CICERON a dict, parlant de la nature des Dieux, qu'il n'y a gent si
sauvage, si brutale ny si barbare, qui ne soit imbue de quelque opinion
d'iceux. Or comme il y a diverses Nations & Provinces barbares, aussi y
a-il diversité d'opinions & de croyance, pour ce que chacune se forge un
Dieu à sa poste. Ceux qui habitent vers Miskou & le port Royal, croyent
en un certain esprit, qu'ils appellent _Cudoüagni_, & disent qu'il parle
souvent à eux; & leur dict le temps qu'il doit faire. Ils disent que
quand il se courrouce contr'eux, il leur jette de la terre aux yeux. Ils
croyent aussi quant ils trespassent, qu'ils vont és Estoilles, puis vont
en de beaux champs verts, pleins de beaux arbres, fleurs & fruicts tres
somptueux.
Les Souriquois (à ce que j'ay appris) croyent veritablement qu'il y a un
Dieu qui a tout creé, & disent qu'apres qu'il eut faict toutes choses,
qu'il prit quantité de flesches, & les mit en terre d'où sortirent
hommes & femmes, qui ont multiplié au monde jusqu'à present. En suitte
de quoy, un François demanda à un _Sagamo_, s'il ne croyoit point qu'il
y eust un autre qu'un seul Dieu: il respondit, que leur croyance estoit,
qu'il y avoit un seul Dieu, un Fils une Mere, & le Soleil, qui estoient
quatre; neantmoins que Dieu estoit par dessus tous: mais que le Fils
estoit bon, & le Soleil, à cause du bien qu'ils en recevoient: mais la
Mere ne valoit rien, & les mangeoit, & que le Pere n'estoit pas trop
bon.
Puis dict: Anciennement, il y eut cinq hommes qui s'en allerent vers le
Soleil couchant, lesquels rencontrent Dieu, qui leur demanda: Où
allez-vous? Ils respondirent: Nous allons chercher nostre vie: Dieu leur
dit, vous la trouverez icy. Ils passerent plus outre, sans faire estat
de ce que Dieu leur avoit dit, lequel prit une pierre et en toucha deux,
qui furent transformez en pierre. Et il demanda derechef aux trois
autres: Où allez-vous? & ils respondirent comme à la premiere fois: &
Dieu leur dit derechef: Ne passez plus outre vous la trouverez icy: &
voyant qu'il ne leur venoit rien, ils passerent outre, & Dieu prit deux
bastons, & il en toucha les deux premiers qui furent transmuez en
bastons, & le cinquiesme s'arresta, ne voulant passer plus outre. Et
Dieu luy demanda derechef: Où vas-tu? Je vay chercher ma vie, demeure, &
tu la trouveras: Il s'arresta, sans passer plus outre, & Dieu luy donna
de la viande, & en mangea. Apres avoir faict bonne chere, il retourna
avec les autres Sauvages, & leur raconta tout ce que dessus.
Ce Sagamo dit & raconta encore à ce François cet autre plaisant
discours. Qu'une autre fois il y avoit un homme qui avoit quantité de
Tabac, & que Dieu dist à cet homme, & luy demanda où estoit son
petunoir, l'homme le prit, & le donna à Dieu, qui petuna beaucoup, &
apres avoit bien petuné, il rompit en plusieurs pieces: & l'homme luy
demanda; pourquoy as-tu rompu mon petunoir, & tu vois bien que je n'en
ay point d'autre. Et Dieu en prit un qu'il avoit & le luy donna, luy
disant: En voilà un que je te conne, porte-le à ton grand _Sagamo_,
qu'il le garde, & s'il le garde bien, il ne manquera point de chose
quelconque, ny tous ses compagnons: cet homme prit le petunoir qu'il
donna à son grand _Sagamo_ & durant tout le temps qu'il l'eut, les
Sauvages ne manquerent de rien du monde: mais que du depuis ledit
_Sagamo_ avoit perdu ce petunoir, qui est l'occasion de la grande famine
qu'ils ont quelques-fois parmy eux. Voyla pour quoy ils disent que Dieu
n'est pas trop bon, & ils ont raison, puis que ce Demon qui leur
apparoist en guise d'un Dieu, est un esprit de malice, qui ne s'estudie
qu'à leur ruyne & perdition.
