LE MARÉCHAL DUC DE RAGUSE À M. LE PRINCE DE POLIGNAC.

«Vienne, 26 mars 1833.

«Prince, il est des bornes aux égards que l'on doit au malheur; il faut

qu'il se respecte pour mériter d'être plaint. Je m'étais tu devant le

vôtre, plus longtemps même que ne le comportaient vos procédés à mon

égard, à l'époque de votre procès à la Chambre des pairs. Alors vous

défendiez votre vie. S'il n'est pas généreux à vous de chercher à

détourner sur une autre tête la foudre qui grondait sur la vôtre, j'ai

compris que l'imminence du danger avait pu vous entraîner, peut-être

vous paraître une excuse, et j'ai voulu que mon silence diminuât vos

périls. Depuis, les murs de votre prison m'avaient semblé une égide

contre laquelle devaient expirer les ressentiments les plus justes.

Aujourd'hui que vos publications en franchissent l'enceinte, aujourd'hui

que vous faites imprimer, que vous essayez d'étayer de votre signature

de calomnieuses suppositions contre moi, je rentre dans mes droits, et

je prends la parole.

«Ma réponse sera brève. Je n'examinerai point votre système politique.

La raison l'avait jugé avant les événements, et l'histoire le jugera à

son tour. Je ne viens point non plus faire le récit de ce qui s'est

passé en 1830. C'est un soin que je me réserve pour l'avenir, et c'est

de vous seul que je m'occupe en ce moment. Ai-je rempli tout entières

les obligations que m'imposaient mon devoir militaire et une triste

fatalité? Telle est la question que vous avez si odieusement soulevée,

telle est la question dans laquelle je me renferme.

«Vous dites qu'au mois de juillet la garnison de Paris était forte de

treize mille hommes. Elle ne présentait qu'un effectif, présent sous les

armes, de neuf mille trois cent vingt-quatre combattants, infanterie et

cavalerie. En y ajoutant les troupes de Saint-Denis, Versailles, Rueil

et Courbevoie, elle se montait à onze mille quarante hommes. Je n'y

comprends pas le service de Saint-Cloud, la garnison indispensable à

Vincennes, et les non-valeurs de chaque régiment. Mais je ne fais, au

surplus, que noter cette différence. Qu'était-ce que vos treize mille

hommes prétendus contre tout Paris en armes? Vous parlez de troupes que

vous aviez échelonnées aux environs de la capitale. Toutes celles que

vous citez étaient des troupes de la garde; les villes que vous nommez,

leurs garnisons habituelles, moins Sèvres, où il n'y avait et où il n'y

a jamais eu accidentellement qu'un escadron de cavalerie légère pour les

escortes, lorsque le roi habitait Saint-Cloud.

«Votre prévoyance n'avait donc abouti qu'à ne rien changer à un ordre

établi de tous les temps, et pour les époques les plus tranquilles.

C'est moi qui, dès le 28 juillet, au matin, envoyai en toute hâte des

ordres pour faire venir ces troupes à Paris. Deux régiments d'infanterie

et deux de cavalerie purent seuls arriver. Le soulèvement presque

général du pays qu'ils avaient à traverser, joint à l'éloignement où ils

se trouvaient, ne permirent pas aux autres corps de rejoindre avant

Saint-Cloud, Versailles et Rambouillet. Un régiment d'infanterie et un

de cavalerie de la garde ne purent pas même rejoindre du tout.

L'artillerie de Vincennes ne fut mise, dites-vous, en marche, vous ne

savez pourquoi, que pour se réunir à la hauteur de Rambouillet. Vous

savez très-bien, au contraire, que je la mandai, le 28, au soir, que je

dirigeai sur Vincennes un régiment entier pour l'escorter, et que, si

j'ai attendu pour cette opération la fin de la journée, c'est que cette

artillerie ne pouvait pas venir sans escorte, et qu'au milieu du combat

je ne pouvais pas me dégarnir des troupes nécessaires pour assurer sa

marche. Vous savez encore que cette artillerie, obligée à de très-longs

détours, ne put entrer à temps dans Paris, et qu'elle est arrivée, dans

l'après-midi du 29 juillet, à Saint-Cloud, où, depuis le matin, étaient

déjà les canons de Saint-Cyr, avec les élèves de cette école appelés

pour y rester.

«J'ai donc fait venir toutes les troupes qui étaient sous mon

commandement direct aussitôt que les développements de l'insurrection

nécessitèrent un déploiement de forces. Quelles troupes aviez-vous mises

en mouvement, vous, ministre de la guerre? Ce n'est que le 30 que

l'ordre est arrivé au camp de Saint-Omer de se mettre en marche sur

Paris.

«Je ne cherche pas dans quel but vous me dites que, dès le 27 au matin,

vous m'aviez remis mes lettres de service. Mieux que personne vous savez

que ce n'est qu'à une heure après midi que je suis arrivé auprès de

vous, et que le premier avis de ma nomination au commandement de Paris

ne m'avait été donné que peu avant midi par le roi lui-même. Quels

renseignements utiles ai-je reçus de vous alors? Quels autres m'ont été

fournis, pendant la durée de la lutte, par l'autorité qui avait mission

et devoir de me les procurer? Aucuns. Ainsi, tandis que je cherchais

toutes les chances que je pouvais me donner, je n'ai trouvé ni concours

ni assistance là où je devais les espérer. Réduit aux seules ressources

que je pouvais me créer, je n'avais pas à les calculer, mais à les

employer, et je l'ai fait. Le mardi, c'était une émeute, elle a été

réprimée; le mercredi, c'était une insurrection. J'ai dit au roi la

vérité sur son importance, et j'ai marché au-devant d'elle, parce que,

pour la vaincre, il fallait la combattre.

