[Illustration]
Pierre Matte est un boulanger résidant dans une paroisse du Nord. Il a
parmi ses clients un nommé Joseph Latulippe, un habitant qui a plusieurs
vaches et qui vend le beurre qu'il fait parmi les gens du village. Ce
dernier ne paie jamais de pain au boulanger, mais en revanche il lui
fournit du beurre par paquet de trois livres chaque fois qu'il en a
besoin.
Cet échange durait depuis plusieurs années, et il n'y avait jamais eu de
règlement de compte entre les deux copains qui se traitaient en amis.
Le boulanger avait un petit air narquois qui l'agaçait beaucoup. Il
cherchait un moyen de lui remettre ce procédé inqualifiable.
En dehors de cette légère circonstance, Pierre faisait toujours preuve
d'une politesse exagérée envers son vieux camarade, qui lui rendait
la pareille. Ils avaient grandi côte à côte, continuant à s'estimer
réciproquement. Cependant Joe était toujours à la recherche d'un moyen
de _scier_ Pierre sans qu'il pût s'en formaliser.
Un bon jour il crut avoir trouvé le joint et il résolut de mettre de
suite son projet à exécution. La première fois qu'il rencontra son ami,
il l'arrêta et lui dit ceci:
--Mon ami Pierre, tu voudras bien m'permettre une remarque que j'fais
sans mauvaise intention. C'n'est pas pour te blesser que j'vais t'dire
ça, mais y a longtemps qu'ça m'chicote, et j'voulais te l'dire plus
vite, mais ça m'coûtait trop, de peur de t'faire d'la peine. Mais tu
sais, j'sus ben patient, et je n'voulais pas briser nos relations
amicales. Ton pain pèse pas l'poids.
--Vrai? Ben, ça m'étonne pas, parc'que tu sais ben que j'ai pas de
balance.
--Comment fais tu ton compte pour pas t'tromper su' l'poids d'ta
marchandise?
--C'est ben simple. J'ai planté un piquet et j'ai mis une barre en
travers, comm'ça; j'ai pris ensuite des ficelles que j'ai attachées à
deux espèces de soucoupes, comm'ça. Mon pain est supposé peser trois
livres, ton paquet d'beurre, aussi. Quand je r'çois ton beurre, je
l'mets dans une des soucoupes, et j'mets l'pain dans l'autre. Ça balance