CAPRÉE

Il y a peu de points dans le monde qui offrent autant de souvenirs

historiques que Caprée. Ce n'était qu'une île comme toutes les îles, plus

riante peut-être, voilà tout, lorsqu'un jour Auguste résolut d'y faire un

voyage. Au moment où il y abordait, un vieux chêne dont la sève semblait à

tout jamais tarie releva ses branches desséchées et déjà penchées vers

la terre, et dans la même journée l'arbre se couvrit de bourgeons et de

feuilles. Auguste était l'homme aux présages; il fut si fort enchanté de

celui-ci, qu'il proposa aux Napolitains de leur abandonner l'île d'Oenarie

s'ils voulaient lui céder celle de Caprée. L'échange fut fait à cette

condition. Auguste fit de Caprée un lieu de délices, y demeura quatre ans,

et lorsqu'il mourut, légua l'île à Tibère.

Tibère s'y retira à son tour, comme se retire dans son antre un vieux tigre

qui se sent mourir. Là seulement, entouré de vaisseaux qui nuit et jour le

gardaient, il se crut à l'abri du poignard et du poison. Sur ces roches où

il n'y a plus aujourd'hui que des ruines, s'élevaient alors douze villas

impériales, portant les noms des douze grandes divinités de l'Olympe; dans

ces villas, dont chacune servait durant un mois de l'année de forteresse à

l'empereur, et qui étaient soutenues par des colonnes de marbre dont les

chapiteaux dorés soutenaient des frises d'agate, il y avait des bassins

de porphyre où étincelaient les poissons argentés du Gange, des pavés de

mosaïque dont les dessins étaient formés d'opale, d'émeraudes et de rubis;

des bains secrets et profonds, où des peintures lascives éveillaient des

désirs terribles en retraçant des voluptés inouïes. Autour de ces villas,

aux flancs de ces montagnes nues aujourd'hui, s'élevaient alors deux forêts

de cèdres et des bosquets d'orangers où se cachaient de beaux adolescents

et de belles jeunes filles, qui, déguisés en faunes et en dryades, en

satyres et en bacchantes, chantaient des hymnes à Vénus, tandis que

d'invisibles instruments accompagnaient leurs voix amoureuses; et quand le

soir était venu, quand une de ces nuits transparentes et étoilées comme

l'Orient seul en sait faire pour l'amour, s'était abaissée sur la mer

endormie; quand une brise embaumée, soufflant de Sorrente ou de Pompeïa,

venait se mêler aux parfums que des enfants, vêtus en amours, brûlaient

incessamment sur des trépieds d'or; quand des cris voluptueux, des

harmonies mystérieuses, des soupirs étouffés, frémissaient vagues et confus

comme si l'île amoureuse tressaillait de plaisir entre les bras d'un dieu

marin, un phare immense s'allumait, qui semblait un soleil nocturne.

Bientôt, à sa lueur, on voyait sortir de quelque grotte et marcher le long

de la grève, entre son astrologue Thrasylle et son médecin Chariclès, un

vieillard vêtu de pourpre, au cou raide et penché, au visage silencieux

et morne, secouant de temps en temps une forêt de cheveux argentés qui

retombaient sur ses larges épaules, ondulant comme la crinière d'un lion.

Le vieillard laissait tomber de ses lèvres quelques mots rares et tardifs,

tandis que sa main aux gestes efféminés caressait la tête d'un serpent

privé qui dormait sur sa poitrine. Ces mots, c'étaient quelques vers grecs

qu'il venait de composer, quelques ordres pour des débauches secrètes

dans la villa de Jupiter ou de Gérés, quelque sentence de mort qui, le

lendemain, allait, sur les ailes d'une galère latine, aborder à Ostie et

épouvanter Rome: car ce vieillard, c'était le divin Tibère, le troisième

César, l'empereur aux grands yeux fauves, qui, pareils à ceux du chat, du

loup et de la hyène, voyaient clair dans l'obscurité.

Aujourd'hui, de toutes ces magnificences, il ne reste plus que des ruines;

mais, plus vivace que la pierre et le marbre, la mémoire du vieil empereur

est demeurée tout entière. On dirait, tant son nom est encore dans toutes

les bouches, que c'est d'hier qu'il s'est couché dans la tombe parricide

que lui avait préparée Caligula, et où le poussa Macron. On dirait qu'à

défaut de son corps, on tremble encore devant son ombre, et les habitants

de Capri et d'Anacapri, les deux cités de l'île, montrent encore les restes

de son palais avec la même terreur qu'ils montreraient un volcan éteint,

mais qui, à chaque jour, à chaque heure, à chaque minute, peut se ranimer

plus mortel et plus dévorant que jamais.

