LIESSIES VERS 1720

Liessies est un village de sept à huit cents âmes, situé à l’extrémité

sud-est du département du Nord, à deux lieues d’Avesnes, et à une lieue

et demie de Solre-le-Château. Quelques personnes connaissent Avesnes,

chef-lieu d’arrondissement, autrefois ville forte et dont quelques

parties du rempart subsistent. C’est le siège d’un tribunal de première

instance, et il y reste une petite garnison. Dans les temps peu éloignés

où l’on allait à Trélon et de là à Chimay par la route, on arrivait, un

peu après avoir dépassé Sains, à un tournant où la vue devenait

intéressante. Depuis un quart d’heure déjà on remarquait à droite, entre

la route et le bois, un large chemin vert bordé d’arbres superbes et qui

a dû être une magnifique avenue. Au tournant, on se trouvait dans un

fond, au-delà duquel la forêt se relève lentement avec beaucoup de

grâce. A droite et à l’extrémité de l’avenue, on apercevait, non sans

étonnement, un petit temple grec d’un style pur, soutenu par quatre

belles colonnes monolithes, en marbre rouge. Un peu plus loin, au sommet

de la boucle décrite par la route, un vieux castel en briques pâlies

élevait ses poivrières, et à gauche, de l’autre côté d’un pont, un étang

et quelques prés rejoignaient la lisière du bois. En dépit d’une ou deux

maisonnettes blanches assises assez gaiement au bord de la route, il

régnait dans cette clairière un silence et une mélancolie. L’endroit

paraissait sombre. Le petit vieux château était défendu par une haute

porte entre deux tourelles qui ne laissaient rien apercevoir de la cour,

et la façade de derrière, bâtie très en contrebas du chemin, était

attristée par de grands sapins et par un ruisseau profondément encaissé.

Les volets étaient fermés, sauf ceux d’une fenêtre plus grande au

rez-de-chaussée, par laquelle on apercevait un billard ancien. Vous

demandiez des renseignements sur cette triste demeure, sur le petit

temple. Le château, vous répondaient les bonnes gens, avait appartenu à

M. de Talleyrand, et ses _Mémoires_ y étaient enfermés pour cent ans. Le

petit temple avait été aussi bâti par lui: c’était un temple «protestant

ou païen». Le maître avait fait venir ces belles colonnes rouges de

Liessies. On comprenait alors qu’il y eût comme une malédiction sur

cette jolie vallée, et le petit temple bâti de matériaux d’église

paraissait lugubre dans l’ombre des chênes druidiques.

Mais qu’était-ce donc que Liessies? Déjà à Avesnes on vous avait dit que

le carillon provient de la même abbaye et que, tout joli qu’il est, il

n’est pas à beaucoup près celui qu’entendaient les moines.

Une belle route blanche s’enfonce dans les bois, à gauche de l’étang du

Pont-de-Sains. En une heure et demie elle conduit à Liessies. Au sortir

du bois on se trouve sur un plateau assez élevé d’où l’on aperçoit un

vaste horizon de prairies et de forêts. Là est Liessies, endormi au fond

d’une cuvette verdoyante et heureuse: on n’y entend que le chant des

coqs; chaque métairie est attenante à son bien et il ne se fait presque

point de charrois.

Qui croirait que, pendant sept ou huit cents ans, le nom de ce petit

village fut celui d’une puissante abbaye bénédictine? On retrouve encore

en les cherchant l’infirmerie du monastère et une ferme qui touchait à

la maison de l’Abbé. Deux hautes colonnes à l’entrée d’un pont marquent

l’emplacement d’une porte monumentale, mais de l’abbaye elle-même il ne

reste aucun vestige. J’ai parcouru cent fois les lieux que couvrait cet

énorme monastère avec ses trois cloîtres, ses jardins, sa cour

d’honneur, sa poterne, ses fermes, sa brasserie et un somptueux logis

abbatial. Rien, rien ne décèle à l’œil le plus attentif que les choses

n’ont pas toujours été ce qu’on les voit: une route qui ressemble à

toutes les routes, des haies bien taillées, deux ou trois jardinets, des

prairies où l’herbe pousse luisante et drue, puis des bois. Pas un

tertre, pas une ligne stérile qui fasse deviner des ruines. Sous le

moindre rayon de soleil ce coin de village apparaît le plus riant qui se

puisse rêver. Quelques appellations locales sont les seuls souvenirs qui

persistent: on dit toujours l’étang des Moines, la promenade des

Apôtres, le Vignoble (c’est une colline aujourd’hui couverte de sapins),

le Bois l’Abbé. Le langage des hommes est plus fidèle que leur mémoire.

Qu’est devenue cette montagne de pierres?

L’abbaye fut sécularisée en 1791. En 1793, l’église fut pillée et les

bâtiments furent vendus à un paysan qui arracha les bois et les

ferrures. Après lui vint un chanoine du Saint-Sépulcre de Cambrai qui

vécut trente ans, misérable, dans cette désolation, fuyant de chambre en

chambre l’écroulement des toits et la lézarde des murailles. Enfin, en

1836, un entrepreneur acheta tout ce qui restait et fit place nette. Les

gens du village avaient été mis en demeure par le préfet de choisir

entre leur église paroissiale et celle de l’abbaye: ils préférèrent

garder la leur qui était plus petite et moins belle et demanderait moins

d’entretien. Un poète des environs, lamartinien au front mélancolique,

vint visiter ces débris, au moment de disparaître:

Salut, ô lieux sacrés, ruines imposantes!

Je ne viens pas troubler vos reliques mourantes,

Salut, je suis un faible et pauvre voyageur!...

Vers ces lieux désolés à pas lents je m’avance...

Les cloîtres étaient encore debout:

Sous tes longs corridors le vent gronde; la pluie

Efface, en s’infiltrant dans tes murs délabrés,

Les dessins délicats de tes plafonds dorés.

L’église n’avait plus de toiture, et tous les marbres en avaient été

arrachés, mais le gros œuvre restait entier.

Des colonnes, debout parmi tes blancs décombres,

Apparaissent, le soir, comme de noires ombres

Qui, sortant des tombeaux, s’en reviendraient errer

Dans ta nef en ruines et sur elle pleurer.

L’herbe croît dans la cour du cloître solitaire...

La bibliothèque avait été en partie brûlée, mais il s’en retrouve des

parties assez considérables à Lille et à Mons; le cartulaire fut près de

cent ans en Angleterre, presque oublié, dans la bibliothèque de Sir

Thomas Philip; il est maintenant aux Archives royales de Belgique; enfin

un habitant de Liessies, vieillard d’un abord charmant et d’une culture

délicate, M. Charles Lhomme, a rassemblé avec une patiente dévotion les

livres, chartes, objets d’art et reliques de toutes sortes qui restaient

çà et là, dans le pays. Dieu veuille que cet homme aimable et savant

fasse longtemps encore les honneurs de sa collection! C’est à lui que je

dois le journal manuscrit dont j’ai tiré les matériaux, non certes d’une

étude, mais d’une rêverie d’amateur très amoureux du passé et très

ignorant de ce qu’on appelle l’histoire. Ce journal est singulièrement

intéressant, mais si mon lamartinien--il s’appelait M. Lebeau--l’avait

pu lire, il aurait été frappé de la distance qui sépare les poètes

d’avec les objets qu’ils chantent.

* * * * *

Il faut remonter très haut pour esquisser l’histoire de l’abbaye de

Liessies.

