CHAPITRE IIII.

CE lieu du Cap de la Victoire ou de Massacre, est à douze ou quinze

lieuës au deçà de la Riviere des Prairies, ainsi nommee, pour la

quantité d'Isles plattes & prairies agreables que cette riviere, & un

beau & grand lac y contient, la riviere des Yroquois y aboutit à main

gauche, comme celle des Ignierhonons, qui est encore une Nation

d'Yroquois, aboutit à celle du Cap de Victoire: toutes ces contrées sont

tres-agreables, & propres à y bastir des villes, les terres y sont

plattes & unies, mais un peu sablonneuses, les rivieres y sont

poissonneuses, & la chasse & l'air fort bon, joint que pour la grandeur

& profondeur de la riviere, les barques y peuvent aller à la voile quand

les vents sont bons, & à faute de bon vent on se peut servir d'avirons.

Pour revenir donc au Cap de Victoire, la riviere en cet endroict, n'a

environ que demye lieuë de large & dés l'entree se voyent tout d'un rang

6 ou 7 Isles fort agreables, & couvertes de beaux bois, les Hurons y

ayans faict leur traitte, & agreé pour quelques petits presens de nous

conduire en leur pays le Pere Joseph, le Pere Nicolas & moy: nous

partismes en mesme temps avec eux, apres avoir premierement invoqué

l'assistance de nostre Seigneur, à ce qu'il nous conduist & donnast un

bon & heureux succez à nostre voyage, le tout à sa gloire, & nostre

salut, & au bien & conversion de ces pauvres peuples.

Mais pour ce que les Hurons ne s'associent que cinq à cinq, ou six à six

pour chacun canot, ces petits vaisseaux ne pouvans pour le plus,

contenir qu'un d'avantage avec leurs marchandises: il nous fallut

necessairement separer, & nous accommoder à part, chacun avec une de ses

societez ou petit canot, qui nous conduirent jusques dans leur pays sans

nous plus revoir en chemin que les deux premiers jours que nous

logeasmes avec le Pere Joseph, & puis plus, jusques à plusieurs

sepmaines apres nostre arrivee au pays des Hurons; mais pour le Pere

Nicolas, je le trouvay pour la premiere fois, environ deux cens lieuës

de Kebec, en une Nation que nous appellons Epicerinis ou Sorciers, & en

Huron _Squekaneronons_.

Nostre premier giste fut à la riviere des Prairies, qui est à cinq

lieuës au dessous du Saut sainct Louis, où nous trouvasmes desja

d'autres Sauvages cabanez, qui faisoient festin d'un grand Ours, qu'ils

avoient pris & poursuivy dans la riviere, pensant se sauver aux Isles

voysines, mais la vitesse des Canots l'ataignit, & fut tué à coup de

flesches & de massue. Ces Sauvages en leur festin, & caressant la

chaudiere, chantoient tous ensemblement, puis alternativement d'un chant

si doux & agreable, que j'en demeuray tout estonné, & ravy d'admiration:

de sorte que depuis je n'ay rien ouy de plus admirable entr'eux; car

leur chant ordinaire est assez mal-gracieux.

Nous cabanasmes assez proche d'eux, & fismes chaudiere à la Huronne,

mais je ne pu encor' manger de leur _Sagamité_ pour ce coup, pour n'y

estre pas accoustumé, & me fallut ainsi coucher sans souper, car ils

avoient aussi mangé en chemin un petit sac de biscuit de mer que j'avois

pris aux barques, pensant qu'il me deust durer jusques aux Hurons mais

ils n'y laisserent rien de reste pour le lendemain, tant ils le

trouverent bon. Nostre lict fut la terre nue, avec une pierre pour mon

chevet, plus que n'avoient nos gens, qui n'ont accoustumé d'avoir la

teste plus haute que les pieds; nostre maison estoit deux escorces de

bouleaux, posées contre quatre petites perches fichees en terre, &

accommodees, en panchans au dessus de nous. Mais pour ce que leur façon

de faire, & leur maniere de s'accommoder allans en voyage, est presque

tousjours de mesme; Je diray succinctement cy-aprés comme ils s'y

gouvernent.

