Jusqu'en 1873, Alphonse Daudet s'était montré réfractaire aux oeuvres de
longue haleine. Il avait écrit deux romans: _le Petit Chose_ et
_Tartarin de Tarascon_. Mais c'étaient là des oeuvres de début, remontant
déjà haut; il ne semblait guère disposé à en reprendre la série
interrompue. Après la guerre, il avait porté son principal effort vers
le théâtre, tandis que, d'autre part, il recueillait ses souvenirs de la
fin de l'Empire, du siége et de la Commune, en courtes études, histoire
ou fantaisie, à la manière des _Lettres de mon moulin_. Il ne fallut pas
moins de trois volumes pour les épuiser: les _Lettres à un absent_, les
_Contes du lundi_, _Robert Helmont_.
Il est vrai que, durant cette période, il avait vu de près les hommes et
les choses. Déjà, dès le commencement de 1870, il se laissait détourner
de ses préoccupations, jusque-là purement, exclusivement littéraires,
par les symptômes précurseurs de la bourrasque. Il suivait en
observateur les manifestations populaires, les incidents de la
politique.
Je me souviens qu'un soir, peu de jours avant le plébiscite, il voulut
m'entraîner à travers le faubourg du Temple tout plein d'agitations et
de menaces, dans une réunion électorale. Des groupes tumultueux,
difficilement contenus par un énorme déploiement de force armée, nous
empêchèrent d'arriver au but de notre course. Déjà la lutte s'engageait
entre les Parisiens et les Bonaparte.
Un autre soir, quelques heures après l'assassinat de Victor Noir, nous
allâmes au ministère de la justice, chez Émile Ollivier, qu'il ne
connaissait pas encore. Puis ce fut le Quatre-Septembre, le siége,
durant lequel il était resté dans Paris, volontairement enrôlé dans la
garde nationale, malgré sa myopie, grand coureur d'avant-postes,
intrépide chercheur de sensations, bravant le danger pour se donner la
satisfaction de tout voir, d'allonger, à la fin de ces émouvantes
journées, les pages de notes déjà couvertes de son écriture menue et
serrée.
Pendant près de deux années, ses conceptions ne se sont alimentées que
de ces souvenirs. Il a accroché ainsi dans son oeuvre, comme dans une
galerie, une centaine de tableaux qui, par l'exactitude et la vérité de
l'observation, ont toute la valeur d'un document historique.
Nulle part, peut-être, sa puissante faculté de vision ne s'est affirmée
au même degré que dans ces courts récits, pénétrés encore de l'émotion
qui faisait trembler sa plume, quand à la hâte, et pour ne pas
l'oublier, il notait d'un mot l'impression maîtresse, résumant toutes
les autres. Souvent, le trait qui l'a frappé a duré quelques minutes;
souvent, il n'a fait qu'entrevoir son modèle; mais cela lui a suffi pour
le peindre, sans trahir la ressemblance. La même observation peut
s'appliquer à toute son oeuvre.
La Commune l'obligea à fuir Paris. Lorsqu'il y rentra et put se remettre
au travail, il ne songea qu'aux livres où seraient gravés, comme ils
l'étaient dans sa mémoire, les événements auxquels il venait d'assister.
En même temps, je l'ai dit, il travaillait pour le théâtre. La chute de
_Lise Tavernier_, la déception de l'_Arlésienne_, arrêtèrent son essor
de ce côté. Pendant une représentation de cette dernière pièce, l'idée
lui vint de faire un roman parisien. Il écrivit _Fromont jeune et Risler
aîné_ en 1873, sans pressentir l'immense succès que lui préparait ce
livre, dont la publication dans le _Bien public_ n'avait pu cependant
passer inaperçue.
C'est avec ce roman que l'éditeur Charpentier est entré dans la série
des volumes à grands tirages. Quelques semaines suffirent pour répandre
celui-là dans le monde entier. On le lisait à l'étranger comme en
France, dans le texte ou dans des traductions.
Cette vogue des premiers jours n'en a pas épuisé la propagation. Encore
à l'heure où j'écris, on en tire tous les ans plusieurs milliers
d'exemplaires. L'Académie française elle-même voulut s'associer à la
manifestation qui se faisait autour du nom d'Alphonse Daudet: elle
décerna à son livre le plus littéraire des prix dont elle dispose
annuellement.
