Comme il signor Mercurio achevait son récit, Jadin, le baron S... et le
vicomte de R... entrèrent; le garçon de l'hôtel leur avait procuré une
fenêtre dans la rue del Cassero, et ils venaient me chercher pour l'occuper
avec eux.
Ils sourirent en me voyant en tête-à-tête avec le signor Mercurio, qui, de
son côté, à leur aspect, se retira le plus discrètement du monde, emportant
les deux piastres dont j'avais payé son abominable histoire.
De mon côté, comme j'avais le sourire de ces messieurs sur le coeur, et
que j'éprouvais pour cet homme un dégoût qu'ils ne pouvaient comprendre,
puisqu'ils n'en connaissaient pas la cause, j'appelai le garçon, je lui
déclarai que, si le signor Mercurio rentrait dans ma chambre, je quitterais
à l'instant l'hôtel.
Cet ordre a porté ses fruits, et je suis certain qu'encore aujourd'hui je
passe à Palerme pour un puritain de première classe.
Je ne demandai à ces messieurs que le temps de m'habiller. Comme la maison
dans laquelle nous avions loué une fenêtre était à cinq cents pas à peine,
nous ne jugeâmes pas à propos de faire atteler pour cela, et nous nous y
rendîmes à pied.
La ville avait le même air de fête; les rues étaient encombrées de monde,
il nous fallut près d'une heure pour faire ces cinq cents pas.
Enfin, nous atteignîmes la maison, nous montâmes au second étage, nous
entrâmes en possession de notre fenêtre. Il y en avait deux dans la chambre
mais l'autre était occupée par une famille anglaise; le locataire, auquel
nous avions sous-loué, se tenait debout et prêt à en faire les honneurs.
La première chose qui me frappa en jetant les yeux sur la rue fut, au
troisième étage de la maison en face de nous un énorme balcon, en manière
de cage, tenant toute la largeur de la maison; sa forme était bombée comme
celle d'un vieux secrétaire, et les grilles qui le composaient étaient
assez serrées pour qu'on ne put voir que fort confusément au travers.
Je demandai au maître de la maison l'explication de cette singulière
machine que j'avais déjà au reste remarquée à plusieurs autres maisons:
c'était un balcon de religieuses.
Il y a aux environs de Palerme et à Palerme même, une vingtaine de couvents
de filles nobles: en Sicile, comme partout ailleurs, les religieuses sont
censées n'avoir plus aucun commerce avec le monde; mais en Sicile, pays
indulgent par excellence, on leur permet de regarder le fruit défendu
auquel elles ne doivent pas toucher. Elles peuvent donc, les jours de fête,
venir prendre place, je ne dirai pas à ces balcons, mais dans ces balcons,
ou elles se rendent de leur couvent, si éloigné qu'il soit, par des
passages souterrains et par des escaliers dérobés. On m'a assuré que, lors
de la révolution de 1820, quelques religieuses, plus patriotes que les
autres, avaient, emportées par leur enthousiasme national, versé du haut de
ce fort imprenable de l'eau bouillante sur les soldats napolitains.
A peine cette explication nous était-elle donnée, que la volière se remplit
de ses oiseaux invisibles, qui se mirent aussitôt à caqueter à qui mieux
mieux. Autant que j'en pus juger par le bruit et par le mouvement, le
balcon devait bien contenir une cinquantaine de religieuses.
L'aspect qu'offrait Palerme était si vivant et si varié, que, quoique nous
fussions venus au moins deux heures trop tôt, ces deux heures s'écoulèrent
sans un seul moment d'ennui; enfin, au bruit d'une salve d'artillerie qui
se fit entendre, à la rumeur qui courut par la ville, au mouvement qui se
fit parmi les assistants, nous jugeâmes que le char se mettait en route.
Effectivement, nous commençâmes bientôt à l'apercevoir à l'extrémité de la
rue del Cassero, au tiers de laquelle à peu près nous nous trouvions; il
s'avançait lentement et majestueusement, traîné par cinquante boeufs
blancs aux cornes dorées; sa hauteur atteignait celle des maisons les plus
élevées, et outre les figures peintes ou modelées en carton et en cire dont
il était couvert, il pouvait contenir sur ces deux différents étages, et
sur une espèce de proue qui s'élançait en avant, pareille à celle d'un
vaisseau, de cent quarante à cent cinquante personnes, les unes jouant de
toutes sortes d'instruments, les autres chantant, les autres enfin jetant
des fleurs.