C'est, que pour pratiquer la patience à bon escient, & patir au delà des

forces humaines, il ne faut qu'entreprendre des voyages avec les

Sauvages, & specialement long temps, comme nous fismes: car il se faut

resoudre d'y endurer & patir, outre le danger de perir en chemin, plus

que l'on ne sçauroit penser, tant de la faim, que de la puanteur que ces

salles maussades rendent presque continuellement dans leurs Canots, ce

qui seroit capable de se desgouter du tout de si desagreables

compagnies, que pour coucher tousjours sur la terre nue par les champs,

marcher avec grand travail dans les eauës & lieux fangeux, & en quelques

endroicts par des rochers & bois obscurs & touffus, souffrir les pluyes

sur le dos, toutes les injures des saisons & du temps, & la morsure

d'une infinie multitude de Mousquites & Coufins, avec la difficulté de

la langue pour pouvoir s'expliquer suffisamment, & manifester ses

necessitez, & n'avoir aucun Chrestien avec soy pour se communiquer & se

consoler au milieu de ses travaux, bien que d'ailleurs les Sauvages

soient toutesfois assez humais (au moins l'estoient les miens) voire

plus que ne sont beaucoup de personnes plus polies & moins sauvages: car

me voyant passer plusieurs jours sans pouvoir presque manger de leur

_Sagamité_, ainsi sallement & pauvrement accommodé, ils avoient quelque

compassion de moy, & m'encourageoient & assistoient au mieux qu'il leur

estoit possible, & ce qu'ils pouvoient estoit peu de chose: cela alloit

bien pour moy, qui m'estois resous de bonne-heure à endurer de bon coeur

tout ce qu'il plairoit à Dieu m'envoyer: ou la mort, ou la vie: c'est

pourquoy je me maintenois assez joyeux nonobstant ma grande debilité, &

chantois souvent des Hymnes pour ma consolation spirituelle, & le

contentement de mes Sauvages, qui m'en prioient par-fois, car ils

n'ayment point à voir les personnes tristes & chagrines, ny impatientes

pour estre eux-mesmes beaucoup plus patiens que ne sont communément nos

François, ainsi l'ay je veu en une infinité d'occasion: ce qui me

faisoit grandement rentrer en moy mesme, & admirer leur constance, & le

pouvoir qu'ils ont sur leurs propres passions, & comme ils sçavent bien

se supporter les uns les autres, & s'entresecourir & assister au besoin;

& peux dire avec verité, que j'ay trouvé plus de bien en eux, que je ne

m'estois imaginé, & que l'exemple de leur patience estoit cause que je

m'esforçois d'avantage à supporter joyeusement & constamment tout ce qui

m'arrivoit de fascheux, pour l'amour de mon Dieu, & l'edification de mon

prochain.

