Le lendemain de notre arrivée à Catane, nous devions, on se le rappelle,
tenter une ascension sur l'Etna. Je dis tenter, car c'est surtout à
l'occasion des projets que les voyageurs font à l'endroit de cette montagne
qu'on peut appliquer le proverbe: l'homme propose et Dieu dispose. Rien de
plus commun que les curieux partis de Catane pour gravir le Ghibello, comme
on appelle l'Etna en Sicile; rien de plus rare que les privilégiés arrivés
jusqu'à son cratère. C'est que, pendant neuf ou dix mois de l'année, la
montagne est véritablement inaccessible: jusqu'au 15 juin, il est trop tôt;
passé le 1er octobre, il est trop tard.
Nous étions sous ce rapport dans les conditions voulues, car nous étions
arrivés à Catane le 4 septembre; de plus, toute la journée avait été
magnifique; aucune vapeur, aucun brouillard, ne voilaient l'Etna. De
toutes les rues qui y conduisaient, nous l'avions vu, la veille, calme et
majestueux. La légère fumée qui s'échappait du cratère suivait la direction
du vent, flottant comme une banderole; enfin, le soleil, que nous avions vu
se coucher du haut de la coupole des Bénédictins, avait glissé dans un ciel
sans nuage et disparu derrière le village d'Aderno, promettant pour le
lendemain une journée non moins belle que celle qui venait de s'écouler.
Aussi, à cinq heures du matin, notre guide nous éveilla-t-il en nous
annonçant un temps fait exprès pour nous. Nous courûmes aussitôt à nos
fenêtres qui donnaient sur l'Etna, et nous vîmes le géant baignant sa tête
colossale dans les blondes vapeurs du matin. On distinguait parfaitement
les trois régions qu'il faut franchir pour arriver au sommet, la région
cultivée, la région des bois, la région déserte. Contre l'ordinaire, son
cône était entièrement dépouillé de neige.
Ce n'est que vers les quatre heures ordinairement que l'on part; mais
nous voulions nous arrêter quelques heures à Nicolosi, et visiter le
Monte-Rosso, un de ces cent volcans secondaires dont se hérisse la croupe
de l'Etna. D'ailleurs il y avait, m'avait-on dit, à Nicolosi, un certain
monsieur Gemellaro, savant modeste et aimable, qui demeurait là depuis
cinquante ans, et qui se ferait un plaisir de répondre à toutes mes
questions. J'avais demandé une lettre pour lui; on m'avait répondu que
c'était chose inutile, son obligeante hospitalité s'étendant à tout
voyageur qui entreprenait l'ascension, toujours pénible et souvent
dangereuse, que nous allions tenter.
A cinq heures donc, après nous être munis d'une bouteille du meilleur rhum
que nous pûmes trouver, nous enfourchâmes nos mules, et nous partîmes pour
Nicolosi, où nous devions compléter nos provisions. Nous étions chacun dans
notre costume ordinaire, auquel, malgré les recommandations de notre hôte,
nous n'avions rien ajouté, ne pouvant croire qu'après avoir joui dans la
plaine d'une température à cuire un oeuf, nous trouverions dix degrés de
froid sur la montagne.
Je ne sais rien de plus beau, de plus original, de plus accidenté, de plus
fertile et de plus sauvage à la fois que le chemin qui conduit de Catane
à Nicolosi, et qui traverse tour à tour des mers de sable, des oasis
d'orangers, des fleuves de lave, des tapis de moissons, et des murailles
de basalte. Trois ou quatre villages sont sur la route, pauvres, chétifs,
souffreteux, peuplés de mendiants, comme tous les villages siciliens; avec
tout cela, ils ont des noms sonores et poétiques, qui résonnent comme des
noms heureux: ils s'appellent Gravina, Santa-Lucia, Massanunziata; ils sont
élevés sur la lave, bâtis avec de la lave recouverte de lave; ils sortent
tout entiers des entrailles de la montagne, comme de pauvres fleurs
flétries avant de naître, et qu'un vent d'orage doit emporter.
Entre Massanunziata et le mont Miani, à droite de la route, est la fosse
de la Colombe. D'où vient ce doux nom à une excavation noire, ténébreuse,
profonde de deux cents pieds, large de cent cinquante? Notre guide ne put
nous le dire.
Nous arrivâmes à Nicolosi, espèce de petit bourg bâti sur les confins du
monde habitable. Deux ou trois milles avant Nicolosi, on commence à entrer
dans une région désolée, et cependant un demi-mille au-dessus de Nicolosi,
on voit encore de belles plantations et un coteau couvert de vignes.
Quelque feu intérieur remplace-t-il partiellement la chaleur du soleil,
qui déjà à cette hauteur commence à se tempérer? C'est encore là un de ces
mystères dont le guide ignare et le voyageur savant ne peuvent dire le mot.
Nous descendîmes dans un de ces bouges que la Sicile seule a l'audace de
baptiser du nom d'auberge, et comme il était encore de bonne heure, nous
envoyâmes, pendant qu'on préparait notre déjeuner, nos cartes à monsieur
Gemellaro, en lui demandant la permission de lui faire notre visite.
Monsieur Gemellaro nous fit répondre qu'il allait se mettre à table, et
que, si nous voulions partager sa collation, nous serions les bienvenus.
Quel que fût, à l'aspect du déjeuner qui nous attendait, notre désir
d'accepter une offre si gracieuse, nous eûmes la discrétion de la refuser,
et nous poussâmes la sobriété jusqu'à nous contenter du repas de l'auberge.
C'était une action méritoire et digne d'être mise en parallèle avec les
jeûnes les plus rudes des pères du désert.
Ce maigre déjeuner terminé, nous ordonnâmes à notre guide de se mettre en
quête d'une paire de poulets ou d'une demi-douzaine de pigeons quelconques,
de leur tordre le cou, de les plumer et de les rôtir. C'était nos
provisions de bouche pour le déjeuner du lendemain; cette précaution
prise, nous nous acheminâmes vers la maison de monsieur Gemellaro, la
plus imposante de tout le village. Le domestique était prévenu et nous
introduisit dans le cabinet de travail, où son maître nous attendait. En
apercevant monsieur Gemellaro, je jetai un cri de surprise mêlé de joie:
c'était le même qui, à Aci-Reale, m'avait si obligeamment indiqué le chemin
de la grotte de Polyphème.
--Ah! c'est vous, nous dit-il en nous apercevant; je me doutais que
j'allais revoir d'anciennes connaissances. Tout voyageur qui met le pied en
Sicile m'appartient de droit; il faut qu'il passe par ici, et je le happe
au passage. Avez-vous trouvé votre grotte?
--Parfaitement, monsieur, grâce à votre obligeance, que nous venons de
nouveau mettre à l'épreuve.
--A vos ordres, messieurs, répondit monsieur Gemellaro en nous faisant
signe de nous asseoir; et j'oserai dire que, si vous voulez des
renseignements sur le pays, vous ne pouvez pas vous adresser mieux qu'à
moi.