Par la force des choses, cette étude a tellement pris peu à peu le
caractère d'une apologie, que j'éprouve quelque embarras maintenant à
dire ce que je pense de _Fromont jeune et Risler aîné_.
En parlant d'Alphonse Daudet, j'ai pu faire connaître l'homme par le
simple récit des événements de sa vie, comme on révèle un épisode
historique à l'aide de documents authentiques. Mais je ne saurais juger
son oeuvre que par l'expression d'une opinion personnelle où l'admiration
tient la plus grande place. Mon jugement serait donc suspect et
conséquemment sans valeur. Il n'ajouterait rien à l'autorité de ce
chapitre d'histoire littéraire. Je renonce à le formuler.
Ce que j'ai le droit de constater, c'est que la vérité des personnages
et le _vécu_ des événements ont été la cause déterminante de la fortune
du premier grand roman d'Alphonse Daudet. On ne s'est pas occupé de
rechercher si la donnée était bien neuve, si, de près ou de loin, elle
ne se rattachait pas à quelque autre exploitée déjà dans des livres plus
ou moins répandus. Ce que le lecteur a vu surtout, ce qui l'a ému,
séduit, charmé, c'est moins l'affabulation d'un récit qui met aux prises
l'honneur commercial et l'honneur domestique, que la simplicité de
l'intrigue, la vérité des personnages, la poésie et l'émotion jetées à
profusion dans ces pages toutes charmantes.
Nos aînés dans les lettres nous ont souvent raconté combien, en d'autres
temps, toute une génération s'était passionnée pour des héros de roman,
Monte Cristo, Fleur-de-Marie, d'Artagnan, dont l'invraisemblance a fini
par lasser l'intérêt des êtres vivants pour des êtres fictifs. Depuis
longtemps, ces manifestations provoquées par un livre s'étaient
apaisées. On les a vues renaître à l'apparition de _Fromont jeune et
Risler aîné_. La petite Chèbe, Désirée la boiteuse, sont populaires.
Delobelle est devenu classique. Son nom restera comme une épithète
propre à qualifier tous ceux de son métier qui vont dans la vie,
façonnés à son image et à sa ressemblance. On dit: «C'est un Delobelle»,
comme on dit: «C'est un Harpagon.»
Après ce roman, Alphonse Daudet écrivit _Jack_. Là encore le point de
départ était une simple histoire venue à sa connaissance, et des
péripéties de laquelle des hasards de voisinage l'avaient rendu témoin
ou confident. Elle constitua la base de son oeuvre. Fidèle à son système
habituel, autour de cette histoire vraie, il amena successivement des
personnages qui, dans la réalité, n'y avaient joué aucun rôle, mais qui
cependant avaient vécu et, à leur insu, posé devant lui. Ces personnages
eux-mêmes furent complétés par des traits, des mots qui appartenaient à
d'autres, mais qui s'adaptaient à leur caractère, à leur nature.
Ce travail d'adaptation, de recomposition, est au fond de tous les
romans d'Alphonse Daudet. Si ce n'est dans le _Nabab_, où il a
transporté, sans rien modifier de leur physionomie historique, deux
personnages, les deux principaux, je n'en sais pas un seul qu'il ait mis
dans ses oeuvres sans l'avoir composé ainsi de pièces et de morceaux.
Après les _Rois en exil_, il y a eu un véritable affolement de
curiosité, provoqué par le besoin de lever les masques, de savoir quels
vivants mon frère avait visés et pourtraicturés. Or, il n'est pas un des
types de ce livre qui soit personnellement, intégralement réel. Il en a
fallu plusieurs pour en composer un seul.
Cela est vrai encore de _Numa Roumestan_. Quand ce roman commençait à
paraître, mon compatriote le sénateur Numa Baragnon, après avoir lu la
superbe description des Arènes un jour de fête populaire, m'écrivait, à
la fin d'une de ses lettres: «J'ai bien envie de signer cette lettre:
Numa Roumestan, puisqu'on prétend que c'est moi que votre frère a voulu
peindre. Mais, hélas! il y a longtemps qu'on ne dételle plus ma
voiture!»