Ces deux cités sont situées, Capri, en amphithéâtre en face du port, et

Anacapri au haut du mont Solara. Un escalier de cinq ou six cents marches,

rude et creusé dans le roc, conduit de la première à la seconde de ces deux

villes; mais la fatigue de cette rapide ascension est largement rachetée,

il faut le dire, par le panorama splendide que l'oeil embrasse une fois

arrivé au sommet de la montagne. En effet, le voyageur, en faisant face à

Naples, a d'abord à sa droite Paestum, cette fille voluptueuse de la Grèce,

dont les rosés, qui fleurissaient deux fois l'an dans un air mortel à la

virginité, allaient se faner au front d'Horace et s'effeuiller sur la table

de Mécène; puis Sorrente, où le vent qui passe emporte avec lui la fleur

des orangers qu'il disperse au loin sur la mer, puis Pompeia, endormie dans

sa cendre, et qu'on réveille comme une vieille ruine d'Egypte, avec ses

peintures ardentes, ses urnes lacrymales et ses bandelettes mortuaires;

enfin Herculanum, qui surprise un jour par la lave, cria, se tordit et

mourut comme Laocoon étouffé aux noeuds de ses serpents. Alors commence

Naples, car Torre di Greco, Resina et Portici ne sont, à vrai dire, que des

faubourgs; Naples, la ville paresseuse, couchée sur son amphithéâtre de

montagnes, et allongeant ses petits pieds jusqu'aux flots tièdes et lascifs

de son golfe; Naples, dont Rome, la reine du monde, avait fait sa maison de

plaisance, tant alors comme aujourd'hui la nature avait versé autour d'elle

tous ses enchantements. Puis, après Naples, l'oeil découvre Pouzzoles

et son temple de Sérapis à moitié caché dans l'eau; Cumes et son antre

sibyllin, où descendit le pieux Énée; puis le golfe où Caligula jeta, pour

surpasser Xerxès, un pont d'une lieue, dont on aperçoit encore les ruines;

puis Bauli, d'où partit la galère impériale préparée par Néron et qui

devait s'ouvrir sous les pieds d'Agrippine; puis Baïa, si mortelle aux

chastes amants; puis enfin Misène, où est enterré le clairon d'Énée, et

d'où Pline l'ancien alla mourir, étouffé dans sa litière par les cendres de

Stabia.

Figurez-vous le tableau que nous venons de décrire éclairé par ce phare

immense qu'on appelle le Vésuve, et dites-moi s'il y a dans le monde entier

quelque chose qui puisse se comparer à un pareil spectacle.

Au milieu de ces souvenirs antiques surgit sous les pieds un souvenir tout

moderne. C'est un épisode de cette épopée gigantesque qui commença en 1789

et qui finit en 1815. Depuis deux ans déjà les Français étaient maîtres du

royaume de Naples, depuis quinze jours Murat en était roi, et cependant

Caprée appartenait encore aux Anglais. Deux fois son prédécesseur Joseph en

avait tenté la conquête, et deux fois la tempête, cette éternelle alliée de

l'Angleterre, avait dispersé ses vaisseaux.

C'était une vue terrible pour Murat que celle de cette île qui lui fermait

sa rade comme avec une chaîne de fer; aussi le matin, lorsque le soleil se

levait derrière Sorrente, c'était cette île qui attirait tout d'abord ses

yeux; et le soir, lorsque le soleil se couchait derrière Procida, c'était

encore cette île qui fixait son dernier regard.

A chaque heure de la journée, Murât interrogeait ceux qui l'entouraient

à l'endroit de cette île, et il apprenait sur les précautions prises par

Hudson Lowe, son commandant, des choses presque fabuleuses. En effet,

Hudson Lowe ne s'était point fié à cette ceinture inabordable de rochers à

pic qui l'entoure, et qui suffisait à Tibère; quatre forts nouveaux avaient

été ajoutés par lui aux forts qui existaient déjà; il avait fait effacer

par la pioche et rompre par la mine les sentiers qui serpentaient autour

des précipices, et où les chevriers eux-mêmes n'osaient passer que

pieds nus; enfin il accordait une prime d'une guinée à chaque homme qui

parvenait, malgré la surveillance des sentinelles, à s'introduire dans

l'île par quelque voie qui n'eût point été ouverte encore à d'autres qu'à

lui.

Quant aux forces matérielles de l'île, Hudson Lowe avait à sa disposition

deux mille soldats et quarante bouches à feu, qui, en s'enflammant,

allaient porter l'alarme dans l'île de Ponza, où les Anglais avaient à

l'ancre cinq frégates toujours prêtes à courir où le canon les appelait.

