrer, et aussitôt elle fut un peu gênée et s’assit. Ses tempes
étaient moites, ses beaux cheveux d’un blond d’or penchaient d’un côté,
et elle les empoigna pour les remettre d’aplomb. A ce moment, je vis
pour la première fois sous ses yeux une presque inappréciable cernure
dont la courbe alliée au dessin du nez donnait à sa physionomie un air
de gravité surprenant; et son bras levé, sa gorge saillante et sa bouche
entr’ouverte me troublèrent.
J’allai quelques jours après chez Claude Gérard. Ah! la singulière
émotion que la mienne! Est-ce que je haïssais ce Gérard? Est-ce que je
n’éprouvais pas un certain plaisir à l’approcher, à le connaître?
Il habitait un petit appartement, rue de Vaugirard, entre la rue
Bonaparte et le musée du Luxembourg, dans une maison vieillotte, à
porche vénérable et belle cour. On grimpait tout en haut. Une bonne
proprette m’introduisit dans le «bureau de monsieur», bureau, ma foi,
fort bien, avec bibliothèque vitrée contenant la rigide collection du
_Dalloz_, pendule familiale de zinc doré, photographies de gens intègres
et de professeurs en robe; des codes partout, et la _Gazette des
Tribunaux_. Quel sérieux! Non, rien, rien vraiment, d’un séduisant jeune
homme de vingt-sept ans!
Claude parut et me dit aussitôt:
--Que je t’avertisse: motus, devant mon amie, sur la soirée chez les
Chanclos... A propos, ces gens sont bien gentils: ils me bombardent
d’invitations... Pendant que nous sommes seuls, donne-moi un avis:
dois-je accepter?
--Drôle d’avis! n’es-tu pas d’âge à savoir?...
--Je veux dire tout simplement: «Est-ce une maison où l’on se rase?»
--Ce n’est pas non plus une maison où l’on s’amuse. Le père et la mère,
tu as pu en juger, même sous le travestissement, ne sont pas ce qu’on
appelle de «joyeux fêtards». On lit chez eux la _Revue des Deux Mondes_,
et l’on fait maigre le vendredi.
--Tu comprends, dit-il, moi, si je vais dans le monde, j’aime que ce
soit pour me détendre un peu.
Je souris, non sans inquiétude. Qu’appelait-il «se détendre», puisqu’il
vivait librement chez lui, en garçon, avec sa maîtresse?
Deux jeunes gens entrèrent: l’un était son collègue au Conseil d’État,
l’autre un élève de l’École des sciences politiques. Ni l’un ni l’autre,
pas plus que Gérard, d’ailleurs, n’avaient cette attitude gourmée ou
fate que l’on prête volontiers à ces messieurs des doctes écoles ou des
corps imposants de l’État: ils semblaient d’assez gais compagnons même,
mais ils mirent une sourdine à leurs propos et rectifièrent leur tenue
quand la jeune femme, qui jouait ici le rôle de maîtresse de maison,
entra. Ils la connaissaient; lui serrèrent la main. On me présenta:
--Isabelle!
Isabelle n’était ni jolie ni très jeune. C’était une femme menacée
d’embonpoint, les cheveux teints, la figure et la bouche assez fraîches.
On ne savait si elle était timide ou guindée; elle ne semblait pas à son
aise; et les deux amis et Gérard lui-même avaient je ne sais quoi de
bien compassé depuis qu’elle était là. On se fût cru chez un ménage
bourgeois, où la femme, peu habituée au monde, fait cent efforts pour
donner à entendre qu’elle sait vivre. Jamais repas ne fut plus digne,
jamais propos ne furent plus décents et plus mesurés. Je fus tenté
plusieurs fois de dire à Gérard: «Les Chanclos, non, non! ne sont pas
une maison où l’on se rase.» Car je comprenais qu’il s’y fût «détendu».
On était chez eux beaucoup plus libre que chez lui.
Quantité de sujets de conversation évidemment gênaient Gérard et
Isabelle. Le nom d’un certain café du quartier Latin, jeté par moi,
répandit un froid; le nom d’un bal public parut disgracieux à entendre;
enfin, il n’y avait pas jusqu’à ce merveilleux jardin du Luxembourg, qui
s’étalait non loin de là et dont l’on voyait par la fenêtre un angle de
verdure, qui ne rappelât sans doute quelque mystère douloureux au
ménage. Il y eut un soulagement quand, de retour dans la glaciale
bibliothèque, ces messieurs du Conseil d’État et de l’École des sciences
politiques abordèrent des questions d’ordre administratif. J’eus un
aparté avec Isabelle.
