I
Le nom de Daudet est assez répandu dans le Languedoc. Quelques-unes des
familles qui le portent en ont supprimé la dernière lettre: Daudé
d'Alzon, Daudé de Lavalette, Daudé de Labarthe. On le trouve fréquemment
dans la Lozère, à Mende et à Marvejols, sous sa double orthographe. Au
dix-huitième siècle, un graveur, un critique d'art, un ingénieur, deux
théologiens protestants le firent connaître; un chevalier Daudet écrivit
et fit imprimer la relation d'un voyage de Louis XV à Strasbourg.
Ces Daudé ou Daudet, tous originaires des Cévennes, ont-ils eu un
berceau commun? On peut le supposer. Ce qui est plus certain, c'est que
la branche de laquelle nous sommes issus, Alphonse et moi, a poussé dans
un petit village nommé Concoules, à quelques lieues de Villefort, dans
la Lozère, au point où ce département se réunit à ceux de l'Ardèche et
du Gard.
Au commencement de la Révolution, notre grand-père, simple paysan à
l'esprit plus ouvert que cultivé, était descendu de ces montagnes
sauvages avec son frère pour se fixer à Nîmes et y exercer la profession
de taffetassier (tisseur de soie). Il s'appelait Jacques; son frère,
Claude. Royaliste exalté, Claude périt massacré en 1790, pendant les
sanglantes journées de la «Bagarre». Peu s'en fallut que Jacques aussi
trouvât la mort dans des conditions non moins tragiques.
C'était en pleine Terreur. L'échafaud restait en permanence sur
l'esplanade de Nîmes. On y fit monter en un seul jour trente habitants
de Beaucaire, prévenus de complicité avec les conspirateurs royalistes
du Vivarais, artisans pour la plupart, car il est à remarquer que dans
le Midi, c'est parmi le peuple que les jacobins semblaient recruter de
préférence leurs victimes. Ces malheureux allèrent au supplice en
chantant le _Miserere_. Arrivé depuis peu de ses montagnes, Jacques
Daudet se trouva sur leur passage. Son âme s'ouvrit à la pitié, ses yeux
s'emplirent de larmes.
--_Ah! li paouri gent!_ (Ah! les pauvres gens!) s'écria-t-il.
Il fut aussitôt entouré d'individus appartenant à l'escorte des
condamnés, qui le maltraitèrent en le poussant dans le lugubre cortége,
en le menaçant de l'exécuter sans jugement. Par bonheur, l'un d'eux,
moins exalté que les autres, le pressa de fuir et favorisa sa fuite.
Notre Cévenol se hâta de disparaître et profita de la leçon, car on ne
l'entendit plus jamais manifester ses sentiments dans les rues.
Le temps emporta ces sombres années. Sous le Consulat, on retrouve
Jacques Daudet à la tête d'un important atelier de tissage, que les
grands fabricants de la ville ne laissaient guère chômer. L'industrie
des tissus de soie était alors florissante dans Nîmes; elle fournissait
à la consommation des cravates, des robes, des foulards, ces belles
étoffes brochées qui égalaient en perfection les plus fins produits de
la fabrique lyonnaise. Elle alimentait dans la ville et dans les
communes voisines des centaines de métiers; elle faisait brillante
figure à côté de cette énorme production de tapis, de châles, de lacets,
qui portait la renommée du commerce nîmois jusque dans l'Orient.
Jacques Daudet se lassa bientôt de n'être qu'un ouvrier. Il fonda une
maison de vente et ne tarda pas à acquérir une petite fortune. Dans
l'intervalle, il s'était marié; de son mariage étaient nés deux fils et
trois filles. C'est son quatrième enfant, Vincent, qui fut le père
d'Alphonse Daudet et le mien.
Un joli homme à vingt ans que ce Vincent, avec sa tête bourbonienne, ses
cheveux noirs, son teint rosé, ses yeux à fleur de tête, serré dans une
étroite redingote et cravaté de blanc, connue un magistrat,--habitude
qu'il conserva toute sa vie. Son instruction n'avait pas dépassé le
rudiment du latin, son père l'ayant «attelé aux affaires» dès l'âge de
seize ans. Mais il avait couru le monde, la Normandie, la Vendée, la
Bretagne,--en ce temps-là, c'était le monde,--conduisant lui-même une
voiture toute pleine des produits de la maison paternelle, qu'il vendait
dans les villes aux grands négociants de ces contrées, voyageant nuit et
jour, hiver comme été, deux pistolets dans un petit sac vert pour se
défendre contre les malandrins.
Ces moeurs commerciales d'une époque qui ne connaissait ni le télégraphe
ni les chemins de fer se sont transformées aujourd'hui. Mais elles
avaient vite fait de former un homme au contact des difficultés, des
aventures, des responsabilités qu'elles engendraient. À vingt ans donc,
Vincent Daudet était un gaillard tout feu, tout flamme, prudent,
rangé,--catholique et royaliste, il n'est pas besoin de le dire,--digne
en tout des braves gens qui l'avaient mis au monde; en outre, tout à
fait séduisant, ce qui ne gâte rien.