D'autre part, plusieurs personnages que je pourrais désigner
s'agitaient, un peu inquiets, convaincus qu'Alphonse Daudet avait
entrepris de les livrer tout vivants à la curiosité contemporaine. Ils
se trompaient les uns et les autres; la suite du roman a dû le leur
prouver. L'auteur leur a pris à tous quelque chose, comme c'était son
droit. Il n'en est pas un qui ait posé entier devant lui. Il suffit de
connaître le personnel politique de nos jours pour discerner ce qui
appartient à l'un de ce qui appartient à l'autre.
J'en reviens à _Jack_. Mon frère m'avait longuement entretenu de ce
roman avant de l'écrire. Appelé à la direction des journaux officiels,
je le lui demandai pour le _Bulletin français_ que nous venions de
fonder, moi, représentant le ministre de l'intérieur, avec Émile de
Girardin et Wittersheim, en remplacement du _Petit Journal officiel_,
disparu avec l'Empire. Il était déjà chargé de la revue dramatique dans
le grand _Officiel_. Je la lui avais confiée, prévoyant avec raison que
son talent justifierait trop bien le choix que je faisais pour qu'on pût
m'accuser de népotisme. Le désir de donner un fructueux éclat au journal
naissant, placé sous ma direction, devait justifier de même la
publication dans ce journal d'un roman signé Alphonse Daudet.
Mais quand il me l'apporta, je fus un peu effrayé de la mise en scène,
dès le début, d'un établissement de Jésuites. Le caractère officiel de
nos deux journaux m'avait déjà créé certains embarras et devait m'en
créer d'autres, tous nés de la difficulté de laisser aux écrivains leur
liberté sans engager la responsabilité du gouvernement. Il est des
députés qui épluchaient toute la partie non officielle, les articles
d'art, les articles de littérature, jusqu'aux faits divers, d'où j'avais
dû bannir tout récit de crime, de suicide ou d'attentat, et qui
portaient plainte au ministre pour toute ligne qui leur déplaisait. Les
journaux de ce temps sont pleins de critiques et d'attaques ayant pour
origine «les libertés» de la rédaction des feuilles gouvernementales.
Je me souviens notamment d'une circonstance qui, dans notre modeste
milieu de rédacteurs unis par une étroite solidarité, prit les
proportions d'un événement. Dans un article consacré à un livre de
médecine, mon savant collaborateur Bouchut, faisant allusion à je ne
sais quelles maladies nerveuses, avait timidement insinué qu'il serait
aisé d'expliquer physiologiquement les extases de sainte Thérèse. Dans
cette assertion si simple et si vraie, l'honorable M. Keller vit la
négation des miracles. Il me le dit pendant une séance à Versailles, et,
après avoir vainement tenté de m'arracher la promesse d'une
rectification, il alla signaler l'article à M. Buffet, président du
conseil et ministre de l'intérieur depuis quelques heures seulement.
Quoique M. Buffet soit certes incapable d'exiger d'un honnête homme un
acte attentatoire à la dignité professionnelle, dans le premier moment,
il insista pour obtenir que je désavouasse mon collaborateur. On devine
ma réponse. Insistance d'une part, résistance de l'autre: l'incident
dura deux jours; je n'y coupai court qu'en déclarant qu'on pouvait bien
me révoquer, mais que je ne désavouerais pas mon collaborateur.
Bienveillance ou faiblesse, M. Buffet répugnait aux mesures extrêmes, et
l'affaire se dénoua par une lettre que m'écrivit le docteur Bouchut,
dans laquelle il prouva, avec beaucoup d'esprit, que nous étions l'un et
l'autre au-dessus de notre mésaventure.
Je n'ai raconté ce trait de nos moeurs politiques que pour expliquer les
causes qui me firent hésiter à publier _Jack_. Mon frère, au courant de
mes ennuis, renonça à discuter mes objections. Il porta son roman dans
cette hospitalière maison du _Moniteur_, toute pleine de grands
souvenirs et de traditions littéraires. Paul Dalloz s'empressa de
l'accepter.
En librairie, ce livre ne rencontra pas la vogue du précédent; cela ne
peut s'expliquer que par la nécessité où se trouva Dentu de l'éditer en
deux volumes et d'en élever le prix, car jamais les qualités de
l'écrivain et du poëte ne s'étaient affirmées avec plus d'éclat; jamais
il n'avait au même degré exprimé son amour pour les petits et les
humbles, ni révélé ce don d'émouvoir les autres au contact de sa propre
émotion, de manier l'ironie, de décrire le décor où il fait vivre ses
héros.
