TOUS.

Ding dong; ding dong, vole[9].

BASSANIO.--C'est ainsi que ce qui paraît le plus en dehors répond le

moins à l'apparence. Le monde est sans cesse déçu par l'ornement. En

justice est-il un argument si souillé, si pervers, qu'une voix gracieuse

ne puisse l'envelopper de façon à cacher le mal qui s'y trouve renfermé?

En religion, est-il une erreur damnable, qu'un front sévère ne sanctifie

et ne fasse passer au moyen d'un texte qui en cachera la grossièreté

sous une séduisante parure? Il n'est pas de vice si ingénu qui

n'emprunte à l'extérieur quelques caractères de la vertu. Que de

poltrons, au coeur aussi peu sûr qu'un escalier de sable, portent

cependant sur leur menton les barbes d'Hercule et du terrible Mars!

Pénétrez dans leur intérieur, vous ne trouverez que des foies blancs

comme du lait: ils ne prennent du courage que ce qu'il jette en dehors,

pour se rendre redoutables. Regardez la beauté, et vous verrez qu'elle

s'achète au poids de ce métal qui opère en ceci un miracle dans la

nature, rendant plus facile la route de celui qui en porte le plus[10].

Ainsi ces tresses d'or, ondoyantes comme un serpent, qui gambadent si

follement, au souffle du vent, sur une beauté supposée, ne sont bien

souvent qu'un héritage passé sur une seconde tête, tandis que le crâne

qui les a nourris est dans le tombeau. L'ornement n'est donc que le

rivage perfide d'une mer dangereuse, la brillante écharpe qui voile une

beauté indienne; en un mot, un dehors de vérité dont ce siècle

artificieux se revêt pour faire tomber les plus sages dans le piége.

Ainsi donc, or brillant, aliment que Midas a trouvé trop dur, je ne veux

point de toi; ni de toi, pâle et vulgaire agent entre l'homme et

l'homme. Mais toi, toi, pauvre plomb, qui menaces plus que tu ne

promets, ta pâle simplicité me touche plus que l'éloquence. Je fixe ici

mon choix. Puisse le bonheur en être le fruit!

[Note 9: _Ding dong bell_. Ce refrain est destiné à imiter le son de la

cloche qui ne se pourrait rendre en français en traduisant _bell_ par

_cloche_, qui est le mot correspondant. On y a substitué _vole_, qui

exprime une des manières de sonner la cloche, et produit à peu près le

même effet imitatif.]

[Note 10: _Making them lightest that wear more of it._ _Light_ est ici

employé dans son double sens de brillant, et de léger. L'or, en rendant

plus brillants (_lightest_) ceux qui en portent le plus, rend plus

légers (_lightest_) ceux, etc., etc. Le jeu de mots était

intraduisible.]

PORTIA.--Comme toutes les autres passions se dissipent dans les airs,

les pensées inquiètes, le désespoir imprudent, la crainte frissonnante,

la jalousie à l'oeil verdâtre! Amour, modère-toi, tempère ton extase,

verse tes douceurs avec mesure, diminues-en l'excès. Je ressens trop tes

félicités; affaiblis-les, de peur que je n'y succombe.

BASSANIO, _ouvrant le coffre de plomb_.--Que vois-je? l'image de la

belle Portia! Quel demi-dieu a si fort approché de la création? Ces yeux

se meuvent-ils? ou serait-ce que, se balançant sur mes prunelles

mobiles, ils me paraissent en mouvement? Ici sont des lèvres

entr'ouvertes qu'a séparées une haleine de miel: une aussi douce

barrière devait séparer d'aussi douces amies. Là, dans ses cheveux, le

peintre, imitant l'araignée, a tissé un réseau d'or où les coeurs des

hommes seront plutôt pris que ne le sont les mouches dans la toile de

l'insecte. Mais ses yeux... comment a-t-il pu voir pour les faire! Un

seul achevé suffisait, je crois, pour le priver des deux siens, et lui

faire laisser l'ouvrage imparfait. Mais voyez, autant la réalité de mon

imagination fait tort à cette ombre par des éloges trop au-dessous

d'elle, autant cette ombre se traîne avec peine loin de la réalité.