* * * * *
Comment avais-je gagné sa confiance? Elle me laissa entendre qu’elle
menait plusieurs vies superposées, dont la plupart dissimulées
soigneusement à Gérard. Aucun des amis de Gérard, j’en eusse juré,
n’ignorait ce que j’apprenais là. Isabelle avait un besoin inextinguible
de narrer sa propre histoire à tout venant. Et d’ailleurs, prenant ainsi
les devants, et vous gagnant par ses confidences, elle obviait aux
rapports qu’un ami étourdi peut faire: «Tiens! j’ai rencontré l’autre
jour Isabelle avec un grand brun», ou bien: «Ah çà! Isabelle a donc de
la famille à Saint-Germain?» Mais elle n’était point du tout habile;
elle ne gouvernait pas le moins du monde sa parole; elle savait son
défaut, et c’est à cause de cela qu’elle adoptait devant Gérard cette
tenue austère, ces propos neutres, cette attitude de personnage
officiel, qui nous avaient incommodés pendant la première partie de la
soirée, mais qui ne semblaient pas déplaire à Gérard, car si Gérard
aimait à se «détendre» chez les autres, il était flatté que l’on pût
dire que chez lui, même en ménage irrégulier, on se tenait très comme il
faut.
Je ne causais pas depuis trois minutes avec Isabelle, qu’elle me disait
avoir perdu un enfant qui aurait aujourd’hui sept ans, que ce pauvre
petit s’appelait Gustave, qu’il était si joli que son père aurait
certainement fait tôt ou tard pour lui ce qu’il n’aurait pas fait pour
la maman:
--Oui, monsieur, il me l’avait promis; c’était bien dans son idée de
régulariser... Là-dessus, pan! voilà cette malheureuse scarlatine...
Le chagrin d’Isabelle durait encore; elle s’oubliait; je crus qu’elle
allait pleurer et j’en étais un peu gêné, car Gérard, ou les deux amis
tout au moins, n’allaient pas manquer de penser qu’Isabelle me parlait
déjà de son petit. Elle soupçonna ma crainte, elle me dit:
--Claude le sait; je ne lui ai rien caché... Même qu’il m’a proposé, le
Jour des Morts, de m’accompagner sur la tombe, au cimetière
Montparnasse. Ça, non, je ne l’ai pas voulu. Pensez donc, si le père
avait eu, lui aussi, l’idée d’y aller!...
--Et il l’a eue probablement, puisqu’il aimait tant son fils!...
--Oui, oui, monsieur, il l’a eue, vous pouvez m’en croire. Il n’a pas
tenu toute sa parole, non, et en cela, il est fautif, mais je ne
laisserais pas dire de lui que ce n’est pas un homme de cœur, et bon, et
généreux...
Évidemment Isabelle n’avait pas cessé toutes relations avec le père de
son enfant. Isabelle me dit, sans plus de transition:
--Pour ça, Claude n’en sait rien, par exemple. Il est d’un jaloux!
Quoique l’autre ne soit plus de la première jeunesse...
--C’est que Claude vous aime!...
--Oh! de ce côté-là, dit-elle, je n’ai pas à me plaindre! Et voilà
bientôt quatre ans que ça dure... Un si joli garçon!
Elle parut réfléchir, hésiter un instant, puis elle me dit:
--Il a été en soirée avec vous, je le sais. Il ne m’en a rien dit, comme
de juste, mais ce n’est pas de ces choses qui nous échappent, à nous. Il
avait pris trop soin de recommander le silence à la concierge... Quand
je suis arrivée ici,--je viens le mercredi et le samedi--ce qu’il avait
fait était écrit sur toutes les figures...
Sur un signe de Gérard, Isabelle se leva pour remplir machinalement ses
devoirs de maîtresse de maison; elle offrit de la bière, et la
discussion sur les matières administratives fut interrompue entre Claude
Gérard et ses deux amis. Claude me prit à part à son tour et me demanda:
--Comment la trouves-tu?
--Mais, charmante!...
* * * * *
Je descendis avec les deux amis. Dans la rue, celui de ces jeunes gens
qui n’était encore qu’élève de l’École des sciences politiques envia le
sort de Claude: c’était une chance de posséder une maîtresse si
correcte. L’auditeur de première classe au Conseil d’État souleva
l’épaule et dit que cette liaison était au contraire déplorable et
qu’elle ruinerait l’avenir de Gérard.
--Cette liaison n’est pas éternelle, hasardai-je en riant.
L’auditeur avança les lèvres et me regarda de biais. Je repris:
--Gérard n’est pas esclave; il a une maîtresse qu’il voit deux fois par
semaine, bon; mais, entre temps, il sort, il est libre; il commence à
aller dans le monde...