En effet, monsieur Gemellaro habitait depuis soixante ans le village
de Nicolosi, où il était né, et l'occupation de toute sa vie avait été
d'observer le volcan qu'il avait sans cesse devant les yeux. Depuis
soixante ans, la montagne n'avait pas fait un mouvement que monsieur
Gemellaro ne se fût mis aussitôt à l'étudier; le cratère n'avait pas changé
pendant vingt-quatre heures de forme, que monsieur Gemellaro ne l'eût
dessiné sous son nouvel aspect; enfin, la fumée ne s'était pas épaissie
ou volatilisée une seule fois, que monsieur Gemellaro n'eût tiré de son
assombrissement ou de sa ténuité des augures que le résultat n'avait jamais
manqué de confirmer. Bref, monsieur Gemellaro est l'Empédocle moderne;
seulement, plus sage que l'ancien, j'espère qu'on l'enterrera avec ses deux
pantoufles. Aussi monsieur Gemellaro connaît-il son Etna sur le bout des
doigts. Depuis trois mille ans, la montagne n'a pas jeté une gorgée de lave
que monsieur Gemellaro n'en ait un échantillon; il n'est pas jusqu'à l'île
Julia dont monsieur Gemellaro ne possède un fragment.
Nos lecteurs ont sans nul doute entendu parler de l'île Julia, île éphémère
qui n'eut que trois mois d'existence, il est vrai, mais qui fit autant
et plus de bruit pendant son passage en ce monde que certaines îles qui
existent depuis le déluge.
Un beau matin du mois de juillet 1831, l'île Julia sortit du fond de la mer
et apparut à sa surface. Elle avait deux lieues de tour, des montagnes, des
vallées comme une île véritable; elle avait jusqu'à une fontaine; il est
vrai que c'était une fontaine d'eau bouillante.
Elle était à peine sortie des flots, qu'un vaisseau anglais passa; en
quelque endroit de la mer qu'apparaisse un phénomène quelconque, il passe
toujours un vaisseau anglais en ce moment-là. Le capitaine, étonné de voir
une île à un endroit où sa carte marine n'indiquait pas même un rocher, mit
son vaisseau en panne, descendit dans une chaloupe, et aborda sur l'île. Il
reconnut qu'elle était située sous le 38e degré de latitude, qu'elle avait
des montagnes, des vallées, et une fontaine d'eau bouillante. Il se fit
apporter des oeufs et du thé, et déjeuna près de la fontaine; puis,
lorsqu'il eut déjeuné, il saisit un drapeau aux armes d'Angleterre, le
planta sur la montagne la plus élevée de l'île, et prononça ces paroles
sacramentelles: «Je prends possession de cette terre au nom de Sa Majesté
britannique.» Puis il regagna son vaisseau, remit à la voile, et reprit le
chemin de l'Angleterre où il arriva heureusement, annonçant qu'il avait
découvert dans la Méditerranée une île inconnue, qu'il avait nommée Julia,
en honneur du mois de juillet, date de sa découverte, et dont il avait pris
possession au nom de l'Angleterre.
Derrière le bâtiment anglais était passé un bâtiment napolitain, lequel
n'avait pas été moins étonné que le bâtiment anglais. A la vue de cette île
inconnue, le capitaine, qui était un homme prudent, commença par carguer
ses voiles, afin de s'en tenir à une distance respectueuse. Puis il prit sa
lunette, et à l'aide de sa lunette, il reconnut qu'elle était inhabitée,
qu'elle avait des vallées et une montagne, et qu'au sommet de cette
montagne flottait le pavillon anglais. Il demanda aussitôt quatre hommes de
bonne volonté pour aller à la découverte. Deux Siciliens se présentèrent,
descendirent dans la chaloupe et partirent. Un quart d'heure après, ils
revinrent, rapportant le drapeau anglais. Le capitaine napolitain déclara
alors qu'il en prenait possession au nom du roi des Deux-Siciles, et la
nomma île Saint-Ferdinand, en l'honneur de son gracieux souverain. Puis
il revint à Naples, demanda une audience au roi, lui annonça qu'il avait
découvert une île de dix lieues de tour, toute couverte d'orangers, de
citronniers et de grenadiers, et dans laquelle se trouvaient une montagne
haute comme le Vésuve, une vallée comme celle de Josaphat, et une source
d'eau minérale où l'on pouvait faire un établissement de bains plus
considérable que celui d'Ischia. Il ajouta comme en passant, et sans
s'appesantir sur les détails, qu'un vaisseau anglais ayant voulu lui
disputer la possession de cette île, il avait coulé bas le susdit vaisseau,
en preuve de quoi il rapportait son pavillon. Le ministre de la marine, qui
était présent à l'audience, trouva le procédé un peu leste; mais le roi de
Naples donna raison entière au capitaine, le fit amiral, et le décora du
grand cordon de Saint-Janvier.
Le lendemain, on annonçait dans les trois journaux de Naples que l'amiral
Bonnacorri, duc de Saint-Ferdinand, venait de découvrir, dans la
Méditerranée, une île de quinze lieues de tour, habitée par une peuplade
qui ne parlait aucune langue connue, et dont le roi lui avait offert la
main de sa fille. Chacun de ces journaux contenait en outre un sonnet à la
gloire de l'aventureux navigateur. Le premier le comparait à Vasco de Gama,
le second à Christophe Colomb, et le troisième à Améric Vespuce.
Le même jour, le ministre d'Angleterre alla demander des explications
au ministre de la marine de Naples touchant les bruits injurieux pour
l'honneur de la nation britannique qui commençaient à se répandre au sujet
d'un vaisseau anglais que l'amiral Bonnacorri prétendait avoir coulé bas.
Le ministre de la marine répondit qu'il avait entendu vaguement parler de
quelque chose de pareil, mais qu'il ignorait lequel, du vaisseau napolitain
ou du vaisseau anglais, avait été coulé bas. Loin de se contenter de cette
explication, le ministre prétendit qu'il y avait insulte pour sa nation
dans la seule supposition qu'un vaisseau anglais pût être coulé bas par un
autre vaisseau quelconque, et demanda ses passeports. Le ministre de
la marine en référa au roi de Naples, qui lui ordonna de signer à
l'ambassadeur tous les passeports qu'il lui demanderait, et fit de son côté
écrire à son ministre de Londres de quitter à l'instant même la capitale de
la Grande-Bretagne.