Vers l’an de Jésus-Christ 760, Wibert, comte du palais, chassant dans un

domaine qu’il avait reçu de Pépin, roi des Francs, remarqua la beauté du

lieu «abondant en pâturages, en rivières et en gibier». Ne serait-il pas

utile et agréable au Seigneur, se dit-il, d’y construire une église et

un couvent, d’y établir de saints religieux et de faire ainsi chanter

les louanges du Tout-Puissant en des lieux jusqu’alors déserts et

inhabités? Le comte du palais communiqua cette pensée à sa pieuse épouse

Ada; et ensemble ils la mirent à exécution. «Après qu’ils eurent

parfaict l’église et très bien ordonné leur monastère, ils s’en allèrent

par devers aulcuns abbés et évesques demandant quelque relique de divers

sains.» L’église dédiée et consacrée, ils la pourvurent d’un Abbé. «Ils

avaient ung fils appelé Guntard instant dès sa jonesse en la saincte

escripture et en la discipline de religion. Ses parents lui ordonnèrent

et commirent aulcunes personnes dévotes et de bonne religion desquels il

serait abbé et recteur.»

Or, Wibert et Ada avaient aussi deux filles, Hiltrude et Berthe.

«Hiltrude était belle de face, mais encore plus belle de foy, noble de

parents mais trop noble de bonnes meurs et bonne conversation: son frère

Guntard lui estoit comme sainct Jérôme, elle estoit à son frère comme

saincte Eustochie.» Un jeune leude de Bourgogne étant venu la demander

en mariage, elle répondit: «J’aime Jhésus-Christ; à lui ay promis foy et

à lui désire être épousée.» Et comme on la pressait, «à minuit, elle

prit aulcunes de ses servantes avec elle et s’enfuit en un bois prochain

et là se absconsa et mucha de ses parens».--Ceux-ci, tristes et

troublés, virent bien que la résolution de leur fille était

inébranlable. Ils persuadèrent donc au jeune leude de renoncer à sa

poursuite et, en effet, après quelque temps, il épousa Berthe, sœur

d’Hiltrude. «Or, avant le départ de Berthe, on alla quérir Hiltrude où

elle était muchée pour la marier aussy, mais à son époux immortel

Jhésus-Christ.» Albéric, évêque de Cambrai, lui donna le voile.

On lui construisit près du chœur des religieux un petit oratoire. «Et

toujours elle estoit à l’église en jeûnes et oraisons. Après l’oraison,

allait écouter la leçon que lui faisait son révérend frère Guntard, ne

plus ne moins que jadis faisait saincte Scholastique de son frère sainct

Benoît. Après avoir ouï la leçon, retournait à sa sauvegarde de justice,

c’est-à-dire silence.» Elle vécut ainsi dix-sept ans, puis fut prise

d’une langueur et mourut encore jeune, «le vingt septième de septembre,

et on luy fit un sépulchre où son corps fut honorablement enseveli

auprès du grand autel, du côté du septentrion. Et après, fut mise au dit

sépulchre une tombe de pierre sur laquelle estoit escrit en cette

manière: icy repose le corps de Hiltrude, vierge, laquelle trépassa le

vingt septième de septembre.»

Telle est la charmante histoire de sainte Hiltrude, vierge de chez nous.

Il ne reste rien de l’abbaye de Liessies, mais Hiltrude, après douze

siècles, est toujours aimée et vénérée; son corps est entier dans une

châsse; on boit toujours à la fontaine où elle s’abreuva tandis qu’elle

fuyait au bois la poursuite du leude de Bourgogne. L’endroit est un

vallon sauvage. A quelques pas de la source s’élève une rude chapelle du

XVIe siècle qui appartint à Montalembert, grand amateur de belles

légendes, et tous les ans, le vingt-septième de septembre, on y vient en

pèlerinage.

* * * * *

Les religieux de Gontard étaient des chanoines réguliers. Au XIe siècle,

Gontier, prieur de Crespin, fut élu abbé de Liessies, et dès lors les

moines suivirent la règle bénédictine. Une sèche chronique latine nous

renseigne seule sur l’histoire de l’abbaye pendant trois cents ans. Elle

est rapide comme le temps et austère comme la mort: un vague prénom,

moitié latin moitié franc,--_obiit,--cui successit N. monachus

noster_--rien de plus; il semble qu’on traverse le cloître en jetant à

peine les yeux sur les pierres tombales. Cependant on peut deviner que

ces premiers temps étaient assez troublés. Plusieurs abbés furent

déposés, _amotus est_. Un se démit et mourut à Cîteaux.

Le cartulaire montre l’augmentation graduelle des richesses de l’abbaye.

Les évêques de Cambrai lui concèdent des «autels» ou des cures; des

seigneurs voisins, des abbayes sœurs lui donnent des alleux, des villas,

des remises de redevances et des fermages d’impôts.

Au milieu du XVe siècle, Liessies est déjà une des abbayes les plus

puissantes du Hainaut. Charles le Téméraire, qui se mêle de tout, veut

imposer par deux fois un abbé de son choix. Au siècle suivant, c’est un

abbé de Liessies, Quirin Douillet, qui conduit en Espagne Anne-Marie

d’Autriche, quatrième femme de Philippe II. Son prédécesseur, Louis de

Blois, ami d’enfance de Charles-Quint, était un homme d’une sainteté

éminente et un aimable écrivain spirituel. Il fit fleurir une régularité

qui dura plus de cent ans. Ses deux successeurs furent de grands

seigneurs et de bons religieux. Qui ne connaît les _Acta Sanctorum_ dont

Renan dit quelque part qu’ils feraient d’une cellule un paradis et dont

il ne parle jamais qu’avec une admiration étonnée? Bollandus en dédia le

premier volume à Thomas Luytens et le fit précéder d’un éloge d’Antoine

de Winghe, l’un et l’autre abbés de Liessies et protecteurs de cette

grande entreprise. Ces Mécène des savants jésuites, alors pauvres et

méprisés, eurent de médiocres successeurs. Tout ce qu’on sait de

François Le Louchier, bon gentilhomme d’ailleurs, c’est qu’il obtint de

Philippe IV des lettres patentes maintenant le mayeur de Sart-les-Moines

dans le droit de jouer le premier coup de balle au jour de la dédicace

du lieu. Liessies était dès lors accablé sous le poids de ses richesses,

et on y vivait parmi l’agitation stérile dont le Journal de Dom Maur

nous donnera bientôt l’amusant ou affligeant tableau.

On voit paraître dans la correspondance de Fénelon un Abbé de Liessies

qui fait un étrange personnage. C’est Lambert Bouillon nommé en 1678. Au

moment où Fénelon prit possession de son siège en 1695, ce singulier

Abbé régnait sur le désordre. Il avait la passion des bâtiments et

dépensait royalement les revenus du monastère en embellissements et en

procès. Il avait une autre faiblesse d’homme d’église opulent: il aimait

ses neveux et nièces et tâchait à les pourvoir sans regarder beaucoup

aux moyens. Les moines se plaignaient et murmuraient, mais comme les

prieur, sous-prieur et procureur étaient des créatures de l’Abbé, ces

plaintes n’avaient guère d’écho, et il n’en résultait qu’un esprit de

mécontentement et d’insubordination très facile à comprendre.

En 1702, Fénelon vint visiter Liessies avec l’intendant de la province,

M. de Bernières. Il n’eut aucune peine à voir que l’état intérieur du

monastère était tout ce que l’on disait ou pis. Cependant comme la

rébellion des moines lui paraissait plus fâcheuse que le gaspillage de

l’Abbé, il se contenta d’admonester celui-ci en particulier et, après

lui avoir fait promettre de changer les officiers de l’abbaye, il

rappela sévèrement les religieux aux devoirs de l’obéissance monastique.

L’archevêque écrit quelques jours après à M. de Bernières: «Je suppose

que M. l’abbé de Liessies n’aura pas manqué de changer son prieur et son

sacristain et de nommer les trois custodes à la communauté, dès le jour

de mon départ, comme il me l’avait promis. Vous savez, Monsieur, que je

ne fis que gronder la communauté en plein Chapitre et que leur donner de

fortes leçons sur l’obéissance qu’ils doivent à leur Abbé. Si M. l’Abbé

ne s’est pas hâté de leur adoucir un peu une conclusion si amère, par

l’exécution du changement des officiers, toute la communauté sera mise à

une très forte épreuve. Ils croiront que j’autorise l’Abbé même dans les

choses les plus irrégulières.»