--Avec quelles précautions! quelle abondance de cachotteries! Sa soirée
costumée a été l’escapade nocturne d’un collégien, d’un gamin qui
s’échappe par la fenêtre!
--Elle ne lui a causé que plus de plaisir: il recommencera.
--Mais le plaisir qu’il éprouve à fuir en cachette vient de ce qu’il se
sent prisonnier!...
Et l’auditeur au Conseil d’État prophétisa:
--Gérard épousera Isabelle!
Je ne pus m’empêcher de rire. Le plus jeune de ces messieurs fit comme
moi et s’écria:
--Et l’autre?...
L’auditeur au Conseil d’État ne broncha pas, car il ne me croyait pas
informé. Je dis alors, moi aussi:
--Oui, en effet, et l’autre?...
Il fut surpris un instant, me regarda, comprit qu’Isabelle m’avait parlé
dès la première entrevue comme elle l’avait fait sans doute à lui-même.
Il dit:
--L’autre?... Eh bien, oui, ce sera alors probablement notre devoir
d’avertir Claude qu’il n’est pas le seul amant d’Isabelle, et alors...
--Alors, dit le jeune homme, il faudra bien qu’il rompe avec sa
maîtresse.
--Alors, dit l’auditeur, il rompra avec nous et il épousera sa
maîtresse!
* * * * *
Le paradoxe était amusant. Le chemin de ces messieurs et le mien étant
le même, nous ne nous séparâmes pas que je n’eusse entendu toute
l’idylle du beau Claude et d’Isabelle.
Il l’avait rencontrée dans un café du quartier Latin, celui-là
précisément dont le nom, prononcé par moi pendant le dîner, avait paru
si malséant; un des amis, présent ce soir, l’accompagnait et avait été
témoin des premières paroles échangées. Isabelle portait alors le deuil
de son petit garçon, et ses cheveux blonds, sous le crêpe, lui donnaient
un certain air de belle jeune veuve, et de dignité douloureuse, destinés
à séduire définitivement le correct et sérieux Gérard. La conquête,
toutefois, avait été un peu trop facile, et de ceci un ami avait été
témoin, mais Gérard aujourd’hui niait cette particularité, et il disait
à son ami: «J’ai voulu me flatter; tu ne sauras jamais ce que j’ai eu de
fil à retordre.» Elle avouait la perte d’un enfant, se disait mariée
d’abord, puis, quelque temps après, donnait à entendre qu’elle n’avait
été que fiancée à un jeune officier d’infanterie de marine, parti
inopinément pour le Tonkin, d’où il n’était pas revenu... Par malchance,
Gérard la rencontrait la même semaine dans le jardin du Luxembourg, au
côté d’un monsieur qui lui tenait la taille enlacée.
L’ami qui racontait cela souriait.
Bernerette était informée que je devais revoir Gérard dans l’intervalle
de deux de mes visites au Ranelagh. J’affectai de ne point parler de lui
avant qu’elle-même ne m’y invitât. Elle ne se pressa pas. Le dîner et
une bonne partie de la soirée se passèrent sans qu’elle fît mine de se
souvenir du «lancier de Nemours», et je me disais à part moi: «Faut-il
qu’elle mette tant d’application à dissimuler l’intérêt qu’elle prend à
lui!» Et, en même temps, je pensais: «Mais c’est ma réserve, à moi, qui
est suspecte! Pourquoi, puisqu’on sait ici que j’ai dîné cette semaine
avec Gérard, pourquoi est-ce que je tarde tant à dire simplement: «Je
l’ai vu; j’ai dîné avec lui.» Si Bernerette est fine, elle est en droit
de supposer de moi: «Il est jaloux.» Parlons donc! Non! je ne pouvais
pas parler.
Un moment, s’agita entre nous la question de savoir quel jour avait eu
lieu la première d’une pièce aux Variétés, où j’assistais, où monsieur
et madame de Chanclos n’assistaient pas. Je n’ai aucune mémoire des
dates, je dis:
--C’était vendredi.
Bernerette me dit:
--Non. Vendredi, vous dîniez chez monsieur Gérard.
Je convins qu’elle avait raison.
Je dus aussi pâlir un peu, car je surprenais sous ce petit front la
pensée qui ne l’avait pas quittée de la soirée: «Il a dîné vendredi chez
monsieur Gérard, il va nous parler de lui... Tiens! il ne nous parle pas
de lui... Ah çà! va-t-il nous parler de lui...» Et enfin: «Attends un
peu, mon bonhomme, je vais t’obliger à nous parler de lui!»
En effet, je fus acculé à un mensonge assez humiliant; je dis:
--A propos!... et moi qui oubliais...