Cependant le gouvernement britannique poursuivait la prise de possession de
l'île Julia avec son activité ordinaire. C'était le relais qu'il cherchait
depuis si longtemps sur la route de Gibraltar à Malte. Un vieux lieutenant
de frégate, qui avait eu la jambe emportée à Aboukir, et qui depuis ce
temps sollicitait une récompense quelconque auprès des lords de l'amirauté,
fut nommé gouverneur de l'île Julia, et reçut l'ordre de s'embarquer
immédiatement pour se rendre dans son gouvernement. Le digne marin vendit
une petite terre qu'il tenait de ses ancêtres, acheta tous les objets de
première nécessité pour une colonisation, monta sur la frégate le _Dard_,
avec sa femme et ses deux filles, doubla la pointe de la Bretagne, traversa
le golfe de Gascogne, franchit le détroit de Gibraltar, entra dans la
Méditerranée, longea les côtes d'Afrique, relâcha à Pantellerie, arriva
sous le 38e degré de latitude, regarda autour de lui, et ne vit pas plus
d'île Julia que sur sa main. L'île Julia était disparue de la veille, et je
n'ai pas entendu dire que jamais, au grand jamais, personne en ait entendu
parler depuis.
Les deux puissances belligérantes, qui avaient fait des armements
considérables, continuèrent à se montrer les dents pendant dix-huit mois;
puis leur grimace dégénéra en un sourire rechigné; enfin, un beau matin,
elles s'embrassèrent, et tout fut dit.
Cette querelle d'un instant, qui en définitive raffermit l'amitié de deux
nations faites pour s'estimer, n'eut d'autre résultat que la création d'un
nouvel impôt dans les royaumes des Deux-Siciles et de la Grande-Bretagne.
Laissons l'île Julia, ou l'île Saint-Ferdinand, comme on voudra l'appeler,
et revenons à l'Etna, qu'on pourrait bien supposer l'auteur de cette
mauvaise plaisanterie qui faillit troubler la tranquillité européenne.
Le mot _Etna_ est, à ce que prétendent les savants, un mot phénicien qui
veut dire _mont de la fournaise_. Le phénicien était, on le voit,
une langue dans le genre de celle que parlait Covielle au bourgeois
gentilhomme, et qui exprimait tant de choses en si peu de mots. Plusieurs
poètes de l'antiquité prétendent que ce fut le lieu où se réfugièrent
Deucalion et Pyrrha pendant le déluge universel. A ce titre, monsieur
Gemellaro, qui est né à Nicolosi, peut certes réclamer l'honneur de
descendre en droite ligne d'une des premières pierres qu'ils jetèrent
derrière eux. Cela laisserait bien loin, comme on voit, les Montmorency,
les Rohan et les Noailles.
Homère parle de l'Etna, mais sans le désigner comme un volcan. Pindare
l'appelle une des colonnes du ciel. Thucydide mentionne trois grandes
explosions, depuis l'époque de l'arrivée des colonies helléniques jusqu'à
celle où il vivait. Enfin, il y eut deux éruptions à l'époque des Denis;
puis elles se succédèrent si rapidement, qu'on ne compta désormais que les
plus violentes.
[Note: Les principales éruptions de l'Etna eurent lieu l'an
662 de Rome, et pendant l'ère chrétienne, dans les années 225, 420, 812,
1169, 1285, 1329, 1333, 1408, 1444, 1446, 1447, 1536, 1603, 1607, 1610,
1614, 1619, 1634, 1669, 1682, 1688, 1689, 1702, 1766 et 1781.]
Depuis l'éruption de 1781, l'Etna a bien eu quelque petite velléité de
bouleverser encore la Sicile; mais, comme ces caprices n'ont pas de suites
sérieuses, il est permis de penser que ce qu'il en a fait, c'est uniquement
par respect pour lui-même, et pour conserver sa position de volcan.
De toute ces éruptions, une des plus terribles fut celle de 1669. Comme
l'éruption de 1669 partit du Monte-Rosso, et que le Monte-Rosso n'est qu'à
un demi-mille à gauche de Nicolosi, nous nous mîmes en route, Jadin et moi,
pour visiter le cratère, après avoir promis à monsieur Gemellaro de venir
dîner chez lui.
Il faut avant tout savoir que l'Etna se regarde comme trop au-dessus des
volcans ordinaires pour procéder à leur façon; le Vésuve, Stromboli,
l'Hécla même, versent la lave du haut de leur cratère, comme le vin déborde
d'un verre trop plein; l'Etna ne se donne pas tant de peine. Son cratère
n'est qu'une espèce de cratère d'apparat, qui se contente de jouer au
bilboquet avec des rocs incandescents gros comme des maisons ordinaires, et
qu'on suit dans leur ascension aérienne, comme on pourrait suivre une bombe
qui sortirait d'un mortier; mais, pendant ce temps, le fort de l'éruption
se passe réellement ailleurs. En effet, quand l'Etna est en travail, il lui
pousse alors tout bonnement sur le dos, à un endroit ou à un autre, une
espèce de furoncle de la grosseur de Montmartre; puis le furoncle crève, et
il en sort un fleuve de lave qui suit sa pente, descend, brûle ou renverse
tout ce qui se rencontre devant lui, et finit par aller s'éteindre dans
la mer. Cette façon de procéder est cause que l'Etna est couvert d'une
quantité de petits cratères qui ont formé d'immenses meules de foin; chacun
de ces volcans secondaires a sa date et son nom particulier, et tous ont
fait, dans leur temps, plus ou moins de bruit et plus ou moins de ravage.
Le Monte-Rosso est, comme nous l'avons dit, au premier rang de cette
aristocratie secondaire; ce serait, dans tout autre voisinage que celui des
Andes, des Cordillières ou des Alpes, une fort jolie petite montagne de
neuf cents pieds d'élévation, c'est-à-dire trois fois haute comme les tours
de Notre-Dame. Le volcan doit son nom à la couleur des scories terreuses
dont il est formé; on y monte par une pente assez facile, et, au bout d'une
demi-heure d'ascension à peu près, on se trouve au bord de son cratère.
C'est une espèce de puits séparé dans le fond comme une salière, et qui
s'offre maintenant aux regards avec un air de bonhomie et de tranquillité
parfaite. Quoiqu'il n'y ait pas de chemin pratiqué, on y descendrait, à la
rigueur, avec des cordes; sa profondeur peut être de deux cents pieds, et
sa circonférence de cinq ou six cents.
C'est de cette bouche, aujourd'hui muette et froide, que sortit, en 1669,
une telle pluie de pierres et de cendres, que littéralement, pendant trois
mois, le soleil en fut obscurci, et que le vent la porta jusqu'à Malte. La
violence de l'éjaculation était telle, qu'un rocher de cinquante pieds de
longueur fut lancé à mille pas du cratère d'où il était sorti, et s'enfonça
en retombant à vingt-cinq pieds de profondeur. Enfin, la lave parut à
son tour, monta en bouillonnant jusqu'à l'orifice, déborda sur la pente
méridionale, et, laissant Nicolosi à sa droite et Boriello à sa gauche,
commença de s'écouler, non pas comme un torrent, mais comme un fleuve de
feu, couvrit de ses vagues ardentes les villages de Campo-Rotondo, de
San-Pietro, de Gigganeo, et alla se jeter dans le port de Catane, en y
poussant devant elle une partie de la ville. Là commença une lutte horrible
entre l'eau et le feu; la mer repoussée d'abord céda la place, et recula
d'un quart de lieue, découvrant à l'oeil humain ses profondeurs. Des
vaisseaux furent brûlés dans le port, de gros poissons morts vinrent
flotter à la surface de l'eau; puis, comme furieuse de sa défaite, la mer
à son tour revint attaquer la lave. La lutte dura quinze jours; enfin, la
lave vaincue s'arrêta, et de l'état fusible commença de passer à l'état
compact. Pendant quinze autres jours, la mer bouillonna encore, occupée à
refroidir ce nouveau rivage qu'elle était forcée d'accepter, puis, peu
à peu, le bouillonnement s'effaça. Mais la campagne tout entière était
dévastée, trois villages étaient anéantis. Catane était aux trois quarts
détruite, et le port à moitié comblé.