Qu'il mette à nu la cervelle d'oiseau d'Ida de Barancy; qu'il nous
montre d'Argenton, le plus important des ratés, si fièrement campé dans
sa nullité et sa sottise; qu'il nous mène à la suite du pauvre Jack,
fuyant le gymnase Moronval, s'égarant dans les champs enveloppés
d'ombre, dominé par la terreur du noir, du silence et de l'inconnu;
qu'il nous raconte le martyre du petit roi nègre; qu'il nous décrive les
tranquilles paysages des bords de la Seine; qu'il nous conduise à Indret
pour nous faire rire avec Bélisaire et pleurer avec Jack; qu'il nous
ouvre le calme intérieur des Rivais; qu'il nous fasse assister aux
dernières heures de la victime de d'Argenton, partout son talent s'est
manifesté avec une rare puissance, et quoiqu'on ait prétendu, en lui en
faisant tour à tour un tort et un mérite, qu'il manquait d'imagination,
il a donné, par l'arrangement et l'accumulation logique d'événements
peut-être arrivés, toute l'illusion de l'invention complète et
personnelle.
Puis, dans la féerie des descriptions, les types se pressent, nombreux,
multiples, originaux, avec de la chair sur les os, des muscles sous la
peau, du sang dans les veines, toutes les forces de la vie.
Dégagé comme _Fromont jeune et Risler aîné_ de la préoccupation
d'actualité, visible dans le _Nabab_, les _Rois en exil_ et _Numa
Roumestan_, _Jack_, à le considérer isolément, reste cependant comme une
étude de moeurs révélatrice et rigoureusement exacte, traversée par un
vif sentiment de modernité. Vue dans l'ensemble, l'oeuvre m'apparaît
comme un livre de transition, après lequel Alphonse Daudet allait créer
un moule nouveau pour le roman moderne, en y introduisant, avec des
personnages vivants, notre histoire sociale et politique, inaugurer ce
que j'appellerai sa seconde manière, caractérisée par la préoccupation
d'actualité dont je viens de parler.
Cette préoccupation procède elle-même d'un constant souci de vérité.
Elle devait naturellement compléter la faculté maîtresse de ce talent,
qui de la plume fait un pinceau, donne au style le relief de la
peinture, de l'arrangement des mots fait jaillir la couleur et amène
devant les yeux, fixés sur une page imprimée, les hommes et les choses,
dans une vision aussi intense, aussi saisissable en ses contours que la
vie elle-même.
C'est ici le cas d'ajouter que ce qui constitue la valeur spéciale des
livres d'Alphonse Daudet, ce qui leur assure de sérieuses chances de
durée, c'est qu'ils sont dans leur ensemble un exact reflet de son
temps. Contes, romans, et même études intimes comme celles dont se
compose ce volume: _les Femmes d'artistes_, un des moins connus, que je
recommande aux gourmets, tous renferment un côté documentaire qui en
relève singulièrement le prix.
Tel récit des _Lettres à un absent_, tel épisode des _Rois en exil_, est
une page d'histoire que devront lire, avant de se mettre à l'oeuvre, ceux
qui dans l'avenir entreprendront de nous étudier, nous leurs devanciers,
dans les événements, dans la famille, dans les hommes. La mort et les
funérailles du duc de Mora, la visite du bey de Tunis au château du
Nabab, l'atelier de Félicia Ruys, l'agence Lévis, la veillée des armes,
le voyage dans sa ville natale de Numa Roumestan ministre, voilà de
l'histoire au meilleur sens du mot; non l'histoire officielle des faits,
mais cette histoire des passions, des appétits, des aspirations qui
aident à les comprendre. Mérimée avait raison quand il se disait prêt à
donner tout Thucydide pour une page des Mémoires d'Aspasie. Il n'en faut
pas davantage pour éclairer d'un jour lumineux une civilisation
disparue.