D’avance, j’avais calculé l’effet déplorable de ce raccrochage
maladroit, mais c’était aussi la seule façon de ne pas donner
d’importance à ma réserve sur le dîner chez Claude Gérard. Je vis la
cernure bleuâtre sous les yeux de Bernerette, qui fut dessinée par une
main invisible, rapidement, dans le temps qu’il faut pour tracer deux
virgules.
Enfin, je puis me rendre cette justice que je parlai de Claude Gérard en
termes suffisamment neutres, comme la prudence le commandait,--car enfin
il ne s’agissait pas d’enflammer la pauvre Bernerette,--mais qui ne
pouvaient que transmettre une opinion très favorable de l’impression que
la soirée passée chez lui m’avait laissée. Nous sommes tellement rompus
aux usages, qu’ayant tu complètement la présence d’Isabelle dans
l’intérieur de Gérard, je croyais fermement avoir dit, en conscience,
tout ce que je savais de lui. Bernerette me laissa parler et dit:
--Et sa maîtresse?
Les parents sursautèrent. Je n’étais pas peu embarrassé. Mais Bernerette
ne se troubla guère:
--Oh! fit-elle, madame de Lansacq a assez parlé d’elle, je peux bien me
permettre...
--Qui ça, madame de Lansacq? hasardai-je dans l’espoir de détourner
l’esprit de Bernerette.
--La Belle-Hélène du bal costumé!... Oh! vous n’avez pas eu le temps de
la voir, vous... Une folle!... elle est toquée de votre ami Gérard; elle
le suit ou le fait suivre; elle connaît tout ce qui le concerne...
Tantôt, ici, elle n’a parlé que de lui, de son entourage; voulez-vous
que je vous en donne la preuve: la maîtresse de votre ami se teint...
--Ma fille, s’écria madame de Chanclos, je t’interdis absolument de
tenir un pareil langage!...
M. de Chanclos, qui gâtait sa fille, ne pouvait s’empêcher de sourire.
La maman, pour innocenter Bernerette, dit elle-même:
--Elles sont quatre ou cinq ici, figurez-vous, qui, depuis notre soirée
costumée, n’ont en tête que ce monsieur Gérard; naturellement,
Bernerette ne peut se boucher les oreilles... Je trouve que les femmes
de nos jours ont vraiment peu de retenue; et il est difficile de garder
une jeune fille à l’écart!...
Bernerette me regarda dans les yeux:
--Étonnez-vous donc, dit-elle, que nous soyons intriguées par ce
monsieur Gérard!
En effet, à peine maintenant avais-je la moindre raison d’en être
étonné. Bernerette pouvait fort bien ne s’intéresser à lui que parce
qu’elle voyait quatre ou cinq femmes préoccupées de ce joli garçon; et
je me souvins qu’elle les avait vues préoccupées de lui dès la fameuse
soirée, et dès la première heure, puisque, avant même que j’eusse quitté
le bal, plusieurs de ces dames se disputaient Gérard.
Je me mis à appréhender la première soirée où je me rencontrerais avec
Gérard chez madame de Chanclos.
Mon appréhension fut désordonnée, exaspérée et je pourrais dire
hallucinée. J’imaginai d’avance ce qui se passerait. Je le vis. Je me
découvris jaloux, de la jalousie la plus ordinaire, accompagnée de toute
sa queue de médiocrités.
Pourquoi ne m’étais-je pas cru jaloux plus tôt? Parce que je le
redoutais trop! Et toutes mes facultés s’employaient à détourner de là
ma pensée; mais, par une rouerie de la destinée, voilà qu’un motif se
présentait de pouvoir croire que Bernerette n’était pas amoureuse; sur
une aussi belle perspective, j’ouvrais toutes grandes mes fenêtres et à
force de me complaire à voir que Bernerette pouvait n’être pas
amoureuse, je découvrais que je l’étais, moi, bel et bien!
A dessein ou non, aucune des quatre ou cinq ardentes amies de Claude
Gérard ne se trouva invitée. Nous étions une douzaine de personnes à
table! Gérard se trouvait assis entre la maîtresse de maison et une
femme jeune encore, non pas laide, mais, comme on dit, «de tout repos».
Bernerette était en face de lui ou à peu près; j’étais voisin de
Bernerette. Pour la première fois je m’aperçus que je m’efforçais de lui
plaire. Je voulais retenir son attention; je lui parlais plus que de
coutume; je triais mes sujets et mes mots; je pestais de n’être pas un
fascinateur. Pourtant, si ma conscience à ce moment m’eût crié: «Mais tu
veux la séduire!» j’aurais répondu à ma conscience elle-même: «Ce n’est
pas vrai!» Je ne croyais pas vouloir séduire Bernerette; je croyais, de
bonne foi, faire une belle action en la mettant à l’abri du séduisant
Gérard!