Du haut du Monte-Rosso ou plutôt des _Monte-Rossi_ (car la montagne se
partage en deux sommets comme le Vésuve), on voit cette traînée de lave,
longue de cinq lieues, large parfois de trois, et que près de deux siècles
n'ont recouverte encore que de deux pouces de terre. Du point où j'étais,
à ma droite et à ma gauche, devant et derrière moi, dans l'horizon que mon
oeil pouvait embrasser, je comptai en outre vingt-six montagnes, toutes
produites par des éruptions volcaniques, et pareilles de forme et de
hauteur à celle sur laquelle j'étais monté.
En promenant ainsi mes regards autour de moi, j'avais aperçu, au pied
d'un autre volcan éteint, les ruines de ce fameux couvent de
Saint-Nicolas-le-Vieux, où le comte de Weder avait été si bien reçu par dom
Gaëtano; un lieu qui conservait de pareils souvenirs méritait à tous
égards notre visite. Aussi, à peine descendus des Monte-Rossi, nous
acheminâmes-nous vers le couvent.
C'est une construction élevée, selon Farello, par le comte Simon,
petit-fils du Normand Roger, le conquérant le plus populaire de toute la
Sicile, et connu encore aujourd'hui de tout paysan sous le nom _del conte
Ruggieri_. Quelques savants prétendent que ce monastère est situé sur
l'emplacement de l'ancienne ville d'Inesse; il est vrai que d'autres
savants prétendent que l'ancienne ville d'Inesse s'élevait sur le revers
opposé de l'Etna; il s'est échangé là-dessus force volumes entre les
érudits de Catane, de Taormino et de Messine, et le fait est resté un peu
plus obscur qu'auparavant, tant chacun avait apporté d'excellentes preuves
à l'appui de son opinion. A mon retour à Catane, l'un d'eux me demanda
ce qu'en pensait l'Académie des Sciences de Paris. Je lui répondis que
l'Académie des Sciences, après s'être longtemps occupée de cette grave
question, avait reconnu qu'il devait exister deux villes d'Inesse, bâties
en rivalité l'une de l'autre, l'une par les Naxiens, et l'autre pas les
Sicaniens d'Espagne; l'une sur le revers méridional, l'autre sur le revers
septentrional du mont Etna. Le savant se frappa le front, comme s'il se
sentait illuminé d'une idée nouvelle, courut à son bureau, prit la plume,
et commença un volume qui, à ce que j'ai appris depuis, a jeté un grand
jour sur cette importante question.
Ce couvent, où, selon les intentions de leur pieux fondateur, les
bénédictins étaient condamnés à vivre exposés les premiers aux ravages du
volcan que devaient conjurer leurs prières, n'est plus qu'une ruine. Ce
qu'il y a de mieux conservé est la chapelle et la fameuse salle où le comte
de Weder, nouveau Faust, assista au sabbat de Gaëtano-Méphistophélès. Un
plateau qui domine le monastère n'est autre chose qu'une masse de lave
déchirée en gouffres profonds, et du haut de laquelle on domine un
amphithéâtre de cratères éteints.
Il était quatre heures du soir; nous devions dîner à quatre heures et demie
chez notre excellent hôte, monsieur Gemellaro; nous reprîmes donc le chemin
de sa maison avec d'autant plus de hâte, que le déjeuner du matin nous
avait admirablement prédisposés à un second repas. Nous trouvâmes la table
toute dressée, nous avions admirablement saisi ce moment si rapide et si
rare où l'on n'attend pas, et où cependant l'on n'a pas fait attendre.
Monsieur Gemellaro était un de ces savants comme je les aime, savants
expérimentateurs, qui détestent toute théorie, et ne parlent que de ce
qu'ils ont vu. Pendant tout le dîner, la conversation roula sur la montagne
de notre hôte. Je dis la montagne de notre hôte, car monsieur Gemellaro est
bien convaincu que l'Etna est à lui, et il serait fort étonné si un jour Sa
Majesté le roi des Deux-Siciles lui en réclamait quelque chose.
Après l'Etna, ce que monsieur Gemellaro trouvait de plus grand et de plus
beau, c'était Napoléon, cet autre volcan éteint, qui, pendant une irruption
de quatorze ans, a causé tant de tremblements de trônes et de chutes
d'empires. Son rêve était de posséder une collection complète des gravures
qui avaient été faites sur lui; je le désespérai en lui disant qu'il
faudrait en charger quatre vaisseaux, et qu'elles ne tiendraient pas dans
le cratère des Monte-Rossi.
Après le dîner, monsieur Gemellaro s'informa des précautions que nous
avions prises pour monter sur l'Etna: nous lui répondîmes que les
précautions se bornaient à l'achat d'une bouteille de rhum, et à la cuisson
de deux ou trois poulets. Monsieur Gemellaro jeta alors les yeux sur nos
costumes, et, voyant Jadin avec sa veste de panne, et moi avec ma veste
de toile, nous demanda en frissonnant si nous n'avions ni redingotes, ni
manteaux. Nous lui répondîmes que nous ne possédions absolument pour le
moment que ce que nous avions sur le corps. Voilà bien les Français,
murmura monsieur Gemellaro en se levant; ce n'est pas un Allemand ou un
Anglais qui s'embarquerait ainsi. Attendez, attendez. Et il alla nous
chercher deux grosses capotes à capuchons, pareilles à nos capotes
militaires, qu'il nous remit en nous assurant que nous n'aurions pas plutôt
fait deux lieues au-delà de Nicolosi, que nous rendrions hommage à sa
prévoyance.
La causerie se prolongea jusqu'à neuf heures du soir; notre guide vint
alors frapper à la porte avec nos mulets. Nous lui demandâmes s'il était
parvenu à se procurer quelques comestibles: il nous répondit en nous
montrant quatre de ces malheureux poulets comme il n'en existe qu'en
Italie, et qui, à eux quatre, ne valaient pas un bon pigeon de pied. En
outre, il avait acheté deux bouteilles de vin, du pain, du raisin et des
poires; avec cela il y avait de quoi faire le tour du monde.