La croyance en general, de nos Hurons (bien que tres-mal entendue par
eux-mesmes, & en parlent fort diversement); C'est que le Createur qui a
faict tout ce mon monde, s'appelle _Yoscaha_, & en Canadien _Ataouacan_,
lequel a encore la Mere-grand, nommee _Ataensiq_: leur dire qu'il n'y a
point d'apparence qu'un Dieu aye une Mere-grand, & que cela se
contrarie, ils demeurent sans replique, comme à tout le reste. Ils
disent qu'ils demeurent fort loin, n'en ayans neantmoins autre marque ou
preuve, que le recit qu'ils alleguent leur en avoir esté fait par un
_Attinoindaron_, qui leur a faict croire l'avoir veu, & la marque de ses
pieds imprimee sur une roche au bord d'une riviere, & que sa maison ou
cabane est faicte comme les leurs, y ayant abondance de bled, & de toute
autre chose necessaire, à l'entretien de la vie humaine. Qu'il seme du
bled, travaille, boit, mange & dort comme les autres. Que tous les
animaux de la terre sont à luy & comme ses domestiques. Que de sa nature
il est tres-bon, & donne accroissement à tout, & que tout ce qu'il faict
est bien fait, & nous donne le beau temps, & toute autre chose bonne &
prospere. Mais à l'opposite, que sa Mere-Grand est meschante, & qu'elle
gaste souvent tout ce que son petit Fils a faict de bien. Que quand
_Yoscaha_ est vieil, qu'il rajeunit tout à un instant, & devient comme
un jeune homme de vingt-cinq à trente ans, & par ainsi qu'il ne meurt
jamais, & demeure immortel, bien qu'il soit un peu suject aux necessitez
corporelles, comme nous autres.
Or il faut noter, que quand on vient à leur contredire ou contester
là-dessus, les uns s'excusent d'ignorance, & les autres s'enfuyent de
honte, & d'autres qui pensent tenir bon s'embrouillent incontinent, &
n'y a aucun accord ny apparence à ce qu'ils disent, comme nous avons
souvent veu & sceu par experience, qui faict cognoistre en effect qu'ils
ne recognoissent & n'adorent vrayement aucune Divinité ny Dieu, duquel
ils puissent rendre quelque raison, & que nous puissions sçavoir: car
encore que plusieurs parlent en la louange de leur _Yoscaha_: nous en
avons ouy d'autres en parler avec mespris & irreverence.
Ils ont bien quelque respect à ces esprits, qu'ils appellent Oki; mais
ce mot Oki, signifie aussi bien un grand Diable, comme un grand Ange, un
esprit furieux & demoniacle, comme un grand esprit, sage, sçavant ou
inventif, qui faict ou sçait quelque chose par-dessus le commun; ainsi
nous y appelloient-ils souvent, pour ce que nous sçavions & leur
enseignions des choses qui surpassoient leurs esprit, à ce qu'ils
disoient. Ils appellent aussi Oki leurs Medecins & Magiciens, voire
mesmes leurs fols, furieux & endiablez. Nos Canadiens & Montagnets
appellent aussi les leurs Pilotois & Manitou, qui signifie la mesme
chose que Oki en Huron.