De pareilles difficultés eussent rebuté tout autre que Murat, mais Murat

était l'homme des choses impossibles. Murat avait juré qu'il prendrait

Caprée, et quoiqu'il n'eût fait ce serment que depuis trois jours, il

croyait déjà avoir manqué à sa parole, lorsque le général Lamarque arriva.

Lamarque venait de prendre Gaëte et Maratea, Lamarque venait de livrer onze

combats et de soumettre trois provinces, Lamarque était bien l'homme

qu'il fallait à Murat; aussi, sans lui rien dire, Murat le conduisit à la

fenêtre, lui remit une lunette entre les mains et lui montra l'île.

Lamarque regarda un instant, vit le drapeau anglais qui flottait sur les

forts de San-Salvador et de Saint-Michel, renfonça avec la paume de sa main

les quatre tubes de la lunette les uns dans les autres et dit: Oui, je

comprends; il faudrait la prendre.

--Eh bien? reprit Murat.

--Eh bien! répondit Lamarque, on la prendra. Voilà tout.

--Et quand cela? demanda Murat.

--Demain, si Votre Majesté le veut.

--A la bonne heure, dit le roi, voilà une de ces réponses comme je les

aime. Et combien d'hommes veux-tu?

--Combien sont-ils? demanda Lamarque.

--Deux mille, à peu près.

--Eh bien! Que Votre Majesté me donne quinze ou dix-huit cents hommes;

qu'elle me permette de les choisir parmi ceux que je lui amène: ils me

connaissent; je les connais. Nous nous ferons tous tuer jusqu'au dernier,

ou nous prendrons l'île.

Murat, pour toute réponse, tendit la main à Lamarque. C'était ce qu'il

aurait dit étant général; c'était ce qu'il était prêt à faire étant roi.

Puis tous deux se séparèrent, Lamarque pour choisir ses hommes, Murat pour

réunir les embarcations.

Dès le lendemain tout était prêt, soldats et vaisseaux. Dans la soirée,

l'expédition sortit de la rade. Quelques précautions qu'on eût prises pour

garder le secret, le secret s'était répandu: toute la ville était sur le

port, saluant de la voix cette petite flotte, qui partait gaiement et

pleine d'insoucieuse confiance pour une chose que l'on regardait comme

impossible.

Bientôt le vent, favorable d'abord, commença de faiblir: la petite flotte

n'avait pas fait dix milles qu'il tomba tout à fait. On marcha à la rame;

mais la rame est lente, et le jour parut que l'on était encore à deux

lieues de Caprée. Alors, comme s'il avait fallu lutter contre toutes les

impossibilités, vint la tempête. Les flots se brisèrent avec tant de

violence contre les rochers à pic qui entourent l'île, qu'il n'y eut pas

moyen pendant toute la matinée, de s'en approcher. A deux heures la mer se

calma. A trois heures les premiers coups de canon furent échangés entre les

bombardes napolitaines et les batteries du port; les cris de quatre cent

mille âmes, répandues depuis Margellina jusqu'à Portici, leur répondirent.

En effet, c'était un merveilleux spectacle que le nouveau roi donnait à sa

nouvelle capitale: lui-même, avec une longue-vue, se tenait sur la terrasse

du palais. Des embarcations on voyait toute cette foule étagée aux

différents gradins de l'immense cirque dont la mer était l'arène. César,

Auguste, Néron n'avaient donné à leurs sujets que des chasses, des luttes

de gladiateurs ou des naumachies; Murat donnait aux siens une véritable

bataille.

La mer était redevenue tranquille comme un lac. Lamarque laissa ses

bombardes et ses chaloupes canonnières aux prises avec les batteries du

fort, et avec ses embarcations de soldats il longea l'île: partout des

rochers à pic baignaient dans l'eau leurs murailles gigantesques;

nulle part un point où aborder. La flottille fit le tour de l'île sans

reconnaître un endroit où mettre le pied. Un corps de douze cents Anglais,

suivant des yeux tous ses mouvements, faisait le tour en même temps

qu'elle.

Un moment on crut que tout était fini et qu'il faudrait retourner à Naples

sans rien entreprendre. Les soldats offraient d'attaquer le fort; mais

Lamarque secoua la tête: c'était une tentative insensée. En conséquence, il

donna l'ordre de faire une seconde fois le tour de l'île, pour voir si l'on

ne trouverait pas quelque point abordable, et qui eût échappé au premier

regard.

Il y avait dans un rentrant, au pied du fort Sainte-Barbe, un endroit où le

rempart granitique n'avait que quarante à quarante-cinq pieds d'élévation.