Nous enfourchâmes nos montures, et nous nous mîmes en route par une nuit
qui nous parut, au sortir d'une chambre bien éclairée, d'une effroyable
obscurité; mais peu à peu, nous commençâmes à distinguer le paysage, grâce
à la lueur des myriades d'étoiles qui parsemaient le ciel. Il nous parut
d'abord, à la façon dont nos mulets s'enfonçaient sous nous, que nous
traversions des sables. Bientôt nous entrâmes dans la seconde région, ou
région des forêts, si toutefois les quelques arbres, éparpillés, malingres
et tordus, qui couvrent le sol, méritent le nom de forêt. Nous y marchâmes
deux heures à peu près, suivant de confiance le chemin où nous engageait
notre guide, ou plutôt nos mulets, chemin qui, au reste, à en juger par
les descentes et les montées éternelles, nous paraissait effroyablement
accidenté. Déjà, depuis une heure, nous avions reconnu la justesse des
prévisions de monsieur Gemellaro, relativement au froid, et nous avions
endossé nos houppelandes à capuchons, lorsque nous arrivâmes à une espèce
de masure sans toit, où nos mulets s'arrêtèrent d'eux-mêmes. Nous étions à
la _casa del Bosco_ ou _della Neve_, c'est-à-dire du Bois ou de la Neige,
noms qu'elle mérite successivement l'été et l'hiver. C'était, nous dit
notre guide, notre lieu de halte. Sur son invitation, nous mîmes pied à
terre et nous entrâmes. Nous étions à moitié chemin de la casa Inglese;
seulement, comme disent nos paysans, nous avions mangé notre pain blanc le
premier.
La casa della Neve était comme un prélude à la désolation qui nous
attendait plus haut. Sans toit, sans contrevents et sans portes, elle
n'offrait d'autre abri que ses quatre murs. Heureusement notre guide
s'était muni d'une petite hache: il nous apporta une brassée de bois; nous
fîmes jouer immédiatement le briquet phosphorique, et nous allumâmes un
grand feu. On comprendra qu'il fut le bienvenu, lorsqu'on saura qu'un petit
thermomètre de poche que nous portions avec nous était déjà descendu de 18
degrés depuis Catane.
Une fois notre feu allumé, notre guide nous invita à dormir, et nous
abandonna à nous-mêmes pour prendre soin de nos mulets. Nous essayâmes de
suivre son conseil, mais nous étions éveillés comme des souris, et il nous
fut impossible de fermer l'oeil. Nous suppléâmes au sommeil par quelques
verres de rhum, et par force plaisanterie sur ceux de nos amis parisiens
qui, à cette heure, prenaient tranquillement leur thé sans se douter le
moins du monde que nous étions à courir la prétantaine dans les forêts de
l'Etna. Cela dura jusqu'à minuit et demi; à minuit et demi, notre guide
nous invita à remonter sur nos mulets.
Pendant notre halte, le ciel s'était enrichi d'un croissant qui, quelle
qu'en fût la ténuité, suffisait cependant pour jeter un peu de lumière.
Nous continuâmes à marcher un quart d'heure encore à peu près au milieu
d'arbres qui devenaient plus rares de vingt pas en vingt pas, et qui
finirent enfin par disparaître tout à fait. Nous venions d'entrer dans la
troisième région de l'Etna, et nous sentions, au pas de nos mulets, quand
ils passaient sur des laves, quand ils traversaient des cendres, ou quand
ils foulaient une espèce de mousse, seule végétation qui monte jusque-là.
Quant aux yeux, ils nous étaient d'une médiocre utilité, le sol nous
apparaissant plus ou moins coloré, voilà tout, mais sans que nous pussions,
au milieu de l'obscurité, distinguer aucun détail.
Cependant, à mesure que nous montions, le froid devenait plus intense, et,
malgré nos houppelandes, nous étions glacés. Ce changement de température
avait suspendu la conversation, et chacun de nous, concentré en lui-même
comme pour y conserver sa chaleur, s'avançait silencieusement. Je marchais
le premier, et, si je ne pouvais voir le terrain sur lequel nous avancions,
je distinguais parfaitement à notre droite des escarpements gigantesques
et des pics immenses, qui se dressaient comme des géants, et dont les
silhouettes noires se dessinaient sur l'azur foncé du ciel. Plus nous
avancions, plus ces apparitions prenaient des aspects étranges et
fantastiques; on comprenait bien que la nature n'avait point fait ces
montagnes ainsi, et que c'était une longue lutte qui les avait dépouillées.
Nous étions sur le champ de bataille des titans; nous gravissions Pélion
entassé sur Ossa.
Tout cela était terrible, sombre, majestueux; je voyais et je sentais
parfaitement la poésie de ce nocturne voyage, et cependant j'avais si
froid que je n'avais pas le courage d'échanger un mot avec Jadin pour
lui demander si toutes ces visions n'étaient point le résultat de
l'engourdissement que j'éprouvais, et si je ne faisais pas un songe. De
temps en temps des bruits étranges, inconnus, qui ne ressemblaient à
aucun des bruits que l'on entend habituellement, s'éveillaient dans les
entrailles de la terre, qui semblait alors gémir et se plaindre comme un
être animé. Ces bruits avaient quelque chose d'inattendu, de lugubre et
de solennel, qui faisait frissonner. Souvent, à ces bruits, nos mulets
s'arrêtaient tout court, approchaient leurs naseaux ouverts et fumants
du sol, puis relevaient la tête en hennissant tristement, comme s'ils
voulaient faire entendre qu'ils comprenaient cette grande voix de la
solitude, mais que ce n'était point de leur propre mouvement qu'ils
venaient troubler ses mystères.
Cependant nous montions toujours, et de minute en minute le froid devenait
plus intense; à peine si j'avais la force de porter ma gourde de rhum à
ma bouche. D'ailleurs, cette opération était suivie d'une opération
plus difficile encore, qui consistait à la reboucher; mes mains étaient
tellement glacées, qu'elles n'avaient plus la perception des objets
qu'elles touchaient, et mes pieds étaient tellement alourdis qu'il me
semblait porter une enclume au bout de chaque jambe. Enfin, sentant que je
m'engourdissais de plus en plus, je fis un effort sur moi-même, j'arrêtai
mon mulet, et je mis pied à terre. Pendant cette évolution, je vis passer
Jadin sur sa monture. Je lui demandai s'il ne voulait pas en faire autant
que moi; mais, sans me répondre, il secoua la tête en signe de refus
et continua son chemin. D'abord il me fut impossible de marcher; il me
semblait que je posais mes pieds nus sur des milliers d'épingles. J'eus
alors l'idée de m'aider de mon mulet, et je l'empoignai par la queue; mais
il appréciait trop l'avantage qu'il avait d'être débarrassé de son cavalier
pour ne pas tenter de conserver son indépendance. A peine eut-il senti le
contact de mes mains, qu'il rua des deux jambes de derrière; un de ses
pieds m'atteignit à la cuisse et me lança à dix pieds en arrière. Mon guide
accourut et me releva.
