«Je suis né le 13 mai 18.., dans une ville du Languedoc où l'on trouve,
comme dans toutes les villes du Midi, beaucoup de soleil, pas mal de
poussière et deux ou trois monuments romains.» C'est en ces termes
qu'Alphonse Daudet raconte sa naissance, dès la première page du _Petit
Chose_, celui de ses romans où il a mis, au moins dans la première
partie, le plus de lui-même.
La ville qu'il décrit ainsi, c'est Nîmes. Il y est né le 13 mai 1840,
trois ans après moi, au deuxième étage de la maison Sabran, que nos
parents habitaient depuis leur mariage. Il était le troisième des
enfants vivants à ce moment.
L'aîné se nommait Henri: une jolie âme d'artiste, exaltée et mystique,
musicien jusqu'aux moelles, mort à vingt-quatre ans, professeur au
collége de l'Assomption de Nîmes, à la veille d'entrer dans les ordres.
Ce douloureux souvenir a inspiré une des pages les plus éloquentes du
_Petit Chose_, cet émouvant chapitre intitulé: «_Il est mort! Priez pour
lui!_»
Le cadet était celui qui écrit ce récit.
En 1848, la famille s'augmenta d'une fille, mariée aujourd'hui à M. Léon
Allard, frère de madame Alphonse Daudet, qui a signé dans divers
journaux des nouvelles d'une belle langue, révélatrice d'un fin talent
d'écrivain.
Cette maison Sabran, où nous sommes venus au monde, existe encore sur le
Petit-Cours, presque en face de l'église Saint-Charles, derrière
laquelle s'étend l'Enclos de Rey, ce terrible faubourg royaliste dont
les habitants, taffetassiers ou travailleurs de terre, ont fourni depuis
un siècle aux soulèvements de la vieille cité romaine un personnel
bruyant et grossier.
À l'une des extrémités du Petit-Cours se trouve la place des Carmes, à
l'autre la place Ballore.
Toute la vie politique de Nîmes, dans le passé, tient entre ces deux
points, propices aux rassemblements tumultueux, reliés par une large
voie, plantée d'une double rangée de platanes dont l'été saupoudre
chaque feuille d'une fine poussière blanchâtre et peuple de cigales les
branches craquantes, à l'écorce toute brûlée.
C'est sur le Petit-Cours que se déroulèrent les plus sanglants épisodes
de la Révolution, les plus tragiques scènes de la _Bagarre_.
C'est là qu'en 1815, au lendemain de Waterloo, le général Gilly, fuyant
Nîmes pour se jeter dans les Cévennes, défila à la tête de ses
chasseurs, la rage au coeur, la colère aux yeux, la bride aux dents,
pistolet dans une main, sabre dans l'autre, abandonnant les
bonapartistes aux fureurs d'une réaction criminelle trop facile à
expliquer par les traitements qu'avaient subis les catholiques pendant
les Cent-Jours.
C'est encore là qu'en 1831, ceux-ci s'attroupaient menaçants, quand on
«tomba les croix»,--souvenir mémorable, qui rappelle aux témoins de ces
temps lointains les exagérations méridionales dans toute leur violence,
le spectacle d'hommes au regard farouche, processionnellement rangés,
chantant les _Psaumes de la Pénitence_, en y mêlant force injures contre
«l'usurpateur»; de femmes échevelées, les bras sur la tête, poussant des
cris de détresse; de prêtres parcourant, avec des attitudes de martyrs,
ces rassemblements, prêchant du bout des lèvres la résignation et des
yeux la révolte, pendant que respectueusement, sous la protection de la
force armée, les autorités faisaient déposer dans les églises les croix
élevées sur les places publiques lors des missions qui eurent lieu sous
le ministère Villèle, quand la Congrégation était toute-puissante.
Les épisodes de l'histoire locale, à Nîmes, ont trouvé d'autres
théâtres, à l'Esplanade, au Cours-Neuf, aux Arènes, aux Carmes. Nulle
part ils n'ont revêtu une physionomie plus redoutable que sur ce
Petit-Cours, où l'Enclos de Rey vient déboucher par cinq ou six rues, et
où, plusieurs années après notre naissance, catholiques et protestants,
pendant les longues journées de juillet, se livraient encore bataille à
coups de pierres.
