--La Providence que tu invoques, c'est Poignet-d'Acier, puisqu'il avait

dépêché sur ma route un Indien de ses amis, Corne-de-Taureau.

--Ah! qu'il me tarde d'être rendue à notre cottage de Lorette! Mais nous

ne nous quitterons plus jamais, tu me le jures, Alfred.

--Et je scelle le serment sur tes lèvres, dit gaiement le jeune homme.

Victorine reprit après un instant de silence:

--Espères-tu être bientôt en état de marcher?

--Dans huit jours au plus, je puis déjà mouvoir ma jambe.

--Maudite chute! sans elle nous serions, depuis un mois, rentrés chez

nous.

--N'es-tu donc pas bien ici, petite femme? Cette cabane restaurée par

nos amis est charmante. Nous jouissons d'une vue fort agréable. La

carabine de Nick Whiffles ne nous laisse pas manquer de gibier; les

lignes de Louis-le-Bon nous fournissent chaque jour d'excellent poisson,

et Poignet-d'Acier nous marque une amitié... singulière! Sa conduite

envers moi a toujours eu quelque chose de mystérieux!...

La jeune femme n'entendit pas ces dernières paroles.

--Que veux-tu, mon ami, dit-elle d'un ton inquiet, ici je ne suis pas

rassurée. Il me vient, malgré moi, des appréhensions....

--Oh! l'enfant! fit Alfred avec un sourire.

--Je vais allumer une torche, car voici la nuit!

--Quoi! déjà?

--Mais il faut nous.....

--Ne trouves-tu pas que les lueurs des mouches-à-feu et le scintillement

des étoiles éclairent assez les ténèbres? dit Alfred en pressant la

jeune femme contre sa poitrine.

--Non, mon ami, l'obscurité me donne des frissons... Entendez-vous?

--Le murmure des vagues qui lutinent sur le rivage.

--Écoutez!... écoutez! Mon Dieu!

Soudain le silence de la nuit avait été troublé par des hurlements

féroces auxquels s'était mêlée la détonation de plusieurs armes à feu.

Découverts par Nick Whiffles, qui, avec Poignet-d'Acier et Louis-le-Bon,

habitaient la première cabane, les Chippiouais venaient de se précipiter

tumultueusement sur les aventuriers.

Aussitôt, les trois carabines de nos chasseurs répondirent à leur

attaque. Elles abattirent trois Indiens, il en restait neuf, y

compris Kitchi-Ickoui et Mac Carthy. Ils se ruèrent contre l'enceinte

palissadée, pendant que le métis courait à toutes jambes, suivi par la

Grande-Femme, vers la hutte occupée par Alfred Robin et sa femme.

Mais, à travers les ombres naissantes, Poignet-d'Acier et Nick Whiffles

distinguèrent leurs mouvements, comprirent leur intention.

--Reste ici et tiens ferme, mon cousin, dit Nick à Louis-le-Bon.

Ensuite, il se jeta hors de la palissade. Poignet-d'Acier l'avait

précédé.

Déjà Mac Carthy atteignait la porte du second wigwam. Les cris d'horreur

poussés par Victorine, les imprécations de son mari, qui essayait

vainement de se lever, dominaient les bruits de la lutte, quand, de sa

main de fer, Poignet-d'Acier arrêta le métis. James tenait un pistolet.

Il fit feu; le capitaine tomba.

--O vermine, tu n'iras pas plus loin! dit Nick Whiffles d'une voix

furieuse.

Et la crosse de sa carabine s'abat, mortelle massue, sur le crâne du

Bois-Brûlé.

James Mac Carthy roule aux pieds du trappeur pour ne se plus relever.

Mais la Grande-Femme est là, brandissant un tomahawk. Les jours de

Whiffles sont en danger. Il se retourne, se jette sur elle, lui enlève

son arme, et, malgré les égratignures, les morsures dont elle le

gratifie libéralement, il parvient à l'étreindre, à lui lier pieds et

mains avec les cordons du skipertogan, sac à médecine, qu'elle porte au

cou.

Son exploit, Nick l'assaisonne d'un déluge de réflexions qui se

terminent par ces mots:

--Assurément, tu mérites la mort, madame Forte-Gorge; mais vrai, là,

j'ai un faible pour toi; et puis, d'ailleurs, dans la famille des

Whiffles, on n'aime pas à tuer les femmes, parce que s'il y a peu de

chose de bon dans une femme en vie, il n'y a rien du tout dans une femme

trépassée; oui bien, je le jure, votre serviteur!

Ayant alors attaché Kitchi-Ickoui à un arbre, il saisit Poignet-d'Acier

dans ses bras, entra dans la cabane et dit à Victorine:

--Veillez au capitaine, il est blessé.

Puis, Nick Whiffles revola au combat.

--Blessé! vous êtes blessé! dit madame Robin en allumant une torche de

résine.

--Silence, mes enfants, ordonne Poignet-d'Acier, qui a été déposé sur

le lit à côté d'Alfred; silence! je n'ai plus que quelques instants à

vivre. Je dois vous parler; ne m'interrompez pas...

