A Paul Rodier.
Ce devait être un voyageur pauvre, nul esclave l’accompagnait. Il
n’était vêtu que d’une tunique de chanvre, assez vieille et rétrécie,
recouverte à demi d’une peau de cerf, rudement tannée, retombant sur ses
cuisses à la manière d’un tablier, le poil en dedans. Par des courroies
qui se croisaient derrière son dos, il portait deux besaces: dans l’une
quelques maigres provisions, du pain fort sec, des olives noires; dans
l’autre tintaient des choses en métal. Cet homme avait l’air d’un
forgeron; mais l’archer qui venait, selon l’usage, de l’arrêter à
l’entrée de la ville, en fouillant cette besace, n’y reconnut point les
instruments ordinaires du métier. C’étaient des appareils singuliers,
les uns d’une finesse extrême, les autres curieusement robustes malgré
l’exiguité de leur taille. «Forgeron pourtant, affirma le voyageur. Ce
sont mes outils: je les fais moi-même...»
Il considérait, comme avec un intérêt professionnel, la porte de la
ville.
--Une belle porte, n’est-ce pas? dit l’archer.
Elle était en cœur noir de chêne, haute, solide et lourde, renforcée de
larges barres en cuivre clair, bien frottées, brillantes, et de clous
puissants, martelés aussi dans le bronze. Leurs têtes, à facettes,
reflétaient une lumière dispersée, comme les étoiles.
--Oui, dit l’homme négligemment; oui... mais ces deux vantaux, ces
barres de fermeture, encastrées dans la muraille... On pourrait faire
mieux.
L’archer le dévisagea quelques instants avec méfiance. Enfin, il haussa
les épaules et le laissa passer.
--J’ai eu tort, songeait le voyageur. La critique est messéante, devant
des citoyens, de ce qui fait leur orgueil, quand ils ne connaissent pas
mieux.
Il décida équitablement que la cité des Lydiens était riche et
populeuse. Des murs tout éclatants d’airain enfermaient le _téménos_
royal. Les pilastres des portes étaient d’argent, les seuils de bronze
argenté; au-dessus les madriers de la corniche, taillés à la doloire, se
doublaient de feuilles d’or rouge, très beau.
Il entra silencieusement dans la cour du _téménos_. Nul n’était là pour
le lui interdire; ainsi le voulait l’hospitalité.
Des femmes esclaves, nombreuses, pilaient le froment dans des mortiers
de pierre; d’autres tissaient des étoffes de lin; une huile claire
suintait de la trame toute neuve; d’autres tournaient entre leurs doigts
des quenouilles chargées d’une laine floconneuse qui, sur cette tige
mince, tremblait comme la feuille sur le tronc élancé d’un peuplier. Une
de ces femmes, assise à même le sol, les jambes repliées, lui parut
monstrueuse.
De plus de la moitié du torse, elle dépassait les autres. Plus gros que
les cuisses d’un homme fort, ses bras dressés, soulevant le voile bleu,
d’étoffe commune, qui la vêtait, se bossuaient de muscles énormes. Ses
jambes musculeuses s’appuyaient sur des pieds gigantesques. Son corps
massif semblait d’un buffle. Sous ses cheveux noirs, longs et lourds
cote une crinière, sa face puissante, appesantie, tenait du lion et du
taureau. Jeune encore, et de teint rouge, mais clair. Des deux côtés de
cette face imberbe, d’étranges bouquets de poils dans les oreilles. Ses
deux mains, autour de la grêle quenouille, étaient des massues.
L’étranger s’éloigna. Il gagna les derniers rangs des femmes: de toutes
jeunes filles et des enfants qui triaient de rouges grenades.
--Qui est-elle, celle-là? demanda-t-il.
De l’œil et d’un geste de la main, imperceptible, il la désignait.
Ce fut un fou rire.
--Étranger, où es-tu né, et comment as-tu vécu, que tu puisses prendre
un homme pour une femme? Et quel homme! Une montagne! C’est le Fou!
--Mais encore?... Qu’est-ce que le Fou?
--... C’est le Fou! le Fou!