Quoique cette énorme masse ne fût composée en grande partie que d'oripeaux
et de clinquant, elle ne laissait point que d'être imposante. Notre hôte
s'aperçut de l'effet favorable produit sur nous par la gigantesque machine;
mais, secouant la tête avec douleur, au lieu de nous maintenir dans notre
admiration, il se plaignit amèrement de la foi décroissante et de
la lésinerie croissante de ses compatriotes. En effet, le char, qui
aujourd'hui égale à peine en hauteur les toits des palais, dépassait
autrefois les clochers des églises; il était si lourd, qu'il fallait cent
boeufs au lieu de cinquante pour le traîner; il était si large et si chargé
d'ornements, qu'il défonçait toujours une vingtaine de fenêtres. Enfin,
il s'avançait au milieu d'une telle foule, qu'il était bien rare qu'en
arrivant à la place de la Marine il n'y eût pas un certain nombre de
personnes écrasées. Tout cela, on le comprend, donnait aux fêtes de sainte
Rosalie une réputation bien supérieure à celle dont elles jouissent
aujourd'hui, et flattait fort l'amour-propre des anciens Palermitains.
En effet, le char passa devant nous, nous nous aperçûmes que les autorités
municipales ou ecclésiastiques de Palerme, je ne saurais trop dire
lesquelles, avaient fort tiré à l'économie: ce que nous avions pris de loin
pour de la soie était du simple calicot, les gazes des draperies étaient
singulièrement fanées, et les ailes des anges avaient grand besoin d'être
remplumées, vers leurs extrémités surtout, qui avaient fort souffert des
ravages du temps et du frottement de la machine.
Immédiatement après le char, venaient les reliques de sainte Rosalie,
enfermées dans une châsse d'argent et posées sur une espèce de catafalque
porté par une douzaine de personnes qui se relayent et affectent de marcher
cahin caha, à la manière des oies. Je demandai la cause de cette singulière
façon de procéder, et l'on me répondit que cela tenait à ce que sainte
Rosalie avait un léger défaut dans la tournure.
Derrière cette châsse, un spectacle bien plus étrange et bien plus
inexplicable encore nous attendait: c'étaient les reliques de saint Jacques
et de saint Philippe, je crois, portées par une quarantaine d'hommes, qui
vont sans cesse courant à perdre haleine et s'arrêtant court. Ce temps
d'arrêt leur sert à laisser former un intervalle d'une centaine de pas
entre eux et les reliques de sainte Rosalie; aussitôt cet intervalle formé
ils se remettent à courir de nouveau, et ne s'arrêtent que lorsqu'ils ne
peuvent aller plus loin; alors ils s'arrêtent encore pour repartir un
instant après, et ce transport des reliques des deux saints s'exécute
ainsi, par courses et par haltes, depuis le moment du départ jusqu'au
moment de l'arrivée. Cette espèce de mythe gymnastique fait allusion à
un fait tout en l'honneur des deux élus: un jour qu'on transportait leur
châsse, je ne sais pour quelle cause, d'un lieu à un autre, elle passa par
hasard dans une rue que dévorait un incendie; les porteurs s'aperçurent
qu'à mesure qu'ils s'avançaient, le feu s'éteignait; afin que le feu fît le
moins de dégât possible, ils se mirent à courir; cette ingénieuse idée
fut couronnée du plus entier succès. Partout où ce n'était qu'un incendie
ordinaire, la flamme disparut aussitôt; seulement, là où l'incendie était
le plus acharné, il fallut s'arrêter une ou deux minutes. De là les
courses, de là les haltes. Comme on le comprend bien, cette aptitude des
deux saints à combattre les incendies rend inutile à Palerme le corps royal
des sapeurs-pompiers.
Après les reliques de saint Jacques et de saint Philippe venaient celles de
saint Nicolas, portées par une dizaine d'hommes dansant et valsant. Cette
façon de rendre hommage à la mémoire d'un saint nous ayant aussi paru assez
étrange, nous en demandâmes l'explication: ce à quoi on nous répondit que,
saint Nicolas étant de son vivant d'un naturel fort jovial, on n'avait rien
trouvé de mieux que cette marche chorégraphique, qui rappelait parfaitement
la gaieté de son caractère.
Derrière saint Nicolas ne venait rien autre chose que le peuple, lequel
marchait comme il l'entendait.
Cette marche triomphale, qui avait commencé vers midi, ne fut guère achevée
que sur les cinq heures. Alors les voitures circulèrent de nouveau dans les
rues; la promenade de la Marine commençait.