Ils croyent aussi qu'il y a de certains esprits que dominent en u lieu,
& d'autres en un autre: les uns aux rivieres, les autres aux voyages, au
traites, aux guerres, aux festins, & maladies, & en plusieurs autres
choses, ausquelles ils offrent du petun, & font quelque sortes de
prieres & ceremonies, pour obtenir d'eux ce qu'ils desirent. Ils m'ont
aussi monstré plusieurs puissans rochers sur le chemin de Kebec, auquel
ils croyoient resider & presider un esprit, & entre les autres ils m'en
monstrerent un à quelque cent cinquante lieuës un à quelque cent
cinquante lieuës de là, qui avoit comme une teste, & les deux bras
eslevez en l'air, & au ventre ou milieu de ce puissant rocher, il y
avoit une profonde caverne de tres-difficile accez. Ils me vouloient
persuader & faire croire à toute force, avec eux, que ce rocher avoit
esté un homme mortel comme nous, & qu'eslevant les & les mains en haut,
il s'estoit metamorphosé en cette pierre, & devenu à succession de
temps, un si puissant rocher, lequel ils ont en veneration, & lui
offrent du petun en passant par devant avec leurs Canots, non toutes les
fois, mais quand ils doutent que leur voyage doive reussir, & luy
offrant ce petun, qu'ils jettent dans l'eau contre la roche mesme, ils
luy disent: Tien, prend courage & fay que nous fassions bon voyage, avec
quelqu'autre parole que je n'entends point: & le Truchement, duquel nous
avons parlé au chapitre precedent, nous a asseuré d'avoir fait une fois
une pareille offrande avec eux (dequoy nous le tançames fort) & que son
voyage luy fut plus profitable qu'aucun autre qu'il ait jamais faict en
ces pays-là. C'est ainsi que le Diable les amuse, les maintient &
conserve dans ses filets, & en des suprestitions estranges, en leur
prestans ayde & faveur, selon la croyance qu'ils luy ont en cecy, comme
aux autres ceremonies & sorceleries que leur Oki observe, & leur faict
observer, pour la guerison de leurs maladies, & autres necessitez,
n'offrans neantmoins aucune priere ny offrande à leur Yoscaha, (au moins
que nous ayons sceu) ains seulement à ces esprits particuliers, que je
viens de dire, selon les occasions.
Ils croyent les ames immortelles: & partans de ce corps, qu'elles s'en
vont aussi-tost dancer & se resjouyr en la presence _d'Yoscaha_, & de sa
Mere-grand _Ataensiq_, tenans la route & le chemin des Estoilles, qu'ils
appellent _Atiskeia andahatey_, le chemin des ames, que nous appellons
la voye lactee, ou l'escharpe estoilee, & les simples gens le chemin de
sainct Jacques. Ils disent que les ames des chiens y vont aussi, tenans
la route de certaines estoilles, qui sont proches voysines du chemin des
ames, qu'ils appellent _Gagnenon andahatey_, c'est à dire, le chemin des
chiens, & nous disoient que ces ames, bien qu'immortelles, ont encore en
l'autre vie, les mesmes necessitez du boire & du manger, de se vestir &
labourer les terres, qu'elles avoient lors qu'elles estoient encore
revestues de ce corps mortel. C'est pourquoy ils enterrent ou enferment
avec les corps des deffuncts, de la galette, de l'huile, des peaux,
haches, chaudieres & autres outils; pour à cette fin que les ames de
leurs parens, à faute de tels instrumens, ne demeurent pauvres &
necessiteuses en l'autre vie: car ils s'imaginent & croyent que les ames
de ces chaudieres, haches, cousteaux, & tout ce qu'ils leur dedient,
particulierement à la grande feste des Morts, s'en vont en l'autre vie
servir les ames des deffuncts, bien que le corps de ces peaux, haches,
chaudieres, & de toutes les autres choses dediees & offertes, demeurent
& restent dans les fosses & les bieres, avec les os des trespassez,
c'estoit leur ordinaire response, lors que nous leur disions que les
souris mangeoient l'huile & la galette & la rouille & pourriture les
peaux, haches & autres instrumens qu'ils ensevelissoient & mettoient
avec les corps de leurs parens & amis dans le tombeau.
Entre les choses que nos Hurons ont le plus admiré, en les instruisant,
estoit qu'il y eust un Paradis au dessus de nous, où fussent tous les
bien-hereux avec Dieu, & un Enfer sousterrain, où estoient tourmentees
avec les Diables en un abysme de feu, toutes les ames des meschants, &
celles de leurs parens & amis deffuncts, ensemblement avec celles de
leurs ennemis, pour n'avoir congneu ny adoré Dieu nostre Createur, &
pour avoir meiné une vie si mauvaise, & vescu avec tant de dissolution &
de vices. Ils admiroient aussi grandement l'Escriture, par laquelle,
absent, on se faict entendre où l'on veut; & tenans volontiers nos
livres, apres les avoir bien contemplez, & admiré les images & les
lettres, ils s'amusoient à en compter les feuillets.