Que de fois, au temps de notre enfance, respirant l'air frais du soir
devant la maison, nous avons été brusquement ramenés par notre bonne,
tandis qu'autour de nous hommes et femmes fuyaient de toutes parts, et
qu'au loin s'élevait, poussé par des bouches au rude accent, le cri:
«Zou! zou!» signal ordinaire des échauffourées nîmoises! C'était le
combat qui commençait. Tout se résumait, d'ailleurs, en contusions, en
éraflures, en vitres brisées. La police laissait faire, et la lutte
finissait faute de lutteurs.
On n'ignore guère que mon frère a mis dans le _Petit Chose_, à côté de
beaucoup de vérité, beaucoup de fantaisie. Il est dans la fantaisie
lorsqu'il écrit: «Je fus la mauvaise étoile de mes parents. Du jour de
ma naissance, d'incroyables malheurs les assaillirent par vingt
endroits.»
Il serait plus exact de dire, au contraire, qu'à ce moment, il y eut un
répit dans les soucis de notre famille; les affaires s'annonçaient plus
prospères; les catastrophes nouvelles n'éclatèrent que plus tard, en
1846, 1847, 1848, époque où la ruine fut consommée. Nous ne connûmes
d'abord que l'aisance, nous grandîmes dans une atmosphère de tendresse,
côte à côte;--intimité de toutes les heures qui créa entre nous cette
indestructible amitié, toujours aussi vivace et pas un seul jour
démentie.
À cette époque, nos jeux remplissaient la vieille maison Sabran. Au
premier étage, se trouvaient les magasins de Vincent Daudet, et sur le
même palier ceux d'un cousin, fabricant de châles. Chez Vincent Daudet,
on bannissait sévèrement les enfants. S'ils montraient à la porte leur
mine rose et leurs cheveux blonds, un regard du père les obligeait à
fuir au plus vite. Chez le cousin, on était plus accueillant.
Il y avait là un vieux commis qui adorait les petits. Il nous faisait de
beaux chapeaux de papier tout empanachés; il nous fabriquait des
épaulettes avec des débris de franges de châles; il nous armait d'un
sabre de bois et dessinait au bouchon, au-dessus de nos lèvres, de
terribles moustaches. Nous remontions en cet équipage chez notre mère,
que nous trouvions le plus souvent plongée dans la lecture.
Ce goût passionné pour les livres, qu'elle nous a communiqué, a été une
des consolations de sa vie. Enfant, elle allait se réfugier au fond des
magasins de son père; elle se blottissait entre deux balles de soie pour
pouvoir lire sans être dérangée. Plus tard, c'est encore à la lecture
qu'elle consacrait tous ses loisirs. Il est indéniable que nous tenons
d'elle la vocation qui nous a jetés plus tard dans la vie littéraire.
Quand, interrogeant ma mémoire, je cherche à me souvenir de mon frère
enfant, je vois un beau petit garçon de trois ou quatre ans, avec de
larges yeux bruns, des cheveux châtains, un teint mat et des traits
d'une exquise délicatesse. Je me rappelle en même temps des colères
terribles, des révoltes quasi tragiques contre les corrections qu'elles
lui attiraient.
Un jour, à la suite de je ne sais quel méfait, on l'enferma seul dans
une chambre. Il s'y débattit avec une telle violence, qu'il fallut
ouvrir la porte de cette prison improvisée. Il en sortit tout
contusionné par les coups qu'il s'y était donnés volontairement, en se
jetant, la tête en avant, contre les murs.
Il tenait de nos grand'mères et surtout de notre père cette tendance aux
emportements, qu'il a dominée, en devenant homme, par un superbe effort
de volonté. Mais, enfant, elle était le trait dominant de son caractère.
Aussi fut-il assez difficile à élever. C'était le plus singulier mélange
de docilité et d'indiscipline, de bonté et d'entêtement; avec cela, une
soif inextinguible d'aventures et d'inconnu, dont une myopie que l'âge a
développée aggravait le péril.
Cette myopie a joué à mon frère les plus méchants tours; il s'est, tour
à tour, noyé, brûlé, empoisonné, fait écraser; elle l'oblige encore
aujourd'hui à solliciter un bras ami pour traverser le boulevard, à
l'heure de l'encombrement des voitures; elle a souvent fait croire, à
des gens à côté de qui il passait sans les voir, qu'il affectait, par
indifférence ou par dédain, de ne pas les saluer.
