EN beaucoup d'endroicts, contrees, isles & pays, le long des rivieres, &
dans les bois, il y a si grande quantité de Blues, que les Hurons
appellent _Ohentaqué_, & autres petits fruicts, qu'ils appellent d'un
nom general _Hahique_, que les Sauvages en font seicherie pour l'hyver,
comme nous faisons des prunes seichées au soleil, & cela leur sert de
confitures pour les malades, & pour donner goust à leur Sagamité, &
aussi pour mettre dans les petits pains qu'ils font cuire sous les
cendres. Nous en mangeasmes en quantité sur les chemins, comme aussi des
fraizes, qu'ils nomment _Tichionte_, avec de certaines graines
rougeastres, & grosses comme gros pois, que je trouvois tres bonnes;
mais je n'en ay point veu en Canada ny en France de pareilles, non plus
que plusieurs autres sortes de petits fruicts & graines inconnues par
deçà, desquelles nous mangions, comme mets delicieux quant nous en
pouvions trouver. Il y en a de rouges qui semblent presque du Corail, &
qui viennent quasi contre terre par petits bouquets, avec deux ou trois
feuilles, ressemblans au Lainier, qui luy donnent bonne grace, &
semblent de tres-beaux bouquets & serviroient pour tels s'il y en avoit
icy. Il y a de ces autres grains plus encore une fois, comme j'ay
tantost dict, de couleur noiraste, & qui viennent en des tiges, hautes
d'une coudee. Il y a aussi des arbres qui semblent de l'Espine blanche,
qui portent de petites pommes dures, & grosses comme avelines, mais non
pas gueres bonnes. Il y a aussi d'autres graines rouges, comme _Toca_,
ressemblans à nos Cornioles, mais elles n'ont ny noyaux ny pepins, les
Hurons les mangent crues & en mettent aussi dans leurs petits pains.
Ils ont aussi des Noyers en plusieurs endroicts, qui portent des Noix un
peu differentes aux nostres; j'en ay veu qui sont comme en triangle, &
l'escorce verte exterieure sent un goust comme Terebinte, & ne s'arrache
que difficilement de la coque dure. Ils ont aussi en quelques contree
des Chastagniers, qui portent de petites Chastaignes, mais pour des
Noisettes & des Guynes, qui ne sont qu'un peu plus grosse que Grozelles
de tremis, à faute d'estre cultivées & autres; il y en a en beaucoup de
lieux, & par les bois & par les champs, desquelles neantmoins on faict
assez peu d'estat: mais pour les Prunes, nommees _Tonestes_, qui se
trouvent au pays de nos Hurons: elles ressemblent à nos Damas violets ou
rouges, sinon qu'elles ne sont pas si bonnes de beaucoup, car la couleur
trompe, & sont aspres & rudes au goust, si elles n'ont senty de la
gelee: c'est pourquoy les Sauvagesses apres les avopir soigneusement
amassees, les enfouyent en terre quelques sepmaines pour les adoucir,
puis les en retirent, les essuyent, & les mangent. Mais je croy que si
ces Prunes estoient antees, qu'elles perdroient cette acrimonie &
rudesse, qui les rend desagreables au goust, auparavant la gelee.
Il se trouve des Poires, ainsi appellees Poires, certains petits fruicts
un peu plus gros que les pois, de couleur noirastre & mol, tres-bon à
manger à la cueillier comme Blues, qui viennent sur des petits arbres,
qui ont les fueilles semblables aux poiriers sauvages de deçà, mais leur
fruict en est du tout different. Pour des Framboises, Meures
champestres, Grozelles & autres semblables fruicts que nous cognoissons,
il s'en trouve assez en des endroicts, comme semblablement des Vignes &
Raisins, desquels on pourroit faire de fort bon vins au pays des Hurons,
s'ils avoient l'invention de les cultiver & façonner: mais faute de plus
grande science, ils se contentent d'en manger le raisin & les fruicts.