Ces pauvres gens ayans par plusieurs fois experimenté le secours &
l'assistance que nous leur promettions de la part de Dieu, lors qu'ils
vivroient en gens de bien, & dans les termes que leur prescrivions: Ils
avoient souvent recours à nos prieres, soit, ou pour les malades, ou
pour les injures du temps, & advouaient franchement qu'elles avoient
plus d'efficace que leurs ceremonies, conjurations & tous les
tintamarres de leurs Medecins, & se resjouysoient de nous ouir chanter
des Hymnes & Pseaumes à leur intention, pendant lesquels (s'ils s'y
trouvoient presens) ils gardoient estroictement le silence & se
rendoient attentifs, pour le moins au son & à la voix, qui les
contentoit fort. S'ils se presentoient à la porte de nostre Cabane, nos
prieres commencees, ils avoient patience, où s'en retournoient en pais,
sçachans desja que nous ne devions pas estre divertis d'une si bonne
action, & qu d'entrer pas importunité estoit chose estimee incivile,
mesme entr'eux; & un obstacle aux bons effects de la priere, tellement
qu'ils nous donnoient du temps pour prier Dieu, & pour vacquer en paix à
nos offices divins. Nous aydant en cela la coustume qu'ils ont de
n'admettre aucun dans leurs Cabanes lors qu'ils chantent les malades, ou
que les mots d'un festin ont esté prononcez.
_Auoindaon_, grand Capitaine de _Quiennonascaran_, avoit tant
d'affection pour nous, qu'il servoit comme de Pere Syndiq dans le pays,
& nous voyoit aussi souvent qu'il croyoit ne nous estre point importun,
& nous trouvans parfois à genouils prians Dieu, sans dire mot, il
s'agenouilloit aupres de nous, joignoit les mains, & ne pouvant
d'avantage, il taschoit serieusement de contrefaire nos gestes &
postures; remuant les levres, & eslevant les mains & les yeux au Ciel, &
y perseveroit jusques à la fin de nos Offices, qui estoient assez
longues, & luy aagé d'environ soixante & quinze ans. O mon Dieu, que cet
exemple devroit confondre de Chrestiens! & que nous dira ce bon
vieillard Sauvage, non encore baptisé, au jour du jugement, de nous voir
plus negligens d'aymer & servir un Dieu, que nous cognoissons, & duquel
nous recevons tant de graces tous les jours, que luy, qui n'avoit jamais
esté instruit que dans l'escole de la Gentilité, & ne le cognoissoit
encore qu'au travers les espaisses tenebres de son ignorance! Mon Dieu,
resveillez nos tiedeurs, & nous eschauffez de vostre divin amour. Ce bon
vieillard, plein d'amitié & de bonne volonté s'offrit encores de venir
coucher avec moy dans nostre Cabane, lors qu'en l'absence de mes
Confreres j'y restois seul la nuict. Je luy demandois la raison, & s'il
croyoit m'obliger en cela, il me disoit qu'il apprehendoit quelque
accident pour moy, particulierement en ce temps que les Yroquois
estoient entrez dans leurs pays, & qu'ils me pourroient aysement
prendre, ou me tuer dans nostre Cabane, sans pouvoir estre secondé de
personne, & que de plus les esprits malins qui les inquietoient, me
pourroient aussi donner de la frayeur, s'ils venoient à s'apparoistre à
moy, ou à me faire entendre de leurs voix. Je le remerciois de sa bonne
volonté, & l'asseurois que je n'avois aucune apprehension, ny des
Yroquois, ni des esprits malins, & que je voulois demeurer seul la nuict
dans nostre Cabane, en silence, prieres & oraisons. Il me repliquoit:
Mon Nepveu, je ne parleray point, & prieray JESUS avec toy, laisse-moi
seulement en ta compagnie pour cette nuict, car tu nous es cher, &
crains qu'il ne t'arrive du mal, ou en effect, ou d'apprehension: Je le
remerciois derechef, & le renvoyois au bourg, & moy je demeurois seul en
paix & tranquillité.