Mon supplice commença. Je remarquai, à plusieurs reprises, que
Bernerette n’avait pas entendu mes paroles, pas compris mes finesses, ou
bien qu’elle avait répondu à moitié, sans nul souci de compléter une
phrase commencée, enfin comme si d’elle à moi l’échange était sans
importance. Elle ne regardait pas Gérard, non; elle n’affectait pas non
plus de ne pas le regarder, non. Elle ouvrait tout à coup de grands yeux
en se tournant vers moi. Et je me disais: «Elle s’étonne ou s’ennuie
parce que je lui parle tant et si bien; elle se demande: «Mais
qu’a-t-il, ce soir?» Elle découvre mon jeu; elle en est stupéfaite ou
irritée; elle se moque de moi ou elle me plaint!...» Elle m’écoutait par
politesse; elle ne prêtait l’oreille--c’était bien naturel--qu’à ce qui
venait du nouveau venu, de ce joli garçon assis en face d’elle et de qui
on avait fait, depuis trois semaines, une espèce de héros de roman
d’amour. Je me méprisais pour essayer de détourner cette enfant d’un
attrait si simple et si fatal. Mais je trouvais à présent la beauté de
Gérard commune, vulgaire et même niaise; ce qu’il disait me semblait
épais; quand il ne parlait pas, je l’accusais de se laisser admirer. Le
souvenir de la bibliothèque de notaire, de la pendule en zinc doré, de
la petite soirée solennelle, me le rendait à présent ridicule; et je
pensais aux aventures de sa maîtresse Isabelle, à l’ami qui, en les
racontant, se moquait un peu du pauvre Gérard...
Je ne sais ce qu’il dit, pendant un moment que nous étions silencieux, à
la jeune femme, sa voisine; elle sourit. Et je vis que Bernerette aussi
souriait, du même propos évidemment. Comment avait-elle fait pour
l’entendre?
Je fus alors paralysé, et ne dis plus rien. Bernerette ne parut pas
observer que je me taisais; son voisin de droite était un vieillard qui,
d’un autre côté, parlait fort haut de la «loi Falloux». Gérard, lui, ne
semblait pas du tout faire attention à Bernerette.
Après le dîner, madame de Chanclos me dit:
--Il est délicieux, votre ami, délicieux!...
Plus tard, passant près de moi, elle me glissa à l’oreille:
--Vous savez que sa voisine est conquise!
Jusqu’à une femme «de tout repos».
En me parlant de lui tout le monde disait: «Votre ami.» On me
complimentait de son Conseil d’État, de sa jolie figure, d’un mot qu’il
avait dit et de ce qu’il avait plu à madame Une Telle!...
Et lui, indifférent ou dédaigneux, qui ne s’amusait pas, c’est probable,
me recommandait en me pinçant la manche:
--Quand tu fileras, fais-moi signe!
De sorte que je ne terminai pas cette soirée sans «mon ami». Nous
partîmes ensemble; ensemble nous allâmes, je m’en souviens, à une
taverne de la rue Royale, et «mon ami» ne me lâcha qu’à ma porte.
Seul avec lui, je n’éprouvais, je l’avoue, aucune répugnance. Il était
tout à fait bon garçon, intelligent aussi, sans rien d’original dans
l’esprit, mais sans rien non plus qui fût fâcheux. Et puis, il me parut
bien que les Chanclos n’étaient pas pour lui le monde où «se détendre»!
De Bernerette, il ne me fit pas mention.
Mais il me pria instamment, dans le cas où je verrais Isabelle, de lui
taire ce dîner comme la soirée précédente.
On atteignait la fin de mai, les beaux jours; madame de Chanclos
recevait dans le jardin, plus familièrement qu’en hiver, et, quoique je
fusse, en qualité d’ami ancien, dispensé des visites, j’allais
maintenant à ses samedis. On n’y vit point Gérard de tout un mois. Le
premier samedi, on parla fort de lui; les «Quatre ou cinq» étaient là,
et on les nommait maintenant les «Cinq ou six», car il convenait
d’ajouter à leur nombre par taquinerie, et peut-être bien par
vraisemblance, la vertueuse voisine du dernier dîner. Il était très
apparent, ce samedi-là, que la famille de Chanclos se prévalait d’avoir
revu et possédé tout un soir le beau Gérard, tandis que les «Quatre ou
cinq» en étaient encore à leur soirée du 23! Mais on attendait Gérard.
Tout le monde allait donc goûter sa présence en commun.