Les racines que nous appellons Canadiennes, ou pommes du Canada, qu'eus
appellent _Orasquemta_, sont assez peu communes dans le pays, ils les
mangent aussi tost crues que cuites, comme semblablement une autre sorte
de racine, ressemblant aux Panays, qu'ils appellent _Sondhratates_;
lesquelles sont à la verité meilleures de beaucoup: mais on nous en
donnoit peu souvent, & lors seulement que les Sauvages avoient receu de
nous quelque presens, ou que nous les visitions dans leurs Cabanes.
Ils ont aussi des petits Oignons nommés _Anonqué_, qui portent seulement
deux fueilles, semblables à celles du Muguet, ils sentent autant l'Ail
que l'Oignon; nous nous en servions à mettre dans nostre Sagamité pour
luy donner goust, comme d'une certaine petite herbe, qui a le goust & la
façon approchante de la Marjoleine sauvage, qu'ils appellent _Ongnehon_:
mais lors que nous avions mangé de ces Oignons & Ails crus, comme nous
faisions avec un peu de pourpier sans-pain, lors que nous n'avions autre
chose: ils ne vouloient nullement nous approcher, ny sentir nostre
haleine, disans que cela sentoit trop mauvais, & crachaient contre terre
par horreur. Ils en mangent neantmoins de cuits sous la cendre, lors
qu'ils sont en leur vraye maturité & grosseur, & non jamais dans leur
Menestre, non plus que toute autre sorte d'herbes, desquelles ils font
tres-peu d'estat, bien que le pourpier ou pourceleine leur soit fort
commun, & que naturellement il croisse dans leurs champs de bled & de
citrouilles.
Dans les forests, il se voit quantité de Cedres, nommez _Asquata_, de
tres-beaux & gros Chesnes, des Fouteaux, Herables, Merisiers ou
Guyniers, & un grand nombre d'autres bois de mesme espece des nostres, &
d'autres qui nous sont incogneus, entre lesquels ils ont un certain
arbre nommé _Atti_, duquel ils reçoivent & tirent des commoditez
nompareilles.
Premierement, ils en tirent de grandes lanieres d'escorces, qu'ils
appellent _Oühara_: il les font bouillir, & les rendent enfin comme
chanvre, de laquelle ils font leurs cordes & leurs sacs, & sans estre
bouillie ny accommodee, elle leur sert encore à coudre leurs robbes, &
toute autre chose, à faute de nerfs d'Eslan: puis leurs plats &
escuelles d'escorces de Bouleau, & aussi pour lier & attacher les bois &
perches de leurs Cabanes, & à enveloper leurs playes & blesseures, &
cette ligature est tellement bonne & serre qu'on n'en sçauroit desirer
une meilleure & de moindre coust.
Aux lieux marescageux & humides, il y croist une plante nommée
_Ononhasquara_, qui porte un tres bon chanvre, les Sauvagesses la
cueillent & arrachent en saison, & l'accommodent comme nous faisons le
nostre, sans que j'aye peu sçavoir qui leur en a donné l'invention autre
que la necessité, mere des inventions, après qu'ils est accommodé, elles
le filent sur leur cuisse, comme j'ay dict, puis les hommes en font des
lassis & filets à pescher. Ils s'en servent aussi en diverses autres
choses, & non à faire de la toile: car ils n'en ont l'usage ny la
cognoissance.
Le Muguet qu'ils ont en leurs pays, a bien la fueille du tout semblable
au nostre, mais la fleur en est toute autre: car outre qu'elle est de
couleur tirant sur le violet, elle est faicte en façon d'Estoille grande
& large, comme petit Narcis; mais la plus belle plante que j'aye veue
aux Hurons (à mon advis) est celle qu'ils appellent _Angyahouiche
Orichya_, c'est à dire, Chausse de Tortue: car sa fueille est comme le
gros de la cuisse d'un Houmard, ou Escrevice de mer, & est ferme &
creuse au dedans comme un gobelet, duquel on se pourroit servir à un
besoin pour en boire la rosee qu'on y trouve dans les matins en esté, sa
fleur en est aussi assez belle.