Nous baptizasmes une femme malade en nostre bourg, qui ressentit &
tesmoigna sensiblement de grands effects du sainct Baptesme: il y avoit
plusieurs jours qu'elle n'avoit mangé, estant baptizee aussi-tost
l'appetit luy revint, comme en pleine santé, par l'espace de plusieurs
jours, apres lesquels elle rendit son ame à Dieu, comme pieusement nous
pouvons croire; elle repetoit souvent à son mary, que lors qu'on la
baptisoit, qu'elle ressentoit en son ame une si douce & suave
consolation, qu'elle ne pouvoit s'empescher d'avoir continuellement les
yeux eslevez au Ciel, & eust bien voulu qu'on eust peu luy reiterer
encore une autre fois le sainct Baptesme, pour pouvoir ressentir
derechef cette consolation interieure, & la grande grace & faveur que ce
Sacrement luy avoit communiquée. Son mary, nommé _Ongyata_, tres-content
& joyeux, nous en a tousjours esté de depuis fort affectionné, &
desiroit encore estre faict Chrestien, avec beaucoup d'autres; mais il
falloit encore un peu temporiser, & attendre qu'ils fussent mieux fondez
en la cognoissance & croyante d'un Jesus-Christ crucifié pour nous, & à
une vraye resignation, renonciation, abandonnement & mespris de toutes
leurs folles ceremonies, & en la hayne de tous les vices & mauvaises
habitudes: pour ce que ce n'est pas assez d'estre baptizé pour aller en
Paradis; mais il de plus, vivre Chrestiennement, & dans les termes & les
loix que Dieu & son Eglise nous ont prescrites: autrement il n'y a qu'un
Enfer pour les mauvais, & non point un Paradis. Et puis je diray avec
verité, que si on n'establit des Colonies de bons & vertueux Catholiques
dans tous ces pays Sauvages, que jamais le Christianisme n'y sera bien
affermy, encore que des Religieux s'y donnassent toutes les peines du
mont: car autre chose est d'avoir affaire à des peuples policez, &
autres chose est de traiter avec des peuples Sauvages, qui ont plus
besoin d'exemple d'une bonne vie, pour s'y mirer, que de grand Theologie
pour s'instruire, quoy que l'un & l'autre soit necessaire. Et par ainsi
nos Peres ont faict beaucoup d'en avoir baptizé plusieurs & d'en avoir
disposé un grand nombre à la foy & au Christianisme.
Et puis que nous sommes sur le sujet du sainct Baptesme, je ne passeray
sous silence, qu'entre plusieurs Sauvages Canadiens, que nos Peres y ont
baptizez, soit de ceux qu'ils ont faict conduire en France, ou d'autres
qu'ils ont baptizez & retenus sur les lieux, les deux derniers meritent
de vous en dire quelque chose. Le pere Joseph le Caron, Supérieur de
nostre Couvent de sainct charles, nourrissoit & eslevoit pour Dieu, deux
petits Sauvages Canadiens, l'un desquels, fis du Canadien que nous
sur-nommons le Cadet, apres avoir est bien instruit en la foy & doctrine
Chrestienne, se resolut de vivre à l'advenir, suyvant la loy que nos
Peres luy avoient enseignee, & avec instance demanda le sainct Baptesme,
mais à mesme temps qu'il eut consenty & resolu de se faire baptizer, le
Diable commença de le tourmenter, & s'apparoistre à luy en diverses
rencontres: de sorte qu'il le pensa une fois estouffer, si par prieres à
Dieu, Reliquaires & par eau beniste on ne luy eust bridé son pouvoir: &
comme on luy jettoit de cette eau, ce pauvre petit garçon voyoit ce
malin esprit s'enfuyr d'un autre costé & monstroit à nos Peres
l'endroict & le lieu où il estoit, & disoit asseurement que ce malin
avoit bien peur de cette eau: tant y a, que depuis le jours de Pasques,
que le Diable l'assaillit pour la premiere fois, jusques à la Pentecoste
qu'il fut baptizé, ce pauvre petit Sauvage fut en continuelle peine &
apprehension & avec larmes supplioit tousjours nos Peres de le vouloir
baptizer, & le faire quitte de ce meschant ennemy, duquel il recevoit
tant d'ennuys & d'effrois.