Au-dessus de cette muraille, lisse comme un marbre poli, s'étendait un

talus si rapide, qu'à la première vue, on n'eût certes pas cru que des

hommes pussent l'escalader. Au-dessus de ce talus, à cinq cents pieds du

roc, était une espèce de ravin, et douze cents pieds plus haut encore,

le fort Sainte-Barbe, dont les batteries battaient le talus en passant

par-dessus le ravin dans lequel les boulets ne pouvaient plonger.

Lamarque s'arrêta en face du rentrant, appela à lui l'adjudant général

Thomas et le chef d'escadron Livron. Tous trois tinrent conseil un instant;

puis ils demandèrent les échelles.

On dressa la première échelle contre le rocher: elle atteignait à peine

au tiers de sa hauteur; on ajouta une seconde échelle à la première, on

l'assura avec des cordes, et on les dressa de nouveau toutes deux: il s'en

fallait de douze ou quinze pieds, quoique réunies, qu'elles atteignissent

le talus; on en ajouta une troisième; on l'assujettit aux deux autres avec

la même précaution qu'on avait prise pour la seconde, puis on mesura de

nouveau la hauteur: cette fois les derniers échelons touchaient à la crête

de la muraille. Les Anglais regardaient faire tous ces préparatifs d'un air

de stupéfaction qui indiquait clairement qu'une pareille tentative leur

semblait insensée. Quant aux soldats, ils échangeaient entre eux un sourire

qui signifiait: «Bon, il va faire chaud tout à l'heure.»

Un soldat mit le pied sur l'échelle.

«Tu es bien pressé!» lui dit le général Lamarque en le tirant en arrière,

et il prit sa place. La flottille tout entière battit des mains. Le

général Lamarque monta le premier, et tous ceux qui étaient dans la même

embarcation le suivirent. Six hommes tenaient le pied de l'échelle, qui

vacillait à chaque flot que la mer venait briser contre le roc. On eût dit

un immense serpent qui dressait ses anneaux onduleux contre la muraille.

Tant que ces étranges escaladeurs n'eurent point atteint le talus, ils se

trouvèrent protégés contre le feu des Anglais par la régularité même de

la muraille qu'ils gravissaient; mais à peine le général Lamarque eut-il

atteint la crête du rocher, que la fusillade et le canon éclatèrent en

même temps: sur les quinze premiers hommes qui abordèrent, dix retombèrent

précipités. A ces quinze hommes, vingt autres succédèrent, suivis de

quarante, suivis de cent. Les Anglais avaient bien fait un mouvement

pour les repousser à la baïonnette, mais le talus que les assaillants

gravissaient était si rapide qu'ils n'osèrent point s'y hasarder. Il en

résulta que le général Lamarque et une centaine d'hommes, au milieu d'une

pluie de mitraille et de balles, gagnèrent le ravin, et là, à l'abri

comme derrière un épaulement, se formèrent en peloton. Alors les Anglais

chargèrent sur eux pour les débusquer; mais ils furent reçus par une

telle fusillade qu'ils se retirèrent en désordre. Pendant ce mouvement,

l'ascension continuait, et cinq cents hommes à peu près avaient déjà pris

terre.

Il était quatre heures et demie du soir. Le général Lamarque ordonna de

cesser l'ascension: il était assez fort pour se maintenir où il était; et

effrayé du ravage que faisaient l'artillerie et la fusillade parmi ses

hommes, il voulait attendre la nuit pour achever le périlleux débarquement.

L'ordre fut porté par l'adjudant général Thomas, qui traversa une seconde

fois le talus sous le feu de l'ennemi, gagna contre toute espérance

l'échelle sans accident aucun, et redescendit vers la flottille, dont il

prit le commandement, et qu'il mit à l'abri de tout péril dans la petite

baie que formait le rentrant du rocher.

Alors l'ennemi réunit tous ses efforts contre la petite troupe retranchée

dans le ravin. Cinq fois, treize ou quatorze cents Anglais vinrent se

briser contre Lamarque et ses cinq cents hommes. Sur ces entrefaites, la

nuit arriva; c'était le moment convenu pour recommencer l'ascension. Cette

fois, comme l'avait prévu le général Lamarque, elle s'opéra plus facilement

que la première. Les Anglais continuaient bien de tirer, mais l'obscurité

les empêchait de tirer avec la même justesse. Au grand étonnement des

soldats, cette fois l'adjudant général Thomas monta le dernier; mais on ne

tarda point à avoir l'explication de cette conduite: arrivé au sommet du

rocher, il renversa l'échelle derrière lui: aussitôt les embarcations

gagnèrent le large et reprirent la route de Naples. Lamarque, pour

s'assurer la victoire, venait de s'enlever tout moyen de retraite.