Voici le rouleau qui contient le sommaire de ma destinée.

(Il lit.)

Vous qui ne choisissez point sur l'apparence,

Vous avez bonne chance et bon choix.

Puisque ce bonheur vous arrive,

Soyez content, n'en cherchez pas d'autre.

Si celui-ci vous satisfait,

Et que vous regardiez votre sort comme votre bonheur,

Tournez-vous vers votre dame,

Et prenez-en possession par un baiser amoureux.

Charmant écrit! Belle dame, avec votre permission. (_Il l'embrasse._) Je

me présente le billet à la main pour donner et pour recevoir: semblable

à celui de deux concurrents se disputant le prix, qui pense avoir

satisfait le public, mais qui, lorsqu'il entend les applaudissements, et

les acclamations universelles, troublé, s'arrête et regarde avec

incertitude, ne sachant pas bien si c'est à lui que s'adresse cette

bordée de louanges. Ainsi, trois fois belle Portia, je demeure en doute

de ce que je vois jusqu'à ce que vous l'ayez confirmé, signé et ratifié.

PORTIA.--Seigneur Bassanio, vous me voyez où je suis, et telle que je

suis! Pour moi seule, je n'aurais pas l'ambition de vouloir beaucoup

mieux. Mais pour l'amour de vous, je voudrais pouvoir tripler vingt fois

mes mérites, être mille fois plus belle, dix mille fois plus riche. Je

voudrais, seulement pour être placée plus haut dans votre estime,

surpasser en vertus, en beauté, en biens, en amis, tout ce qui se peut

compter. Mais ce que je suis au total se réduit, pour vous le dire en

gros, à ceci, à une fille simple, peu instruite, sans expérience,

heureuse en ce qu'elle n'est pas hors de l'âge d'apprendre, plus

heureuse en ce qu'elle n'est pas née si peu intelligente qu'elle ne

puisse apprendre encore, mais heureuse par-dessus tout de soumettre son

esprit docile à votre direction, comme à son seigneur, son maître et son

roi; moi-même et tout ce qui m'appartient est maintenant à vous, est

devenu votre bien. Tout à l'heure j'étais la maîtresse de cette belle

maison, de mes domestiques, et reine de moi-même. Maintenant cette

maison, ces domestiques et moi-même, nous sommes à vous, à vous, mon

seigneur. Je vous les donne avec cette bague. Lorsque vous vous en

séparerez ou que vous la perdrez, ou que vous la donnerez, ce sera le

présage de la ruine de votre amour. Il ne me restera plus que le droit

de me plaindre de vous.

BASSANIO.--Madame, vous m'avez ôté le pouvoir de vous répondre. Mon sang

seul vous parle dans mes veines: et toutes les puissances de mon être

s'agitent confusément comme, après un discours noblement prononcé par un

prince chéri, se confondent dans le murmure de la multitude charmée tous

ces sons qui, mêlés ensemble, produisent un chaos où rien ne se

distingue plus que la joie qui s'exprime sans s'exprimer. Quand cette

bague sera séparée de ce doigt, que la vie se sépare de ce coeur! Vous

pourrez dire alors sans crainte de vous tromper: Bassanio est mort.

NÉRISSA.--Mon seigneur et madame, c'est à présent notre tour à nous, qui

sommes demeurés spectateurs et qui avons vu s'accomplir nos désirs, de

crier: Bonheur parfait, bonheur parfait, mon seigneur et madame!

GRATIANO.--Seigneur Bassanio, et vous, belle dame, je vous souhaite tout

le bonheur que vous pouvez désirer; car je suis sûr que vous n'en

souhaitez aucun aux dépens du mien. Mais lorsque Vos Seigneuries

solenniseront le traité qui doit les engager, permettez-moi, je vous

prie, de me marier aussi.

BASSANIO.--De tout mon coeur. Tu peux chercher une femme.