Je n'avais rien de cassé; de plus la commotion avait quelque peu rétabli la
circulation du sang; je n'éprouvais presque pas de douleur, quoique, par ma
chute, il me fût clairement prouvé que le coup avait été violent. Je me mis
donc à marcher, et me sentis mieux. Au bout de cent pas, je trouvai Jadin
arrêté; il m'attendait. Le mulet, qui l'avait rejoint sans moi ni le guide,
lui avait indiqué qu'il venait de m'arriver un accident quelconque. Je le
rassurai et nous continuâmes notre route; lui et le guide à mulet, moi à
pied. Il était deux heures du matin.
Nous marchâmes trois quarts d'heure encore à peu près dans des chemins
raides et raboteux, puis nous nous trouvâmes sur une pente doucement
inclinée, où nous traversions de temps en temps de grandes flaques de neige
dans lesquelles j'enfonçais jusqu'à mi-jambes, et qui finirent par devenir
continues. Enfin cette sombre voûte du ciel commença à pâlir, un faible
crépuscule éclaira le terrain sur lequel nous marchions, amenant un air
plus glacé encore que celui que nous avions respiré jusque-là. A cette
lueur terne et douteuse, nous aperçûmes devant nous quelque chose comme une
maison; nous nous en approchâmes, Jadin au trot de son mulet, et moi en
courant de mon mieux. Le guide poussa une porte, et nous nous trouvâmes
dans la _casa Inglese_, bâtie au pied du cône pour le plus grand
soulagement des voyageurs.
Mon premier cri fut pour demander du feu, mais c'était là un de ces
souhaits instinctifs qu'il est plus facile de former que de voir
s'accomplir; les dernières limites de la forêt sont à deux grandes lieues
de la maison, et dans les environs, entièrement envahis par les laves, par
les cendres ou par la neige, il ne pousse pas une herbe, pas une plante.
Le guide alluma une lampe qu'il trouva dans un coin, ferma la porte aussi
hermétiquement que possible, et nous dit de nous réchauffer de notre mieux
en nous enveloppant dans nos houppelandes, et en mangeant un morceau,
tandis qu'il conduirait ses mulets dans l'écurie.
Comme, à tout prendre, ce qu'il y avait de mieux à faire était de sortir
de l'état de torpeur où nous nous trouvions, nous nous mîmes à battre
la semelle de notre mieux, Jadin et moi. Enfermé dans la maison, le
thermomètre marquait 6 degrés au-dessous de zéro: c'était une différence de
41 degrés avec la température de Catane.
Notre guide rentra, rapportant une poignée de paille et des branches
sèches, que nous devions sans doute à la munificence de quelque Anglais,
notre prédécesseur. En effet, il est arrivé quelquefois que ces dignes
insulaires, toujours parfaitement renseignés à l'égard des précautions
qu'ils doivent prendre, louent un mulet de plus, et, en traversant la
forêt, le chargent de bois. Si peu anglomane que je sois, c'est un conseil
que je donnerai à ceux qui voudraient faire le même voyage. Un mulet coûte
une piastre, et je sais que j'aurais donné de grand coeur dix louis pour un
fagot.
L'aspect de ce feu, de si courte durée qu'il dût être, nous rendit notre
courage. Nous nous en approchâmes comme si nous voulions le dévorer,
étendant nos pieds jusqu'au milieu de la flamme; alors, un peu dégourdis,
nous procédâmes au déjeuner.
Tout était gelé, pain, poulets, vins et fruits; il n'y avait que notre
rhum qui était resté intact. Nous dévorâmes deux de nos poulets comme nous
eussions fait de deux alouettes; nous donnâmes le troisième à notre guide,
et nous gardâmes le quatrième pour la faim à venir. Quant aux fruits,
c'était comme si nous eussions mordu dans de la glace; nous bûmes donc un
coup de rhum au lieu de dessert, et nous nous trouvâmes un peu restaurés.
Il était trois heures et demie du matin; notre guide nous rappela que nous
avions encore trois quarts d'heure de montée au moins, et que si nous
voulions être arrivés au haut du cône pour le lever du soleil, il n'y avait
pas de temps à perdre.
Nous sortîmes de la casa Inglese. On commençait à distinguer les objets:
tout autour de nous s'étendait une vaste plaine de neige, du milieu de
laquelle, figurant un angle de quarante-cinq degrés à peu près, s'élevait
le cône de l'Etna. Au-dessous de nous, tout était dans l'obscurité; à
l'orient seulement, une légère teinte d'opale colorait le ciel sur lequel
se découpaient en vigueur les montagnes de la Calabre.
A cent pas au-delà de la maison anglaise, nous trouvâmes les premières
vagues d'un plateau de lave, qui tranchait par sa couleur noire avec la
neige, du milieu de laquelle il sortait comme une île sombre. Il nous
fallut monter sur ces flots solides, sauter de l'un à l'autre, comme
j'avais déjà fait à Chamouny sur la Mer de glace, avec cette différence que
des arêtes aiguës coupaient le cuir de nos souliers et nous déchiraient les
pieds. Ce trajet, qui dura un quart d'heure, fut un des plus pénibles de
toute la route.
Nous arrivâmes enfin au pied du cône, qui, quoique s'élevant de treize
cents pieds au-dessus du plateau où nous nous trouvions, était complètement
dépouillé de neige, soit que l'inclinaison en soit trop rapide pour que la
neige s'y arrête, soit que le feu intérieur qu'il recèle ne laisse pas les
flocons séjourner à sa surface. C'est ce cône, éternellement mobile, qui
change de forme à chaque irruption nouvelle, s'abîmant dans le vieux
cratère, et se reformant avec un cratère nouveau.
Nous commençâmes à gravir cette nouvelle montagne, toute composée d'une
terre friable mêlée de pierres qui s'éboulait sous nos pieds et roulait
derrière nous. Dans certains endroits, la pente était si rapide, que, du
bout des mains et sans nous baisser, nous touchions le talus; de plus, à
mesure que nous montions, l'air se raréfiait et devenait de moins en moins
respirable. Je me rappelai tout ce que m'avait raconté Balmat lors de sa
première ascension au mont Blanc, et je commençais à éprouver juste les
mêmes effets. Quoique nous fussions déjà à mille pieds à peu près au-dessus
des neiges éternelles, et que nous dussions monter encore à une hauteur de
huit cents pieds, la houppelande que j'avais sur les épaules me devenait
insupportable, et je sentais l'impossibilité de la porter plus longtemps;
elle me pesait comme une de ces chappes de plomb sous lesquelles Dante vit,
dans le sixième cercle de l'enfer, les hypocrites écrasés. Je la laissai
donc tomber sur la route, n'ayant pas le courage de la traîner plus loin,
et laissant à mon guide le soin de la reprendre en passant; bientôt il en
fut ainsi pour le bâton que je portais à la main et pour le chapeau que
j'avais sur la tête. Ces deux objets, que j'abandonnai successivement,
roulèrent jusqu'à la base du cône, et ne s'arrêtèrent qu'à la mer de lave,
tant la pente était raide. De son côté, je voyais Jadin qui se débarrassait
aussi de tout ce que son costume lui paraissait offrir de superflu, et qui
de cent pas en cent pas s'arrêtait pour reprendre haleine.