Les deux troupes se trouvaient en nombre égal, les assaillants ayant perdu

trois cents hommes à peu près; aussi Lamarque n'hésita point, et mettant

la petite armée en bataille dans le plus grand silence, il marcha droit

à l'ennemi sans permettre qu'un seul coup de fusil répondît au feu des

Anglais.

Les deux troupes se heurtèrent, les baïonnettes se croisèrent, on se prit

corps à corps; les canons du fort Sainte-Barbe s'éteignirent, car Français

et Anglais étaient tellement mêlés qu'on ne pouvait tirer sur les uns sans

tirer en même temps sur les autres. La lutte dura trois heures; pendant

trois heures, on se poignarda à bout portant. Au bout de trois heures, le

colonel Hausel était tué, cinq cents Anglais étaient tombés avec lui; le

reste était enveloppé. Un régiment se rendit tout entier: c'était le Royal

Malte. Neuf cents hommes furent faits prisonniers par onze cents. On les

désarma; on jeta leurs sabres et leurs fusils à la mer; trois cents hommes

restèrent pour les garder; les huits cents autres marchèrent contre le

fort.

Cette fois, il n'y avait même plus d'échelles. Heureusement, les murailles

étaient basses: les assiégeants montèrent sur les épaules les uns des

autres. Après une défense de deux heures, le fort fut pris: on fit entrer

les prisonniers et on les y enferma.

La foule qui garnissait les quais, les fenêtres et les terrasses de Naples,

curieuse et avide, était restée malgré la nuit: au milieu des ténèbres,

elle avait vu la montagne s'allumer comme un volcan; mais, sur les deux

heures du matin, les flammes s'étaient éteintes sans que l'on sût qui était

vainqueur ou vaincu. Alors l'inquiétude fit ce qu'avait fait la curiosité:

la foule resta jusqu'au jour; au jour, on vit le drapeau napolitain flotter

sur le fort Sainte-Barbe. Une immense acclamation, poussée par quatre cent

mille personnes, retentit de Sorrente à Misène, et le canon du château

Saint-Elme, dominant de sa voix de bronze toutes ces voix humaines, vint

apporter à Lamarque les premiers remerciements de son roi.

Cependant la besogne n'était qu'à moitié faite; après être monté il fallait

descendre, et cette seconde opération n'était pas moins difficile que la

première. De tous les sentiers qui conduisaient d'Anacapri à Capri, Hudson

Lowe n'avait laissé subsister que l'escalier dont nous avons parlé: or, cet

escalier, que bordent constamment des précipices, large à peine pour que

deux hommes puissent le descendre de front, déroulait ses quatre cent

quatre-vingts marches à demi-portée du canon de douze pièces de trente-six

et de vingt chaloupes canonnières.

Néanmoins, il n'y avait pas de temps à perdre, et cette fois, Lamarque

ne pouvait attendre la nuit; on découvrait à l'horizon toute la flotte

anglaise, que le bruit du canon avait attirée hors du port de Ponza. Il

fallait s'emparer du village avant l'arrivée de cette flotte, ou sans cela

elle jetait dans l'île trois fois autant d'hommes qu'en avait celui qui

était venu pour la prendre; et, obligés devant des forces si supérieures de

se renfermer dans le fort Sainte-Barbe, les vainqueurs étaient forcés de se

rendre ou de mourir de faim.

Le général laissa cent hommes de garnison dans le fort Sainte-Barbe, et,

avec les mille hommes qui lui restaient, tenta la descente. Il était dix

heures du matin. Lamarque n'avait moyen de rien cacher à l'ennemi; il

fallait achever comme on avait commencé, à force d'audace. Il divisa sa

petite troupe en trois corps, prit le commandement du premier, donna le

second à l'adjudant général Thomas, et le troisième au chef d'escadron

Livron; puis, au pas de charge et tambour battant, il commença de

descendre.

Ce dut être quelque chose d'effrayant à voir que cette avalanche d'hommes

se ruant par cet escalier jeté sur l'abîme, et cela sous le feu de soixante

à quatre-vingts pièces de canon. Deux cents furent précipités qui n'étaient

que blessés peut-être, et qui s'écrasèrent dans leur chute: huit cents

arrivèrent en bas et se répandirent dans ce qu'on appelle la _grande

marine_. Là on était à l'abri du feu; mais tout était à recommencer encore,

ou plutôt rien n'était achevé: il fallait prendre Capri, la forteresse

principale, et les forts Saint-Michel et San-Salvador.