La soirée offrit les mêmes délices que la veille. En général, les plaisirs
italiens ne sont point variés: on fait aujourd'hui ce qu'on a fait hier,
et l'on fera demain ce qu'on a fait aujourd'hui. Nous eûmes donc feu
d'artifice, danses à la Flora, corso à minuit, et illuminations jusqu'à
deux heures.
Tout en assistant aux honneurs rendus à sainte Rosalie à Palerme, nous
avions lié, pour le lendemain, la partie d'aller faire un pèlerinage à sa
chapelle, située au sommet du mont Pellegrino. En conséquence, nous avions
commandé à la fois une voiture et des ânes; une voiture, pour aller tant
que la route serait carrossable, et les ânes pour faire le reste du chemin.
Le mont Pellegrino n'est, à vrai dire, qu'un squelette de montagne; toute
la terre végétale qui le couvrait autrefois a été successivement emportée
dans la plaine par le vent ou par la pluie. Une route magnifique, posée
sur des arcades et digne des anciens Romains, conduit à la moitié de sa
hauteur, à peu près. Là, nous trouvâmes, comme nous l'avions ordonné
d'avance, un relais de ces magnifiques ânes de Sicile qui, s'ils étaient
transportés chez nous, feraient honte, non seulement à leurs confrères,
mais encore à beaucoup de chevaux: c'est cette supériorité dans l'espèce
qui leur vaut sans doute l'honneur de servir de montures aux dandys et aux
gens de Palerme, quand ils vont faire leurs visites du matin.
Après une heure de montée, nous arrivâmes à la chapelle de Sainte-Rosalie,
qui n'est rien autre chose que la grotte dans laquelle la sainte retirée du
monde a vécu loin de ses séductions. Au-dessus de l'entrée de la grotte est
son arbre généalogique parfaitement en règle, depuis Charlemagne jusqu'à
Sinibaldo, père de la sainte.
Sainte Rosalie était fiancée au roi Roger, lorsqu'au lieu d'attendre
tranquillement, dans la maison paternelle, son royal époux, elle s'enfuit
un matin, et disparut pour ne plus revenir. Elle avait alors quatorze ans.
Sainte Rosalie se réfugia dans la caverne du mont Pellegrino, où elle vécut
solitaire et mourut ignorée, se livrant à la méditation et conversant avec
les anges. Au mois de juillet 1624, au milieu d'une peste terrible qui
dévastait la ville de Palerme, un homme du peuple eut une vision. Il lui
sembla qu'il se promenait hors des portes de Palerme, lorsqu'une colombe,
descendant du ciel, se posa à quelques pas de lui: il alla à la colombe,
mais la colombe reprit son vol et alla se poser à quelques pas plus loin;
il la suivit de nouveau, et de vols en vols la colombe finit par entrer
sous la grotte de sainte Rosalie, où elle disparut: alors le songeur se
réveilla. Comme on le pense bien, il comprit qu'un pareil rêve n'était
autre chose qu'une révélation. A peine fit-il jour, qu'il se leva, sortit
de Palerme, et aperçut la colombe conductrice. Alors se renouvela en
réalité la vision de la nuit. Le brave homme suivit la colombe sans la
perdre de vue, et entra un instant après elle dans la grotte. La colombe
avait disparu, mais il y trouva le corps de la sainte.
Ce corps était parfaitement conservé, et il semblait, quoique cinq siècles
se fussent écoulés depuis le moment de sa mort, que l'élue du Seigneur vînt
d'expirer à l'instant même; elle avait dû mourir à l'âge de vingt-huit ou
trente ans.
L'homme à la colombe accourut en grande hâte à Palerme, et fit part à
l'archevêque du songe qu'il avait fait, et de la précieuse trouvaille qui
en avait été la suite. L'archevêque assembla aussitôt tout le clergé; puis,
croix et bannières en tête, on alla chercher le corps de sainte Rosalie à
la caverne qui lui avait servi de tombeau; et, après l'avoir posée sur un
catafalque, on ramena à Palerme, où on le fit promener par les rues, porté
sur les épaules de douze jeunes filles, vêtues de blanc, couronnées de
fleurs, et tenant des palmes à la main. Le même jour la peste cessa:
c'était le 15 juillet 1624.
Dès lors il devint impossible de douter que la fille de Sinibaldo ne fût
une sainte, et, comme cette sainte avait sauvé la ville, on mit la ville
sous sa protection. Depuis ce temps, son culte s'est maintenu avec une
fleur de jeunesse et de poésie qui est le partage de bien peu d'élues.