GRATIANO.--Je remercie Votre Seigneurie; vous m'en avez donné une. Mes

yeux, seigneur, sont aussi prompts que les vôtres. Vous avez vu la

maîtresse, moi j'ai vu la suivante. Vous avez aimé, j'ai aimé, car je ne

suis pas plus disposé que vous, seigneur, à traîner les choses en

longueur. Votre sort était dans ces coffres, le mien s'y trouve attaché

par l'événement; car à force de faire ma cour jusqu'à me mettre en

nage, de protester de mon amour jusqu'à m'en être desséché le gosier, je

suis parvenu à tenir enfin, si une promesse peut se tenir, la parole de

cette belle, qu'elle m'accorderait son amour si vous aviez le bonheur de

conquérir sa maîtresse.

PORTIA.--Est-il vrai, Nérissa?

NÉRISSA.--Oui, madame, si c'est votre bon plaisir.

BASSANIO.--Et vous, Gratiano, êtes-vous de bonne foi?

GRATIANO.--Oui, seigneur, je le jure.

BASSANIO.--Nos noces seront fort embellies par les vôtres.

GRATIANO.--Parions avec vous dix mille ducats à qui fera le premier

garçon.

NÉRISSA.--Quoi! et vous mettez bas l'enjeu?

GRATIANO.--Non; on ne gagne pas à ce jeu-là quand on met bas

l'enjeu.--Mais qui vient ici? Lorenzo et son infidèle? Quoi! et le

Vénitien Salanio, mon vieil ami?

(Entrent Lorenzo, Jessica et Salanio.)

BASSANIO.--Lorenzo et Salanio, soyez ici les bienvenus: si toutefois une

possession aussi nouvelle que la mienne me donne le droit de vous y

recevoir. Avec votre permission, ma chère Portia, je dis à mes amis, à

mes compatriotes qu'ils sont les bienvenus.

PORTIA.--Et je le dis aussi, seigneur; ils sont les très-bienvenus.

LORENZO.--J'en remercie Votre Seigneurie. Pour moi, seigneur, mon

dessein n'était pas de venir vous voir ici; mais j'ai rencontré Salanio

en chemin; il m'a tant prié de l'accompagner, que je n'ai pu dire non.

SALANIO.--Cela est vrai, seigneur, et j'avais mes raisons. (_Il donne

une lettre à Bassanio._) Le seigneur Antonio se recommande à votre

souvenir.

BASSANIO.--Avant que j'ouvre cette lettre, dites-moi comment se porte

mon cher ami.

SALANIO.--Point malade, seigneur, si ce n'est dans l'âme; point en

santé, si ce n'est celle de l'âme. Sa lettre vous apprendra sa

situation.

GRATIANO.--Nérissa, faites un bon accueil à cette étrangère; traitez-la

bien. Votre main, Salanio. Quelles nouvelles de Venise? Comment se porte

ce _marchand roi_[11], le bon Antonio? Je suis sûr qu'il se réjouira de

nos succès. Nous sommes des Jasons, nous avons conquis la Toison.

[Note 11: _That royal merchant_. Lors de la prise de Constantinople par

les croisés, la république permit à ses sujets de faire, pour leur

propre compte, dans les îles de l'Archipel, des conquêtes dont il fut

stipulé qu'ils jouiraient en toute souveraineté, sous la condition d'en

faire hommage à la république. Plusieurs des grandes familles de la

république créèrent des établissements de ce genre qui leur valurent le

titre _de marchands rois_.]

SALANIO.--Plût à Dieu que vous eussiez trouvé la toison qu'il a perdue?

PORTIA.--Il y a dans cette lettre quelques nouvelles sinistres qui font

disparaître la couleur des joues de Bassanio. La mort de quelque ami

chéri. Nul autre malheur dans le monde ne peut changer à ce point la

constitution d'un homme de courage!... Quoi! de pis en pis?...

Permettez, Bassanio. Je suis une moitié de vous-même, et je dois

partager sans réserve avec vous tout ce que contient cette lettre.