Alors, et après l'oeuvre du courage, vint l'oeuvre de la patience; quatre

cents hommes se mirent au travail. En avant des thermes de Tibère, dont les

ruines puissantes les protégeaient contre l'artillerie de la forteresse,

ils commencèrent à creuser un petit port, tandis que les quatre cents

autres, retrouvant dans leurs embrasures les canons ennemis, tournaient les

uns vers la ville et préparaient des batteries de brèche, tournaient les

autres vers les vaisseaux qu'on voyait arriver luttant contre le vent

contraire, et préparaient des boulets rouges.

Le port fut achevé vers les deux heures de l'après-midi; alors on vit

s'avancer de la pointe du cap Campanetta les embarcations renvoyées la

veille et qui revenaient chargées de vivres, de munitions et d'artillerie.

Le général Lamarque choisit douze pièces de vingt-quatre; quatre cents

hommes s'y attelèrent, et à travers les rochers, par des chemins qu'ils

frayèrent eux-mêmes à l'insu de l'ennemi, les traînèrent au sommet du mont

Solaro qui domine la ville et les deux forts. Le soir, à six heures, les

douze pièces étaient en batterie. Soixante à quatre-vingts hommes restèrent

pour les servir; les autres descendirent et vinrent rejoindre leurs

compagnons.

Mais, pendant ce temps, une étrange chose s'opérait. Malgré le vent

contraire, la flotte était arrivée à portée de canon et avait commencé

le feu. Six frégates, cinq bricks, douze bombardes et seize chaloupes

canonnières assiégeaient les assiégeants, qui à la fois se défendaient

contre la flotte et attaquaient la ville. Sur ces entrefaites, l'obscurité

vint; force fut d'interrompre le combat; Naples eut beau regarder de tous

ses yeux, cette nuit-là le volcan était éteint ou se reposait.

Malgré la mer, malgré la tempête, malgré le vent, les Anglais parvinrent

pendant la nuit à jeter dans l'île deux cents canonniers et cinq cents

hommes d'infanterie. Les assiégés se trouvaient donc alors près d'un tiers

plus forts que les assiégeants.

Le jour vint: avec le jour la canonnade s'éveilla entre la flotte et la

côte, entre la côte et la terre. Les trois forts répondaient de leur mieux

à cette attaque qui, divisée, était moins dangereuse pour eux, quand tout

à coup quelque chose comme un orage éclata au-dessus de leurs têtes:

une pluie de fer écrasa à demi-portée les canonniers sur leurs pièces.

C'étaient les douze pièces de 24 qui tonnaient à la fois.

En moins d'une heure, le feu des trois forts fut éteint; au bout de deux

heures, la batterie de la côte avait pratiqué une brèche. Le général

Lamarque laissa cent hommes pour servir les pièces qui devaient tenir

la flotte en respect, se mit à la tête de six cents autres et ordonna

l'assaut.

En ce moment un pavillon blanc fut hissé sur la forteresse. Hudson Lowe

demandait à capituler. Treize cents hommes, soutenus par une flotte de

quarante à quarante-cinq voiles, offraient de se rendre à sept cents, ne se

réservant que la retraite avec armes et bagages. Hudson Lowe s'engageait

en outre à faire rentrer la flotte dans le port de Ponza. La capitulation

était trop avantageuse pour être refusée; les neuf cents prisonniers du

fort Sainte-Barbe furent réunis à leurs treize cents compagnons. A

midi, les deux mille deux cents hommes d'Hudson Lowe quittaient l'île,

abandonnant à Lamarque et à ses huit cents soldats la place, les forts,

l'artillerie et les munitions.

Douze ans plus tard, Hudson commandait dans une autre île, non point cette

fois à titre de gouverneur, mais de geôlier, et son prisonnier, comme une

insulte qui devait compenser toutes les tortures qu'il lui avait fait

souffrir, lui jetait à la face cette honteuse reddition de Caprée.

Je visitai le talus et l'escalier, c'est-à-dire l'endroit par lequel quinze

cents hommes étaient montés et mille étaient descendus; rien qu'à les

regarder, on a le vertige; chaque marche de l'escalier porte encore la

trace de quelque mitraille.

J'avais fait toute cette excursion seul. Jadin avait trouvé une vue à

croquer, et s'était arrêté au tiers de la montée. Je le rejoignis en

descendant, et nous regagnâmes ensemble le port. Là, nous fûmes entourés

de vingt-cinq bateliers qui se mirent à nous tirer chacun de leur côté:

c'étaient les ciceroni de la Grotte d'azur. Comme on ne peut pas venir à

Caprée sans voir la Grotte d'azur, j'en choisis un et Jadin un autre, car

il faut une barque et un batelier par voyageur, l'entrée étant si basse et

si resserrée qu'on ne peut y pénétrer qu'avec un canot très étroit.