Mais, en même temps, elle lui a rendu un signalé service: elle lui a
imposé la nécessité de vivre en dedans; elle l'a doté de la faculté la
plus étrange et la plus précieuse, un don que je ne connais qu'à lui,
une sorte de regard intérieur, ou, si vous préférez, une intuition d'une
puissance extraordinaire, grâce à laquelle, s'il lui arrive de ne pas
voir avec ses yeux les traits de quiconque lui parle, il les devine et
devine en même temps la pensée de son interlocuteur. C'est une chose
inexplicable pour moi que cette intensité de vision chez ce myope. Il
est comme un aveugle dans la vie, et dans chacun de ses livres il fait
oeuvre d'observation minutieuse, attentive, presque à la loupe.
Ces qualités, qui se sont révélées chez l'adolescent, dormaient encore
chez l'enfant, dominées par une vivacité, une turbulence, une témérité
qui faisaient toujours trembler notre mère quand elle ne le sentait pas
accroché à ses jupes ou sous la surveillance de notre bonne. Mais, en
même temps, c'était la nature la plus droite, le coeur le plus généreux,
l'esprit le plus éveillé. Ah! le bon petit camarade que j'avais là!
V
Parmi les meilleures de nos joies de ce monde, il faut citer les
excursions du dimanche en famille, dans quelque village des environs, à
Marguerites, à Manduel, à Fons ou à Monfrin. C'était là qu'habitaient
nos nourriciers, braves gens, aisés pour la plupart, aimant tendrement
l'enfant allaité sous leur toit, et toujours heureux de le revoir en
compagnie de ses parents. Après la mort de ma grand'mère, la campagne
«Font du Roi» avait été vendue. Il fallait donc chercher ailleurs le
grand air des champs, et c'est pour cela qu'on nous conduisait chez nos
nourriciers, tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre.
On partait le matin dans la vieille calèche où nous nous empilions,
grands et petits, avec une demi-douzaine d'oncles et de tantes, de
cousins et de cousines de notre âge; et après une belle journée sous le
soleil, sur les routes blanches de poussière, dans les vignes et sous
les oliviers, agrémentée de plantureux repas et de promenades, on
revenait le soir, au clair de lune, les enfants à moitié endormis,
bercés par les romances que les parents chantaient en choeur.
Un autre but de promenade, c'était «la Vigne», petite propriété située
aux portes de la ville, parmi les «mazets» épars dans les garrigues,
toute rôtie par le soleil et qui ne nous offrait d'autre abri qu'un
kiosque en treillage où nous avons soupé souvent en famille durant les
soirs d'été, après avoir passé de longues heures à manger des
raisins,--oeillades et clairettes,--que nos petites mains arrachaient aux
souches rampantes, toutes chargées de feuilles et de fruits, et
difficilement soulevées au-dessus de la terre durcie par les longues
sécheresses de cette saison.
Ce modeste domaine ne mesurait pas un hectare, mais il avait une porte
monumentale en fer, qui aidait à nous le faire paraître grand comme un
monde. Une allée bordée de buis et de rosiers rabougris le traversait; à
droite et à gauche s'étendaient les vignes; elles se partageaient le sol
avec les oliviers et les amandiers; au fond, un champ de luzerne où
notre père chassait les alouettes au miroir. Un mur en ruine
l'entourait, formé, comme tous ceux du pays, de pierres superposées et
non cimentées. Que de belles parties nous avons faites à la Vigne!
Au retour, on s'arrêtait à la fabrique où s'imprimaient les foulards que
la maison Daudet expédiait alors par toute la France, en Italie, en
Espagne et jusqu'en Algérie. À l'extrémité des ateliers se trouvait un
assez beau jardin. Nous y faisions une halte avant de rentrer en ville,
le temps de cueillir quelques fruits.
En résumant ces lointains souvenirs, je ne peux passer sous silence
l'époque de la foire de Beaucaire, qui revenait périodiquement chaque
année, et pendant laquelle la maison Daudet se transportait avec ses
marchandises et son personnel dans la petite ville, qui fut durant
plusieurs siècles un des plus importants marchés du monde. Dans _Numa
Roumestan_, on trouve une bien pittoresque description de cette foire de
Beaucaire:
«Dans nos provinces méridionales, elle était la férié de l'année, la
distraction de toutes ces existences racornies; on s'y préparait
longtemps à l'avance, et longtemps après on en causait. On la promettait
en récompense à la femme, aux enfants, leur rapportant toujours, si on
ne pouvait les emmener, une dentelle espagnole, un jouet qu'ils
trouvaient au fond de la malle. La foire de Beaucaire, c'était encore,
sous prétexte de commerce, quinze jours, un mois de la vie libre,
exubérante, imprévue, d'un campement bohémien. On couchait çà et là chez
l'habitant, dans les magasins sur les comptoirs, en pleine rue sous la
toile tendue des charrettes, à la chaude lumière des étoiles de juillet.