Tout semoncé qu’il eût été, M. l’Abbé ne fit rien de ce que l’archevêque

demandait. A peine Fénelon parti, il s’avisa au contraire d’une idée de

paysan finaud qui se croit grand politique. Avec son prieur Florent

Jénart, il recomposa le discours de Fénelon, le fit déclarer authentique

et signer par une douzaine de moines et l’imprima. L’original de cette

contrefaçon existe encore, et il faut voir ce que devient la prose de

Fénelon sous ces mains épaisses. Après deux cents ans, les mots portent

toujours l’accent belge sans qu’on puisse s’y méprendre.

Voici un échantillon de cette belle harangue:

«Faut-il interrompre un évesque et l’entretenir de vos vétilles et de

vos anticailles pendant qu’il doit veiller et prendre soin d’un diocèse

entier et qu’il doit encore estudier les Saints Pères? Il ne faut donc

plus de bagatelles ni d’amusements, je n’en souffrirai plus. Ne croyez

pas que je veuille vous entretenir dans votre zèle d’amertume qui ne

provient le plus souvent que d’une certaine acédie, du défaut

d’application et d’un dégoût des choses saintes.»

Fénelon fut peu satisfait, on le comprend, de ces dangereux

collaborateurs. Il passa cependant sur cet ennui, sans rien dire et avec

un oubli de soi auquel devraient bien penser ceux qui lui reprochent

parfois je ne sais quelle vanité féminine. «M. l’Abbé de Liessies,

écrit-il, a publié de mauvaise foi un écrit imprimé où il me faisait

parler ridiculement, et j’ai mieux aimé souffrir un imprimé ridicule,

fait contre la bonne foi et le respect dû à mon caractère, que d’en

donner un désaveu public qui l’eût déshonoré sans ressource.» (11 avril

1705.)

Lambert Bouillon mourut trois ans plus tard sans avoir rétabli l’ordre

dans son abbaye. On voit Fénelon se plaindre qu’il ait un pied dans la

tombe et ne songe qu’à des affaires séculières. Il eut pour successeur

Agapit Dambrinne qui fut nommé directement par le roi et reçut les

félicitations du P. de La Chaise en personne. Vers le temps de cette

nomination, entrait à Liessies Dom Maur Levache, qui devint procureur

quelques années plus tard et tint le Journal dont nous allons nous

occuper.

* * * * *

Nous ne savons rien de Dom Maur que ce qu’une note écrite après sa mort

à la première page du journal nous en apprend. Il avait été baptisé à

Dinant-sur-la-Meuse, le 27 janvier 1689, sous le nom de François; il fit

profession à Liessies en 1709, et mourut le 27 janvier 1756, âgé

précisément de soixante-sept ans.

Son Journal est un cahier in-12 de deux cents pages environ, relié en

parchemin, avec un papier à fleurs au dos. Dom Maur a écrit sur la

couverture, de sa plus belle main: _Journal de Dom Maur Levache,

commençant le 1er janvier 1719_. Il existe ou il a dû exister une suite

à ce Journal. Dom Maur le tenait pour son usage particulier, et il est

peu vraisemblable qu’après avoir scrupuleusement noté pendant trois ans

l’emploi de ses journées, il ait subitement perdu une si bonne habitude.

Les probabilités sont aussi pour que notre cahier soit le premier qu’il

ait rempli. En 1719, Dom Maur avait trente ans. Il n’était prêtre que

depuis cinq ou six ans et il ne faisait sans doute que d’entrer dans sa

charge de procureur: l’Abbé n’eût pas confié des fonctions aussi

importantes à un tout jeune homme. Nous voyons par le Journal que le

temporel de l’abbaye occupait, à des titres divers, au moins sept ou

huit religieux et que la plupart des moines avaient à en prendre soin

pour leur part. Dom Maur avait apparemment été distingué de bonne heure

pour son jugement droit, ses habitudes d’ordre et son attention aux

intérêts du monastère. Il est évident qu’entre son ordination et sa

nomination comme procureur, il fut chargé de nombreuses missions qui le

mirent au courant des affaires, soit comme receveur des revenus, ou

administrateur du bien dans les diverses villes où l’Abbé entretenait un

agent, soit surtout à propos des innombrables procès où Liessies était

constamment engagé. Dès les premières lignes de son Journal il paraît

très accoutumé aux affaires qui lui incombent et à l’existence

mouvementée qu’elles entraînent. D’un autre côté, son Journal porte les

marques ordinaires du Journal qu’on tient pour la première fois. Il

commence avec l’année, et Dom Maur répète deux fois l’_incipit_

solennel: «Journal commençant le 1er de janvier 1719.» L’écriture des

premières pages est fine et soignée, et une multitude de petits faits y

sont consignés qu’on ne revoit jamais après que la ferveur d’exactitude

des premières semaines s’est perdue.

C’est un Journal d’homme d’affaires ou d’intendant, tout rempli

d’achats, de procès et de bâtiments: il serait d’une écriture moderne

qu’on n’en lirait pas dix pages: mais dans sa vieille robe de parchemin,

il a une physionomie et une voix d’aïeul et des inflexions antiques qui

évoquent le temps passé. On s’étonne, après l’avoir lu, de voir

nettement apparaître dans son imagination les lignes droites des

bâtiments conventuels, la chambre des archives encombrées de fardes et

de layettes, le cellier et la brasserie, et, dans le cloître, M. l’Abbé

et le prieur, tâchant à s’abstraire des ventes et des procès avant

d’aller au chœur, et, à la grande porte de l’abbaye, la voiture de Dom

Maur tout attelée et Don Maur lui-même avec un sac d’affaires, une

figure résolue et une démarche vive et pressée, bien qu’il ait un air un

peu délicat et qu’il soit décidément hypocondriaque.

Dom procureur n’est presque jamais à Liessies: il est par voies et par

chemins: deux jours à Maubeuge, huit jours à Mons, de là courant à

Bruxelles et tout aussitôt s’en revenant à Liessies, d’où il repart

promptement pour Valenciennes et Douai. Nous savons très exactement

comment il voyage. C’est quelquefois en poste, mais le plus souvent

c’est en chaise, avec «nos chevaux». Il emmène un compagnon et Henry,

domestique. Il fait d’une traite les six lieues qui séparent Liessies de

Maubeuge, siège de la sous-intendance. S’il a pu partir tôt, il ne fait

que «rafraîchir» dans cette ville, et nous savons exactement, pour

l’avoir vu cent fois dans le Journal, ce qu’il en coûte pour rafraîchir.

C’est douze ou quatorze patards. Il prend alors des chevaux de poste et

renvoie les siens avec Henry. S’il n’arrive que le soir, il descend à

l’auberge ou chez les Pères Jésuites, au collège, et repart le lendemain

assez tôt pour être de bonne heure à ses affaires à Mons.

Mons est le chef-lieu des affaires de Dom Maur. Il ne faut pas s’en

étonner. Liessies n’est français que depuis une cinquantaine d’années.

Auparavant il faisait partie des Pays-Bas, et un grand nombre des

religieux étaient Flamands d’origine et de langue. Une partie

considérable des biens de l’abbaye reste en Hainaut et la plupart des

affaires se plaident au chef-lieu. En fait, Dom procureur passe plus de

temps à Mons que partout ailleurs. L’abbaye y possède un refuge, et, à

quelque distance, se trouve le prieuré de Sart-les-Moines où M. l’Abbé

et Dom Maur viennent quelquefois en villégiature.

Le Refuge est évidemment un pied-à-terre digne de l’abbaye. Dom Maur

parle quelque part d’un plafond doré et de cuirs peints qui ornent la

chambre d’entrée. On y reçoit des étrangers de passage. Il y a cependant

apparence que cette procure est assez souvent inhabitée. La cave n’a

point de vin, et le prudent Dom Maur ne laisse jamais d’argent dans la

maison. Le «coffre» est en sûreté chez des vieilles filles, amies du

monastère. Ce coffre, qui joue un rôle assez considérable dans le

Journal, est une sorte de banquier muet avec lequel on fait affaire sans

s’embarrasser de comptabilité. Dom procureur y prend l’argent dont il a

besoin et l’y remet très exactement quand l’équivalent de la somme est

rentré. Il y enferme aussi les monnaies espagnoles, jacobus et doublons,

qu’il ne peut pas toujours échanger avant de repasser la frontière.