La mer était calme, et cependant elle brise, même dans les plus beaux

temps, avec une si grande force contre la ceinture des rochers qui entoure

l'île, que nos barques bondissaient comme dans une tempête, et que nous

étions obligés de nous coucher au fond et de nous cramponner aux bords pour

ne pas être jetés à la mer. Enfin, après trois quarts d'heure de navigation

pendant lesquels nous longeâmes le sixième à peu près de la circonférence

de l'île, nos bateliers nous prévinrent que nous étions arrivés. Nous

regardâmes autour de nous, mais nous n'apercevions pas la moindre apparence

de la plus petite grotte, lorsqu'ils nous montrèrent un point noir et

circulaire que nous apercevions à peine au-dessus de l'écume des vagues:

c'était l'orifice de la voûte.

La première vue de cette entrée n'est pas rassurante: on ne comprend pas

comment on pourra la franchir sans se briser la tête contre le rocher.

Comme la question nous parut assez importante pour être discutée, nous

la posâmes à nos bateliers, lesquels nous répondirent que nous avions

parfaitement raison, en restant assis, mais que nous n'avions qu'à nous

coucher tout à fait, et que nous éviterions le danger. Nous n'étions pas

venus si loin pour reculer. Je donnai le premier l'exemple; mon batelier

s'avança en ramant avec des précautions qui indiquaient que, tout habitué

qu'il était à une pareille opération, il ne la regardait cependant pas

comme exempte de tout danger. Quant à moi, dans la position où j'étais, je

ne voyais plus rien que le ciel; bientôt, je me sentis soulever sur une

vague, la barque glissa avec rapidité, je ne vis plus rien qu'un rocher qui

sembla pendant une seconde peser sur ma poitrine. Puis, tout à coup, je

me trouvai dans une grotte si merveilleuse, que j'en jetai un cri

d'étonnement, et je me relevai d'un mouvement si rapide pour regarder

autour de moi, que je manquai d'en faire chavirer notre embarcation.

En effet, j'avais devant moi, autour de moi, dessus moi, dessous moi et

derrière moi, des merveilles dont aucune description ne pourrait donner

l'idée, et devant lesquelles le pinceau lui-même, ce grand traducteur des

souvenirs humains, demeure impuissant. Qu'on se figure une immense caverne

toute d'azur, comme si Dieu s'était amusé à faire une tente avec quelque

reste du firmament; une eau si limpide, si transparente, si pure, qu'on

semblait flotter sur de l'air épaissi; au plafond, des stalactites

pendantes comme des pyramides renversées; au fond, un sable d'or mêlé de

végétations sous-marines; le long des parois qui se baignent dans l'eau,

des pousses de corail aux branches capricieuses et éclatantes; du côté de

la mer un point, une étoile, par lequel entre le demi-jour qui éclaire ce

palais de fée; enfin, à l'extrémité opposée, une espèce d'estrade ménagée

comme le trône de la somptueuse déesse qui a choisi pour sa salle de bains

l'une des merveilles du monde.

En ce moment toute la grotte prit une teinte foncée, comme la terre

lorsqu'au milieu d'un jour splendide un nuage passe tout à coup devant le

soleil. C'était Jadin qui entrait à son tour, et dont la barque fermait

l'orifice de la caverne. Bientôt il fut lancé près de moi par la force de

la vague qui l'avait soulevé, la grotte reprit sa belle couleur d'azur, et

sa barque s'arrêta tremblotante près de la mienne, car cette mer, si agitée

et si bruyante au-dehors, n'avait plus au-dedans qu'une respiration douce

et silencieuse comme celle d'un lac.

Selon toute probabilité, la Grotte d'azur était inconnue des anciens. Aucun

poète n'en parle, et certes, avec leur imagination merveilleuse, les Grecs

n'eussent point manqué d'en faire le palais de quelque déesse marine au nom

harmonieux, et dont ils nous eussent laissé l'histoire. Suétone, qui nous

décrit avec tant de détails les thermes et les bains de Tibère, eût bien

consacré quelques mots à cette piscine naturelle que le vieil empereur eût

choisie sans aucun doute pour théâtre de quelques-unes de ses monstrueuses

voluptés. Non, la mer peut-être était plus haute à cette époque qu'elle

n'est maintenant, et la merveille marine n'était connue que d'Amphitrite et

de sa cour de sirènes, de naïades et de tritons.