BASSANIO.--O ma douce Portia! ici sont renfermés un petit nombre de mots

les plus tristes qui jamais aient noirci le papier. Aimable dame, la

première fois que je vous déclarai mon amour, je vous dis avec franchise

que tout le bien que je possédais coulait dans mes veines, que j'étais

gentilhomme, et je vous disais vrai. Cependant, chère madame, lorsque je

m'évaluais à néant, voyez quel imposteur j'étais; au lieu de vous dire

que mon bien n'était rien, j'aurais dû vous dire qu'il était au-dessous

de rien; car, dans la vérité, je me suis engagé avec un tendre ami, et

j'ai engagé cet ami avec le plus cruel de ses ennemis, pour me procurer

des ressources. Voilà une lettre, madame, dont le papier me semble le

corps de mon ami, et chaque mot une large blessure qui verse son sang

vital. Mais est-il bien vrai, Salanio? Tous ses vaisseaux ont-ils

manqué? quoi! il n'en est arrivé aucun? de Tripoli, du Mexique? de

l'Angleterre, de Lisbonne, de la Barbarie, de l'Inde? Pas un seul

bâtiment n'a pu éviter la terrible rencontre des rochers, ruine des

marchands?

SALANIO.--Pas un seul, seigneur. D'ailleurs, il paraît qu'eût-il à

présent l'argent du billet, le Juif ne voudrait pas le prendre. Je n'ai

jamais vu de créature portant figure d'homme, aussi âpre, aussi acharnée

à détruire un homme. Il assiége jour et nuit le duc, en appelle aux

libertés de l'État du refus de lui rendre justice. Vingt marchands, le

duc lui-même et les magnifiques[12] du grand port, ont tenté de le

persuader; mais sa haine ne veut pas sortir de là; une peine encourue,

la justice, son billet.

[Note 12: On sait que c'était le titre des grands de Venise, les

magnifiques seigneurs.]

JESSICA.--Quand j'étais avec lui, je l'ai entendu jurer à Tubal et à

Chus, ses compatriotes, qu'il aimerait mieux avoir la chair d'Antonio,

que vingt fois la somme qu'il lui avait prêtée; et j'ai la certitude,

seigneur, que si les lois et l'autorité, et toute la force du pouvoir ne

s'y opposent, la chose ira bien mal pour le pauvre Antonio.

PORTIA.--C'est votre ami qui se trouve dans ces angoisses?

BASSANIO.--Le plus cher de mes amis, le meilleur des hommes; l'âme la

mieux faite et la plus infatigable à rendre service; enfin, l'homme qui

nous retrace l'ancienne vertu romaine, plus qu'aucun autre qui respire

l'air d'Italie.

PORTIA.--Combien doit-il au Juif?

BASSANIO.--Il doit pour moi trois mille ducats.

PORTIA.--Quoi! pas davantage? Donnez lui en six mille, et annulez le

billet. Doublez les six mille, triplez-les, plutôt qu'un ami de cette

sorte perde un cheveu par la faute de Bassanio. Venez d'abord à

l'église, nommez-moi votre épouse, et partez pour aller à Venise trouver

votre ami; car vous ne reposerez point aux côtés de Portia avec une âme

inquiète. Je vous donnerai assez d'or pour payer vingt fois cette petite

dette. Quand elle sera acquittée, amenez avec vous votre fidèle ami.

Cependant, Nérissa ma suivante et moi, nous vivrons comme des filles et

des veuves. Allons, venez; car vous allez partir le jour même de vos

noces. Traitez bien vos amis, montrez leur une mine joyeuse: puisque je

vous ai acheté cher, je vous aimerai chèrement.--Mais voyons la lettre

de votre ami.

BASSANIO _lit_.--«Mon cher Bassanio, tous mes vaisseaux se sont perdus:

mes créanciers deviennent cruels; ma fortune est réduite à bien peu de

chose. J'ai encouru la peine portée dans l'obligation faite au Juif: et

puisque en remplissant cette clause il est impossible que je vive,

toutes vos dettes envers moi seront acquittées si je puis vous voir

avant ma mort. Cependant faites ce que vous voudrez: si ce n'est pas

votre amitié qui vous engage à venir, que ce ne soit pas ma lettre.»

PORTIA.--O mon amour, terminez promptement toute affaire; partez.

BASSANIO.--Puisque vous me donnez la permission de m'éloigner, je vais

me hâter. Mais jusqu'à mon retour aucun lit n'aura à se reprocher de me

retenir, aucun repos ne viendra se placer entre vous et moi.

(Ils sortent.)

Le marchand de Venise · 第 25 / 38 题