CHAPITRE II

Au sommet de la côte de Copponex, un grand chêne tordait ses bras

robustes, aux bourgeons épanouis. Contre son tronc puissant, un pommier

sauvage avait poussé, étendant au-dessus de la route ses branches

constellées de fleurs blanches, avec une goutte de sang sur chaque

pétale.

Des primevères couleur de citron et des anémones carminées semaient

leurs taches vives sur le velours sombre de la mousse.

Plus loin commençait une haie, avec la floraison candide des

_blossiers_, les prunelliers épineux de la montagne.

Sur le plateau, au bout du champ, une ferme dressait sa silhouette

pesante, une de ces vieilles fermes de la Savoie, carrées, basses, à

moitié enfouies en terre, et couvertes de tuiles plates noircies par le

temps.

Une fumée bleue montait toute droite, dans le rayonnement doux du soir,

tranquille.

C’était la fin du printemps, et une haleine puissante de vie et de

fécondité se mêlait à l’odeur du logis pauvre: relent d’étables et

d’oignons frits, rancis.

Orschanow, vêtu d’une blouse, avec un petit baluchon au bout d’un bâton,

s’en venait sans hâte, jouissant du calme de l’heure, dans la simplicité

sans âpreté du décor.

Depuis deux mois, il errait ainsi à travers la Savoie, de hameau en

hameau, de ferme en ferme.

Jadis, là-bas, en Russie, il avait appris des ouvriers auxquels il

aimait à se mêler, bien des petits métiers: charronnage, maréchalerie,

menuiserie.

Et c’était d’ailleurs si simple, dans ce pays primitif, chez les paysans

savoyards: on demandait la soupe et le coucher, en échange d’un coup de

main, d’une réparation quelconque.

En Orschanow, les souvenirs douloureux des derniers mois s’étaient

apaisés. Tout cela lui semblait si lointain, maintenant qu’il ne

reverrait jamais Véra, et que tout était fini, pour toujours.

Il n’avait pas oublié Véra, et la silhouette aimée passait souvent dans

ses rêves, embrumée de mélancolie. Mais Orschanow, au lieu d’un regret

et d’un déchirement douloureux, éprouvait la volupté profonde du

renoncement...

Oh, être seul, être libre, inconnu, sans attaches ni entraves sur la

terre accueillante et douce aux errants! S’endormir en des abris de

hasard, où on ne possède rien, où on ne tient à rien, et le lendemain,

s’en aller plus loin, vers d’autres décors, parmi d’autres êtres... et

ainsi toujours!

C’était surtout à cette heure préférée du crépuscule qu’Orschanow

ressentait la douce mélancolie de toutes ces choses qu’il avait devinées

depuis longtemps et dont l’attrait l’avait vaincu...

Orschanow s’approcha de la ferme. Dans la cour, assise sur le seuil

moussu, une vieille femme en tablier bleu et en bonnet blanc épluchait

des légumes.

Orschanow salua, demandant s’il y avait du travail. La vieille le

regarda fixement.

--Et d’où que vous venez comme ça?

--De Sergy, où j’ai fait des réparations chez M. Mouchet, le fermier du

comte.

--Ah... Alors vous cherchez de l’ouvrage?

--Eh oui, ma bonne dame.

--Ça dépend, si c’est pour de l’embauche ou pour coucher... Vu que

l’embauche, y en a pas. C’est pas le moment... Pour la fenaison, je dis

pas... Mais maintenant, y en a pas. Quant à pour coucher, je dis pas, ça

se peut tout de même. Seulement, y en a déjà un, de _voyageur_, qu’il

est venu... Et pis vous, ça fait deux... Quand même, d’ici à la ferme de

chez Bozon, y a ben quatre lieues... C’est ben loin. Ben, si vous voulez

coucher, vous pourrez faire le bois et le rentrer... L’autre, il est

allé _s’aider_ à mon homme, pour couper de l’herbe, que ça fait profiter

les vaches. Vlà, y aura un pot de soupe pour vous. Quand y en a pour

quatre, y en a pour cinq.

Orschanow posa son baluchon. Une grande fille blonde, d’une robustesse

d’homme, le visage sérieux, sans sourire, lui donna une hache et lui

montra un tas de racines de chêne.

--Vlà. Quand vous aurez fini, vous y mettrez là, sous la remise,

derrière le char à échelles.