On fut privé de lui. On l’excusa. Quelques cœurs, je le crois,
battirent, le samedi suivant, et, pour une maison un peu sévère, comme
l’était celle de madame de Chanclos, et où le sujet de la galanterie
occupait rarement le premier plan, ce fut un fait assez remarquable de
voir chacun sourire à l’entrée des «Cinq ou six» à bon droit suspectées
de venir un peu pour _lui_.
On parla peu de lui, toutefois, car on avait commencé à soupçonner, ici
et là, des susceptibilités; en outre, comme il ne venait point, les
«Quatre ou cinq» triomphaient de mesdames de Chanclos et de la «cinq ou
sixième», car le beau Gérard décidément faisait peu d’honneur au dernier
dîner.
Quant à moi, je vis Gérard la semaine suivante, car je lui devais une
politesse. Il vint dîner avec moi et quelques amis et, incidemment il
dit:
--Il faudra pourtant que je «me fende» d’une visite au Ranelagh!
--C’est la moindre des choses.
--Oh! dit-il, on a excusé ma négligence, j’ai déjà reçu une autre
invitation!
--Compliments!
Il ajouta, en confidence:
--Un peu «collant» le Ranelagh!
On l’avait invité de nouveau. On le voulait avoir à tout prix.
Il n’était pas malaisé de discerner, à cet acharnement, une cause bien
vulgaire: le pur amour-propre froissé. Mesdames de Chanclos ne se
résignaient pas à paraître négligées vis-à-vis de leurs amies; c’était
une rivalité mesquine. Mais quel jeu périlleux que ces rivalités-là pour
une jeune fille qui y prend part! Mais à ce jeu, le cœur de la pauvre
Bernerette?... Le danger--si danger il y avait--devenait, par ce jeu,
cent fois pire que ce qu’il y eût pu être par la présence et même par
l’assiduité de Gérard. Oh! ce cœur de Bernerette, que faisait-il en tout
cela?
Personne ne m’avertit, au Ranelagh, que Gérard avait été réinvité.
Personne ne confessa qu’il avait refusé. Car il refusa. Je le sus, en
même temps que quelques-unes des «Cinq ou six», en visite, sous les
marronniers, un après-midi humide du mois de juin; je le sus par
lui-même, car il vint, enfin, ce jour-là, s’excuser de n’être pas venu
depuis six semaines.
On le jugea très occupé, et de toutes sortes de façons, très pris, et de
bien des côtés!... Ces dames, entre elles, échangeaient des clins d’œil.
On se moquait de madame de Lansacq qui tirait vanité de savoir qu’il
avait une maîtresse aux cheveux teints, comme si la Pompadour était
toute l’histoire de Louis XV!... A peine Claude était-il parti, qu’une
légende se forma, absurde et regrettable, où le nom d’un conseiller
référendaire au Conseil d’État, qui venait d’épouser une femme beaucoup
plus jeune que lui, était mêlé. Je ne pus m’empêcher d’intervenir et
d’affirmer que Gérard, entre autres qualités, avait celle d’être loyal
et fidèle. Du diable si, en disant cela, je pensais faire autre chose
que m’élever contre un odieux potin.
Je compris aussitôt que Bernerette m’en savait un gré dont je l’aurais
bien dispensée. Elle me regarda d’un air reconnaissant, et puis, dès
qu’elle put me tenir à part, elle me dit:
--C’est bien de prendre la défense de ses amis!
Que Gérard fût fidèle, en effet, cela pouvait contrister les femmes
intéressées à ce qu’il ne le fût pas, au moins à sa maîtresse, mais
cela, au contraire, plaisait à une jeune fille. Pourtant cela signifiait
qu’il aimait sa maîtresse, qu’il était, par conséquent, peu disposé au
mariage? N’importe! cela plaisait à une jeune fille. Cela signifiait
pour elle, j’imagine: «C’est un homme tendre et qui s’attache»; et, pour
une jeune fille, un homme n’est pas attaché indissolublement à sa
maîtresse; il reste tendre, et il s’attachera de nouveau à sa femme.
On me pria de dîner au Ranelagh; Bernerette fut avec moi trop gracieuse.