Le jour de son Baptesme, nos Religieux firent un festin à tous les
parens du petit garçon de quantité de pois, de prunes, & de quelqu'autre
menestre, bouillies & cuites ensemble dans une grande chaudiere. Et
comme le Pere Joseph leur eut fait une harangue sur la ceremonie, vertu
& necessité du sainct Baptesme, il arriva à quelques jours de là, qu'un
d'eux venant à tomber malade, il eut si peur de mourir sans estre
baptize, qu'il demanda maintes fois' avec tres grande instance: si que
se voyant pressé du mal, il disoit que s'il n'estoit baptize, qu'il en
imputeroit la faute à ceux qui luy refusoient, tellement qu'un de nos
Religieux, nommé Frere Gervais, avec l'advis de tous les François qui se
trouverent là presens, luy confera le sainct Baptesme, & le mit en
repos. Il s'est monstré du depuis si fervent observateur de ce qui luy a
esté enseigné, qu'il s'est librement faict quitte de toutes les
bagatelles & superstitions dont le Diable les amuse, & mesme n'a permis
qu'aucun de leurs Pilotois fist plus aucune diablerie autour de luy
comme ils avoient accoustumé.
Environ les mois d'Avril & de May, les pluyes furent tres grandes, &
presque continuelles (au contraire de la France qui fut fort seiche
cette année là) de sorte que les Sauvages croyoient asseurement que tous
leurs bleds deussent estre perdus & pourris, & dans cette affliction ne
sçavoient plus à qui avoir recours, sinon à nous: car desja toutes leurs
ceremonies & superstitions avoient esté faictes & observees sans aucun
profit. Ils tindrent donc conseil entre tous les plus anciens, pour
adviser à un dernier & salutaire remede, qui n'estoit pas vrayement
sauvage, mais digne d'un tres-grand esprit, & esclairé d'une nouvelle
lumiere du Ciel, qui estoit de faire apporter un tonneau d'escorce de
mediocre grandeur, au milieu de la Cabane du grand Capitaine où se
tenoit le conseil, & d'arrester entr'eux que tous ceux du bourg, qui
avoient un champ de bled ensemencé, en apporteroient là une escuelle de
leur Cabane, & ceux qui auroient deux champs, en apporteroient deux
escueelles, & ainsi des autres, puis l'offriroient & dedieroient à l'un
de nous trois, pour l'obliger avec les deux autres Confreres, de prier
Dieu pour eux. Cela estant faict, ils me choisissent, & m'envoyent prier
par un nommé Grenole, d'aller au conseil, pour me communiquer quelque
affaire d'importance, & aussi pour recevoir un tonneau de bled qu'ils
m'avoient dedié. Avec l'advis de mes confreres, je m'y en allay, &
m'assis au conseil aupres du grand Capitaine, lequel me dit: Non Nepveu,
nous t'avons envoyé querir, pour t'adviser que si les pluyes ne cessent
bientost, nos bleds seront tous perdus, & toy & tes Confreres avec nous,
mourrons tous de faim; mais comme vous estes gens de grand esprit, nous
avons eu recours à vous & esperons que vous obtiendrez de vostre pere
qui est au Ciel, quel que remede & assistance à la necessité qui nous
menace. Vous nous avez tousjours annoncé qu'il estoit tres-bon, & qu'il
estoit le Createur, & avoit tout pourvoir au Ciel & en la terre, si
ainsi est qu'il soit tout-puissant & tres bon, & qu'il peut ce qu'il
veut; Il peut donc nous retirer de nos miseres, & nous donner un temps
propre & bon, prie-le donc, avec tes deux autres Confreres, de faire
cesser les pluyes, & le mauvais temps, qui nous conduit infailliblement
dans la famine, s'il continue encore quelque temps, & nous ne te serons
pas ingrats: car voyla desja un tonneau de bled que nous t'avons dédié,
en attendant mieux. Son discours finy, & les raisons deduites, je luy
remonstray que tout ce que nous leur avions dit & enseigné estoit
tres-veritable, mais qu'il à la liberté d'un pere d'exaucer ou rejetter
les prieres de son enfant, & que pour chastier, ou faire grace &
misericorde, il estoit toujours la mesme bonté, y ayant autant d'amour
au refus qu'à l'octroy; Y luy dis pour exemple. Voyla deux de tes petits
enfans, _Andaracouy & Aroussen_, quelques fois tu leur donnes ce qu'ils
te demandent, & d'autres fois non; que si tu les refuses & les laisse
contristez, ce n'est pas pour hayne que tu leur portes, ny pour mal que
tu leur vueilles; ains pource que tu juges mieux qu'eux que cela ne leur
est pas propre, ou que ce chastiment leurs est necessaire. Ainsi en use
Dieu nostre Pere tres sage, envers nous ses petits-enfans & serviteurs.