Estans donc par les champs, l'heure de se cabaner menue, ils cherchoient

à se mettre en quelque endroict commode sur le bord de la riviere, ou

autre part, où se pût aysement trouver du bois sec à faire du feu, puis

un avoit soin d'en chercher & amasser, un autre de dresser la Cabane, &

le bois à pendre la chaudiere au feu, un autre de chercher deux pierres

plattes pour concasser le bled d'Inde sur une peau estenduë contre

terre, & apres le verser & faire bouillir dans la chaudiere; estant cuit

fort clair, on dressoit le tout dans les escuelles d'escorces, que pour

cet effect nous portions quant & nous avec des grande cuiliers, comme

petits plats, desquelles on se sert à manger cette Menestre & Sagamite

soir & matin, qui sont les deux fois seulement que l'on fait chaudiere

par jour, sçavoir quand on est cabané au soir, & au matin avant que

partir, & encore quelquesfois ne la faisions-nous point, de haste que

nous avions de partir, & par-fois la faisions-nous avant-jour: que si

nous nous rencontrions deux mesnages en une mesme Cabane, chacun faisoit

sa chaudiere à part, puis tous ensemblement les mangions l'une apres

l'autre, sans aucun debat ny contention, & chacun participoit & à l'une

& à l'autre: mais pour moy je me contentois, pour l'ordinaire, de la

Sagamite des deux qui m'agreoit d'avantage, bien qu'à l'une & à l'autre

il y eust tousjours des salletez & ordures, à couse, en partie, qu'on

servoit tous les jours de nouvelles pierres, & assez mal nettes, pour

concasser le bled, joint que les escuelles ne pouvoient sentir gueres

bon: car ayans necessité de faire de l'eau en leur Canot, ils s'en

servoient ordinairement en cette action mais sur terre ils

s'accroupissoit en quelque lieu à l'escart avec de l'honnesteté & de la

modestie qui n'avoit rien de sauvage.

Ils faisoient par-fois chaudiere de bled d'Inde non concassé, & bien

qu'il fust toujours fort dur, pour la difficulté qu'il y a à le faire

cuire, il m'agreoit d'avantage au commencement, pour ce que je le

prenois grain à grain, & par ainsi je le mangeois nettement & à loisir

en marchant, & dans notre Canot. Aux endroits de la riviere & des lacs

où ils pensoient avoir du poisson, ils y laissoient traisner apres-eux

une ligne, à l'ain de laquelle ils avoient accommodé & lié de la peau de

quelque grenouille qu'ils avoient escorchee, & par fois ils y prenoient

du poisson, qui servoit à donner goust à la chaudiere: mais quand le

temps ne les pressoit point, comme lors qu'ils descendoient pour la

traicte, le soir ayans cabané, une partie d'eux alloient tendre leurs

rets dans la rivieres, en laquelle ils prenoient souvent de bons

poissons comme Bricgets, Esturgeons & des Carpes, qui ne sont neantmoins

belles, ni si bonnes, ni si grosses que les nostres, puis plusieurs

autres especes de poissons que nous n'avons pas par deçà.

Le bled d'Inde que nous mangions en chemin, ils l'alloient chercher de

deux en deux jours en de certains lieux escartez où ils l'avoient caché

en descendans, dans de petits sacs d'escorces de Bouleau: car autrement

ce leur seroit trop de peine de porter toujours quant & eux tut le bled

qui leur est necessaire en leur voyage, & m'estonnois grandement comme

ils pouvoient si bien remarquer tous les endroicts où ils l'avoient

caché, sans se mesprendre aucunement, bien qu'il fust par-fois fort

esloigné du chemin, & bien avant dans les bois, ou enterré dans le

sable.

La maniere & l'invention qu'ils avoient à tirer du feu, & laquelle est

pratiquee par tous les peuples Sauvages, est telle. Ils prenoient deux

bastons de bois de saulx, tillet, ou d'autre espece, secs & legers, puis

en accommodoient un d'environ la longueur d'une coudee, ou peu moins, &

espaix d'un doigt ou environ, & ayans sur le bord de la largeur un peu

cavé de la pointe d'un cousteau, ou de la dent d'un Castor, une petite

fossette avec un petit cran de costé, pour faire tomber à bas sur

quelque bout de meiche, ou chose propre à prendre feu, la poudre réduite

en feu, qui devoit tomber du trou: ils mettoient la poincte d'un autre

baston du mesme bois, gros comme le petit doigt, ou peu moins, dans ce

trou ainsi commencé, & estans contre terre le genouil sur le bout du

baston large, ils tournoient l'autre entre les deux mains si

soudainement & si longtemps, que les deux bois estans bien ci-chauffés,

la poudre qui en sortoit à cause ce cette continuelle agitation se

convertissoit en feu, duquel ils allumoient un bout de leur corde

seiche, qui conserve le feu come meiche d'arquebuze: puis aprés avec un

peu de menu bois sec ils faisoient du feu pour faire chaudiere. Mais il

faut noter que tout bois n'est propre à en tirer du feu, ains de

particulier que les Sauvages sçavent choisir. Or quand ils avoient de la

difficulté d'en tirer, ils deminçoient dans ce trou un peu de charbon,

ou un peu de bois sec en poudre, qu'ils prenoient à quelque souche,

s'ils n'avoient un baston large, comme j'ay dict, ils en prenoient deux

ronds, & les lioient ensemble par les deux bouts, & estans couchez le

genouil dessus pour les tenir, mettoient entre-deux la poincte d'un

autre baston de ce bois, faict de la façon d'une navette de tisser, & le

tournoient par l'autre bout entre deux mains, comme j'ay dit.