L'entrée de la grotte est demeurée dans sa simplicité primitive; c'est une
espèce de vestibule, taillé en plein roc et décoré de médaillons de Charles
III, de Ferdinand 1er et de Marie-Caroline. Ce vestibule est séparé du
sanctuaire par une ouverture qui va de la voûte au sommet de la montagne,
et par laquelle pénètre le jour; des plantes et des fleurs grimpantes ont
poussé dans cette gerçure, et retombent en guirlande dans l'intérieur de la
caverne; à un certain moment de la journée, les rayons du soleil pénètrent
par cette ouverture, et séparent le vestibule de la chapelle par un ardent
rayon de lumière.
Le sanctuaire renferme deux autels.
Le premier à gauche est dédié à sainte Rosalie. Il s'élève à l'endroit même
où fut retrouvé le corps de la sainte. Une statue en marbre, ouvrage de
Caggini, a remplacé les reliques qu'on a enfermées dans une châsse. Cette
statue représente une belle vierge couchée dans l'attitude d'une jeune
fille qui dort; elle a la tête appuyée sur une de ses mains, et de l'autre
tient un crucifix. La robe dont elle est enveloppée, et qui est un don du
roi Charles III, a coûté 5 000 piastres; elle porte, de plus, un collier de
diamants au cou, des bagues à tous les doigts, et sur la poitrine, pendues
à un ruban noir et à un ruban bleu, les croix de Malte et de Marie-Thérèse.
Près de la sainte sont une tête de mort, une écuelle, un bourdon, un livre
et une discipline d'or massif; comme la robe, ces différents objets sont un
don du roi Charles III.
Le second autel, situé au fond de la grotte, et en face de son ouverture,
est placé sous l'invocation de la Vierge; mais, il faut le dire à la
gloire de sainte Rosalie, tout dédié qu'il est à la mère du Christ, il est
infiniment moins riche, infiniment moins beau, surtout infiniment moins
fréquenté que le premier. Derrière cet autel se trouve la source où buvait
la sainte.
La chapelle de Sainte-Rosalie est, comme nous l'avons dit, le refuge des
amours persécutés. Si les amants qu'on veut séparer parviennent un beau
matin à se réunir, et qu'on ne les rattrape pas dans le trajet qui sépare
Palerme de la montagne, ils sont sauvés: une fois entrés dans la caverne,
les droits des parents cessent, et ceux de la sainte commencent. Le prêtre
leur demande s'ils veulent être unis, et sur leur réponse affirmative leur
dit une messe: la messe finie, ils sont mariés; ils peuvent revenir au
grand jour, et bras dessus, bras dessous, à Palerme. Les parents n'ont plus
rien à dire.
Au moment où nous arrivions dans la chapelle, le prêtre accomplissait,
selon toute probabilité, une union de ce genre: un jeune homme et une jeune
fille étaient agenouillés devant l'autel, sans autre témoin de leur union
que le sacristain qui servait la messe. Notre arrivée parut d'abord leur
causer quelque inquiétude, mais, nous ayant reconnus pour étrangers, ils ne
firent plus attention à nous. Nous nous agenouillâmes à quelques pas d'eux,
en attendant que la messe fût dite.
La messe achevée, ils se levèrent, remercièrent le prêtre, sortirent de la
grotte, montèrent sur leurs ânes et disparurent. Ils étaient mariés.
Nous interrogeâmes le prêtre, qui nous dit qu'il ne se passait guère de
semaines sans qu'une cérémonie pareille s'accomplît.
En rentrant chez nous, nous trouvâmes pour le lendemain une invitation à
dîner de la part du vice-roi, le prince de Campo-Franco; nous lui avions
fait remettre la veille nos lettres de recommandation, et, avec cette
politesse parfaite qu'on ne rencontre guère que chez les grands seigneurs
italiens, il leur faisait honneur à l'instant même.
Le prince de Campo-Franco a quatre fils; c'est le second de ses fils, le
comte de Lucchesi Palli, qui a épousé madame la duchesse de Berry: il était
momentanément en Sicile pour y amener dans le caveau de sa famille le corps
de la petite fille née pendant la captivité de Blaye, et qui venait de
mourir.
Comme cette invitation à dîner était pour la maison de campagne du prince,
située, comme presque toutes les villas des riches Palermitains, à la
Bagherie, nous partîmes deux ou trois heures plus tôt qu'il n'était
nécessaire, afin d'avoir le temps de visiter le fameux palais du prince de
Palagonia, modèle du grotesque et miracle de folie.