J'ay veu en quelque endroict sur le chemin des Hurons de beaux Lys
incarnats, qui ne portent sur la tige qu'une ou deux fleurs, & comme je
n'ay point veu en tut le pays Huron aucuns Martagons ou Lys orangez
comme ceux de Canada, ny de Cardinales, aussi n'ay je point veu en tut
le Canada aucuns Lys incarnats, ny Chausses de Tortues, ny plusieurs
autres especes de plantes que j'ay veues au Hurons (il y en pourroit
neantmoins bien avoir sans que je le sceusse). Pour les Roses, qu'ils
appellent _Eindauhatayon_, nos Hurons en ont de fort simples, mais ils
n'en font aucun estat, non plus que d'aucunes autres fleurs qu'ils ayent
dans le pays: car tout leur deduict est d'avoir des parures & calfiquets
qui soient de duree.
De passer outra à descrire des autres plantes qui nous ont esté monstree
& enseignees par les Sauvages: ce seroit chose superflue, & non
necessaire, comme de parler de la richesse & profit qui provenoit des
cendres qui se faisoient dans le pays, & se menoient en France, puis
qu'elles ont esté delaissees, comme de peu de rapport, en comparaison
des fraiz qu'il y convenoit faire, bien qu'elles fussent meilleurs &
plus fortes de beaucoup, que celles qui se font en nos foyers.
La misere de l'homme est telle, & particulierement de ceux qui n'ont pas
la gloire de Dieu pour but & regle de leurs actions, qu'ils n'aspirent
toujours qu'aux choses de la terre qui peuvent seulement donner quelque
assouvissement au corps & non en l'esprit, que Dieu seul peut contenter.
Au retour de mon voyage, lors que je m'efforçois de faire entendre la
necessité que nos pauvres Sauvages avoient d'un secours puissant, que
favorizast leur conversion, & qu'il y avoit cent mille ames à gaigner à
Jesus-Christ. Plusieurs mal-devots me demandoient s'il y avoit cent
mille escus à gaigner aupres: voulans dire par là, que la conversion &
le salut des ames ne leur estoit de rien, & qu'il n'y avoit que le seul
temporel qui les peust esmouvoir à l'ayde & secours dudict pays. Voicy
donc, ô mal-devots, les thresors & richesses ausquelles seules vous
aspirez avec tant d'inquietudes. Elles consistent principalement en
quantité de Pelleteries, de diverses especes d'Animaux terrestres &
amphibies. Il y a encore des mines de Cuivre qui ne devroient pas estre
mesprisees, & desquelles on pourroit tirer du profit, s'il y avoit du
monde & des ouvriers qui y voulussent travailler fidellement, ce qui se
pourroit faire, si on avoit estably des Colonies: car environ
quatre-vingts ou cent lieuës des Hurons, il y a une mine de Cuivre
rouge, de laquelle le Truchement me monstra un lingot au retour d'un
voyage qu'il fit dans le pays.
On tient qu'il y en a encore vers le Saguenay, & mesme qu'on y trouvoit
de l'or, des rubis & autres richesses. De plus quelques-uns asseurent
qu'au pays des Souriquois, il y a non seulement des mines de Cuivre
rouge, mais aussi de l'Acier, parmi les rochers, lequel estant fondu on
en pourroit faire de tres-bons trenchans. Puis de certaines pierres
bleuës transparentes, lesquelles ne vallent moins que les Turquoises.
Parmy ces rochers de Cuyvre se trouvent aussi quelques fois des petits
rochers couverts de Diamans y attachez: & peux dire en avoir amassé &
recueilly moy-mesme vers nostre Couvent de Canada, qui sembloient sortir
de la main du Lapidaire, tant ils estoient beaux, luisant & bien
taillez. Je ne veux asseurer qu'ils soient fins, mais ils sont
agréables, & escrivent sur le verre.
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_De nostre retour du pays des Hurons en France, & de ce qui nous arriva
en chemin._