Les amours tragiques de cet Arabe, victime de l’instinct, avaient
vivement intéressé Orschanow. Un nouveau classement d’idées s’était fait
définitivement en lui. Il comprenait mieux, et d’une façon nouvelle,
pourquoi il avait quitté Véra en l’adorant, pourquoi il avait dû la
quitter.
L’amour de Véra l’avait d’abord guéri des servitudes révolutionnaires
et, presque aussitôt, il avait dépassé cette étape: il s’était évadé de
la chaude petite cage du bonheur parce qu’il portait en lui-même le
sentiment de l’espace et parce qu’il éprouvait contrairement à tant
d’êtres, le besoin d’être seul et de finir.
Tout d’abord cette manière d’être lui avait paru monstrueuse, et
maintenant voilà qu’il y voyait une supériorité, le but peut-être de
l’évolution humaine en un effort vers l’individualité et la liberté,
brisant la chaîne des associations et des sexes, s’élevant toujours plus
haut vers plus de vérité, acceptant la passion mais dépassant l’amour
qui continue la chaîne des êtres.
Cette pensée d’ailleurs, il l’avait cueillie analogue, un jour, au bord
de sa route et l’avait mise comme une fleurette de montagne dans son
carnet de notes. C’était à Genève, dans la grande bibliothèque claire.
En ouvrant un volume de Chateaubriand, il avait tressailli en lisant:
«Cette impossibilité de durée et de longueur dans les liaisons humaines,
cet oubli profond qui nous suit, cet invincible silence qui s’empare de
notre tombe et s’étend de là sur notre maison, me ramènent sans cesse à
la nécessité de l’isolement. Toute main est bonne pour nous donner le
verre d’eau dont nous pouvons avoir besoin dans la fièvre de la mort.
Ah! qu’elle ne nous soit pas trop chère! car comment abandonner sans
désespoir la main que l’on a couverte de baisers et que l’on voudrait
tenir éternellement sur son cœur?»
Orschanow avait porté cela sur lui comme une formule bizarre. Il n’en
avait pas encore éprouvé la force de talisman. Il avait fallu cette
banale histoire arabe pour lui découvrir le sens de ses actions.
Maintenant il possédait une vérité précieuse qui lui eût permis de
braver toutes les servitudes et le visage de son amie lointaine s’en
éclaira.
La pensée de la femme quittée lui fut bonne et mordante: elle l’aida à
se sentir plus fort.
*
* *
Sans se préoccuper de la présence du sombre Bicot, Orschanow lui savait
gré d’être là et d’avoir parlé. Ils marchaient, se tenant par le petit
doigt de la main, suivant la fraternelle coutume musulmane. Sur cette
piste des Hauts-Plateaux du Sud, l’étudiant russe atteignit, pendant
quelques minutes, à la conscience heureuse de sa solitude affranchie, il
se trouva maître de lui-même et, sous la lourde capote militaire, il
sourit à sa jeune liberté.
Pourquoi se torturer d’un chétif amour quand la grande passion de vivre
flambait si diverse sous les soleils du monde, dans la splendeur de
l’Univers? Véra, Véra plus belle d’être lointaine! comme il tendait vers
elle, comme il respirait son âme dans le crépuscule, comme il la
possédait, comme il se pénétrait de son essence éternelle!
* * * * *
Maintenant, assis, les jambes croisées, il écrivait sur ses genoux avec
la lenteur et l’application d’un _thaleb_ arabe:
«Véra inoubliée,
«Je t’écris pour te réjouir, car je sais que, toi aussi, tu ne
m’oublies pas. La pauvre chair lamentable qui se tordait en des
convulsions inutiles n’est plus. Comme toi, maintenant, je suis fort,
et je suis heureux, j’aime la vie et le soleil. Makarow a eu raison de
me laisser partir. Remercie-le pour moi. C’est la bonne route libre
qui m’a sauvé, et toutes les fois que tu regarderas la route,
remercie-la, dis-toi bien que c’est elle, la bonne mère accueillante,
qui a régénéré ton Dmitri, qui l’a sauvé de la déchéance et de la
mort. Adieu, et puisse le soleil de la vie illuminer ta voie, comme il
illumina la mienne.
«Ton Dmitri Orschanow.»
En rentrant au campement il jeta la lettre à la boîte.
Il n’avait donné à Véra aucune adresse.
A quoi bon?