Ce Capitaine un peu grossier, en matiere spirituelle, me repliqua, &
dist: Mon Nepveu, il n'y a point de comparaison de vous à ces petits
enfans car n'ayans point d'esprit, ils font souvent de folles demandes,
& moy qui suis pere sage, & de beaucoup d'esprit, je les exauce ou
refuse avec raison. Mais pour vous, qui estes grandement sages, & ne
demandez rien inconsiderement, qui ne soit tres-bon & equitable, vostre
Pere qui est au Ciel, n'a garde de vous esconduire: que s'il ne vous
exauce, & que nos bleds viennent à pourrir, nous croyrons que vous
n'estes pas veritables, & que JESUS n'est point si bon ny si puissant
que vous dites. Je luy repliquay tout ce qui estoit necessaire là
dessus, & luy remis en memoire que desja en plusieurs occasion ils
avoient experimenté le secours d'un Dieu & d'un Createur, si bon &
pitoyable, & qu'il les assisteroit encore à cette presente & pressante
necessité, & leur donneroit du bled plus que suffisamment, pourvu qu'ils
nous voulussent croire, & quittassent leurs vices & que si Dieu les
chastioit par-fois, c'estoit pource qu'ils estoient tousjours vicieux, &
ne sortoient point de leurs mauvaises habitudes, & que s'ils se
corrigeaient, ils luy seroient agreables, & les traiteroit apres comme
ses enfans.
Ce bon homme prenant goust à tout ce que je luy disois, me dist: O mon
Nepveu! je veux donc estre enfant de Dieu, comme toy; Je luy respondis,
tu n'en es point encore capable. O mon Oncle! il faut encore un peu
attendre que tu te sois corrigé: car Dieu ne veut point d'enfant s'il ne
renonce aux superstition, & qu'il ne se contente de sa propre femme sans
aller aux autres, & si tu le fais nous te baptizerons, & apres ta mort
ton ame s'en ira bien-heureuse avec luy. Le conseil Achevé, le bled fut
porté en nostre Cabane, & m'y en retournay, où j'advertis mes confreres
de tout ce qui s'estoit passé, & qu'il falloit serieusement & instamment
prier Dieu pour ce pauvre peuple, à ce qu'il daignast les regarder de
son oeil de misericorde, & leur donnast un temps propre & necessaire à
leurs bleds, pour de là les faire admirer ses merveilles. Mais à peine
eusmes-nous commencé nos petites prieres, & esté processionnellement à
l'entour de nostre petite Cabane, en disans les Litanies & autres
prieres & devotions, que nostre Seigneur tres bon & misericordieux fist
à mesme temps cesser les pluyes: tellement que le Ciel, qui auparavant
estoit par tout couvert de nuees obscures, se fist serain, & toutes ces
nuees se ramasserent comme en un globe au dessus de la ville, puis tout
à coup cela se fondit derriere les bois, sans qu'on en apperceust jamais
tomber une seule goutte d'eau; & ce beau temps dura environ trois
sepmaines, au grand contentement, estonnement & admiration des Sauvages,
qui satisfaicts d'une telle faveur celeste, nous en resterent fort
affectionnez, avec deliberation de faire passer en conseil: que de là en
avant ils nous appelleroient leurs Peres sirituels, qui estoit beaucoup
gaigné sur eux, sujet à nous de rendre infinies graces à Dieu, qui
daigne faire voir ses merveilles quand il ly plaist, & est expedient à
sa gloire.
Du depuis les Sauvages nous eurent une telle croyance; & avoient tant
d'opinions de nous que cela nous estoit à peine, pour ce qu'ils
inferoient de là & s'imaginoient que Dieu ne nous esconduiroit jamais
d'aucune chose que luy demandassions, & que nous pouvions tourner le
Ciel & la terre à nostre volonté (par maniere de dire); c'est pourquoy
qu'il leur en falloit faire rabattre de beaucoup, & les adviser que Dieu
ne fait pas tousjours miracle, & que nous n'estions pas dignes d'estre
tousjours exaucez.