Elle se montra plus douce que de coutume, plus attentive à me plaire; et
il y avait dans ses façons, dans sa parole, dans sa voix qui m’émouvait
tant, enfin jusque dans le plus insignifiant de ses gestes, une chaleur
d’oiseau, une câlinerie, un roucoulement de tourterelle. Nous étions en
tout petit comité; nous parlâmes très librement de maintes choses: point
du don Juan, car enfin c’eût été dépasser les bornes! Nous semblions
revenus aux réunions d’autrefois, à celles qui avaient précédé «la
soirée du 23», mais avec une Bernerette moins enfant et ayant, à s’être
faite femme, infiniment gagné en grâces. Qui donc n’eût juré, ce soir,
que c’était moi qui recueillais tout l’avantage de cette exquise
métamorphose? A tout propos, elle s’adressait à moi; elle me demandait
mon goût pour une robe d’été, pour un poney qu’elle allait avoir à la
campagne, mon opinion sur une saynète où l’on voulait lui donner un
rôle: «Si vous la trouvez trop bête, disait-elle, vous comprenez, je n’y
figurerai seulement pas!» Elle m’emmena dans sa salle d’étude à propos
d’un portrait de moi qu’elle avait fait, l’automne dernier, au pastel,
et qu’elle désirait retoucher. Elle me fit poser, en lumière, sous la
lampe, le pastel calé à côté de moi; sur la grande table en désordre,
elle déplaçait le pastel et me déplaçait; sa petite main touchait mon
front et ma joue; son jeune bras frais, nu jusqu’au delà du coude, à
tout instant me frôlait le visage; elle me tint un moment la tête entre
les deux paumes de ses mains, en me regardant dans les yeux, sa tête
charmante s’approcha à quatre doigts de ma bouche; j’entrevis l’ivresse
qui eût été la mienne, si elle m’eût aimé, et si je l’eusse vue venir
ainsi, animée et heureuse, vers mon baiser! Elle me dit:
--Oui, je le savais bien! quelque chose m’avait échappé en vous!...
--Quoi donc?
--La bonté. Vous êtes bon, Henri, vous avez de la bonté plein la figure!
J’eus, en tout cas, la bonté de sourire, car je n’en avais guère envie.
Puis elle me lâcha, remit le pastel au tiroir. Nous redescendîmes, et
elle fit part à tous de la découverte de ma bonté. Je fus sur le point
de lui demander grâce.
Cette soirée, qui parut à tous agréable, me fut plus dure que celle même
où Gérard était là. Plusieurs fois mon instinct me pressa de fuir; mais
je sentis bien que déjà je n’avais plus le courage d’abréger la douleur
qui me venait de Bernerette.
Si j’avais moins aimé Bernerette, qu’il m’était donc facile d’écarter de
moi des coups plus pénibles, en me retirant de l’aventure à temps! Je
prétextais un voyage; je ne reparaissais qu’en décembre au Ranelagh!
Sans moi, intermédiaire encore indispensable, point de Gérard au
Ranelagh!... C’était pour moi tant mieux, tant mieux aussi pour le cœur
de Bernerette!
Je ne prétextai pas de voyage, ah! que non! Je demeurai à Paris aussi
longtemps que la famille de Chanclos elle-même. Et je m’arrangeai pour
ne pas m’éloigner trop d’elle pendant la période des villégiatures. La
tendresse amicale dont m’enveloppait depuis quelque temps Bernerette, le
comprend-on? c’était tout de même de la tendresse! Bernerette amoureuse
d’un autre, c’était tout de même Bernerette!
Elle ne parlait plus de Gérard. Madame de Chanclos avait cessé de
recevoir; on quittait dans ce temps-là Paris de bonne heure: les «Cinq
ou six» étaient dispersées; et il n’était guère admissible d’inviter
quelqu’un qui ne fût pas tout à fait des familiers de la maison. Le beau
Gérard, on l’avait pour longtemps perdu de vue. Deux ou trois jeunes
gens, un cousin de Bernerette et moi, nous nous retrouvions tous les
huit jours, quelquefois plus souvent, dans le beau jardin du Ranelagh.
Bernerette avait rajouté de la bonté au pastel. J’avais avec elle de
fréquentes causeries, où je remarquais qu’elle me parlait plus
qu’autrefois d’elle-même; elle disait à tout instant: «Je pense... Moi,
je suis ainsi... Si je vous confessais que...» Et surtout: «Au fond de
moi!»
«Au fond de moi!...» Me l’a-t-elle répété! c’était un inconscient appel
à l’accompagner au fond de son cœur! C’est là qu’elle demeurait à
présent, je le voyais bien; elle ne voulait pas le dire, mais elle avait
élu domicile dans le sous-sol obscur où elle caressait une pensée
constante, inavouée; et après en avoir beaucoup ou joui ou souffert dans
la solitude, elle avait bien envie de faire faire à quelqu’un ce qu’on
appelle le tour du propriétaire. Ah! Bernerette! Bernerette! ne
devinai-je pas vos secrètes demeures? Et ce muet manège m’inspirait une
telle compassion que j’en oubliais parfois ma sourde rage de jaloux, et
je n’avais de moments paisibles, et, ma foi, presque agréables, que ceux
où je me sentais plein de pitié pour elle.