La vie de Dom Maur est celle d’un homme d’affaires très occupé. Il écrit

chaque matin cinq ou six lettres qu’il s’ingénie à faire arriver à

destination sans les faire passer par la poste, car il n’y a pas de

petites économies; il entend des comptes, fait des baux, suit des

expertises; surtout il nage dans un océan de procédure. Quand il ne

sollicite pas chez un conseiller ou un procureur, il travaille chez un

avocat. Il est très au courant de toute la machine judiciaire, sert des

avertences et des solutions, répond à des griefs par des reproches ou

des contredits. Le latin de la vieille bazoche émaille son français

wallon: _queritur_, _dictum_, _factum_, tous les vieux mots de la

chicane parcheminée et éternellement jeune. Des juges, des avocats, des

gens d’affaires pour et contre passent dans le récit,--car en peu de

temps ce Journal prend un air d’annales.--M. Petit, M. Duquesne et M.

Adriani, l’avocat Le Maulnier et M. le conseiller Tahon deviennent des

personnages familiers, et leurs noms aident à leur composer une figure,

tout morts qu’ils soient depuis deux siècles et sauvés seulement de

l’éternel oubli par la forme de leurs initiales et le son des syllabes

qui représentaient leurs fragiles personnages. Amis ou ennemis, Dom Maur

les appelle Monsieur avec la froide politesse du temps passé. Il appelle

ainsi tout le monde,--aussi bien M. Molle ou le sieur Van Rode, ses

fermiers, que M. le comte d’Attignies,--quand on n’a point d’affaire

avec lui. Sitôt qu’on plaide, il n’aperçoit plus que X _versus_ Y et dit

Molle ou d’Attignies ou, tout au plus, le sieur chanoine Posteau. Louis

de Blois, mort en odeur de sainteté cent cinquante ans auparavant et

enterré dans le chœur de l’église abbatiale, devrait n’être pour lui

qu’un auteur ancien et vénéré dont on lit le _Speculum spirituale_

pendant le temps du noviciat. Ayant fait emplette d’un drap destiné à

couvrir la pierre tombale de cet illustre Abbé, il note froidement:

«Acheté un tapis pour la tombe de M. de Blois.»

Nous ne saurons jamais si Dom Maur avait le cœur sensible. Plusieurs

fois des moines meurent à Liessies. Il mentionne l’heure à laquelle ils

ont passé, ou la maladie dont ils finissent. «Dom Florent est mort sur

les deux heures du matin», ou bien: «Dom Corneille est mort d’une fièvre

maligne.» Ces détails laissent seuls deviner qu’il a été frappé de ces

fâcheux événements. Une seule fois son accent ne laisse pas de doute

qu’il a été vivement contrarié de trouver quelqu’un indisposé. Il arrive

à Mons pour ouïr le compte de M. Duquesne et le trouve _bien incommodé_.

C’est le superlatif de sa sympathie, et telle est la puissance des gens

que leur nature ou l’éducation et les manières font paraître réservés,

qu’on se sent presque touché.

M. l’Abbé est un objet de constante sollicitude pour Dom procureur, mais

il est difficile de dire si c’est parce que cela se doit ou parce qu’il

y a dans son respect pour son supérieur une nuance d’affection.

Certainement Agapit Dambrinne faisait une estime très particulière de

son procureur; mais tous ceux qui ont connu des hommes d’église de la

génération qui vient de s’éteindre savent l’abîme que les dignités

ecclésiastiques mettaient, il y a peu de temps encore, entre les rangs

de la hiérarchie. Quoi qu’il en soit, Dom Maur note, avec un soin

extraordinaire, le progrès d’une fièvre qui prend à M. l’Abbé. On chante

à son intention la messe des Saints Patrons. Sainte Hiltrude n’est pas

mentionnée en particulier, mais comme ses reliques sont les reliques

insignes de l’abbaye et qu’elle est invoquée dans tout le pays contre

les fièvres, il n’est pas douteux que les religieux de Liessies la

prient pour leur Abbé. On écrit à M. l’Abbé de Saint-Sépulcre à Cambrai

que M. notre Abbé est malade. On rédige un mémoire sur sa santé et

comme, apparemment, on n’a que peu de confiance aux médecins du pays, on

envoie ce journal à Mons, aux demoiselles de Bouillon, grandes amies de

Liessies, pour qu’elles le soumettent à MM. Wolf et Ducloux. Ceux-ci

rédigent une «consulte» que Dominique rapporte en toute hâte. Peu de

jours après, les demoiselles de Bouillon envoient une livre de

pastilles, et M. Tahon, religieux bénédictin de Lobbes, deux livres de

thé «ver» pour lesquelles on lui fait d’ailleurs compter aussitôt seize

esquelins d’Espagne. En même temps, Dom Maur fait venir quarante

bouteilles de vin du Rhin. Quelque temps après, M. l’Abbé, étant mieux,

part pour Mons avec le procureur. En route la fièvre lui reprend, et

bien que ce retour soit de peu de conséquence, Dom Maur fait acheter un

demi-cent d’écrevisses pour remettre M. l’Abbé en appétit.

D’ailleurs on prend à Liessies un extrême soin des malades. A peine

apprend-on que Dom Bruno ou Dom Ghislain, occupés à exercer la recette

ou à passer des tailles ici ou là, sont incommodés, qu’on envoie un

religieux pour les soulager.

Dom Maur surveille sa propre santé dans un détail si minutieux qu’on ne

peut l’imaginer que franchement hypocondriaque. Une seule fois en trois

ans il est un peu souffrant et garde la chambre pendant un jour ou deux.

Le reste du temps, il est en chaise de poste, par les chemins, ou

accablé d’affaires à Mons, à Bruxelles ou à Douai. Mais courant ou à

demeure, il se soigne incessamment. Le Journal rapporte d’innombrables

comptes d’apothicaires, et Dom Maur, qui ne s’égare jamais en vaines

digressions, note un jour qu’il a rencontré son médecin s’en allant à la

chasse.

La médecine que nous entrevoyons dans le Journal n’est plus du tout

celle de Molière: ni saignées, ni purgations, ni diètes. On prend de bon

vin vieux, des biscuits et «saccades» pour amuser l’estomac, du

brandevin pour réchauffer et tonifier, des électuaires bizarres pour

détruire les ferments et mauvais germes. Outre diverses «ptysannes» et

thés, Dom Maur fait venir de chez l’apothicaire de la thériaque, du

sirop capillaire, c’est-à-dire extrait de la plante nommée capillaire,

de l’eau d’anis, de l’eau de la reine d’Hongrie et un élixir horrifique,

toujours en usage dans certaines parties des Flandres, et qu’il appelle

tantôt élixir de ver terrestre, tantôt _spiritus vermium terrestrium_.

Il fait une grande consommation de vin. Pendant les deux premiers mois

de 1749, la mention «païé pour vin, biscuits et suc candy» revient

constamment, parfois tous les jours, et la somme déboursée varie de deux

à cinq, neuf et même onze florins. Il est probable que Dom Maur avait

l’estomac faible et par suite une propension à se croire menacé de

toutes les maladies, sans cesser pour cela de vaquer à des occupations

très absorbantes.

Dom Maur, neurasthénique et homme d’affaires, était-il avare ou

généreux, d’un commerce agréable ou difficile? Nous ne pouvons

l’affirmer. C’était un homme droit et froid, attentif à son devoir,

attaché à son abbaye, à son Abbé, à lui-même et à ses frères; après

cela, comme il avait l’esprit incontestablement juste, il s’intéressait

au reste du monde suivant qu’il le méritait.