Ne pouvant obtenir d’autre réponse, il retourna vers la géante--ou le
géant--qui filait toujours sa quenouille. Et le monstre, se sentant
regardé, d’un air furieux fronçant l’âpre forêt de ses sourcils, enfin à
son tour le regarda... et alors laissa tomber la quenouille.
--Dédale! fit-il, c’est toi!
La voix qui sortait de cette poitrine couverte du voile des femmes
retentissait comme le heurt, sous un grand marteau, d’une cuve d’airain
immense.
--Oui, c’est moi, Dédale... Et toi... Est-il bien vrai, est-ce possible?
Est-ce toi, Hercule, Hercule, mon vieux compagnon, toi qui fus, et par
delà même la mort, fidèle à mon fils Icare? L’Hercule des Douze Travaux!
L’Hercule vainqueur des brigands et des bêtes? Je te retrouve sous ce
costume, dans cette posture servile! Que fais-tu là?...
--Je suis, répondit Hercule, une des femmes esclaves d’Omphale, qui a
hérité ce royaume de son mari Tmolos; et je file la laine comme tu vois.
--Es-tu fou, comme on le dit?
--Je ne suis pas fou le moins du monde, mais je l’ai été. Je le fus
justement quand j’entrepris ce que tu appelles mes Douze Travaux;
d’ailleurs, après, bien davantage. Mais alors j’avais une excuse,
j’oserais dire une raison; le légitime état de fureur où m’ont jeté tout
naturellement mes déplorables insuccès.
--Héraklès, qu’oses-tu dire? je ne saurais t’entendre, je ne veux pas te
croire. Toi, le héros? Plus que héros: fils de Zeus. Toi dont tous
connaissent les incroyables et sublimes exploits? Tous! Non pas
seulement les Hellènes, mais jusqu’aux Barbares: Héraklès qui porta le
ciel sur ses épaules, Héraklès dompteur et tueur, redresseur de torts,
maître des justices, tombeur d’Antée, organisateur de la Terre!
--C’est ce qu’on dit! En réalité, tout a mal tourné!
--Que veux-tu dire?
--Tout ou presque tout. Tiens, tu te rappelles les oiseaux du lac
Stymphale?
--Ces bêtes féroces faites comme le crocodile, reptiles dont les pieds,
terminés par des ailes, étaient des griffes et qui se nourrissaient de
la chair des humains?... Tes flèches en ont débarrassé le monde.
--Cela te semble, Dédale... En fait, il n’y eut là pour moi que cinq ou
six matinées de chasse agréables, délassement dépourvu de tout péril. Je
croyais avoir tout lieu de penser, par surcroît, qu’en détruisant ces
animaux préhistoriques, je m’étais rendu bienfaisant à l’humanité... Je
recherchai aussi leurs œufs, j’anéantis l’espoir de leur postérité.
Enfin, je fis ce qu’il fallait faire...
--Eh bien?...
--Depuis que ces oiseaux ne sont plus, le lac Stymphale est envahi de
moustiques. Cela ne te paraît que de médiocre importance, mais, je ne
sais pourquoi avec les moustiques sont apparues des fièvres fort
malignes. Les oiseaux ne mangeaient un homme que de temps en temps;
encore n’était-ce, presque toujours, qu’un cadavre qu’ils déterraient;
ces fièvres font chaque année, des milliers de victimes. Depuis mon
exploit, le Péloponnèse est devenu pratiquement inhabitable.
--Évidemment, observa Dédale, c’est ennuyeux...
--Si tu crois qu’il n’y a que ça!... Mais voilà les écuries d’Augias.
Depuis des siècles, elles étaient devenues un foyer d’infection. Tout le
pays s’en plaignait. Il n’y avait pas seulement l’odeur; les mouches qui
naissaient de ce fumier étaient un fléau. Ici, je pensais obéir aux plus
élémentaires principes de l’hygiène. Donc je barre le fleuve Alphée, à
la sueur de mon front et au gros effort de mes épaules. J’envoie un
vigoureux courant de chasse à travers ces étables pestilentielles, et je
les nettoie...
--Quoi de mieux?...