Et les deux femmes reprirent leur travail, sans plus faire attention à

Orschanow qui, à deux pas, fendait le bois noueux et dur. Elles

échangeaient parfois quelques réflexions en patois.

*

* *

Une salle carrée, au plafond en poutres épaisses et enfumées où

pendaient des jambons et des chaînes d’oignons secs. Aux murs noircis,

des rayons avec de la vieille vaisselle de terre et, rangés sur le

manteau de la grande cheminée, des ustensiles de jadis.

A l’antique crémaillère de fer, vestige de la vie nomade oubliée, la

grosse marmite de fonte pendait dans la flamme claire des sarments.

Sur la table, une lampe à pétrole, les pots à soupe, coniques, avec des

dessins verts et rouges sur l’émail grossier, et la miche de dix livres,

énorme et bise.

Sur les bancs polis par l’usage, les hommes s’assirent, lourds, avec

leur ossature puissante et leurs muscles épais, sous la blouse et le

pantalon de futaine. Aucun n’avait ôté son chapeau. Les femmes

servaient, les manches retroussées.

Le patron, un vieux au visage racorni et rasé, versa le vin dans les

verres épais. L’autre trimardeur, un blond trapu à la moustache tombante

sur la bouche ferme et bonne, l’œil bleu, très franc, semblait gêné.

Alors, le fermier dit, avec son accent traînant.

--Allons, vous autres, faut pas avoir honte. Quand on offre la soupe,

c’est de bon cœur, ben sûr. Y vaut mieux demander que voler, pas vrai?

Pis, ça peut arriver à tout un chacun, ça, de pas trouver de l’ouvrage.

C’est pas en cette saison qu’on connaît le feignant du bon ouvrier,

c’est au moment des gros ouvrages. Allez, faut trinquer avec nous

autres, pour montrer que vous êtes pas plus couillons que le monde!

Depuis son départ de Genève, Orschanow observait curieusement ce peuple

d’une autre race, sans la mélancolie résignée et le vague mysticisme du

paysan russe, moins travailleur et plus contemplatif.

«C’est le travail, l’inique, l’éternel travail qui les a rendus ainsi,

pensait Orschanow. Ils sont comme leurs bêtes de labour, et ils n’ont

pas le loisir de lever la tête et de regarder autour d’eux l’horizon

libre, de respirer en paix l’air qui est à tous... Oui, ce sont la vie

sédentaire, la propriété, la famille, le travail, tout ce qui fait la

société qui les abrutit et les tue, les maintenant courbés vers le sol,

dans l’âpre lutte de toute heure, qui les durcit et les enlaidit.»

*

* *

Dans le fenil poudreux, comme ils se couchaient côte à côte sur les

gerbes molles, les vagabonds parlèrent. De leur vie, ils se contèrent ce

qu’ils voulurent, surtout Orschanow qui cachait son passé

d’intellectuel, se disant ouvrier russe émigré.

Antoine Perrin lui, était du Bugey. Pendant qu’il était au service, son

père était mort, et on avait vendu leur bien. Alors, en rentrant, ça

l’avait dégoûté, et il était parti, gagnant sa vie, parce qu’il restait

un bon ouvrier, respectueux du travail, de l’ouvrage, comme il disait,

et plein de dédain pour les vagabonds ordinaires, tous des feignants et

des chapardeurs.

Orschanow lui plut, parce qu’il sentit en lui un homme sûr et sans

malice, sur lequel on pouvait compter et qui ne mettrait pas les

camarades dans de sales pétrins, comme ça arrive si souvent.

Après un long silence, Perrin, qui avait réfléchi, finit par dire.--Si

tu veux, demain, on partira ensemble. On s’embêtera toujours moins,

quand on sera deux, puis, ça vaut mieux pour toi, vu que t’as pas

l’habitude de chez nous. Tu pourrais tomber avec des mauvais bougres qui

te foutraient dedans. C’est que c’est vite fait tu sais.

--Ça va bien...

Perrin plaisait à Orschanow. D’ailleurs, quand il l’ennuierait, il

n’avait qu’à le quitter. Cette association provisoire avec un

trimardeur, un ouvrier, lui souriait, comme tout ce qui venait du hasard

de la vie errante.

Et ils s’endormirent insouciants, sans regrets ni inquiétudes: ils

étaient jeunes et forts, et la route était là, accueillante pour tous,

menant loin, n’importe où. Et partout le soleil luisait... et l’homme

mangeait du pain.

Trimardeur · 第 26 / 52 题