Il exerce une stricte économie, ne faisant jamais une dépense inutile et

notant les plus minimes: deux sous de «filet» pour faire un point,

quatre sous dépensés pour raccommoder un soulier, deux liards à une

barrière ou quatre patards à un bac. C’est un administrateur méfiant.

Nous le voyons de temps à autre faire quelque remise à un fermier

éprouvé par la grêle ou le grand vent, mais quand on lui parle

agrandissements ou réparations, il commence toujours par rechigner,

envoie sur les lieux ou s’y transporte en personne et ne consent qu’au

moins possible et à la dernière extrémité. Nous voyons que souvent

aussi, à propos de réclamations, les choses s’enveniment brusquement et

on plaide.

L’abbaye de Liessies était riche et généreuse: la tradition du pays et

les archives des églises en font foi. Dom Maur, qui maniait

journellement de grosses sommes d’argent, n’avait pas à empiéter sur le

chapitre des aumônes, et nous ne voyons pas qu’il le fît. Il donne assez

libéralement des «dringuelles[2]»: deux florins aux domestiques des

Pères Jésuites, six patards à la servante des Bénédictines, autant, par

ordre de M. l’Abbé, au cocher de M. l’Intendant. Mais ces générosités

rentrent dans le chapitre des dépenses prévues, comme l’argent qu’on

peut donner à un procureur qui a sollicité pour vous. Une seule fois, à

Douai, Dom Maur donne vingt florins pour le «vin de charité» de

l’hospice, mais c’était peut-être une manière de fondation. Une autre

fois, il écrit à Dom Ghislain de compter à Simon Laurent quelque argent

dont il a besoin. On se réjouit, mais, trois jours après, on voit que

Simon Laurent a rendu intégralement la somme et que son besoin n’était

pas d’un besoigneux, mais vraisemblablement d’un agent. Dom Maur est, en

toutes choses, un homme d’un extrême sang-froid, averti des faiblesses

et des vices de l’humanité, accoutumé aux vicissitudes de la vie de

plaideur et aux revirements soudains de la fortune. Il écrit de la même

main: «Notre procès contre Molle est venu en haut et nous l’avons

gagné.» Ou bien: «On a jugé aujourd’hui notre procès contre Van Rode, et

nous l’avons perdu.»

[2] Mot wallon signifiant pourboire, évidemment apparenté à l’allemand

_Trinkgeld_.

Il note sans sourciller, le 5 janvier 1721: «Reçu avis de

Sart-les-Moines que Dom Joseph avait été condamné à Louvain, en propre

et privé nom, en matière d’injure comme Molle.» Son journal étant rempli

de décisions légales, il y consigne celle-ci comme les autres, sans plus

s’émouvoir.

Il a peu de gaieté, aucun sens du ridicule. Il écrit gravement les

surnoms les plus risibles. Il note qu’il a «vu mademoiselle Duquesne et

lui dit que nous ne savions ce qu’elle voulait dire avec ses plumes». Ou

encore: «Nous avons examiné les deux débats contre Molle et nous avons

été au greffe pour faire copie du compromis fait entre Molle, Dom

Florent Jénart et Dom Michel Dujardin par lequel ils se sont soumis au

jugement des deux avocats marqués dans ledit compromis, dont l’un était

celui de Molle et l’autre un peu timbré.»

Entre les courses, les ventes et les audiences du tribunal, Dom Maur

reste au logis et fait sa correspondance ou lit en grignotant ses

biscuits et sirotant son sirop. Il est l’homme du temporel, l’homme du

dehors, dont le devoir est de se renseigner sur ce qui se passe dans le

monde, afin de prendre ses précautions en conséquence. Peut-être aussi

qu’on parle déjà politique dans les diligences, à l’auberge des

Trois-Pigeons ou à celle du prince Tserclaes, sur le Sablon. Dom Maur

lit donc les journaux: la _Gazette de Hollande_, les _Annales de

Hainaut_ et autres «livres du temps», dont il paraît presque aussi

friand que de sucreries. Avec des almanachs de Milan, c’est toute sa

littérature. Il lui passe par les mains bon nombre d’ouvrages

théologiques destinés à M. l’Abbé ou au prieur, mais il ne s’intéresse

que médiocrement aux controverses sur la «constitution».

Pour achever le portrait de Dom Maur, il nous reste à dire qu’il est

indubitablement obéissant et humble. Il pourrait se croire

indispensable, puisque l’énorme poids des affaires financières de

l’abbaye repose entièrement sur lui, et indépendant, puisqu’il ne vit

presque jamais en communauté et qu’il a toutes les dispenses. On ne voit

jamais percer de tels sentiments. Au contraire, Dom Maur parle toujours

de la volonté de l’Abbé comme s’il était le premier qui dût la subir. Il

emploie constamment la formule: «M. l’Abbé m’a donné l’ordre...» Ou,

s’il est à Liessies: «M. l’Abbé m’a mis pour être...» Ce chicaneau était

probablement un excellent religieux.

* * * * *

Plus de la moitié du Journal de Dom Maur a rapport à des procès.

L’abbaye est immensément riche; elle a la collation ou la propriété

d’innombrables bénéfices non seulement en Hainaut et dans les Pays-Bas,

mais jusque dans le midi de la France; elle possède des bois, des

fermes, des mines: bref, elle est dans la situation de tous les gens

trop riches et que leurs affaires accablent; elle tire de l’argent de

partout, mais ceux de qui elle le tire se le font arracher et

s’ingénient de toutes manières à le reprendre. La plus grande partie des

procès que Dom Maur soutient à Féron, à Mons, à Valenciennes ou à Douai,

voire à Cambrai et à Rome, vient d’exigences ou de prétentions qu’il

trouve injustifiées. La formule «... qu’il prétend et qu’on ne lui doit

point» revient incessamment. On ne peut guère se persuader cependant que

Dom procureur répugne à cette guerre éternelle et qu’il n’ait aucun goût

pour le jeu de la chicane. Il est batailleur, sans aucun doute,

froidement et délibérément batailleur, et il y a bien apparence que tout

Liessies respire une atmosphère de combat. A l’époque où le Journal

commence, Lambert Bouillon n’est mort que depuis dix ou douze ans,--Dom

Maur a fait profession l’année même de sa mort et il a probablement

connu ce plaideur indomptable:--en tout cas, son éducation monacale a dû

se faire au milieu des procès mal éteints légués par le vieux lutteur à

Agapit Dambrinne. Il a dû se persuader de bonne heure que l’état de

guerre est l’état normal de tous ceux qui possèdent et que le meilleur

moyen de garder son bien est de montrer les dents à quiconque a la mine

d’en avoir envie. La règle à Liessies est qu’on soit méfiant et

chatouilleux.

Les commis viennent jauger la cuve: «Dom Joseph proteste de nullité

contre tout ce qui s’est fait.» L’hôte du _Gant d’or_, auberge sur la

route de Bruxelles appartenant à l’abbaye, fait changer une gouttière.

On plaide jusqu’à ce que la gouttière soit remise en son premier état.

Un de nos chevaux est arrêté à Etrœungt pour le vinage. Dès le

lendemain, on envoie faire sommation au vinager qui relâche le cheval

sous caution. Le surlendemain, on lui délivre «copie de nos titres» et

de l’ordonnance de l’intendant et on lui fait une seconde sommation «à

ce qu’il ait à purger ladite caution». On croit l’affaire finie. Le mois

suivant, parmi divers petits procès--contre ceux de Wannebecq qui

prétendent un vicaire, ceux d’Ath qui prétendent un chapelain, le curé

de Roquignies qui veut retenir sa dîme, ceux d’Ohain qui réclament pour

la portion congrue de leur vicaire, contre les maltôtiers, etc.,--on

voit que Dom Joseph écrit pour l’affaire du vinage et tout à coup que

trois avocats ont été consultés à Mons pour cette bagatelle.