--C’était mon avis. Quoi de mieux? D’abord Augias a été très content...
mais après le passage de l’eau, il paraît que ces étables demeurèrent
humides. Les vaches se sont mises à tousser, elles sont devenues
pneumoniques. Et tous les hommes et toutes les femmes, et tous les
enfants qui ont bu de leur lait, ou mangé du beurre tiré de ce lait, ont
été pris d’une maladie de langueur, bien pernicieuse, qui les faisait
mourir au bout d’un an ou deux, réduits à l’état de squelettes... Augias
me chassa, disant que j’étais un esprit malicieux, qui l’avait fait
exprès.
--Certes, avoua Dédale, tu n’as pas eu de chance!
--Si tu crois que c’est tout... Je vais en Crète, je prends cette brute
de Minotaure par les cornes, je lui fais plier les genoux, lui mets un
anneau dans le nez, et le livre, parfaitement dompté, à Eurysthée. Cet
imbécile d’Eurysthée le laisse échapper, je ne sais trop comment, le
Minotaure se remet à courir après les petites filles dans les plaines
d’Argos, et tout est à recommencer! Est-ce ma faute?
--Sûrement non, Hercule!
--On a dit que c’était ma faute!... Le roi Diomède offrait un bon dîner
à ses hôtes, puis il les égorgeait pendant leur sommeil, dépeçait leur
corps et le donnait à manger à ses chevaux. L’opinion publique estime sa
conduite immorale et répréhensible. Je vais chez Diomède, lui dis ce
qu’on en pense, l’assomme d’un coup de massue, le coupe en quatre, et
l’offre en repas du soir à son élevage...
--Juste retour des choses d’ici-bas.
--C’était mon idée... Mais la même opinion publique a jugé que ce
n’était pas un moyen de rendre ces bêtes végétariennes, et que j’eusse
mieux fait de leur offrir de l’avoine! Il n’est pas jusqu’au percement
des Colonnes qui portent mon nom, là-bas vers l’ouest, à l’entrée de la
mer Méditerranéenne qui ne m’ait été reproché.
--Par qui donc?
--La Pythie elle-même. Dans un oracle presque moins obscur que de
coutume, elle a déclaré que l’ouverture de cet isthme produirait dans
l’avenir les plus graves désordres dans l’économie et la politique du
monde, et les plus grands malheurs pour la Grèce, en particulier, qui en
perdrait son indépendance.
--Comment cela?
--A cause d’un peuple qui habite une île, aux extrémités septentrionales
de la terre, non loin de Thulé. La Pythie annonça que ce peuple de
navigateurs, après s’être installé sur une des colonnes, et y avoir mis
bonne garde, s’emparerait de quelques autres îles de notre mer, et puis
du Bosphore, et enfin, sous une forme dissimulée, de l’Hellénie même, de
façon à pouvoir, de toutes parts, surveiller les eaux. De sorte que je
ne suis, en somme, qu’un malfaiteur public.
--C’est ridicule!
--Empêche donc les gens de parler. Surtout la Pythie... J’étais exaspéré
contre elle. J’en étais malade. Une vilaine maladie de peau; j’y suis
assez sujet.
--Tu manges trop, Hercule.
--Pas assez. J’ai toujours faim... J’ignore si c’est à cause de cette
maladie de peau que Iole, fille d’Eurytos d’Achalie, refusa mes
hommages. Son frère Iphitos en fit grossièrement des gorges chaudes.
Cela m’agaça. Sans y penser, je le tuai... On dirait que cela ne
t’étonne pas trop?
* * * * *
--Non, Hercule, non, cela ne m’étonne pas. On ne sait jamais ce qui peut
vous passer par la tête. Moi-même...
--Tu me conteras cela tout à l’heure... Après cette petite mésaventure,
je fais comme tout le monde, je vais à Delphes, chez la Pythie. Je lui
dis: «Je suis malade; guéris-moi. J’ai tué ce pauvre Iphitos: il n’était
pas intéressant et sa sœur a bien mauvais goût. Il n’importe!
Apprends-moi comment je puis m’acquitter de ce meurtre. J’ai l’habitude
des gros travaux, pour inutiles qu’ils soient.»
«La Pythie ne me répond rien! Une femme qui parle tout le temps... Je
t’ai dit que j’étais déjà vexé, à bon droit, de ses critiques et de ses
prédictions sur les résultats de mon percement de la Méditerranée.
Maintenant elle me faisait injure! J’ai crié: «Ah! c’est comme ça! Eh
bien, tu vas voir!...» Et je lui ai pris son trépied.
--Tu lui as puis son trépied?
--Son trépied en or. Il pesait lourd, mais ce n’était pas là pour moi
une considération. Mon idée était d’aller quelque part en Thrace, avec
cet objet, fonder une nouvelle religion qui ferait concurrence à celle
de cette insupportable Pythie. Apollon m’a poursuivi. Nous nous sommes
un peu battus.
--Un dieu!... Il a été vainqueur?...
Hercule frappa de ses poings sa vaste poitrine:
«Est-ce qu’on peut me vaincre?... Mais des amis nous séparèrent. Ils me
dirent: «Tu es fou, Hercule! Sans doute, c’est ta maladie. Tu viens de
tuer un homme, tu dévalises les temples, tu rosses les dieux...» Je
répondis: «Il est certain que je ne me comprends plus moi-même. Je suis
un homme excédé. Mais si, pour expier le meurtre d’Iphitos, vous voulez
m’imposer de nouveaux travaux, décidément, en vérité, j’aime mieux me
faire brigand et massacrer les douze grands dieux. Oui, jusqu’à Zeus,
mon père céleste. J’ai trop mal réussi la première fois avec Eurysthée,
je ne recommencerai plus... qu’on fasse plutôt de moi un esclave, je le
préfère: un esclave n’encourt plus, pour ses actes, aucune
responsabilité; c’est sur son maître qu’elle retombe.»
«... Alors ces amis me tracèrent sur le front la marque des hommes
condamnés à être vendus pour dettes ou pour crimes; ils me mirent aux
pieds des entraves, et me conduisirent, ici, au marché. C’est Omphale,
la reine, qui m’acheta.
--Esclave, soit. Après tout, Hercule, tu l’as mérité. Mais pourquoi ce
costume avilissant?
--C’est une idée d’Omphale. Elle est reine depuis la mort de son époux
Tmolos, et, depuis qu’elle est reine, toute-puissante. Elle en a conclu
que la force virile est parfaitement inutile, non seulement pour diriger
les États, mais encore pour quoi que ce soit; que cette force brute est
stupide, funeste, ridicule. Je me trouve tellement dégoûté de moi, et de
ce que j’ai fait, que je suis de son avis. C’est donc de mon plein gré,
quoiqu’elle ait voulu m’humilier, que je m’habille en femme et tiens
cette quenouille. De la sorte du moins, je suis inoffensif--et puis,
ajouta-t-il en bâillant, cela est fort reposant!
--Tu es donc heureux?
--Je le serais, sans la fatalité qui me poursuit depuis ma naissance.
Mes amours ont rarement une fin agréable. J’ai tué mon épouse Mégare, et
les enfants que j’avais d’elle; aujourd’hui je ne me rappelle même plus
pourquoi. J’ai tué, comme je te le disais tout à l’heure, le frère
d’Iole, sans plus de raisons. Enfin, en cela comme en toutes choses, je
fus toujours malchanceux; mais un irrésistible instinct me pousse... A
cette heure, et sous ces vêtements de déshonneur, je suis amoureux
d’Omphale.
--Mais elle?
--Omphale ne fait qu’en rire. Comme j’ai tenté de te le faire concevoir,
c’est une femme qui méprise la force. Hercule ne lui semble qu’un
bouffon gigantesque.
Le soupir qu’il poussa parut comme l’écho d’un tonnerre lointain. Le fil
de sa quenouille cassa...
--Cela m’arrive vingt fois par jour, observa-t-il tristement. Je suis
mauvaise filandière...
Dédale le contemplait avec pitié. Il regardait aussi, avec un peu de
dédain, cette quenouille légère qui, pour si peu de laine filée,
exigeait, des mains puissantes qui avaient étranglé le lion de Némée,
tant d’attention dérisoire.