En commentant l'histoire de cette façon, en s'emparant ainsi des hommes
et des choses, le roman moderne a fait une conquête glorieuse. Il a, de
plus, imposé à la science historique des conditions nouvelles. Parmi les
jeunes, tous ceux qui s'occupent de cette science ont compris que
puisque le roman leur prenait quelque chose, l'histoire devait aussi
prendre quelque chose au roman. Elle lui a pris sa forme, ses analyses,
ses descriptions et jusqu'à ses dialogues.
Naguère encore, à de rares exceptions près, les historiens, même les
plus illustres, auraient cru manquer aux règles de leur art, à la
majesté du passé, aux grandes mémoires; ils auraient cru rapetisser les
événements en se départissant d'un style froid et compassé, en campant
leurs personnages dans un cadre descriptif, en nous montrant leurs
traits, en ramenant leurs actes aux proportions de l'existence
quotidienne, en les faisant agir et parler ainsi que nous agissons et
parlons nous-mêmes.
L'école moderne a modifié, transformé le procédé; elle le modifiera, le
transformera plus encore, et cette révolution pacifique aura été
déterminée par la transformation du roman, qui s'est opérée elle-même
sous l'empire du goût public. Car, c'est là ce que ne doivent pas
oublier ceux d'entre nous qui ont quelque souci de ne pas sombrer dans
l'indifférence générale, ce que la génération contemporaine demande aux
artistes, c'est la réalité, c'est la vie. Le roman pour lui-même,
c'est-à-dire la fiction, est mort, bien mort. Dans les livres qui
sollicitent son attention, ce que le lecteur entend trouver, c'est
lui-même, ses vices, ses vertus, sa propre image, tout ce que seul il ne
sait pas voir. L'art du romancier, comme l'art du peintre, comme l'art
de l'historien, consiste à le lui bien montrer sous les diverses formes
que comporte chacun de ces genres.
C'est là, à peu de chose près, je le sais, la doctrine de l'école
naturaliste. L'esprit de décision avec lequel elle s'est approprié ces
vérités, en essayant de s'assurer la personnalité d'Alphonse Daudet, n'a
pas moins fait pour son succès que le vigoureux tempérament du plus
célèbre de ses apôtres. Mais quelles que soient les formules
scientifiques, un peu puériles, dont il les a vêtues pour en parer comme
d'un mérite spécial et personnel la conception de ses romans, on ne
saurait admettre que ces vérités sont de son invention, que ces règles
sont exclusivement siennes.
Elles avaient cours avant qu'il les inscrivît sur son drapeau et entrât
en campagne en leur nom. Sans remonter à Balzac, il est bien difficile,
lorsqu'on songe au chemin qu'elles ont fait depuis, à la part qu'elles
ont dans nos préoccupations, de ne pas attribuer la principale cause de
leur progrès à Edmond et Jules de Goncourt. Voilà les vrais pères du
roman naturaliste; l'_Assommoir_ a eu son aïeul, _Germinie Lacerteux_;
les principes de l'école sont là, mis en pratique dans cette
manifestation d'un viril talent qui n'a jamais cherché ni à les
professer dogmatiquement, ni à les imposer, et qui n'a voulu en
démontrer la puissance que par l'emploi qu'il en faisait. Si donc il
n'est pas permis au plus illustre servant du naturalisme de se proclamer
inventeur sans commettre une lourde injustice, il lui est plus aisé de
rattacher les Goncourt à son école, qui est la leur.
Mais il ne saurait de même y faire entrer Alphonse Daudet, dont les
qualités de poëte et d'écrivain, les exquises délicatesses, les
tendresses profondes, les répugnances pour tout ce qui est trivial ou
grossier, protestent contre l'usage qu'on voudrait faire de son nom dans
un parti qui ne doit ses victoires qu'à ses chefs, qui n'a rien fondé
encore, et qui disparaîtrait brusquement s'il les perdait.
Non, Alphonse Daudet ne peut être enrégimenté ni dans ces rangs, ni dans
d'autres; il est trop peu homme d'école et de dogme, trop contraire à
tout ostracisme, trop fièrement indépendant et, pour tout résumer, trop
complétement artiste! Quelque effort qu'on fasse pour lui imposer une
étiquette, cet effort restera vain. Alphonse Daudet est lui-même. C'est
là l'essence de son originalité native, la marque personnelle de son
oeuvre.
Petites-Dalles (Seine-Inférieure),
août-septembre 1881.