Dom Maur n’a pas peur du Gouvernement. Deux ou trois fois, il s’entremet

dans des affaires de contrebande où Coppée, domestique, où Nicaise,

notre fermier, ont été pris. Quelquefois, cependant, il s’y prend en

douceur, et le Journal porte mention d’un «cadeau à un buraliste». Il

proteste contre une taxe sur les houilles et ne la paie que lorsqu’on

lui a dit que «noblesse et abbayes l’ont payée». On veut prendre des

chênes dans nos bois pour bâtir des casernes dans les petites villes de

France (c’est-à-dire Guise et La Fère). Dom Maur entre en

correspondance, se méfie d’emprises probables et va voir au bois ses

chêneaux. Bientôt il cherche un sergent pour faire protestation, et,

n’en trouvant point, remet au lendemain de le faire à Guise.

Il n’est pas au mieux avec les autorités ecclésiastiques. Fénelon, à qui

Lambert Bouillon a joué un si mauvais tour, est à peine remplacé, et on

ne voit pas qu’il se soit établi des relations très cordiales entre

l’archevêché et l’abbaye. Les «jeunes» ne vont pas à Cambrai pour

l’examen et on les fait ordonner à Maubeuge par un évêque de passage.

C’est aussi le coadjuteur de Québec qui vient à Liessies «confirmer». Le

promoteur de l’officialité veut ériger en cure le «secours» de

Cartignies. Dom Maur fait la sourde oreille et se fait «signifier d’une

requête». On ira donc en cour de Rome. Dom Maur a dans la ville de Liège

un sien cousin, chanoine, et à Rome deux autres cousins, aussi Levache

(il écrit indifféremment Levache ou Levage, ou même Levacq), qui lui

sont moins connus. Le cousin de Liège écrit à ses cousins de Rome et

ceux-ci se mettent en mouvement. Malheureusement, la Daterie est en

vacances, comme de juste, et pendant ce temps, le promoteur presse Dom

Maur «à faire ses preuves», sans paraître savoir qu’il a «interjecté

appel». L’affaire traîne en longueur, mais on finit par obtenir «un bref

d’appel de la sentence de l’officialité dans la cause que nous avons

contre le promoteur pour l’érection de l’église de Cartignies en cure».

Il en coûte «huit écus romains de dix esquelins chacun».

Même avec les abbayes de son Ordre, Dom Maur a de petites difficultés.

MM. de Saint-Michel en Thiérache ont avec lui une correspondance

beaucoup trop longue pour l’affaire qui l’a motivée. Avec l’abbaye de

Crespin, des arrangements à frais communs au presbytère d’Harvent

amènent une vraie brouille, et l’on est «signifié d’une requête». Bref,

Dom Maur plaide à propos de tout et à propos de rien: les procès se

superposent et s’enchevêtrent. Le procureur écrit pour «recevoir des

nouvelles de plusieurs procès que nous avons à Ath». En effet, il en a

quatre: un pour le «prétendu» chapelain, un pour une sacristie qu’il

s’agit de «raccommoder», un autre avec les Moulins pour une mesure de

farine qui a été enlevée, et un quatrième avec M. Van Rode, fermier. Il

plaide à la fois contre les chanoines de Maubeuge, ceux de Condé et ceux

de Saint-Quentin, et quand on rencontre la mention: «ceux du clergé», on

est bien empêché de savoir à qui l’appliquer.

Tout cela entraîne des dépenses considérables, car il faut payer des

experts et des avocats, et l’on voit certain procureur réclamer de

l’argent «pour nous avoir servis», mais le vrai plaideur n’y regarde

pas. Dom Maur débourse sans sourciller mille florins de frais dans le

procès contre Molle qui est une affaire d’importance minime. On ne

plaide pas pour gagner de l’argent, mais parce qu’on enrage d’avoir

raison.

Les innombrables procillons qui font ressembler le Journal de Dom Maur

au rôle d’un tribunal sont des affaires presque toutes communes et qui

n’offrent guère d’intérêt. Ce qui intéresse, c’est Dom Maur lui-même par

sa persévérance, son indifférence aux résultats et son superbe

sang-froid. C’est aussi quelques-uns de ses adversaires. Deux surtout

paraissent dignes de lui: leurs noms reviennent fréquemment, presque à

travers tout le Journal, et ce retour perpétuel de figures lointaines et

presque anonymes finit par leur donner quelque chose d’épique.

L’avocat Le Maulnier paraît dès la première page du Journal: on consulte

M. Petit pour sa requête. De loin en loin, au cours de la première

année, cette affaire revient: «On a travaillé à un rapport contre Le

Maulnier», ou: «On a reçu trois mémoires contre Le Maulnier», ou, un peu

plus tard: «On a commencé à rapporter notre procès contre Le Maulnier.»

Au commencement de 1720, l’affaire s’engage à fond. On écrit à M. l’Abbé

que la présence de Dom Joseph est nécessaire parce que le conseiller

rapporteur a besoin d’explications. Dom Joseph arrive, et, pendant un

mois, c’est une grande activité. Visites au président et à un

conseiller. Visites à quatre conseillers. Remise de factums. Répondu à

la requête civile de Le Maulnier. Travaillé à l’avertence, etc., etc.

Après un temps, on recommence la lecture, on achève l’avertence,

laquelle est servie avec dix-sept pièces. Le Maulnier sert une solution

à l’avertence de Dom Maur. On y répond. Enfin, le 13 mars, au soir,

«notre procès contre Le Maulnier est sorti du bureau et nous l’avons

gagné».

C’est la formule ordinaire. Seulement, cette fois--peut-être parce qu’on

a battu un homme de la partie--il y a une joie extraordinaire dont le

Journal s’échauffe pendant trois jours. On écrit et on envoie aussitôt

un messager à M. l’Abbé, Dom Ghislain et Dom Gérard. On va remercier MM.

le Président et le Rapporteur et M. Cornet. On écrit aussi à Dom

Corneille «pour lui notifier la bonne nouvelle du gain de notre procès».

Dans la joie où l’on est, on écrit à M. Duquesne de faire raccommoder la

grange de la Folie, «s’il est absolument nécessaire».

Le lendemain, M. Tahon fait venir les parties et leur déclare les

«points d’office», après quoi on commence la liquidation. L’avocat de Le

Maulnier refuse de payer les épices du procès. Suivent diverses

comparutions où le conseiller s’offre d’amener un accommodement. De

fait, on travaille avec Le Maulnier, à l’amiable, un après-midi. Après

deux mois d’un silence de mauvais augure, Le Maulnier sert ses

contredits consistant en quatre cent quatre-vingt-dix-sept articles. On

les étudie, mais il y a apparence que cette énorme masse de raisons est

inébranlable, car à une dernière comparution chez M. Tahon, «on finit

tous les anciens procès, de sorte que notre rente se trouve réduite de

940 à 910 florins». Sur ce, on demande à Liessies des chevaux «pour s’en

retourner».

A côté de cet avocat savant et retors, on voit paraître un petit curé

entreprenant, tenace et malin, qui fait encore meilleure figure. C’est

le curé de Gognies-Cauchies. Brave petit homme qui lutte tout seul

contre la riche et puissante abbaye! Leur difficulté provient d’une dîme

qu’il a retenue et de sa maison de cure qu’il veut qu’on «rétablisse».

Le petit curé gagne, haut la main. Dom Maur rappelle, et on entre dans

le labyrinthe pour n’en pas sortir, car le Journal s’achève sans que

l’on sache si l’on s’est arrangé pour tout de bon. Le procès de Gognies

est d’ailleurs le plus embrouillé de tous. Après quelques mois, on voit

Dom Maur copier «deux petits procès avec Gognies», et on s’aperçoit, en

effet, qu’il y a trois affaires distinctes poursuivies simultanément à

Mons, à Valenciennes et à Douai. Le petit curé trouve aussi moyen de

mettre dans son jeu les chanoines de Maubeuge qu’on voit qui n’ont pas

encore «tripliqué». On fait faire des comparutions, des expertises et

vues de lieu. Quelquefois le petit curé fait défaut, d’autres fois il

propose des accommodements; il vient en personne à Liessies, par une

belle journée de printemps, et «offre de payer la moitié des frais de la

veüe de lieu si l’on veut mettre des barreaux à ses fenêtres». Il s’agit

bien de barreaux. Dom Maur, quelques jours plus tard, est à Douai avec

ordre de solliciter fortement contre «Gognies». M. le conseiller Dupuis,

homme paisible, tâche d’accommoder les parties. Sur ces entrefaites, le

procès qu’on a pour la dîme sort du bureau à Mons et «nous avons gagné».

