_C'est un sujet puissans, & un object ravissant, que l'oeil & la
presence d'un Prince, qui n'a d'affection que pour la vertu. Si je prens
la hardiesse de m'adresser à vostre grandeur, pour luy faire offre
(comme je fais en toute humilité) de mon petit Voyage des Hurons. La
faute, si j'en commets, gaigné & doucement charmé par vostre vertu, en
doit estre attribuée à l'esclat brillant de vostre mesme vertu. A quel
Autel pouvois-je porter mes voeux plus méritoirement qu'au vostre? En
qui pouvois-je trouver plus d'appuy contre les envieux & mal-veillans de
mon Histoire, qu'en un Prince genereux & victorieux comme vous, dont les
vertus sont tellement admirées entre les Grands, qu'elles semblent
donner loix aux Princes plus accomplis. Sous l'aisle de vostre
protection (si vous l'en daignez honorer) MONSEIGNEUR, ce mien petit
traité peut sans crainte des envieux, favorablement par-courir tout
l'Univers. Vostre naissance & extraction de la tres-ancienne, auguste &
Royale maison de Lorraine, qui a autre-fois passé les mers, subjugué les
Infideles, & possedé, comme Roy, un si grand nombre d'annees, tous les
lieux saincts de la Palestine, vous donne du credit, & faict voler
vostre nom parmy toutes les Nations de la terre: de sorte que l'on dict
d'elle, qu'elle a tousjours esté saincte, & n'a jamais nourry de monstre
dans son sein. C'est une remarque & un honneur eternel, que je prie Dieu
vous conserver_.
_Acceptez donc, (MONSEIGNEUR) les bonnes volontez que j'ay pour vostre
Grandeur en ce petit present, en attendant que le Ciel me fasse naistre
d'autres moyens plus propres, pour recognoistre les obligations que vous
avez acquises sur nostre Religieuse Maison, & sur moy particulierement,
qui seray toute ma vie,_
_MONSEIGNEUR,_
Vostre tres-humble serviteur en JESUS-CHRIST, Fr. Gabriel Sagard,
indigne Recollet.
De Paris ce 31 Juillet, 1632.
[Illustration.]