Mais parfois, comme Diane surprise par Actéon, Amphitrite se courrouce

contre ces indiscrets voyageurs qui la poursuivent dans cette retraite.

Alors, en quelques instants, la mer monte et ferme l'orifice, de sorte que

ceux qui sont entrés ne peuvent plus sortir. En ce cas, il faut attendre

que le vent, qui a sauté tout à coup de l'est à l'ouest, passe au sud ou

au septentrion; et il est arrivé que des visiteurs venus pour passer vingt

minutes dans la Grotte d'azur, y sont restés deux, trois et même

quatre jours. Aussi les bateliers, dans la prévoyance de cet accident,

emportent-ils toujours avec eux une certaine quantité d'une espèce de

biscuit destiné à nourrir les prisonniers. Quant à l'eau, elle filtre en

deux ou trois endroits de la grotte, assez abondamment pour que l'on n'ait

rien à craindre de la soif. Nous fîmes quelques reproches à notre batelier

d'avoir attendu si tard à nous raconter un fait aussi peu rassurant; mais

il nous répondit avec une naïveté charmante.

--Dame! Excellence, si l'on disait cela tout d'abord aux voyageurs, il y

en a la moitié qui ne voudraient pas venir, et ça ferait du tort aux

bateliers.

J'avoue que depuis cette circonstance accidentelle, j'étais pris d'une

certaine inquiétude, qui faisait que je trouvais la Grotte d'azur

infiniment moins agréable qu'elle ne m'avait paru d'abord. Malheureusement

notre batelier nous avait raconté ces détails au moment où nous nous

déshabillions pour nous baigner dans cette eau si belle et si transparente

qu'elle n'a pas besoin, pour attirer le pêcheur, des chants de la poétique

ondine de Goethe. Nous ne voulûmes point perdre les préparatifs faits, nous

achevâmes ceux qui restaient à faire en toute hâte, et nous piquâmes chacun

une tête.

C'est seulement lorsqu'on est à cinq ou six pieds au-dessous de la surface

de l'eau, qu'on peut en apprécier l'incroyable pureté. Malgré le voile

qui enveloppe le plongeur, aucun détail ne lui échappe; on aperçoit aussi

clairement qu'au travers de l'air le moindre coquillage du fond ou la

moindre stalactite de la voûte; seulement, chaque chose prend une teinte

encore plus foncée.

Au bout d'un quart d'heure, nous remontâmes chacun dans notre barque, et

nous nous rhabillâmes sans avoir séduit, à ce qu'il paraît, aucune des

nymphes invisibles de cet humide palais, qui n'eussent point manqué, dans

le cas contraire, de nous retenir au moins vingt-quatre heures. La chose

était humiliante; mais, comme nous n'avions la prétention ni l'un ni

l'autre d'être des Télémaques, nous en prîmes notre parti. Nous nous

recouchâmes au fond de notre canot respectif et nous sortîmes de la Grotte

d'azur avec les mêmes précautions et le même bonheur que nous y étions

entrés: seulement nous fûmes six minutes sans pouvoir ouvrir les yeux; la

clarté ardente du soleil nous aveuglait. Nous n'avions pas fait cent

pas que déjà ce que nous venions de voir n'avait plus pour nous que la

consistance d'un rêve.

Nous abordâmes de nouveau au port de Caprée. Pendant que nous réglions nos

comptes avec nos bateliers, Pietro nous montra un homme couché au grand

soleil et étendu la face contre le sable. C'était le pêcheur qui, neuf

ou dix ans auparavant, avait découvert la Grotte d'azur en cherchant des

fruits de mer le long des rochers. Il était venu aussitôt faire part de sa

découverte aux autorités de l'île, et leur avait demandé ou le privilège de

conduire seul les voyageurs dans le nouveau monde qu'il avait découvert, ou

une remise sur le prix que se feraient payer ceux qui les conduiraient.

Les autorités, qui avaient vu dans cette découverte un moyen d'attirer les

étrangers sur leur île, avaient accédé à la seconde proposition, de sorte

que depuis ce temps le nouveau Christophe Colomb vivait de ses rentes,

après lesquelles il ne se donnait pas même la peine de courir, et qui, on

le voit, lui arrivaient en dormant. C'était le personnage de toute l'île

dont le sort était le plus envié.

Comme nous avions vu tout ce que Caprée pouvait nous offrir de curieux,

nous remontâmes dans notre chaloupe, et nous regagnâmes le speronare,

qui, profitant de quelques bouffées de vent de terre, remit à la voile et

s'achemina tout doucement dans la direction de Palerme.

Le Speronare · 第 5 / 59 题