«Notre président du conseil, chargé par intérim du
portefeuille de la guerre, est chargé de l'exécution de la
présente ordonnance.
«Donné en notre château de Saint-Cloud, le 27 juillet de l'an
de grâce 1830, et de notre règne le sixième.
«_Signé_: CHARLES.
Par le roi:
«Le président du conseil des ministres, chargé par intérim du
portefeuille de la guerre,
«Le prince DE POLIGNAC.
«Pour ampliation:
«Le président du conseil des ministres, chargé par intérim du
portefeuille de la guerre,
«Le prince DE POLIGNAC.»]
Une grande agitation régnait dans les esprits. Du mouvement, des
groupes, se faisaient remarquer; mais d'abord aucunes dispositions
n'annonçaient des intentions éminemment hostiles. Cependant les
rassemblements de la rue Saint Honoré commencèrent à grossir; ils se
portèrent ensuite sur la place du Palais-Royal. Là, on jeta des pierres
aux gendarmes qui s'y trouvaient; on les assaillit; enfin on les mit
dans le cas de faire usage de leurs armes. Une trentaine de coups de
fusil furent tirés en cette circonstance. Ces événements pouvaient faire
craindre des choses plus graves pour la soirée.
Je donnai l'ordre à toutes les troupes de sortir des casernes et de
venir occuper les positions suivantes:
Le 1er régiment de la garde vint occuper le boulevard des Capucines,
avec deux pièces de canon et cinquante lanciers;
Le 3e, le Carrousel, avec quatre pièces de canon et cent cinquante
lanciers;
Les Suisses, la place Louis XV, avec six pièces de canon;
Le 15e occupa le pont Neuf;
Le 5e, la place Vendôme;
Le 50e, les boulevards Poissonnière et Saint-Denis;
Le 53e avec les cuirassiers, la place de la Bastille.
Toutes ces troupes étaient en position à cinq heures; elles se mirent en
communication entre elles par des patrouilles dans toutes les
directions, et ne rencontrèrent nulle part de résistance. Vers les sept
heures, des attroupements se portèrent encore dans la rue Saint-Honoré,
en arrivant par les rues transversales. Deux barricades, commencées
près des rues du Duc-de-Bordeaux et de l'Échelle furent détruites par
mon ordre. Les troupes s'étant retirées, on les recommença. Il fallut y
retourner. Des matériaux de construction, qui se trouvèrent là,
servirent d'armes contre les troupes. Quelques soldats furent blessés
par des pierres, et à deux reprises ils furent obligés de faire feu. Ces
hostilités de la part des Parisiens ne pouvaient pas être sérieuses, et
ces espèces de retranchements, construits si près des lieux où des
forces considérables étaient réunies, semblaient n'avoir d'autre but que
de provoquer et de juger les dispositions des troupes.
Des patrouilles ont pu avoir quelque rencontre ailleurs, et cela est
probable, puisqu'un homme a été tué vers la rue Feydeau; mais cependant
rien de plus important ne se passa dans cette journée.
À neuf heures, les groupes se dissipèrent d'eux-mêmes. Chacun rentra à
son logis, et, à dix heures et demie, toutes les rues devinrent libres.
La tranquillité étant parfaitement rétablie, rien absolument n'annonçant
des projets de désordre pour la nuit, les troupes reçurent l'ordre de
rentrer dans les casernes.
Le mercredi, 28, de grand matin, les groupes se reformèrent, et une
extrême agitation se manifesta dans la population. Les choses pouvant
devenir graves, j'expédiai des officiers à Versailles et à Saint-Denis
pour en faire venir les garnisons, et des courriers à Melun, Provins,
Fontainebleau, Beauvais, Compiègne et Orléans. J'envoyai un officier
au-devant du 4e régiment de la garde, venant de Caen et devant arriver
seulement le 3 août, afin de hâter sa marche.
L'agitation se changea bientôt en tumulte. Dès sept heures, les
désordres prirent le caractère le plus hostile. On brisait partout les
armes de France; on coupait les cordes des réverbères; on traînait les
drapeaux blancs des mairies dans le ruisseau, et on criait: _À bas les
Bourbons!_
J'écrivis immédiatement au roi pour l'informer de ce qui se passait.
J'envoyai partout l'ordre aux troupes de sortir des casernes aussitôt
après avoir mangé la soupe, et de s'établir de la manière suivante:
Le 1er régiment de la garde, boulevard des Capucines, avec deux pièces
de canon et cent lanciers;
Le 6e à son arrivée de Saint-Denis, devait se placer en réserve à la
Madeleine;
Le 3e de la garde et deux cents lanciers sur le Carrousel, aussitôt
après avoir été remplacé par le 2e régiment venant de Versailles, avec
le 2e de grenadiers à cheval;
Le 15e régiment fut placé sur le pont Neuf;
Le 5e et le 50e sur la place Vendôme;
Le 53e et les cuirassiers sur la place de la Bastille.
À huit heures, je fus informé que, par la plus étrange fatalité, deux
gendarmes d'élite, chargés de porter ma lettre au roi, l'avaient perdue.
Le mal était fait, il fallait se hâter de le réparer. J'écrivis une
autre lettre qui lui parvint sans retard [6].
[Note 6: «Sire, j'ai déjà eu l'honneur de rendre compte à
Votre Majesté de la dispersion des groupes qui ont troublé la
tranquillité de Paris.--Ce matin, ils se reforment plus
nombreux et plus menaçants.--Ce n'est plus une émeute, c'est
une révolution. Il est urgent que Votre Majesté prenne des
moyens de pacification. L'honneur de la couronne peut encore
être sauvé.--Demain, peut-être, il ne serait plus temps.
«Je prends mes mesures pour combattre la révolte. Les troupes
seront prêtes à midi; mais j'attends avec impatience les
ordres de Votre Majesté.»
L'officier d'ordonnance, porteur de cette lettre, me dit, au
retour, que, remise au moment où le roi allait à le messe,
elle resta déposée sur un tabouret de la galerie, et ne fut
ouverte par le roi qu'au retour de la chapelle. Il n'y fut
pas fait de réponse.]
À neuf heures, un jeune homme, envoyé par le préfet de police pour
demander un renfort de troupes, s'informa près de mes officiers s'il
était vrai que la ville fût mise en état de siége. Prévenu de cette
question, j'envoyai chez M. de Polignac pour savoir ce que cela voulait
dire.
Sur ces entrefaites, et vers dix heures, je fus mandé chez le président
du conseil ou je trouvai les ministres réunis.
Ils me remirent l'ordonnance du roi, qui déclarait la ville de Paris en
état de siége[7]. Et, comme je ne connaissais pas au juste l'étendue des
pouvoirs que cette ordonnance me conférait, un des ministres me lut
l'article du Code, et ils me prévinrent que, pour faciliter leurs
rapports avec moi, ils allaient venir s'établir aux Tuileries, et me
demandaient de leur faire préparer des logements.
[Note 7: «Charles, par la grâce de Dieu, roi de France et
de Navarre, à tous ceux qui ces présentes verront, salut;
«Vu les articles 53, 101, 102 et 103 du décret du 24 décembre
1811;
«Considérant qu'une sédition intérieure a troublé, dans la
journée du 27 de ce mois, la tranquillité de Paris;
«Notre conseil entendu,
«Nous avons ordonné et ordonnons ce qui suit: