XXI

Jusqu'en 1873, Alphonse Daudet s'était montré réfractaire aux oeuvres de

longue haleine. Il avait écrit deux romans: _le Petit Chose_ et

_Tartarin de Tarascon_. Mais c'étaient là des oeuvres de début, remontant

déjà haut; il ne semblait guère disposé à en reprendre la série

interrompue. Après la guerre, il avait porté son principal effort vers

le théâtre, tandis que, d'autre part, il recueillait ses souvenirs de la

fin de l'Empire, du siége et de la Commune, en courtes études, histoire

ou fantaisie, à la manière des _Lettres de mon moulin_. Il ne fallut pas

moins de trois volumes pour les épuiser: les _Lettres à un absent_, les

_Contes du lundi_, _Robert Helmont_.

Il est vrai que, durant cette période, il avait vu de près les hommes et

les choses. Déjà, dès le commencement de 1870, il se laissait détourner

de ses préoccupations, jusque-là purement, exclusivement littéraires,

par les symptômes précurseurs de la bourrasque. Il suivait en

observateur les manifestations populaires, les incidents de la

politique.

Je me souviens qu'un soir, peu de jours avant le plébiscite, il voulut

m'entraîner à travers le faubourg du Temple tout plein d'agitations et

de menaces, dans une réunion électorale. Des groupes tumultueux,

difficilement contenus par un énorme déploiement de force armée, nous

empêchèrent d'arriver au but de notre course. Déjà la lutte s'engageait

entre les Parisiens et les Bonaparte.

Un autre soir, quelques heures après l'assassinat de Victor Noir, nous

allâmes au ministère de la justice, chez Émile Ollivier, qu'il ne

connaissait pas encore. Puis ce fut le Quatre-Septembre, le siége,

durant lequel il était resté dans Paris, volontairement enrôlé dans la

garde nationale, malgré sa myopie, grand coureur d'avant-postes,

intrépide chercheur de sensations, bravant le danger pour se donner la

satisfaction de tout voir, d'allonger, à la fin de ces émouvantes

journées, les pages de notes déjà couvertes de son écriture menue et

serrée.

Pendant près de deux années, ses conceptions ne se sont alimentées que

de ces souvenirs. Il a accroché ainsi dans son oeuvre, comme dans une

galerie, une centaine de tableaux qui, par l'exactitude et la vérité de

l'observation, ont toute la valeur d'un document historique.

Nulle part, peut-être, sa puissante faculté de vision ne s'est affirmée

au même degré que dans ces courts récits, pénétrés encore de l'émotion

qui faisait trembler sa plume, quand à la hâte, et pour ne pas

l'oublier, il notait d'un mot l'impression maîtresse, résumant toutes

les autres. Souvent, le trait qui l'a frappé a duré quelques minutes;

souvent, il n'a fait qu'entrevoir son modèle; mais cela lui a suffi pour

le peindre, sans trahir la ressemblance. La même observation peut

s'appliquer à toute son oeuvre.

La Commune l'obligea à fuir Paris. Lorsqu'il y rentra et put se remettre

au travail, il ne songea qu'aux livres où seraient gravés, comme ils

l'étaient dans sa mémoire, les événements auxquels il venait d'assister.

En même temps, je l'ai dit, il travaillait pour le théâtre. La chute de

_Lise Tavernier_, la déception de l'_Arlésienne_, arrêtèrent son essor

de ce côté. Pendant une représentation de cette dernière pièce, l'idée

lui vint de faire un roman parisien. Il écrivit _Fromont jeune et Risler

aîné_ en 1873, sans pressentir l'immense succès que lui préparait ce

livre, dont la publication dans le _Bien public_ n'avait pu cependant

passer inaperçue.

C'est avec ce roman que l'éditeur Charpentier est entré dans la série

des volumes à grands tirages. Quelques semaines suffirent pour répandre

celui-là dans le monde entier. On le lisait à l'étranger comme en

France, dans le texte ou dans des traductions.

Cette vogue des premiers jours n'en a pas épuisé la propagation. Encore

à l'heure où j'écris, on en tire tous les ans plusieurs milliers

d'exemplaires. L'Académie française elle-même voulut s'associer à la

manifestation qui se faisait autour du nom d'Alphonse Daudet: elle

décerna à son livre le plus littéraire des prix dont elle dispose

annuellement.

Par la force des choses, cette étude a tellement pris peu à peu le

caractère d'une apologie, que j'éprouve quelque embarras maintenant à

dire ce que je pense de _Fromont jeune et Risler aîné_.

En parlant d'Alphonse Daudet, j'ai pu faire connaître l'homme par le

simple récit des événements de sa vie, comme on révèle un épisode

historique à l'aide de documents authentiques. Mais je ne saurais juger

son oeuvre que par l'expression d'une opinion personnelle où l'admiration

tient la plus grande place. Mon jugement serait donc suspect et

conséquemment sans valeur. Il n'ajouterait rien à l'autorité de ce

chapitre d'histoire littéraire. Je renonce à le formuler.

Ce que j'ai le droit de constater, c'est que la vérité des personnages

et le _vécu_ des événements ont été la cause déterminante de la fortune

du premier grand roman d'Alphonse Daudet. On ne s'est pas occupé de

rechercher si la donnée était bien neuve, si, de près ou de loin, elle

ne se rattachait pas à quelque autre exploitée déjà dans des livres plus

ou moins répandus. Ce que le lecteur a vu surtout, ce qui l'a ému,

séduit, charmé, c'est moins l'affabulation d'un récit qui met aux prises

l'honneur commercial et l'honneur domestique, que la simplicité de

l'intrigue, la vérité des personnages, la poésie et l'émotion jetées à

profusion dans ces pages toutes charmantes.

Nos aînés dans les lettres nous ont souvent raconté combien, en d'autres

temps, toute une génération s'était passionnée pour des héros de roman,

Monte Cristo, Fleur-de-Marie, d'Artagnan, dont l'invraisemblance a fini

par lasser l'intérêt des êtres vivants pour des êtres fictifs. Depuis

longtemps, ces manifestations provoquées par un livre s'étaient

apaisées. On les a vues renaître à l'apparition de _Fromont jeune et

Risler aîné_. La petite Chèbe, Désirée la boiteuse, sont populaires.

Delobelle est devenu classique. Son nom restera comme une épithète

propre à qualifier tous ceux de son métier qui vont dans la vie,

façonnés à son image et à sa ressemblance. On dit: «C'est un Delobelle»,

comme on dit: «C'est un Harpagon.»

Après ce roman, Alphonse Daudet écrivit _Jack_. Là encore le point de

départ était une simple histoire venue à sa connaissance, et des

péripéties de laquelle des hasards de voisinage l'avaient rendu témoin

ou confident. Elle constitua la base de son oeuvre. Fidèle à son système

habituel, autour de cette histoire vraie, il amena successivement des

personnages qui, dans la réalité, n'y avaient joué aucun rôle, mais qui

cependant avaient vécu et, à leur insu, posé devant lui. Ces personnages

eux-mêmes furent complétés par des traits, des mots qui appartenaient à

d'autres, mais qui s'adaptaient à leur caractère, à leur nature.

Ce travail d'adaptation, de recomposition, est au fond de tous les

romans d'Alphonse Daudet. Si ce n'est dans le _Nabab_, où il a

transporté, sans rien modifier de leur physionomie historique, deux

personnages, les deux principaux, je n'en sais pas un seul qu'il ait mis

dans ses oeuvres sans l'avoir composé ainsi de pièces et de morceaux.

Après les _Rois en exil_, il y a eu un véritable affolement de

curiosité, provoqué par le besoin de lever les masques, de savoir quels

vivants mon frère avait visés et pourtraicturés. Or, il n'est pas un des

types de ce livre qui soit personnellement, intégralement réel. Il en a

fallu plusieurs pour en composer un seul.

Cela est vrai encore de _Numa Roumestan_. Quand ce roman commençait à

paraître, mon compatriote le sénateur Numa Baragnon, après avoir lu la

superbe description des Arènes un jour de fête populaire, m'écrivait, à

la fin d'une de ses lettres: «J'ai bien envie de signer cette lettre:

Numa Roumestan, puisqu'on prétend que c'est moi que votre frère a voulu

peindre. Mais, hélas! il y a longtemps qu'on ne dételle plus ma

voiture!»