Reste celui de Valenciennes et celui de Douai, très lents l’un et

l’autre et très confus, car, cette fois, les chanoines de Saint-Quentin

entrent, on ne sait comment, en ligne, et l’on ne voit jamais clairement

si l’on plaide pour le fond ou seulement pour des frais. Quoi qu’il en

soit, Dom Maur gagne encore à Valenciennes. On croit tout fini; mais,

après plusieurs mois, on retrouve, comme un refrain de cauchemar,

l’éternelle mention: «Fait un écrit contre le curé de Gognies-Cauchies.»

C’est qu’il reste le vieux procès de Douai auquel on ne pensait plus et

qu’enfin le petit curé, abrité derrière ses chanoines, gagne, le 5 avril

1721. «Nous avons perdu notre procès contre lesdits chanoines, à tous

frais et dépens, et il a été déclaré que les curés primitifs sont

obligés d’évacuer leur disme avant que les autres codécimateurs

contribuent aux portions congrues et aux maisons des curés.» La note des

premiers frais monte assez haut, car Dom Maur donne en à-compte 360

florins qui sont tout l’argent qu’il a sur lui. Vers la fin de novembre,

le procureur écrit à son dit curé de venir liquider sa dîme de 1719 et

s’arranger pour de certaines briques dont on a pavé son grenier. Le

petit curé répond qu’il «envoiera», et quand on s’est habitué à voir son

nom revenir pendant plus de deux ans presque à toutes les pages du

Journal, on se demande s’il n’«envoiera» pas un sergent.

Autour de ce combatif petit homme on voit graviter d’autres petits

curés, celui de Maffles, celui d’Eppe-Sauvage au sujet duquel on

consulte trois avocats, ceux d’Étichove et de Roquignies, celui

d’Ostiche. Ce dernier, le jour même que le curé de Gognies vient

demander des barreaux pour ses fenêtres, fait aussi le voyage de

Liessies et demande qu’on ajoute une «quatrième place» à sa maison et

qu’on lui donne des pailles pour son toit. Il n’aura rien du tout. Il

part fort mécontent et, quelque temps après, «menace d’arrêter nos

biens».

Que de plaideurs, que de juges, que d’avocats, que d’affaires! Quand on

lit vite, les choses se mettent les unes sur les autres, les jours

s’enfuient, les mois glissent, les procès pullulent, le journal fait un

bourdonnement monotone qui engourdit et ne laisse que la sensation d’un

temps lointain et irréel. Vers la fin, on voit plus souvent ces

querelleurs s’accommoder et l’on sent combien des gens morts depuis si

longtemps ont eu raison de cesser des batailles ridicules. A deux

reprises, Dom Maur passe tout un mois sans bouger de Liessies, de chez

nous, comme il dit, et on aime se le figurer loin du fracas des maisons

de poste et des cours de justice, vaquant à la tranquille besogne

quotidienne et entendant par sa fenêtre ouverte, le chant assourdi du

chœur. Je suis sûr que M. l’Abbé tient à ce qu’il reste ainsi de temps

en temps au logis. Souvent on voit reparaître l’ordre de revenir à

Liessies, «sitôt nos procès finis». M. l’Abbé s’occupe aussi--il le faut

bien--de ce que son procureur fait à Mons ou à Douai, mais je n’ai aucun

doute qu’il n’aime pas cette agitation vaine et qu’il pense quelquefois

avec regret au passé, en regardant de sa stalle la tombe de M. de Blois.

* * * * *

Il semble d’ailleurs qu’on vive très paisiblement à Liessies. L’Abbé est

un homme sage et bon, très respecté et probablement aimé. L’obéissance

est entière, et le commandement n’a rien de rude: l’existence des

religieux doit être monotone et douce, sans désordres et même régulière

sans être plus édifiante que celle de la majorité des moines à cette

époque; l’atmosphère, celle d’un collège ecclésiastique de province,

vraie famille agrandie où l’attachement au nid commun est le ressort

principal des actions.

Il n’est fait aucune allusion dans le Journal de Dom Maur à la présence

de Frères convers dans l’abbaye: ce sont des domestiques qui font les

charrois et autres grosses besognes, et des jeunes gens du pays se

présentent de temps à autre «pour écrire au comptoir». Cette égalité de

tous les religieux contribue à leur donner une liberté et une

individualité plus grandes. Les «jeunes» ne sont pas séparés du reste du

monastère. Ils y entrent comme postulants; après un an, on les présente

au Chapitre pour la profession, et le vote de la communauté décide de

leur réception; leurs «prémices» sont de grandes fêtes pour lesquelles

Dom Maur débourse cinquante ou soixante florins. Le Journal ne laisse

aucun doute que tous les moines se connaissent et s’aiment. Dom Maur

envoie constamment «chez nous» des manières de cadeaux qu’il sait devoir

plaire à celui-ci ou celui-là. A M. l’Abbé des livres, du thé impérial

ou de beaux bas rouges pour les grandes cérémonies. A M. le Prieur, qui

est savant, pieux et rhumatisant, des livres, des traités spirituels, un

bonnet, de l’huile de myrrhe. A Dom Thomas qui est peintre, des

couleurs. A M. le Sacristain, des dentelles. A Dom Joseph, des œufs

frais et du vin de «Frontiniac». A un autre, du fil d’argent et des

croix de corne «pour faire des dizaines». A un autre, des livrets d’or

pour des broderies.

Les liens de famille ne sont nullement brisés. M. l’Abbé fait écrire à

un religieux que, passé telle fête, il pourra s’en aller voir sa mère.

Une autre fois, Dom Maur rencontre Dom François s’en allant _ad

patriam_. Un peu plus tard, Dom Maur écrit qu’il a compté huit écus à un

autre religieux s’en allant _ad patriam_.

L’abstinence monastique existe toujours en principe et le Journal suit

la marche de l’année ecclésiastique avec la régularité d’une horloge.

«Écrit à mademoiselle Wélis de Bruxelles pour les provisions des

Avents.»--«Coppée est arrivé avec un chariot pour charger les provisions

de carême: quatre tonnes de morue, deux tonnes d’harengs, une tonne de

saumon, etc.»

Mais comme la moitié des religieux, étant constamment en voyage, ont

dispense, il est probable que la règle s’est bien relâchée de la

sévérité primitive. En tout cas, le maigre se relève par toutes sortes

de douceurs, et le carême de Liessies est un carême sucré. A la vérité,

le procureur commande des sacs de riz et des ballots «d’estocfix», mais

on le voit acheter d’un coup 160 livres de cacao, 50 livres d’orge perlé

et pour 79 florins de «banille». Il y a à l’abbaye des provisions de

cannelle et de noix muscades, de dattes, de raisins de Tharse et de

câpres d’Espagne; à intervalles aussi, des citrons et oranges amères qui

sont un grand luxe. On boit ordinairement le petit vin de Laon, mais on

en fait venir de Bar, et la cave est fournie de vin d’Espagne et de vin

du Rhin.