Pour revenir donc à nostre voyage, nous ne faisions chaudiere que deux

fois le jour, & n'en pouvant gueres manger à la fois, pour n'y estre

encor' accoustumé, il me faut demander si je patissois grandement de

necessité plus que mes Sauvages, qui estoient accoustumez à cette

maniere de vivre, joint que petunant assez souvent durant le jour, cela

leur amortissoit la faim.

L'humanité de mon hoste estoit remarquable, en ce que n'ayant pour toute

couverture qu'une peau d'Ours à se couvrir, encor' m'en faisoit-il part

quand il pleuvoit la nuict sans que je l'en priasse, & mesme me

disposoit la place le soir, où je devois reposer la nuict, y accommodant

quelques petits rameaux, & une petite natte de jonc qu'ils ont

accoustumé de porter quant & eux en de longs voyages, & compatissant à

ma peine & foiblesse, il m'exemptoit de nager & de tenir l'aviron, qui

n'estoit pas me descharger d'une petite peine, outre le service qu'il me

faisoit de porter mes hardes & mon pacquet aux Saults, bien qu'il fust

desja assez chargé de sa marchandise, & du Canot qu'il portoit sur son

espaule parmy de si fascheux & penibles chemins.

Un jour ayant pris le devant, comme je faisois ordinairement, pendant

que mes Sauvages deschargeoient le Canot, pource qu'ils alloient (bien

que chargez) d'un pas beaucoup plus viste que moy, & m'approchant d'un

lac, je sentis la terre bransler sous moy, comme une Isle flotante sur

les eauës; & de faict, je m'en retiray bien doucement, & allay attendre

mes gens sur un grand Rocher là aupres, de peur que quelque inconvenient

ne m'arrivast: il nous falloit aussi par-fois passer sur de fascheux

bourbiers, desquels à toute peint pouvions nous retirer, &

particulierement en un certain marest joignant un lac, où l'on pourroit

facilement enfoncer jusques par-dessus la teste, comme il arriva à un

François qui s'enfonça tellement, que s'il n'eust eu les jambes

escaqrquillees au large, il eust esté en grand danger, encor enfonça-il

jusque aux reins. On a aussi quelques-fois bien de la peine à se faire

passage avec la teste & les mains parmi les bois touffus, où il s'y en

rencontre aussi grand nombre de pourris & tombez les uns sur les autres,

qu'il faut enjamber, puis des rochers, pierres & autres incommoditez qui

augmentent le travail du chemin, outre le nombre infiny de Mousquites

qui nous faisoient incessamment une tres-cruelle & fascheuse guerre, &

n'eust esté le soin que je portois à me conserver les yeux, par le moyen

d'une estamine que j'avois sur la face, ces meschans animaux m'auroient

rendu aveugle beaucoup de fois, comme on m'avoit adverty, & ainsi en

estoit il arrivé à d'autres, qui en perdirent la veue par plusieurs

jours, tant leur picqueure & morsure est venimeuse à l'endroict de ceux

qui n'ont encor'pris l'air du pays. Neantmoins pour toute diligence que

je pûs apporter à m'en deffendre, je ne laissay pas d'en avoir le

visage, les mains & les jambes offencees. Aux Hurons, à cause que le

pays est descouvert & habité, il n'y en a pas si grand nombre, sinon aux

forest & lieux où les vents ne donnent point pendant les grandes

chaleurs de l'Esté.

