MARCHAND DE VENISE

NOTICE

SUR LE MARCHAND DE VENISE

Le fond de l'aventure qui fait le sujet du _Marchand de Venise_ se

retrouve dans les chroniques ou dans la littérature de tous les pays,

tantôt en entier, tantôt dépouillé de l'épisode très-piquant qu'y

ajoutent les amours de Bassanio et de Portia. Un jugement pareil à celui

de Portia a été attribué à Sixte V qui, plus sévère, condamna, dit-on, à

l'amende les deux contractants, pour les punir de l'immoralité d'un

pareil marché. En cette occasion il s'agissait d'un pari, et le juif

était le perdant. Un recueil de nouvelles françaises, intitulé

_Roger-Bontemps en belle humeur_, raconte la même aventure, mais à

l'avantage du chrétien, et c'est le sultan Saladin qui est le juge. Dans

un manuscrit persan qui rapporte le même fait, il s'agit d'un pauvre

musulman de Syrie avec qui un riche juif fait ce marché pour avoir les

moyens de le perdre et parvenir ainsi à posséder sa femme dont il est

amoureux; le cas est décidé par un cadi d'Émèse. Mais l'aventure tout

entière se trouve consignée, avec quelques différences, dans un

très-ancien ouvrage écrit en latin et intitulé: _Gesta Romanorum_, et

dans le _Pecorone_ de _ser Giovanni_, recueil de nouvelles composé avant

la fin du quatorzième siècle et par conséquent très-antérieur à Sixte V,

ce qui rend tout à fait improbable l'anecdote rapportée sur ce pape par

Grégoire Léti.

Dans la nouvelle de ser Giovanni, la dame de Belmont n'est point une

jeune fille forcée de soumettre son choix aux conditions prescrites par

le singulier testament de son père, mais une jeune veuve qui, de sa

propre volonté, impose une condition beaucoup plus singulière à ceux que

le hasard ou le choix fait aborder dans son port. Obligés de partager

le lit de la dame, s'ils savent profiter des avantages que leur offre

une pareille situation, ils obtiendront avec la possession de la veuve

sa main et tous ses biens. Dans le cas contraire, ils perdent leur

vaisseau et son chargement, et repartent sur-le-champ avec un cheval et

une somme d'argent qu'on leur fournit pour retourner chez eux. Peu

effrayés d'une pareille épreuve, beaucoup ont tenté l'aventure, tous ont

succombé; car, à peine dans le lit, ils s'endorment d'un profond

sommeil, d'où ils ne se réveillent que pour apprendre le lendemain que

la dame plus matinale a déjà fait décharger le navire, et préparer la

monture qui doit reconduire chez lui le malencontreux prétendant. Aucun

n'a été tenté de renouveler une entreprise si chère, et dont le mauvais

succès a découragé les plus vifs aspirants. Le seul Gianetto (c'est dans

la nouvelle le nom du jeune Vénitien) s'est obstiné, et après deux

premières déconvenues, il veut risquer une troisième aventure: son

parrain Ansaldo, sans s'inquiéter de la perte des deux premiers

vaisseaux dont il ignore la cause, lui en équipe un troisième, avec

lequel Gianetto lui promet de réparer leurs malheurs. Mais épuisé par

les précédentes entreprises, il est obligé pour celle-là d'emprunter à

un juif la somme de dix mille ducats, aux mêmes conditions que celles

qu'impose Shylock à Antonio. Gianetto arrive, et, averti par une

suivante de ne pas boire le vin qu'on lui présentera avant de se mettre

au lit, il surprend à son tour la dame qui, fort troublée d'abord de le

trouver éveillé, se résigne cependant à son sort, et s'estime heureuse

de le nommer le lendemain son époux. Gianetto, enivré de son bonheur,

oublie le pauvre Ansaldo jusqu'au jour fatal de l'échéance du billet. Un

hasard le lui rappelle alors; il part en diligence pour Venise, et le

reste de l'histoire se passe comme l'a représenté Shakspeare.

On conçoit aisément la raison et la nécessité des divers changements

qu'il a fait subir à cette aventure; elle n'était cependant pas

tellement impossible à représenter de son temps sur le théâtre qu'on ne

puisse croire qu'il a été induit à ces changements par le besoin de

donner plus de moralité à ses personnages et plus d'intérêt à son

action. Aussi la situation du généreux Antonio, la peinture de son

caractère si dévoué, courageux et mélancolique à la fois, ne sont-elles

pas l'unique source du charme qui règne si puissamment dans tout

l'ouvrage. Les lacunes que laisse cette situation sont du moins si

heureusement remplies qu'on ne s'aperçoit d'aucun vide, tant l'âme est

doucement occupée des sentiments qui en naissent naturellement. Il

semble que Shakspeare ait voulu peindre ici, sous leurs différents

points de vue, les premiers beaux jours d'un heureux mariage. Le

discours de Portia à Bassanio, au moment où le sort vient de décider en

sa faveur, et où elle se regarde déjà comme son heureuse épouse, est

rempli d'un abandon si pur, d'une soumission conjugale si touchante et

si noble à la fois, que son caractère en acquiert un charme

inexprimable, et que Bassanio, prenant dès cet instant la situation

supérieure qui lui convient, n'a plus à craindre d'être rabaissé par

l'esprit et le courage de sa femme, quelque décidé que soit le parti

qu'elle va prendre l'instant d'après; on sait maintenant que, le moment

de la nécessité passé, tout rentrera dans l'ordre, et que les grandes

qualités qu'elle saura soumettre à son devoir de femme ne feront

qu'ajouter au bonheur de son mari.

Dans une classe subordonnée, Lorenzo et Jessica nous donnent le

spectacle de ce tendre badinage de deux jeunes époux si remplis de leur

bonheur qu'ils le répandent sur les choses les plus étrangères à

eux-mêmes et jouissent des pensées et des actions les plus

indifférentes, comme d'autant de portions d'une existence que le bonheur

envahit tout entière. Cet entretien de Lorenzo et de Jessica, ce jardin,

ce clair de lune, cette musique qui prépare le retour de Portia, de

Bassanio, et l'arrivée d'Antonio, disposent l'âme à toutes les douces

impressions que fera naître l'image d'une félicité complète, dans la

réunion de Portia et de Bassanio au milieu de tous les amis qui vont

jouir de leurs soins et de leurs bienfaits. Shakspeare est presque le

seul poëte dramatique qui n'ait pas craint de s'arrêter sur le tableau

du bonheur; il sentait qu'il avait de quoi le remplir.

L'invention des trois coffres, dont l'original se trouve aussi en

plusieurs endroits, existe, à peu près telle que l'a employée

Shakspeare, dans une autre aventure des _Gesta Romanorum_, si ce n'est

que la personne soumise à l'épreuve est la fille d'un roi de la Pouille

qui, par la sagesse de son choix, est jugée digne d'épouser le fils de

l'empereur de Rome. On voit par là que ces _Gesta Romanorum_ ne

remontent pas précisément aux temps antiques.

Le caractère du juif Shylock est justement célèbre en Angleterre.

Cette pièce a été représentée avant 1598. C'est ce qu'on sait de plus

certain sur sa date. Plusieurs pièces sur le même sujet avaient déjà été

mises au théâtre; il avait été aussi le fond de plusieurs ballades.

En 1701, M. Grandville, depuis lord Lansdowne, remit au théâtre _le

Marchand de Venise_, avec des changements considérables, sous le titre

du _Juif de Venise_. On l'a joué longtemps sous cette nouvelle forme.

LE

MARCHAND DE VENISE

Le marchand de Venise · 第 2 / 38 题