D'autre part, plusieurs personnages que je pourrais désigner

s'agitaient, un peu inquiets, convaincus qu'Alphonse Daudet avait

entrepris de les livrer tout vivants à la curiosité contemporaine. Ils

se trompaient les uns et les autres; la suite du roman a dû le leur

prouver. L'auteur leur a pris à tous quelque chose, comme c'était son

droit. Il n'en est pas un qui ait posé entier devant lui. Il suffit de

connaître le personnel politique de nos jours pour discerner ce qui

appartient à l'un de ce qui appartient à l'autre.

J'en reviens à _Jack_. Mon frère m'avait longuement entretenu de ce

roman avant de l'écrire. Appelé à la direction des journaux officiels,

je le lui demandai pour le _Bulletin français_ que nous venions de

fonder, moi, représentant le ministre de l'intérieur, avec Émile de

Girardin et Wittersheim, en remplacement du _Petit Journal officiel_,

disparu avec l'Empire. Il était déjà chargé de la revue dramatique dans

le grand _Officiel_. Je la lui avais confiée, prévoyant avec raison que

son talent justifierait trop bien le choix que je faisais pour qu'on pût

m'accuser de népotisme. Le désir de donner un fructueux éclat au journal

naissant, placé sous ma direction, devait justifier de même la

publication dans ce journal d'un roman signé Alphonse Daudet.

Mais quand il me l'apporta, je fus un peu effrayé de la mise en scène,

dès le début, d'un établissement de Jésuites. Le caractère officiel de

nos deux journaux m'avait déjà créé certains embarras et devait m'en

créer d'autres, tous nés de la difficulté de laisser aux écrivains leur

liberté sans engager la responsabilité du gouvernement. Il est des

députés qui épluchaient toute la partie non officielle, les articles

d'art, les articles de littérature, jusqu'aux faits divers, d'où j'avais

dû bannir tout récit de crime, de suicide ou d'attentat, et qui

portaient plainte au ministre pour toute ligne qui leur déplaisait. Les

journaux de ce temps sont pleins de critiques et d'attaques ayant pour

origine «les libertés» de la rédaction des feuilles gouvernementales.

Je me souviens notamment d'une circonstance qui, dans notre modeste

milieu de rédacteurs unis par une étroite solidarité, prit les

proportions d'un événement. Dans un article consacré à un livre de

médecine, mon savant collaborateur Bouchut, faisant allusion à je ne

sais quelles maladies nerveuses, avait timidement insinué qu'il serait

aisé d'expliquer physiologiquement les extases de sainte Thérèse. Dans

cette assertion si simple et si vraie, l'honorable M. Keller vit la

négation des miracles. Il me le dit pendant une séance à Versailles, et,

après avoir vainement tenté de m'arracher la promesse d'une

rectification, il alla signaler l'article à M. Buffet, président du

conseil et ministre de l'intérieur depuis quelques heures seulement.

Quoique M. Buffet soit certes incapable d'exiger d'un honnête homme un

acte attentatoire à la dignité professionnelle, dans le premier moment,

il insista pour obtenir que je désavouasse mon collaborateur. On devine

ma réponse. Insistance d'une part, résistance de l'autre: l'incident

dura deux jours; je n'y coupai court qu'en déclarant qu'on pouvait bien

me révoquer, mais que je ne désavouerais pas mon collaborateur.

Bienveillance ou faiblesse, M. Buffet répugnait aux mesures extrêmes, et

l'affaire se dénoua par une lettre que m'écrivit le docteur Bouchut,

dans laquelle il prouva, avec beaucoup d'esprit, que nous étions l'un et

l'autre au-dessus de notre mésaventure.

Je n'ai raconté ce trait de nos moeurs politiques que pour expliquer les

causes qui me firent hésiter à publier _Jack_. Mon frère, au courant de

mes ennuis, renonça à discuter mes objections. Il porta son roman dans

cette hospitalière maison du _Moniteur_, toute pleine de grands

souvenirs et de traditions littéraires. Paul Dalloz s'empressa de

l'accepter.

En librairie, ce livre ne rencontra pas la vogue du précédent; cela ne

peut s'expliquer que par la nécessité où se trouva Dentu de l'éditer en

deux volumes et d'en élever le prix, car jamais les qualités de

l'écrivain et du poëte ne s'étaient affirmées avec plus d'éclat; jamais

il n'avait au même degré exprimé son amour pour les petits et les

humbles, ni révélé ce don d'émouvoir les autres au contact de sa propre

émotion, de manier l'ironie, de décrire le décor où il fait vivre ses

héros.