Nous passasmes par plusieurs Nations Sauvages; mais nous n'arrestions

qu'une nuict à chacune, pour tousjours advancer chemin, excepté aux

Epicerinys & Sorciers, où nous sejournasmes deux jours, tant pour nous

reposer de la fatigue du chemin, que pour traiter quelque chose avec

cette Nation. Ce fut là où je trouvay le Pere Nicolas proche le lac, où

il m'attendoit. Cette heureuse rencontre & entre-veue nous resjouyt

grandement, & nous nous consolasmes avec quelques François, pendant le

peu de sejour que nos gens firent là. Nostre festin fut d'un peu de

poisson que nous avions & des Citrouilles cuittes dans l'eau, que je

trouvay meilleures que viande que j'aye jamais mangee, tant j'estois

abbatu & attenué de necessité, & puis fallut partir chacun separément à

l'ordinaire avec ses gens. Ce peuple Epicerinyen est aussi surnommé

Sorcier, pour le grand nombre qu'il y en a entr'eux, & des Magiciens que

font profession de parler au Diable en de petites tours rondes &

separees à l'escart, qu'ils font à dessein, pour y recevoir les Oracles,

& predire ou apprendre quelque chose de leur Maistre. Ils sont aussi

coustumiers à donner des sorts & de certaines maladies, qui ne se

guerissent que par autre sort & remede extraordinaire, dont il y en a,

du corps desquels sortent des serpents & des longs boyaux, & quelquefois

seulement à demy, puis rentrent, qui sont toutes choses diaboliques, &

inventees par ces malheureux Sorciers: & hors ces sorts magiques, & la

communication qu'ils ont avec les Demons, je les trouvois fort humains &

courtois.

Ce fut en ce village, où par m'esgard, je perdis, à mon tres-grand

regret, tous mes memoires que j'avois faits, des pays, chemins,

rencontres & choses remarquables que nous avions veufs depuis Dieppe en

Normandie, jusques-là, & ne m'en apperceuz qu'à la rencontre de deux

Canots de Sauvages, de la Nation du Bois: cette Nation est fort

esloignee & dependante des Cheveux Relevez, qui ne couvrent point du

tout leur honte & nudité, sinon pour cause de grand froid & de longs

voyages, qui les obligent à se servir d'une couverture de peau. Ils

avoient à leur col de petites fraises de plumme, & leurs cheveux

accommodez de mesme parure. Leur visage estoit peint de diverses

couleurs en huile, fort jolivement, les uns estoient d'un costé tout

vert, & de l'autre rouge: autres sembloient avoir tout le visage couvert

de passements naturels, & autres tout autrement. Ils ont aussi

accoustumé de se peindre & matacher, particulierement quend ils doivent

arriver, ou passer par quelqu'autre Nation, comme avoient faict mes

Sauvages arrivans au _Squekaneronons_: c'est pour ce suject qu'ils

portent de ces peintures & de l'huile avec eux en voyageans, & aussi à

cause des festins, dances, ou autres assemblees, afin de sembler plus

beaux, & attirer les yeux des regardans sur eux.