Ils se mettent à pleurer.

--Donne-moi ta main, Alfred, mon enfant, mon fils, dit le capitaine, et

vous aussi, Victorine, ma fille chérie, car je sens que je m'en vais...

Pauvre Alfred, tu as été surpris de l'intérêt que je te portais... Cet

intérêt était bien naturel, quoique j'aie commencé, trop tard à t'en

donner des preuves... Tu es mon petit-fils... le fils de ma fille

Adèle... une enfant que j'ai fait mourir de chagrin parce qu'elle avait

souffert qu'un misérable... un Anglais... ton propre père... et celui de

ta soeur-jumelle Mariette [48]... la déshonorât!... Mariette, elle aussi,

je l'avais abandonnée... à Québec... Elle a péri dans la misère...

de faim, de froid... Jacques [49] me l'a dit... Puisse-t-elle me

pardonner... et toi aussi, Alfred... pardonne-moi!... Et pourtant, moi,

je n'ai jamais pardonné... je ne puis pardonner... aux Anglais... Ah!

le froid me gagne... ta main sur mon coeur, Alfred... la vôtre,

Victorine... Adieu, mes enfants... Adieu... Vivez pour arracher le

Canada à l'odieuse tyrannie anglaise!

Ce souhait suprême, Poignet-d'Acier l'énonça de cette voix vibrante et

impérieuse qui rappelait les beaux jours d'espérance où il dirigeait la

révolution canadienne [50].

[Note 48: Voir la _Huronne_.] [Note 49: Voir la _Tête-Plate_.] [Note 50:

Voir les _Derniers Iroquois_.]

--Oui, mon père, je vivrai pour continuer la défense de la cause que

vous avez si dignement soutenue! s'écria Alfred avec enthousiasme.

--Ah! ciel! ses doigts sont glacés, fit Victorine en tressaillant.

--Encore une maudite petite difficulté de moins! Ces brigands de

Peaux-Rouges sont en déroute! et, ma foi, j'ai lâché leur madame

Large-en-Taille, quoiqu'elle fût tonnerrement appétissante, dit Nick,

pénétrant dans la wigwam. Mais comment va le capitaine?... Je pense

bien...

--Prions Dieu pour le repos de son âme! dit Alfred, en montrant le corps

inanimé de Poignet-d'Acier.

Le vieux Whiffles ôta respectueusement son casque de loup marin; on

vit deux grosses larmes couler le long de ses joues; il s'agenouilla

en silence près du cadavre, et pendant près d'un quart d'heure demeura

plongé dans une absorbante méditation.

Lorsqu'il se releva, ses traite étaient profondément altérés.

--Mes amis, dit-il aux jeunes gens, c'est ici que Poignet-d'Acier est

mort, c'est ici que Nick Whiffles doit mourir. Laissez-lui, je vous

en prie, le corps du capitaine, il l'enterrera en ces lieux; car ces

cabanes furent les dernières construites par votre protecteur lorsque

nous partîmes ensemble à votre recherche... Lui-même, j'en suis sûr, les

aurait choisies pour y dormir son grand sommeil, s'il avait été prévenu

que la mort le frapperait si tôt.

Les deux jeunes gens versaient des pleurs abondants.

--N'est-ce pas que vous m'y autorisez? reprit Nick. J'aurai bien soin de

sa tombe, quand vous serez partis.

--Mais vous? demanda Victorine à travers ses sanglots.

--Oh! moi, répondit Whiffles avec un mélancolique sourire, le bon Dieu

qui m'a protégé jusqu'à ce jour ne m'abandonnera pas. Il n'abandonne

jamais ceux qui ont foi en lui; oui bien, je le jure, votre serviteur!

Contrexéville, juillet 1863

FIN

TABLE

CHAPITRE I. A Lorette.

-- II. Le fort du Prince-de-Galles.

-- III. James Mac Carthy.

-- IV. L'Étoile-Blanche.

-- V. James Mac Carthy et Victorine Robin.

-- VI. Pêche, chasse, crime, punition.

-- VII. Traître.

-- VIII. Les Chippiouais.

-- IX. Le» Chippiouais (suite).

-- X. Les obsèques du gouverneur.

-- XI. Poignet-d'Acier.

-- XII. Les ennemis.

-- XIII. La suite d'une trahison.

-- XIV. Le talisman.

-- XV. Entre Peaux-Blanches et Peaux-Rouges.

-- XVI. L'aversion et l'amour.

-- XVII. Nick Whiffles et Poignet-d'Acier.

-- XVIII. Tristesse et l'ours blanc.

-- XIX. Nick Whiffles dans «une maudite petite difficulté».

-- XX. L'évasion.

-- XXI. Conclusion.

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ÉMILE COLIN ET Cie--IMPRIMERIE DE LAGNY.

E. GREVIN, SUCCr.

Poignet-d'acier, Ou, Les Chippiouais · 第 12 / 12 段