Qu'il mette à nu la cervelle d'oiseau d'Ida de Barancy; qu'il nous

montre d'Argenton, le plus important des ratés, si fièrement campé dans

sa nullité et sa sottise; qu'il nous mène à la suite du pauvre Jack,

fuyant le gymnase Moronval, s'égarant dans les champs enveloppés

d'ombre, dominé par la terreur du noir, du silence et de l'inconnu;

qu'il nous raconte le martyre du petit roi nègre; qu'il nous décrive les

tranquilles paysages des bords de la Seine; qu'il nous conduise à Indret

pour nous faire rire avec Bélisaire et pleurer avec Jack; qu'il nous

ouvre le calme intérieur des Rivais; qu'il nous fasse assister aux

dernières heures de la victime de d'Argenton, partout son talent s'est

manifesté avec une rare puissance, et quoiqu'on ait prétendu, en lui en

faisant tour à tour un tort et un mérite, qu'il manquait d'imagination,

il a donné, par l'arrangement et l'accumulation logique d'événements

peut-être arrivés, toute l'illusion de l'invention complète et

personnelle.

Puis, dans la féerie des descriptions, les types se pressent, nombreux,

multiples, originaux, avec de la chair sur les os, des muscles sous la

peau, du sang dans les veines, toutes les forces de la vie.

Dégagé comme _Fromont jeune et Risler aîné_ de la préoccupation

d'actualité, visible dans le _Nabab_, les _Rois en exil_ et _Numa

Roumestan_, _Jack_, à le considérer isolément, reste cependant comme une

étude de moeurs révélatrice et rigoureusement exacte, traversée par un

vif sentiment de modernité. Vue dans l'ensemble, l'oeuvre m'apparaît

comme un livre de transition, après lequel Alphonse Daudet allait créer

un moule nouveau pour le roman moderne, en y introduisant, avec des

personnages vivants, notre histoire sociale et politique, inaugurer ce

que j'appellerai sa seconde manière, caractérisée par la préoccupation

d'actualité dont je viens de parler.

Cette préoccupation procède elle-même d'un constant souci de vérité.

Elle devait naturellement compléter la faculté maîtresse de ce talent,

qui de la plume fait un pinceau, donne au style le relief de la

peinture, de l'arrangement des mots fait jaillir la couleur et amène

devant les yeux, fixés sur une page imprimée, les hommes et les choses,

dans une vision aussi intense, aussi saisissable en ses contours que la

vie elle-même.

C'est ici le cas d'ajouter que ce qui constitue la valeur spéciale des

livres d'Alphonse Daudet, ce qui leur assure de sérieuses chances de

durée, c'est qu'ils sont dans leur ensemble un exact reflet de son

temps. Contes, romans, et même études intimes comme celles dont se

compose ce volume: _les Femmes d'artistes_, un des moins connus, que je

recommande aux gourmets, tous renferment un côté documentaire qui en

relève singulièrement le prix.

Tel récit des _Lettres à un absent_, tel épisode des _Rois en exil_, est

une page d'histoire que devront lire, avant de se mettre à l'oeuvre, ceux

qui dans l'avenir entreprendront de nous étudier, nous leurs devanciers,

dans les événements, dans la famille, dans les hommes. La mort et les

funérailles du duc de Mora, la visite du bey de Tunis au château du

Nabab, l'atelier de Félicia Ruys, l'agence Lévis, la veillée des armes,

le voyage dans sa ville natale de Numa Roumestan ministre, voilà de

l'histoire au meilleur sens du mot; non l'histoire officielle des faits,

mais cette histoire des passions, des appétits, des aspirations qui

aident à les comprendre. Mérimée avait raison quand il se disait prêt à

donner tout Thucydide pour une page des Mémoires d'Aspasie. Il n'en faut

pas davantage pour éclairer d'un jour lumineux une civilisation

disparue.

En commentant l'histoire de cette façon, en s'emparant ainsi des hommes

et des choses, le roman moderne a fait une conquête glorieuse. Il a, de

plus, imposé à la science historique des conditions nouvelles. Parmi les

jeunes, tous ceux qui s'occupent de cette science ont compris que

puisque le roman leur prenait quelque chose, l'histoire devait aussi

prendre quelque chose au roman. Elle lui a pris sa forme, ses analyses,

ses descriptions et jusqu'à ses dialogues.