La route que l'on prend pour se rendre à la Bagherie est la même que nous
avions déjà suivie pour venir à Palerme. A un quart de lieue de la ville,
on passe l'Orèthe, l'ancien Eleuthère de Ptolémée, et aujourd'hui le _fiume
del Amiraglio_. Ce filet d'eau, majestueusement décoré du nom de fleuve,
traversait autrefois la ville et se jetait dans le port; mais il a été
détourné de son ancien lit, sur l'emplacement duquel on a bâti la rue de
Tolède.
C'est aux environs de la Bagherie que Roger, comte de Sicile et de Calabre,
remporta sur les Sarrasins, vers 1072, la grande bataille qui lui livra
Palerme.
Notre voiture s'arrêta en face du palais du prince de Palagonia, que nous
reconnûmes aussitôt aux monstres sans nombre qui garnissent les murailles,
qui surmontent les portes, qui rampent dans le jardin; ce sont des bergers
avec des têtes d'âne, des jeunes filles avec des têtes de cheval, des chats
avec des figures de capucin, des enfants bicéphales, des hommes à quatre
jambes, des solipèdes à quatre bras, une ménagerie d'êtres impossibles,
auxquels le prince, à chaque grossesse de sa femme, priait Dieu de donner
une réalité, en permettant que la princesse accouchât de quelque animal
pareil à ceux qu'il avait soin de lui mettre sous les yeux pour amener cet
heureux événement. Malheureusement pour le prince, Dieu eut le bon esprit
de ne pas écouter sa prière, et la princesse accoucha tout bonnement
d'enfants pareils à tous les autres enfants, si ce n'est qu'ils se
trouvèrent ruinés un beau jour par la singulière folie de leur père.
Un autre caprice du prince était de se procurer toutes les cornes qu'il
pouvait trouver: bois de cerf, bois de daim, cornes de boeufs, cornes de
chèvre, défenses d'éléphant même, tout ce qui avait forme recourbée et
pointue était bienvenu au château, et acheté par le prince presque sans
marchander. Aussi, depuis l'antichambre jusqu'au boudoir, depuis la cave
jusqu'au grenier, le palais était hérissé de cornes: les cornes avaient
remplacé les patères, les portemanteaux, les pitons; les lustres pendaient
à des cornes, les rideaux s'accrochaient à des cornes; les buffets, les
ciels de lits, les bibliothèques, étaient surmontés de cornes. On aurait
donné vingt-cinq louis d'une corne, que dans tout Palerme on ne l'aurait
pas trouvée.
L'art n'a rien à faire dans une pareille débauche d'imagination: palais,
cours, jardin, tout cela est d'un goût détestable, et ressemble à une
maison bâtie par une colonie de fous. Jadin ne voulut pas même compromettre
son crayon jusqu'à en faire un croquis.
Pendant que nous visitions le palais Palagonia, nous fûmes joints par le
comte Alexandre, troisième fils du prince de Campo-Franco; il avait
appris notre arrivée, et venait au-devant de nous, afin que nous eussions
quelqu'un pour nous présenter à son père et à ses frères aînés que nous
n'avions point encore vus.
La ville du prince de Campo-Franco est sans contredit, pour la situation
surtout, une des plus délicieuses qui se puissent voir: les quatre fenêtres
de la salle à manger s'ouvrent sur quatre points de vue différents, un de
mer, un de montagne, un de plaine et un de forêt.
Le dîner fut magnifique, mais tout sicilien, c'est-à-dire qu'il y eut force
glaces et quantité de fruits, mais fort peu de poisson et de viande. Nous
dûmes paraître des ichtyophages et des carnivores de première force, car
nous fûmes, Jadin et moi, à peu près les seuls qui mangèrent sérieusement.
Après le dîner on nous servit le café sur une terrasse couverte de fleurs;
de cette terrasse on apercevait tout le golfe, une partie de Palerme,
le mont Pellegrino, et enfin au milieu de la mer, au large, comme un
brouillard flottant à l'horizon, l'île d'Alciuri. L'heure que nous passâmes
sur cette terrasse, et pendant laquelle nous vîmes le soleil se coucher et
le paysage traverser toutes les dégradations de lumière, depuis l'or vif
jusqu'au bleu sombre, est une de ces heures indescriptibles qu'on retrouve
dans sa mémoire en fermant les yeux, mais qu'on ne peut ni faire comprendre
avec la plume, ni peindre avec le crayon.
A neuf heures du soir, par une nuit délicieuse, nous quittâmes la Bagherie,
et nous revînmes à Palerme.