Oh! les affaires sans l'ennuyeux de la boutique, les affaires traitées
en dînant sur la porte, en bras de chemise, les baraques en file le long
du pré, au bord du Rhône, qui lui-même n'était qu'un mouvant champ de
foire, balançant ses bateaux de toutes formes, ses _lahuts_ aux voiles
latines, venus d'Arles, de Marseille, de Barcelone, des îles Baléares,
chargés de vins, d'anchois, de liége, d'oranges, parés d'oriflammes, de
banderoles qui claquaient au vent frais, se reflétaient dans l'eau
rapide! Et ces clameurs, cette foule bariolée d'Espagnols, de Sardes, de
Grecs en longues tuniques et babouches brodées, d'Arméniens en bonnets
fourrés, de Turcs avec leurs vestes galonnées, leurs éventails, leurs
larges pantalons de toile grise, se pressant aux restaurants en plein
vent, aux étalages de jouets d'enfants, de cannes, ombrelles,
argenterie, pastilles du sérail, casquettes...»
Quoique six lieues à peine séparent Nîmes de Beaucaire, on ne nous
emmenait pas en foire, nous les petits. On nous laissait à la maison.
Mais elle nous appartenait; nous y régnions souverainement, et Dieu sait
de quel bruit nous la remplissions. Puis, au retour, notre père nous
rapportait un souvenir qui était comme le couronnement de cette période
d'indiscipline, de gâterie et de libre allure: une cravache, une boîte
de géographie, un sabre, un clairon, des riens qui nous ravissaient.
Rarement enfants eurent plus de jouets que nous. Au cours de son enfance
maladive, notre aîné, Henri, en avait été comblé. Ses études commencées,
il nous les abandonna, et le tas se grossit de tous ceux qu'on nous
offrait à nous-mêmes.
Le grand-père Daudet était peu donneur. Rigoureusement économe sa vie
durant, ses générosités à ses petits-fils n'allaient guère au delà d'une
boîte de pastilles à la menthe, qu'il fourrait dans leur poche, au jour
de l'an, après le compliment d'usage.
Tout autre, le grand-père Reynaud. Il ne trouvait de joie qu'à nous
faire plaisir, qu'à jouir de notre surprise et de notre émotion. La
veille de Noël, le jour de l'An, le jour des Rois, autant de prétextes à
ripaille et à cadeaux.
Oh! les jours de l'an de notre enfance, quel souvenir! Les réunions chez
le grand-père, à midi, pour dîner; la fable si difficilement apprise,
bredouillée par nos lèvres impatientes, tandis que nos yeux s'égaraient
sur le large buffet tout chargé de friandises et de joujoux: pantins,
accordéons, chevaux de bois, moutons, poupées, que sais-je encore? la
distribution de ces présents dans le tumulte de nos envies violemment
surexcitées; le repas composé d'exquises gourmandises, croustades
fabriquées par la vieille Sophie, brandade de chez Cadet, «estevenons»
(gâteaux) de chez Villaret, nougats de chez Barthélémy, confiseries à
personnages, papillotes à pétard; puis nos sauteries dans le grand salon
bleu qui ne s'ouvrait guère que ce jour-là, tandis que les parents
continuaient à deviser entre eux.
Donc, grâce à notre aîné, grâce au grand-père Reynaud, nous possédions,
Alphonse et moi, des jouets à revendre. Avant qu'avec sa terrible manie
de savoir ce qu'il y avait dedans, il en eût vu la fin, on en avait
rempli toute une pièce, dans l'appartement de la maison de Vallongue, où
nous nous installâmes vers 1844.
Déjà, vers cette époque, nous montions des théâtres avec des personnages
en bois ou en papier découpé; nous improvisions des comédies. J'étais
très-habile à parer nos acteurs. Un jour que j'avais habillé en page une
petite poupée articulée, Alphonse, pour utiliser ce chef-d'oeuvre de mes
mains, arrangea une belle scène que je regrette bien de n'avoir pas
conservée. Ce fut son début dramatique.