«Si, comme vous le voudriez aujourd'hui que vous avez résolu d'oublier

vos opinions et vos avis d'alors; si, dis-je, j'avais laissé les

insurgés, maîtres de tout Paris, s'y organiser et s'y établir librement;

si j'avais attendu que l'on vînt m'attaquer aux Tuileries, diriez-vous

qu'il fut fait ainsi au 13 vendémiaire? Vous me reprocheriez, et avec

raison, d'être resté spectateur bénévole de l'insurrection, et de

n'avoir pas tenté le moindre effort pour l'empêcher de s'accroître et de

s'affermir: vous me rappelleriez ce qui, deux ans auparavant, s'était

passé dans la rue Saint-Denis. Au 13 vendémiaire, la révolte organisée

marchait en colonne sur un seul point: c'était ce point unique que

Bonaparte avait à défendre. Ici, la révolution bouillonnait partout; il

fallait essayer de comprimer partout la menace avant qu'elle fût

devenue une réalité invincible. Quand j'ai vu nos efforts inutiles, je

me suis réduit à l'attitude défensive où vous prétendez que j'aurais dû

rester d'abord. Là, faisant abstraction de l'exaltation toujours

croissante de la population et de l'ébranlement croissant des troupes,

j'espérais tenir longtemps; et de cet espoir, que je vous avais exprimé,

vous concluez que vous aviez donc admirablement pourvu à tout, puisque

je pouvais garder ma position dans Paris. Le Louvre et les Tuileries,

attaqués et enveloppés par Paris tout entier, c'est ce que vous appelez

ma position! ce qui vous paraît la position du roi de France! C'était

pour arriver là que vous aviez fulminé les ordonnances fatales! Prince,

vous parliez avec moins d'assurance alors, et, en gardant le souvenir de

mes espérances du 28 au soir, aviez-vous perdu la mémoire du 29 au

matin, lorsque je vous conjurai de vous rendre à Saint-Cloud pour

éclairer le roi sur l'état de ses affaires, et lorsque je vous déclarai

qu'il était tel, que, sans un prompt rapport des ordonnances, le mal

deviendrait si grand, que rien ne pourrait plus le réparer?

«Aujourd'hui, la retraite précipitée de Paris vous est un mystère,

dites-vous. Voici la réponse que je vous fais: J'étais rue de Rohan, à

la tête de mon état-major, observant ce point, par lequel le peuple

aurait pu couper le Louvre des Tuileries, quand je vis tout à coup le

premier de ces palais au pouvoir des insurgés. Resté presque seul, avec

une poignée d'officiers et de soldats, je défendais encore de ma

personne et de mon épée la cour du Carrousel, que déjà les troupes qui

avaient quitté le Louvre étaient près de la place Louis XV.... Huit

jours de plus cependant, assurez-vous, et la monarchie était sauvée par

les mesures que vous aviez prises. Alors, prince, à votre tour,

expliquez-moi, si le salut de la monarchie tenait absolument à ce que je

fusse aux Tuileries, comment il se fait que l'ordre d'évacuer Paris ait

été rédigé à Saint-Cloud plus d'une heure avant que je l'aie

quitté.--Vous n'avez pu l'ignorer, cet ordre, car il a dû être délibéré

dans le conseil, et vous en étiez encore le président. Quand on le

signait, on ne pouvait pas même avoir appris que le passage dans les

rangs du peuple de deux régiments de la ligne rendait à peu près

intenable ma position aux Tuileries; on ne savait pas l'abandon imprévu

du Louvre. Moi, témoin de tous les revers, j'avais moins désespéré que

le conseil, et j'essayais de tenir de position en position.--Malgré la

défection de la ligne, je restais aux Tuileries; forcé de les quitter

par l'abandon du Louvre, je prenais une nouvelle position à la barrière

de l'Étoile, et c'est là que j'ai reçu cet ordre de quitter,

non-seulement les Tuileries, mais Paris, et de me rendre à Saint-Cloud.

Ainsi cette évacuation si funeste, selon vous, elle a été voulue, elle a

été prescrite, et les événements n'ont fait que la hâter d'une heure

tout au plus. Et c'est vous, prince, vous qui élevez la voix, vous qui

m'accusez!

«Ici je m'arrête. Innocent de l'entreprise qui a perdu la monarchie, je

n'aurais cependant pas soulevé volontairement ces souvenirs douloureux.

Douloureux, ils le sont pour moi; car, s'ils ne me retracent que de

cruels devoirs, honorablement remplis, ils me retracent par cela même ce

qu'il y a de plus pénible pour un soldat, le sang français versé par des

mains françaises.

«Vous qui avez fait tous ces maux, vous avez plus de courage. Continuez.

Déjà une fois victime de votre impéritie, rendez-moi encore responsable

de vos fautes, et cherchez à m'immoler, si vous le pouvez, à l'opinion.

Je dédaignerai, à l'avenir, de répondre à vos accusations. Je les livre

d'avance au jugement des gens de bien, et je leur laisse le soin de les

qualifier.

«LE MARÉCHAL, DUC DE RAGUSE.»

Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (8/9) · 第 28 / 34 题