--Mais toi, Dédale, demanda Hercule, qui était bon, et d’ailleurs se
voyait stupéfait d’avoir si longtemps parlé de lui, toi l’inventeur, le
constructeur de machines, dont le génie rend les dieux jaloux; toi qui
fis cet alérion qui faillit enlever jusqu’au soleil Icare, le pauvre
Icare, ton fils et mon ami...
--Tu l’aimais, je le sais, interrompit douloureusement Dédale... C’est
toi qui osas l’ensevelir malgré la fureur des dieux... Je n’ai jamais
oublié cela, Hercule!
--... Toi, Dédale, comment se fait-il que je te retrouve ci, vêtu comme
un mendiant, fuyant ta patrie, sûrement exilé, sans foyer?
--Il est vrai, reconnut Dédale, qui pourtant semblait rêver à autre
chose, il est vrai... Je dois aller chercher asile chez les barbares, je
suis hors la loi... Il m’est arrivé la même aventure qu’à toi: j’ai tué
un homme!
--Toi si paisible! Qui donc?
--Mon pauvre neveu, Italos. Il m’accusait de lui avoir dérobé une
invention. C’est lui qui me l’avait volée...
--Hum! fit Hercule... C’est une chose étrange que nous, les Grecs, qui
passons pour un peuple si sage, nous nous conduisions souvent de façon
si déconcertante, même répréhensible.
--C’est que la tête sert à tout, même à déraisonner... La mienne déjà ne
songe plus à ces mésaventures: je vis en avant... Hercule, veux-tu que
je te tire d’affaire?
Du doigt, Dédale traçait sur la poussière des esquisses minces et
bizarres.
--Vois cette roue! C’est un dévidoir. Avec ce dévidoir, et en plaçant
ici deux autres petites roues animées d’un mouvement inverse, on
accomplirait, sans même regarder, le travail de deux cents quenouilles.
Et ce n’est pas tout!... Ces métiers! Ces métiers furent conçus par des
sauvages sans cervelle. Ce n’est pas là du tissage, c’est de la
tapisserie. Tiens, compare avec celui-ci! Il ferait l’ouvrage, en une
heure, de cent esclaves en une journée. Il ne me faut pour cela que
quelques planches de cèdre et de cœur d’olivier, mes outils et mon
ingéniosité. Viens avec moi jusqu’au fleuve. Tu m’aideras, et je te
montrerai.
--Mais à quoi cela me servira-t-il?
--Pauvre homme! s’écria Dédale en haussant les épaules. Tu comprendras
plus tard.
Dédale construisit pour Hercule le premier dévidoir et le premier
véritable métier à tisser. Hercule ne fit rien que manier la hache et
raboter les ais. Pour l’instant, il ne se souciait que de montrer sa
force. Au reste, comme le disait Dédale, il n’y comprenait absolument
rien.
Quand les appareils furent montés, Dédale les essaya. Il lui fallut
encore une mise au point; à la fin, ils marchèrent à sa convenance.
--Il se peut, confia-t-il à Hercule, que bientôt tu aies besoin d’en
faire d’autres: je prévois pour ceux-ci un succès sans précédent. Tu es
plus fort des épaules et des membres que de jugement, mais tu n’aurais
qu’à copier. Je te laisse...
--Où vas-tu?
--Je ne sais... En Sicile d’abord, et puis où les Volontés m’enverront.
Mais je suis rassuré sur ton sort.
--Pas moi! Que dois-je faire?
--File, Hercule. File et tisse! Et puis attends les événements.
En quelques heures, au moyen du dévidoir, Hercule eut filé non seulement
sa provision de laine, mais toute celle des femmes qui l’environnaient,
et bientôt l’entière provision que la reine Omphale gardait dans ses
chambres hautes. Puis il tissa le fil. L’ouvrage allait si vite qu’il en
riait d’un rire à secouer le Parnasse et l’Olympe. Avec le petit
bénéfice que lui laissait la reine, il acheta d’abord un peu de laine,
et puis beaucoup; toutes les laines d’Asie-Mineure! Il acheta aussi des
esclaves: cet esclave posséda des centaines, des milliers d’esclaves. Il
devint riche formidablement! Plus riche que la reine, plus riche que le
roi Crésus. Il embaucha des dessinateurs égyptiens et crétois qui
tracèrent de nouveaux modèles d’ornements pour embellir les étoffes, des
teinturiers de Phénicie qui inventèrent de nouvelles nuances. Il eut des
navires pour transporter ses marchandises. La firme Héraklès de Lydie
s’étendit sur le monde alors connu.