Nous étions au tiers de la montée à peu près, nous avions mis près d'une
demi-heure pour monter quatre cents pieds; l'orient s'éclaircissait de plus
en plus; la crainte de ne pas arriver au haut du cône à temps pour voir le
lever du soleil nous rendit tout notre courage, et nous repartîmes d'un
nouvel élan, sans nous arrêter à regarder l'horizon immense qui, à chaque
pas, s'élargissait encore sous nos pieds; mais plus nous avancions, plus
les difficultés s'augmentaient; à chaque pas la pente devenait plus rapide,
la terre plus friable, et l'air plus rare. Bientôt, à notre droite, nous
commençâmes à entendre des mugissements souterrains qui attirèrent notre
attention; notre guide marcha devant nous et nous conduisit à une fissure
de laquelle sortait un grand bruit, et poussée par un courant d'air
intérieur, une fumée épaisse et soufrée. En nous approchant des bords de
cette gerçure, nous voyions, à une profondeur que nous ne pouvions mesurer,
un fond incandescent rouge et liquide; et, quand nous frappions du pied,
la terre résonnait au loin comme un tambour. Heureusement la terre était
parfaitement calme car, si le vent eût poussé cette fumée de notre côté,
elle nous eût asphyxiés, tant elle portait avec elle une effroyable odeur
de soufre.
Après une halte de quelques minutes au bord de cette fournaise, nous nous
remîmes en route, montant de biais, pour plus de facilité; je commençais à
avoir des tintements dans la tête, comme si le sang allait me sortir par
les oreilles, et l'air, qui devenait de moins en moins respirable, me
faisait haleter comme si la respiration allait me manquer tout à fait. Je
voulus me coucher pour me reposer un peu, mais la terre exhalait une telle
odeur de soufre, qu'il fallut y renoncer. J'eus l'idée alors de mettre ma
cravate sur ma bouche, et de respirer à travers le tissu: cela me soulagea.
Cependant, petit à petit, nous étions arrivés aux trois quarts de la
montée, et nous voyions à quelques centaines de pieds seulement au-dessus
de notre tête le sommet de la montagne. Nous fîmes un dernier effort, et
moitié debout, moitié à quatre pattes, nous nous remîmes à gravir ce court
espace, n'osant pas regarder au-dessous de nous de peur que la tête nous
tournât, tant la pente était rapide. Enfin Jadin, qui était de quelques
pas plus avancé que moi, jeta un cri de triomphe: il était arrivé et se
trouvait en face du cratère; quelques secondes après, j'étais près de lui.
Nous nous trouvions littéralement entre deux abîmes.
Une fois arrivés là, et n'ayant plus besoin de faire des mouvements
violents, nous commençâmes à respirer avec plus de facilité; d'ailleurs le
spectacle que nous avions sous les yeux était tellement saisissant, qu'il
dissipa notre malaise, si grand qu'il fût.
Nous nous trouvions en face du cratère, c'est-à-dire d'un immense puits de
huit milles de tour et de neuf cents pieds de profondeur; les parois
de cette excavation étaient depuis le haut jusqu'en bas recouvertes de
matières scarifiées de soufre et d'alun; au fond, autant qu'on pouvait
le voir de la distance où nous nous trouvions, il y avait une matière
quelconque en ébullition, et de cet abîme montait une fumée ténue et
tortueuse, pareille à un serpent gigantesque qui se tiendrait debout sur
la queue. Les bords du cratère étaient découpés irrégulièrement et plus ou
moins élevés. Nous étions sur un des points les plus hauts.
Notre guide nous laissa un instant tout à ce spectacle, en nous retenant de
temps en temps cependant par notre veste quand nous nous approchions trop
près du bord, car la pierre est si friable qu'elle pourrait manquer sous
les pieds, et qu'on recommencerait la plaisanterie d'Empédocle; puis il
nous invita à nous éloigner d'une vingtaine de pieds du cratère, pour
éviter tout accident, et à regarder autour de nous.
L'orient, qui de la teinte opale que nous avions remarquée en sortant de la
casa Inglese était passé à un rose tendre, était maintenant tout inondé des
flammes du soleil, dont on commençait à apercevoir le disque au-dessous des
montagnes de la Calabre. Sur les flancs de ces montagnes d'un bleu foncé et
uniforme, se détachaient, comme de petits points blancs, les villages et
les villes. Le détroit de Messine semblait une simple rivière, tandis qu'à
droite et à gauche on voyait la mer comme un miroir immense. A gauche, ce
miroir était tacheté de plusieurs points noirs: ces points noirs étaient
les îles de l'archipel Lipariote. De temps en temps une de ces îles
brillait comme un phare intermittent; c'était Stromboli, qui jetait des
flammes. A l'occident, tout était encore dans l'obscurité. L'ombre de
l'Etna se projetait sur toute la Sicile.
Pendant trois quarts d'heure, le spectacle ne fît que gagner en
magnificence. J'ai vu le soleil se lever sur le Righi et sur le Faulhorn,
ces deux titans de la Suisse: rien n'est comparable à ce qu'on voit du haut
de l'Etna. La Calabre, depuis le Pizzo jusqu'au cap delle Armi, le détroit
depuis Scylla jusqu'à Reggio, la mer de Tyrrhène et la mer d'Ionie; à
gauche, les îles Éoliennes qui semblent à portée de la main; à droite,
Malte, qui flotte à l'horizon comme un léger brouillard; autour de soi, la
Sicile tout entière, vue à vol d'oiseau, avec son rivage dentelé de caps,
de promontoires, de ports, de criques et de rades; ses quinze villes, ses
trois cents villages; ses montagnes qui semblent des collines; ses vallées,
qu'on croirait des sillons de charrues; ses fleuves, qui paraissent des
fils d'argent, comme pendant l'automne il en descend du ciel sur l'herbe
des prairies; enfin, le cratère immense, mugissant, plein de flammes et de
fumée; sur sa tête le ciel, sous ses pieds l'enfer; un tel spectacle nous
fit tout oublier, fatigues, danger, souffrance. J'admirais entièrement,
sans restriction, de bonne foi, avec les yeux du corps et les yeux de
l'âme. Jamais je n'avais vu Dieu de si près, et par conséquent si grand.
Nous restâmes une heure ainsi, dominant tout le vieux monde d'Homère, de
Virgile, d'Ovide et de Théocrite, sans qu'il vînt à Jadin ni à moi l'idée
de toucher un crayon, tant il nous semblait que ce tableau entrait
profondément dans notre coeur et devait y rester gravé sans le secours de
l'écriture ou du dessin. Puis nous jetâmes un dernier coup d'oeil sur cet
horizon de trois cents lieues qu'on n'embrasse qu'une fois dans sa vie, et
nous commençâmes à redescendre.