Elle me devina, tout au moins elle soupçonna ce dernier sentiment chez
moi, et me répéta un jour, en me touchant la main, ce qu’elle m’avait
déjà dit:
--Vous êtes bon!
C’est un fait assez curieux, que je consentais bien à compatir à sa
misère secrète, tant que nous restions là-dessus silencieux. Mais à
cette légère allusion qu’elle y fit, je ne sais quoi regimba en moi:
non, non! je ne voulais pas avoir l’air de dorloter avec elle l’image de
Gérard! Et je protestai:
--Assez de bonté, Bernerette! Vous vous trompez, je vous jure!
Elle eut presque peur. Après quoi, dès que je la vis troublée et
malheureuse à cause d’un mot que je lui avais dit, ce fut moi qui
faiblis, et j’aurais commis toute bassesse pour qu’elle se rassérénât,
la chère petite!
Elle ne saisissait pas, bien entendu, tant de nuances sentimentales, et
elle me cajolait de nouveau pour que je fusse «son ami», disait-elle.
Ah! l’ami que j’étais!
--Si je vous perdais!... me dit-elle aussi un jour.
Et une question qu’elle voulait provoquer peut-être, m’effleura les
lèvres: «Vous êtes donc malheureuse, Bernerette?» Mais je ne posai pas
la question. Je ne fus pas bon, cette fois-là.
Puis arrivèrent, dans la première semaine de juillet, de grandes
chaleurs; la famille partit précipitamment pour la mer, parce que
Bernerette semblait fatiguée. Sa mère me confia:
--Elle devient taciturne, elle si gaie, si ouverte!...
Je la rassurais; je lui disais:
--Non, non. Nous avons encore bavardé beaucoup, l’autre soir...
Mais les yeux de Bernerette s’enfonçaient; une ombre les envahissait.
Les Chanclos avaient une petite villa à Dinard, où ils allaient chaque
année. On me demanda:
--Vous verra-t-on par là?
Je dis:
--Mais oui! mais oui!
Et l’idée me vint aussitôt de faire une excursion à Jersey.
* * * * *
J’allai à Jersey par Granville et j’en revins au bout de peu de jours
par Saint-Malo, où l’on est presque à Dinard. Il n’y avait pas trois
semaines que je n’avais vu Bernerette: elle était méconnaissable. J’en
fus tellement frappé que je ne pus cacher mon impression à sa mère.
Madame de Chanclos croyait que le mer lui était mauvaise. Mais la mer
lui était favorable les années précédentes! Eh bien, et le médecin? Le
médecin voyait là une crise physiologique: Bernerette s’était beaucoup
développée cette année, trop vite; il en était résulté une fatigue de
l’organisme, et maintenant elle maigrissait. Tout le monde avait vu
cela, comme le médecin.
Bernerette m’accueillit avec une joie presque compromettante: on eût pu
croire que c’était moi de qui l’absence la faisait souffrir; et, à la
façon dont les parents m’entourèrent, je me demande s’ils ne pensaient
pas à ce moment que leur fille m’aimait. Que n’auraient-ils pas fait
pour lui être agréables et sauver sa santé! On jugea Saint-Malo trop
loin; on voulait m’avoir à Dinard. Je tins cependant pour Saint-Malo
d’où je venais chaque jour en barque.
--Mais si vous chaviriez! me dit madame de Chanclos, du même ton que sa
fille, peu de temps auparavant, m’avait dit: «Si je vous perdais!...»
Nous reprîmes nos causeries avec Bernerette. Elle lisait, depuis qu’elle
était à la mer. Imagine-t-on ce que son père lui avait permis de lire,
en fait de romans «convenables»? _La Princesse de Clèves_ et
_Dominique_! Je lui dis:
--Lisez n’importe quoi, excepté cela.
Peu après, elle m’annonça:
--Vous savez, je les ai lus tout de même.
D’ailleurs, les deux romans l’avaient également ennuyée. Elle jouait au
tennis; elle était très courtisée, car sa langueur lui donnait un grand
charme. Elle s’obstinait à prendre des bains de mer: Dieu! qu’elle était
jolie, coiffée d’un petit foulard bleu d’azur, d’où s’échappaient des
cheveux blonds qui faisaient les rebelles!... Et jamais, non, pas une
fois, le nom de Gérard ne fut prononcé entre nous. Une des «Cinq ou six»
était à Dinard; elle dit un jour, à la villa, en décrivant un certain
Anglais, champion au match de tennis:
--Figurez-vous un Claude Gérard blond.
Bernerette ne sourcilla pas, ne chercha pas à voir l’Anglais. Je m’en
assurai. Elle le vit une fois, par hasard, et ne dit rien de lui, n’eut
pas un trait qui bougea.