--Et je ne remue plus le petit doigt, songeait-il émerveillé... Ceci
vaut mieux que de tuer des lions et nettoyer des étables.
Il se fit construire un palais magnifique avec un gynécée qui contenait
cinq cents femmes, et ne parut plus se soucier d’Omphale. Ses richesses
et son influence en Lydie dépassaient, à cette heure, infiniment celles
de la reine. Il était maître du pays, mais les Cercopes d’Éphèse et les
Itoniens devinrent envieux de l’opulence de la Lydie. Ils lui
déclarèrent la guerre, dans l’espoir d’un beau pillage. Omphale envoya
contre eux des troupes qui furent battues. Ses ministres lui dirent:
«Ah! si Hercule voulait prendre le commandement!»
Elle fit mander le héros, qui ne se dérangea pas, faisant répondre qu’il
était en ce moment trop occupé par son inventaire. Alors, humiliée dans
son cœur, Omphale décida de l’aller voir elle-même.
Hercule la reçut à l’entrée d’une usine plus vaste que Thèbes, la ville
aux Cent Portes. Il était toujours vêtu en femme, et mangeait des figues
confites dans du miel, qu’un bel enfant lui présentait dans un drageoir
d’or, incrusté de gemmes précieuses.
--Mais je ne suis pas général, dit-il; rien qu’un modeste industriel.
Les questions militaires ne me regardent pas. D’ailleurs selon tes
royales volontés, je ne suis plus un homme, mais une femme. Et, comme tu
le vois, encombré d’affaires.
Il lui montra des étoffes merveilleuses, ses dernières créations.
--Hercule, dit Omphale, cessons cette comédie!
--Ce n’est pas une comédie...
--Soit. Je m’étais méprise sur son compte. Tu n’es pas seulement un
vulgaire tueur de monstres, un chasseur, un guerrier. Tu dépasses même
Thésée en intelligence. Cela doit être, puisque tu es plus riche que
lui. Partage le royaume avec moi.
--Ce serait, observa froidement Hercule, un mauvais marché. Je l’ai tout
entier, et sans aucune responsabilité... Toutefois, précisons:
qu’entends-tu par ces paroles?
--Ce que je t’offre, répondit Omphale en baissant les yeux, c’est mon
royaume... et ma personne!
Intérieurement elle pensait:
«Je serai la femme la mieux habillée de la terre!»
Les noces furent célébrées avec une grande pompe. Hercule avait tenu à
conserver ses vêtements féminins, mais il y avait accommodé, par les
soins d’une couturière habile, la peau du lion de Némée. Omphale était
vêtue en homme. Par galanterie, il lui avait confié sa massue. Mais
l’arme était trop lourde, la reine ne put la porter. Hercule, en riant,
la jeta sur le devant du char, entre les jambes de l’aurige.
Après quoi, il fit un grand massacre des Itoniens et des Cercopes, et
les obligea à signer un traité de commerce profitable à ses intérêts.
Les négociations toutefois avaient duré assez longtemps. A son retour
Omphale lui présenta leur fils Agéalos, né en son absence.
--C’est, dit-elle orgueilleusement, l’héritier du royaume de Lydie.
--Peut-être, fit-il... et le successeur de la maison Héraklès: c’est
plus sûr.
* * * * *
A cet instant, un messager demanda à être introduit. Il apportait une
lettre de Jason, qui proposait à Hercule de prendre part à l’expédition
des Argonautes en Colchide, pour conquérir la Toison d’Or.
--La Toison d’or, répondit Hercule, je l’ai... Qu’on aille me chercher
mes comptes de fin d’année!