Naguère encore, à de rares exceptions près, les historiens, même les

plus illustres, auraient cru manquer aux règles de leur art, à la

majesté du passé, aux grandes mémoires; ils auraient cru rapetisser les

événements en se départissant d'un style froid et compassé, en campant

leurs personnages dans un cadre descriptif, en nous montrant leurs

traits, en ramenant leurs actes aux proportions de l'existence

quotidienne, en les faisant agir et parler ainsi que nous agissons et

parlons nous-mêmes.

L'école moderne a modifié, transformé le procédé; elle le modifiera, le

transformera plus encore, et cette révolution pacifique aura été

déterminée par la transformation du roman, qui s'est opérée elle-même

sous l'empire du goût public. Car, c'est là ce que ne doivent pas

oublier ceux d'entre nous qui ont quelque souci de ne pas sombrer dans

l'indifférence générale, ce que la génération contemporaine demande aux

artistes, c'est la réalité, c'est la vie. Le roman pour lui-même,

c'est-à-dire la fiction, est mort, bien mort. Dans les livres qui

sollicitent son attention, ce que le lecteur entend trouver, c'est

lui-même, ses vices, ses vertus, sa propre image, tout ce que seul il ne

sait pas voir. L'art du romancier, comme l'art du peintre, comme l'art

de l'historien, consiste à le lui bien montrer sous les diverses formes

que comporte chacun de ces genres.

C'est là, à peu de chose près, je le sais, la doctrine de l'école

naturaliste. L'esprit de décision avec lequel elle s'est approprié ces

vérités, en essayant de s'assurer la personnalité d'Alphonse Daudet, n'a

pas moins fait pour son succès que le vigoureux tempérament du plus

célèbre de ses apôtres. Mais quelles que soient les formules

scientifiques, un peu puériles, dont il les a vêtues pour en parer comme

d'un mérite spécial et personnel la conception de ses romans, on ne

saurait admettre que ces vérités sont de son invention, que ces règles

sont exclusivement siennes.

Elles avaient cours avant qu'il les inscrivît sur son drapeau et entrât

en campagne en leur nom. Sans remonter à Balzac, il est bien difficile,

lorsqu'on songe au chemin qu'elles ont fait depuis, à la part qu'elles

ont dans nos préoccupations, de ne pas attribuer la principale cause de

leur progrès à Edmond et Jules de Goncourt. Voilà les vrais pères du

roman naturaliste; l'_Assommoir_ a eu son aïeul, _Germinie Lacerteux_;

les principes de l'école sont là, mis en pratique dans cette

manifestation d'un viril talent qui n'a jamais cherché ni à les

professer dogmatiquement, ni à les imposer, et qui n'a voulu en

démontrer la puissance que par l'emploi qu'il en faisait. Si donc il

n'est pas permis au plus illustre servant du naturalisme de se proclamer

inventeur sans commettre une lourde injustice, il lui est plus aisé de

rattacher les Goncourt à son école, qui est la leur.

Mais il ne saurait de même y faire entrer Alphonse Daudet, dont les

qualités de poëte et d'écrivain, les exquises délicatesses, les

tendresses profondes, les répugnances pour tout ce qui est trivial ou

grossier, protestent contre l'usage qu'on voudrait faire de son nom dans

un parti qui ne doit ses victoires qu'à ses chefs, qui n'a rien fondé

encore, et qui disparaîtrait brusquement s'il les perdait.

Non, Alphonse Daudet ne peut être enrégimenté ni dans ces rangs, ni dans

d'autres; il est trop peu homme d'école et de dogme, trop contraire à

tout ostracisme, trop fièrement indépendant et, pour tout résumer, trop

complétement artiste! Quelque effort qu'on fasse pour lui imposer une

étiquette, cet effort restera vain. Alphonse Daudet est lui-même. C'est

là l'essence de son originalité native, la marque personnelle de son

oeuvre.

Petites-Dalles (Seine-Inférieure),

août-septembre 1881.

Mon frère et moi; souvenirs d'enfance et de jeunesse · 第 25 / 25 题