Entre autres jouets que nous possédions, se trouvait tout un mobilier de
chapelle à notre taille. Autel, chandeliers, tabernacle, calice,
ciboire, ostensoir, rien n'y manquait. Notre mère avait taillé la nappe
de l'autel dans une vieille robe brodée, confectionné l'aube et le
surplis; un des oncles de Lyon avait envoyé une chasuble, une crosse et
une mitre.
Ce matériel de petite église était resté longtemps en réserve. Un beau
jour, on nous le livra. Ce ne furent alors que cérémonies religieuses,
saluts, bénédictions, processions dans les vastes greniers où notre père
avait installé l'atelier des ourdisseuses.
Ces ourdisseuses,--dévideuses de soie,--au nombre de cinq ou six,
étaient de bonnes filles, dévotes pour la plupart, qui prenaient plaisir
à nous en tendre chanter des cantiques. Souvent, nos cousines Emma et
Marie, leur frère Léonce, brave enfant tué en 1870 à Pont-Noyelles,
quelques amis venaient nous rejoindre et partager nos jeux. C'est en ce
temps que nous arriva ce que nous appelons encore dans la famille
l'histoire de la Sainte Vierge.
Ce jour-là, nous avions vêtu de l'aube blanche la cousine Emma, une
jolie brunette de notre âge; nous l'avions couronnée de roses, assise
dans une corbeille à bobines prêtée par les ourdisseuses, et nous la
transportions processionnellement comme la Vierge dans une châsse, à
travers la maison, en psalmodiant tous les refrains religieux dont notre
mémoire était remplie.
Nous nous étions partagé tous les autres ornements, portant qui la
chasuble, qui la mitre, qui la crosse. Vêtu de la soutane, Alphonse
faisait l'enfant de choeur, marchant en tête du cortége, une sonnette à
la main.
Le malheur voulut qu'au même moment, notre père reçût un gros client de
Lyon. Troublé par nos cris, il nous fit dire de nous taire; nous
négligeâmes de tenir compte de l'avertissement. La patience n'était pas
la vertu de Vincent Daudet; quand il entrait en colère, ce n'était pas
petite affaire. Il apparut tout à coup sur le seuil de l'atelier dans
lequel la procession allait prendre fin devant l'autel illuminé. D'un
revers de main, il envoya l'enfant de choeur et la sonnette rouler à
trois pas de là, puis, au milieu du sauve-qui-peut général, il retourna
la châsse comme une simple hotte, et, empoignant la Sainte Vierge à la
volée, il déchira du haut en bas l'aube blanche, en faisant sauter la
couronne. Le soir, il signifiait à notre mère, en l'absence de qui
s'était passée cette scène tragi-comique, qu'il avait assez des
cérémonies et des cantiques à domicile.
Les enfants retournèrent alors à la petite pièce qui contenait leurs
jouets, et y passèrent le temps des récréations. On les admit ensuite
dans une salle, à l'extrémité de l'appartement; là, sous la direction de
Henri, s'élevait un théâtre sur lequel, avec quelques camarades, il
répétait une comédie de Berquin. Quoiqu'ils fussent de simples mioches,
on utilisa leurs services. Nous eûmes notre part dans la représentation
de famille, donnée un jeudi et qui n'obtint d'ailleurs qu'un succès
d'estime.
Vers le même temps, notre cher père nous apporta un jour, en revenant de
la foire de Beaucaire, un _Robinson Crusoé_ en deux tomes illustrés, un
_Robinson suisse_ et la collection du _Journal des enfants_, dix grands
volumes remplis d'histoires signées Jules Janin, Frédéric Soulié, Louis
Desnoyers, Ernest Fouinet, Édouard Ourliac, Eugénie Foa. C'est là que
nous lûmes pour la première fois les _Aventures de Jean-Paul Chopart_,
puis les _Aventures de Robert, Robert et de son compagnon Toussaint
Lavenette_, le _Théâtre du seigneur Croquignole_, les _Mystères du
château de Pierrefitte_, _Léon et Léonie_, cent autres histoires écrites
pour les lecteurs de notre âge, véritables petits chefs-d'oeuvre pour la
plupart, qui ont laissé dans notre mémoire une trace ineffaçable et
exercé sur toute notre enfance une impression si vive, qu'encore
aujourd'hui, lorsqu'un de ces volumes, usés, dépareillés, nous tombe
sous la main, de ses pages déchirées montent en foule les souvenirs du
lointain passé.