Liessies ne manque point d’amis, bien qu’il s’en faille de peu qu’on ne

leur fasse à tous des procès. Il y en a de puissants: M. l’intendant à

qui l’on envoie de temps à autre un chevreuil et que M. l’Abbé va voir

vers le nouvel an «pour lui faire les compliments du temps»; madame de

Maubeuge, la noble et puissante abbesse du noble et puissant Chapitre de

Maubeuge. C’est une très grande dame. L’année où elle prend possession,

elle passe par Liessies avec ses officiers, une compagnie de gardes du

corps, une de hussards, une de grenadiers et une de bourgeois de

Maubeuge. On héberge tout ce monde. Le lendemain, M. l’Abbé et deux

religieux accompagnent «Madame» pendant le reste du voyage, et M. l’Abbé

l’installe et dit la messe basse pontificalement. Une autre grande

visite cause un émoi encore plus grand. Brusquement Dom Maur annonce le

passage du Prince Tingris et ce nom ainsi orthographié fait que, pendant

quelques jours, le Journal prend un air d’_Amadis_. On a envoyé à

Bruxelles le messager de Trélon pour chercher des jambons, des succades

et autres choses «portées sur l’état du maître d’hôtel». On achète pour

treize écus à trois couronnes de poisson frais. Comme rien à Liessies

n’est assez beau pour un hôte aussi distingué, on envoie de Mons «huit

douzaines de serviettes, trois douzaines de couteaux, autant de

cuillères et fourchettes de métail, une boette de biscuits, et macarons

et sucades». Pour mettre le comble à cette magnificence on joint une

demi-douzaine de citrons, autant d’oranges amères et autant d’oranges de

Portugal qui composeront un véritable dessert de prince.

Liessies a d’autres amis plus humbles et que l’on traite familièrement.

Ce sont quelques curés:--M. Jénart avec qui on finit malheureusement par

plaider, mais que M. l’Abbé recommande quand il va au concours; ou M.

O’Dwyer, Irlandais francisé qui rend de petits services au

monastère;--des gens d’affaires, tellement absorbés par les dîmes, les

tailles et les procès de Liessies qu’ils ne sont guère que des

lieutenants du procureur; M. Petit, à qui M. l’Abbé fait des cadeaux de

nouvel an; M. Goulart de Trélon et mademoiselle Duquesne, sa fille.

Mademoiselle Duquesne est une femme prudente et méfiante qui fait une

fois un peu de peine à Dom Maur en lui refusant des écus de Lille dont

il veut la payer, mais c’est une amie tout de même. On la traite sur le

pied de l’intimité, et le procureur passe plusieurs jours chez elle

quand il vient ouïr son compte. Il y a encore M. et madame Tahon de

Maubeuge, dont l’amitié est d’autant plus précieuse que M. Tahon est

conseiller à la Cour. Il y a surtout les demoiselles de Bouillon, de

beaucoup les meilleures amies du procureur. Ce sont des filles de très

bonne naissance et d’éducation soignée, intelligentes, artistes et

cependant pratiques et ne trouvant pas qu’il soit au-dessous d’elles de

rendre à leurs amis les services les plus ordinaires. Elles habitent

Mons, et sont pour Dom Maur d’un secours inestimable. Son coffre est

chez elles et il leur confie aussi des bourses distinctes où sont les

monnaies de provenance étrangère qu’il ne peut changer. Elles

l’accompagnent dans les magasins chaque fois qu’il achète de la toile ou

des étoffes. Quand il est à Liessies, elles font pour lui plusieurs

courses qu’il n’oserait peut-être leur demander. Dom Maur a à Bruxelles

une correspondante appelée mademoiselle Wélis, qui lui expédie toutes

sortes de denrées. C’est une honnête marchande qu’il appelle jusqu’à la

fin mademoiselle Wélis de Bruxelles, comme s’il avait entendu parler

d’elle la veille pour la première fois. Elle n’a pas la commande de

certaines douceurs comme amandes longues et thé impérial que les

«demoiselles» se font un plaisir d’envoyer elles-mêmes à Liessies. Elles

font cadeau à M. l’Abbé de beaux réchauds d’argent et de toutes sortes

de sucreries quand il est malade. Elles pensent, comme de juste, à la

sacristie: dentelles et fils d’argent viennent ravir le sacristain. De

son côté, M. l’Abbé leur fait tous les honneurs: il les invite au

prieuré du Sart où il vient pendant les chaleurs, et l’année où madame

de Maubeuge passe par Liessies, il les ramène avec lui pour qu’elles

aient l’agrément de cette cavalcade.

Les religieux de Liessies sont en bons termes avec ceux de Lobbes. Dom

Maur paraît heureux dans ses voyages de rencontrer parfois M. Tahon,

religieux de cette abbaye. Ils ont aussi des relations agréables avec

ceux d’Hautmont dont l’abbé vient un jour à Liessies, avec ceux de

Maroilles qui donnent parfois l’hospitalité au procureur quand il

revient de Douai, et surtout avec MM. de Saint-Sépulcre de Cambrai. On

leur rend tous les services qu’on peut.

Mais les vrais, constants, fidèles et très appréciés amis de Liessies,

ce sont les Pères Jésuites. En général, les Bénédictins étaient plutôt

Jansénistes. A Liessies, une tradition vieille de plus d’un siècle

voulait qu’on se rangeât aux doctrines de la Compagnie et qu’on traitât

les Jésuites avec une extrême cordialité. A Maubeuge et à Douai, Dom

Maur descend presque toujours «aux Révérends Pères Jésuites»: il y est

chez lui. Toutes les idées théologiques de Liessies sont celles des

Jésuites. Les «jeunes» apprennent la dogmatique dans l’ouvrage du P.

Platelles et la morale dans celui du P. Tavernes. On conserve aux

archives la belle lettre que le P. de La Chaise écrivait à M. l’Abbé en

lui annonçant sa nomination: «C’est votre mérite et votre zèle pour la

bonne doctrine qui ont obligé le Roi à vous préférer à tous ceux qui ont

sollicité Sa Majesté pour obtenir la place qu’elle vous a confiée. Je

suis sûr que vous la remplirez dignement et que vous maintiendrez la

régularité et le bon ordre dans une abbaye de si grande conséquence.

Tous nos Pères que vous honorez de votre amitié m’en ont félicité, ce

qui m’a fait un véritable plaisir. Je vous prie de leur continuer

l’estime et la considération que vous avez toujours eue pour eux, etc.»

M. l’Abbé reste très hostile aux Jansénistes et entretient une

correspondance active avec le P. Imbert. Celui-ci lui envoie tout ce qui

se publie «touchant la constitution». On trouve fréquemment la mention

«Reçu un paquet de livres de Douai pour M. l’Abbé». Deux «escoliers»

apportent à Mons un gros paquet de livres qui leur a été remis par le P.

Imbert et qu’on envoie dès le lendemain à Liessies par un exprès. M.

l’Abbé s’intéresse uniquement à la controverse janséniste et, à en juger

par ce qui lui arrive d’ouvrages et brochures de toutes sortes, elle

doit absorber tout son temps. Le Journal de Dom Maur finit la veille de

Noël 1721. Ce jour-là le procureur inscrit: «Reçu de Douay un paquet

d’écrits, sçavoir: un exemplair de la Sorbonne tombée, un exemplair des

expositions des sentiments de M. de Noailles et deux exemplairs des

lettres à l’auteur du supplément.» Il est bien probable aussi que des

mandements d’Arras reçus quelque temps auparavant et plusieurs livres de

M. de Soissons en latin se rapportent au P. Quesnel. Dom Maur ne lit

rien de tout cela: son siège est fait, sans aucun doute. Les Jansénistes

doivent lui apparaître comme des gens qui troublent l’État, causent de

grandes dépenses en livres et favorisent dans les monastères une

spéculation très vaine.

* * * * *

Telle est, en gros, l’impression que laisse le Journal du procureur. Ce

qui surnage, c’est le sérieux de la plupart des figures et la futilité

de la plupart des affaires. Mais, ni M. l’Abbé, ni Dom Maur, ni les

autres ne croyaient leurs affaires futiles: les procès étaient la trame

de l’existence quotidienne, et le Jansénisme était une erreur vivante et

qui mettait la foi en péril.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Liessies est bien désert, et les plus vieilles gens s’y rappellent à

peine le temps où ils se souvenaient de l’abbaye.

Juin 1905.

Figures de moines · 第 10 / 23 题