Il m'arriva un jour qu'estant allé visiter un Sauvage de nos meilleurs
amis, grandement bon homme, & d'un naturel qui sentoit plustost son bon
Chrestien; que non pas son Sauvage: Comme je discourois avec luy, &
pensois monstrer nostre cachet, pour luy en faire admirer l'image, qui
estoit de ls saincte Vierge, une fille subtilement s'en saisit, & le
jetta de costé dans les cendres, pensant par apres le ramasser pour
elle. J'estois marry que ce cachet m'avoit esté ainsi pris & desrobé, &
dis à cette fille que je soupçonnois, tu te ris & te mocques à present
de mon cachet que tu as desrobé; mais sçache, que s'il ne m'est rendu,
que tu pleureras demain, & mourrais bien-tost: car Dieu n'ayme point les
larrons; & les chastie; ce que je disois simplement, & pour l'intimider
& faire rendre son larrecin, comme elle fist à la fin, l'ayant moy-mesme
ramassé du lieu où elle l'avoit jetté. Le lendemain à heure de diz
heures, estant retourné voir mon Sauvage, je trouvay cette fille toute
esploree & malade, avec de grands vomissemens, qui la tourmentoient:
estonné & marry de la voir en cet estat, je m'informay de la cause de
son mal, & de ses pleurs, l'homme dist que c'estoit sur le mal que je
loy avoit predit, & qu'elle estoit sur le poinct de se faire reconduire
à la Nation du Petun, d'où elle estoit, pour ne point mourir hors de son
pays: je la consolay alors, & luy dis qu'elle n'eust plus de peur, &
qu'elle ne mourroit point pour ce coup, ny n'en seroit d'avantage
malade, puisque ce cachet avoit esté retrouvé, mais qu'elle advisast une
autre fois de n'estre plus meschante, & de ne plus desrober, puis que
cela desplaisoit au bon JESUS, & alors elle me demanda derechef si elle
n'en mourroit point, & apres que je l'en eus asseuree, elle resta
entierement guerie & consolee, & ne parla plus de s'en retourner en son
pays, comme elle faisoit auparavant, & vescut plus sagement à l'advenir.
Comme ils estimoient que les plus grands Capitaines de France estoient
douez d'un plus grand esprit, & qu'ayans un si grand esprit, eux seuls
pouvoient faire les choses plus difficiles: comme haches, cousteaux,
chaudieres, &c. Ils inferoient de là, que le Roy (comme le plus grand
Capitaine & le chef de nous) faisoit les plus grandes chaudieres, & nous
tenans en cette qualité de Capitaines, ils nous en presentoient
quelque-fois à raccommoder, & nous supplioient aussi de faire faire
pancher en bas les oreilles droictes de leurs chiens, & de les rendre
comme celles de ceux de France qu'ils avoient veus à Kebec: mais ils se
mesprenoient, & nous supplioient en vain, comme de nous estre importuns
d'aller tuer le Tonnerre, qu'ils pensoient estre un oyseau, nous
demandans si les François en mangeoient, & s'il avoit bien de la
graisse, & pourquoy il faisoit tant de bruit: mais je leur donnay à
entendre (selon ma petite capacité) comme & en quoy ils se trompoient, &
qu'ils ne devoient penser si bassement des choses; dequoy ils resterent
fort contents & advouerent avec un peu de honte leur trop grande
simplicité & ignorance.
Les Sauvages, non plus que beaucoup de simples gens, en s'estoient
jamais imaginé que la terre fust ronde & suspendue & que l'on voyageast
à l'entour du monde, & qu'il y eust des Nations au dessous de nous, ny
mesme que le soleil fist son cours à l'entour: mais pensoient que la
terre fust percee, & que le Soleil entroit par ce trou quand il se
couchoit, & y demeuroit caché jusqu'au lendemain matin qu'il sortoit par
l'autre extremité, & neantmoins ils comprenoient bien qu'il estoit
plustost nuict en quelques pays, & plustost jour en d'autres: car un
Huron venant d'un long voyage, nous dist en nostre Cabane, qu'il estoit
desja nuict en la contree d'où il venoit, & neantmoins il estoit plein
Esté aux Hurons, & pour lors environ les quatre ou cinq heures apres
midy seulement.
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_Des ceremonies qu'ils observent à la pesche._