Une journee, apres avoir trouvé ces Sauvages, nous nous arrestames

quelque temps en un village _d'Algoumequins_, & y entendant un grand

bruit, je fus curieux de regarder par la fente d'une Cabane, pour

sçavoir que c'estoit, là où je vis au dedans (ainsi que j'ay veu du

depuis par plusieurs fois aux Hurons, pour semblables occasions) une

quantité d'hommes, mi-partis en deux bandes, assis contre terre, &

arrangez des deux costez de la Cabane, chaque bande avoit devant soy une

longue perche platte, large de trois ou quatre doigts, & tous les hommes

ayans chacun un baston en main, en frappoient continuellement ces

perches plattes, à la cadence du son des Tortuës, & de plusieurs

chansons qu'ils chantoient de toute la force de leur voix. Le _Loki_ ou

Medecin, qui estoit au haut bout avec sa grande Tortuë en main,

commençoit, & les autres À pleine teste poursuyvoient, & sembloit un

sabat & une vraye confusion & harmonie de Demons. Deux femmes cependant

tenoient l'enfant tout nud, le ventre en haut proche d'eux, vis-à-vis de

_Loki_, à quelque temps de là le _Loki_ à quatre pattes, s'approchoit de

l'enfant, avec des cris & hurlemens comme d'un furieux Taureau, puis

souffloit environ les parties naturelles, & apres recommençoient leur

tintamarre & leur ceremonie, qui finit par un festin qui se disposoit au

but de la Cabane: de sçavoir que devint l'enfant, & s'il fut guery ou

non, ou si on y adjousta encore quelqu'autre ceremonie, je n'en ay rien

sceu depuis, pour ce qu'il nous fallut partir incontinent, apres avoir

repeu & un peu reposé.

De cette Nation nous allasmes cabaner en un village _d'Andarahouats_,

que nous disons Cheveux ou Poil levé, qui s'estoient venus poser proche

la mer douce, à dessein de traicter avec les Hurons & autres qui

retournoient dans la traite de Kebec, & fusmes deux jours à traitter &

negotier avec eux. Ces Sauvages sont une certaine Nation qui portent

leurs cheveux relevez sur le front, plus droicts que les perruques des

Dames, & les font tenir ainsi droicts par le moyen d'un fer, ou d'une

hache chaude, ce qui n'est point autrement de mauvaise grace; ouy bien

de ce que les hommes ne couvrent point du tout leurs parties naturelles,

qu'ils tiennent à descouvert, avec tout le reste du corps, sans honte ny

vergongne; mais pour les femmes, elles ont un petit cuir à peu prés

grand comme une serviette, ceint à l'entour des reins, & descend jusques

sur le milieu des cuisses, à la façon des Huronnes. Il y a un grand

peuple en cette Nation, & la pluspart des hommes sont grands guerriers,

chasseurs & pescheurs. Je vis là beaucoup de femmes & filles qui

faisoient des nattes de joncs, grandement bien tissuës, & embellies de

diverses couleurs, qu'elles traittoient par apres pour d'autres

marchandises, des Sauvages de diverses contrees, qui abordoient en leur

village. Ils sont errans, sinon que quelques villages d'entr'eux sement

des bleds d'Inde, & font la guerre à une autre Nation nommée

_Assicagueronon_, qui veut dire gens de feu: car en langue Huronne,

_Assista_ signifie feu, & _Eronon_ signifie Nation. Ils sont esloignez

d'eux d'environ deux cens lieuës & plus; ils vont par trouppes en

plusieurs regions & contrees, esloignees de plus de quatre cens lieuës

(à ce qu'ils m'ont dit) où ils trafiquent de leurs marchandises, &

eschangent pour des pelleteries, peintures, pourceleines, & autres

fatras.

Les femmes vivent fort bien avec leurs marys, & ont cette coustumes avec

toutes les autres femmes des peuples errans, que lors qu'elles ont leurs

mois, elles se retirent d'avec leurs marys, & la fille d'avec ses pere &

mere, & autres parens, & s'en vont en de certaines Cabanes escartees &

esloignees de leur village, où elles sejournent & demeurent tout le

temps de ces incommoditez, sans avoir aucune compagnie d'hommes,

lesquels leur portent des vivres & ce qui leur est necessaire, jusqu'à

leur retour, si elles mesmes n'emportent suffisamment pour leur

provision, comme elles font ordinairement. Entre les Hurons, & autres

peuples sedentaires, les femmes ny les filles ne sortent point de leur

maison ou village, pour semblables incommoditez; mais elles font leur

manger en de petits pots à part pendant ce temps-là, & ne permettent à

personne de manger de leurs viandes & menestres: de sorte qu'elles

semblent imiter les Juisves, lesquelles s'estimoient immondes pendant le

temps de leurs fleurs. Je n'ay peu apprendre d'où leur estoit arrivé

cette coustume de se separer ainsi quoy que je l'estime pleine

d'honnesteté.

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_De nostre arrivee au pays des Hurons, quels estoient nos exercices, &

de nostre maniere de vivre & gouvernement dans le pays._

Le grand voyage du pays des Hurons · 第 10 / 37 题