A part le danger de rouler du haut en bas du cône, la difficulté de la
descente ne peut se comparer à celle de la montée. En dix minutes, nous
fûmes sur l'île de lave, et, un quart d'heure après à la casa Inglese.
Le froid, toujours piquant, avait cessé d'être pénible; nous entrâmes dans
la maison anglaise pour nous rajuster tant soit peu, car, ainsi que nous
l'avons dit, notre toilette avait subi pendant l'ascension une foule de
modifications.
La maison anglaise, que l'ingratitude des voyageurs finira par réduire
à l'état de la _casa della Neve_, est encore un don précieux, quoique
indirect, de la philanthropie scientifique de notre excellent hôte,
monsieur Gemellaro. Il avait vingt ans à peine qu'il avait déjà calculé
de quel inappréciable avantage serait pour les voyageurs qui montent sur
l'Etna afin d'y faire des expériences météorologiques, une maison dans
laquelle ils pussent se reposer des fatigues de la montée et se soustraire
au froid éternel qui rend cette région inhabitable. En conséquence, il
s'était adressé dix fois à ses concitoyens, soit de vive voix, soit par
écrit, afin d'obtenir d'eux à cet effet une souscription volontaire; mais
toutes ses tentatives avaient été sans succès.
Vers cette époque, monsieur Gemellaro fit un petit héritage; alors il n'eut
plus recours à personne, et éleva par ses propres moyens une maison qu'il
ouvrit gratis aux voyageurs. Cette maison était située, d'après son propre
calcul, confirmé par celui de son frère, à 9 219 pieds au-dessus du niveau
de la mer. Un voyageur reconnaissant écrivit au-dessus de la porte ces mots
latins:
_Casa haec quantula Etnam perlustrantibus gratissima_.
Et la maison fut appelée dès lors _la Gratissima_.
Mais en bâtissant _la Gratissima_, monsieur Gemellaro n'avait fait que ce
que ses moyens individuels lui permettaient de faire, c'est-à-dire qu'il
avait offert un abri au savant. Ce n'était point assez pour lui: il voulut
donner des moyens d'études à la science en meublant la maison de tous les
instruments nécessaires aux observations météorologiques que les voyageurs
de toutes les parties du monde venaient journellement y faire. C'était
l'époque où les Anglais occupaient la Sicile. Monsieur Gemerallo s'adressa
à lord Forbes, général des armées britanniques.
Lord Forbes adopta non seulement le projet de monsieur Gemellaro, mais
il résolut même de lui donner un plus grand développement. Il ouvrit une
souscription en tête de laquelle il s'inscrivit pour 71 000 francs. La
souscription ainsi patronisée atteignit bientôt le chiffre nécessaire, et
lord Forbes, près de la petite maison de monsieur Gemellaro, qui depuis
sept ans était, comme nous l'avons dit, appelée _la Gratissima_, fit élever
un bâtiment composé de trois chambres, de deux cabinets, et d'une écurie
pour seize chevaux. C'est cette maison, qui était un palais en comparaison
de sa chétive voisine, qui fut appelée du nom de ses fondateurs:
_Casa Inglese, ou Casa degli Inglesi_.
Pendant tout le temps qu'on bâtit cette maison nouvelle, monsieur
Gemellaro, qui, grâce aux ouvriers, pouvait faire venir tous les jours de
Nicolosi les choses qui lui étaient nécessaires, demeura dans l'ancienne,
occupé à faire des observations thermométriques trois fois par jour.
D'après ces observations, la température moyenne, dans le mois de juillet
fut, le matin, de +3,37; à midi, +7; le soir, +3; moyenne, +4,9; et dans le
mois d'août, le matin, +2,7; à midi, +8,2; et le soir, +3,1; moyenne: +4,7;
la plus grande chaleur monta jusqu'à +12,4; le plus grand froid descendit
jusqu'à -0,9. Ces expériences, comme nous l'avons dit, étaient faites à
9219 pieds au-dessus du niveau de la mer.
Aujourd'hui, _la Gratissima_ est en ruines, et la maison anglaise, dégradée
chaque jour par les voyageurs qui y passent, menace de ne leur offrir
bientôt d'autre abri que ses quatre murs.
Après une nouvelle halte d'un quart d'heure, pendant laquelle nous
expédiâmes notre poulet et le reste du pain, nous sortîmes de nouveau de la
maison anglaise, et nous nous trouvâmes sur le plateau qu'on appelle, par
antiphrase sans doute, la pleine du Froment. Il était entièrement couvert
de neige, quoique nous fussions au temps le plus chaud de l'année. Une
trace, visiblement battue, indiquait le chemin suivi par les voyageurs.
Nous nous écartâmes pour aller visiter à gauche la vallée _del Bue_. A
chaque pas que nous faisions sur cette neige vierge, nous enfoncions de six
pouces à peu près.
La vallée del Bue ferait à l'Opéra une magnifique décoration pour l'enfer
de la _Tentation_ ou du _Diable amoureux_. Je n'ai jamais rien vu de plus
triste et de plus désolé que ce gigantesque précipice, avec ses cascades de
lave noire, figées au milieu de leur cours sur ce sol incandescent. Pas un
arbre, pas une herbe, pas une mousse, pas un être animé. Absence totale de
bruit, de mouvement et d'existence.
Aux trois régions qui divisent l'Etna, on pourrait certes en ajouter une
quatrième plus terrible que toutes les autres, la région du feu.
Au fond de la vallée del Bue, on voit, à trois ou quatre mille pieds
au-dessous de soi, deux volcans éteints qui ouvrent leurs gueules jumelles.
On dirait deux taupinières. Ce sont deux montagnes de quinze cents pieds
chacune.
Il fallut toutes les instances de notre guide pour nous arracher à ce
spectacle. Rien ne pouvait nous faire souvenir que nous avions une
trentaine de milles à faire pour retourner à Catane. D'ailleurs Catane
était là sous nos pieds; nous n'avions qu'à étendre la main, nous y
touchions presque. Comment croire à ces dix lieues dont nous parlait notre
guide?
Nous remontâmes sur nos mulets, et nous partîmes. Quatre heures après, nous
étions de retour chez monsieur Gemellaro. Nous l'avions quitté avec
un sentiment d'amitié, nous le retrouvions avec un sentiment de
reconnaissance.
Et voilà cependant un de ces hommes que les gouvernements oublient, que
pas un souvenir ne va chercher, que pas une faveur ne récompense. Monsieur
Gemellaro n'est pas même correspondant de l'Institut. Il est vrai
qu'heureusement le bon et cher monsieur Gemellaro ne s'en porte ni mieux ni
plus mal.
Nous étions de retour à Catane à onze heures du soir, et le lendemain, à
cinq heures du matin, nous remettions à la voile.