... C’est pourquoi il n’y eut jamais de peuples chrétiens. L’Europe,
depuis qu’elle a été nominalement christianisée, ne vit que des quelques
gouttes d’élixir païen qu’elle a sauvées de la jalousie de ses
convertisseurs. On parle d’obscurantisme; il est dans la morale
chrétienne et non dans un cérémonial et des usages hérités de la
religion gréco-romaine. Ce cycle néo-chrétien, dont on ne peut prévoir
la fermeture, est navrant. On voit l’humanité s’abrutir toujours de plus
en plus, à mesure qu’elle s’éloigne du romanisme pour essayer de
réaliser les chimères d’un rêve asiatique. L’heure est chrétienne, et
elle est sonnée à toute volée par des hommes qui se croient
anti-chrétiens. Ne soyons pas dupes des mots. La théologie s’est
sécularisée; elle est parlementaire et électorale. Elle tend à l’action
politique. Jésus a réfléchi--ceci pourrait tenter quelque socialiste--et
il s’est dit qu’après tout, ce monde vaut bien l’autre et qu’il s’y
pourrait tailler un royaume. Je ne crois pas qu’il réussisse, parce que
l’on conçoit difficilement une société anti-sociale. Mais plus
l’entreprise est vaine, plus la bataille sera longue et pénible. Il est
possible que, s’étant mis, une fois pour toutes, l’idée du paradis
évangélique dans la tête, l’humanité ne veuille plus jamais en démordre.
Du moins cela durera jusqu’à ce qu’un autre grand courant, peut-être
tout contraire, emporte les hommes vers une autre chimère, une autre
étoile aussi inaccessible que toutes les étoiles.
En ce moment, nous en sommes au point que tout ce qui n’est pas chrétien
semble obscène. On ne peut plus dire que généralement les loups mangent
les agneaux et que c’est leur devoir de loups, sans faire passer dans la
foule un frisson d’horreur. Il faut mettre ordre à cela et ranger le
monde sous la houlette de Berquin. On confond l’équité, qui est l’ordre,
avec la justice, idée chrétienne. _Justitia_ pour Cicéron et pour les
juristes, c’est la loi, l’attribution à chacun de ce qui lui est dû;
pour Tertullien, le mot signifie douceur, bonté. Nous en sommes à
Tertullien. C’est une manière de sentir. Elle a sa valeur. Seulement
ceux qui répètent le _beati mites_, et qui pratiquent l’évangile de la
pitié sont destinés à devenir les esclaves de ceux qui osent dire: ma
justice, c’est ma force, et qui le prouvent. Ils le sont déjà. Je
comprends bien que ceux qui sont les faibles veuillent devenir les
forts; mais l’inverse me révolte comme une lâcheté. Je n’aime pas ces
patriciens romains qui se rangèrent à la religion des esclaves; ils
furent les apostats de leur caste et de leur race. En France, dès que
les aristocrates militaires eurent reçu quelque culture, dès qu’ils
comprirent le sens des prières chrétiennes, ils refusèrent de les
prononcer et laissèrent au peuple une religion d’humilité. Les orateurs
chrétiens du XVIIe siècle viennent du peuple; leur occupation est de
convertir les grands; chacun est le saint Remi de quelque Clovis. Le
grand Condé résista longtemps; un jour, comme Bourdaloue montait en
chaire, à Saint-Sulpice, il cria: «Silence, voici l’ennemi!» On n’a
jamais cité ce mot qu’en l’honneur de Bourdaloue. Soit; mais il établit
très bien aussi la position d’un Condé devant un Jésuite.
Aujourd’hui l’aristocratie intellectuelle se peut juger d’après la même
pierre de touche. Elle est incompatible, je ne dis pas seulement avec la
foi, avec la sentimentalité chrétienne. Il faut vivre plus haut que cela
et ne point s’occuper du bonheur des autres, alors que l’on dédaigne le
sien propre. Le christianisme a promulgué une morale unique, obligatoire
pour tous. Ceux qui semblent le plus violents contre le christianisme
ont le plus grand soin de respecter cette morale; plutôt que de
l’alléger, ils la rendraient volontiers plus lourde. Il faut être
heureux, et c’est l’obéissance qui conduit par la main les hommes vers
le bonheur. Ainsi l’humanité sacrifie tout ce qui n’est pas essentiel à
l’idéal moyen qu’elle veut atteindre. Le premier sacrifice est celui de
la liberté. Penser selon les ordres d’un directoire religieux ou
politique, qu’importe au peuple, qui ne pense pas? Se soumettre:
qu’importe à une masse qui vit déjà dans l’esclavage? Le choix des
plaisirs: elle est habituée à les subir. La joie de se grandir par un
acte difficile: qui comprend cela? Enfin le bonheur moyen écarte tout ce
qui peut faire moins laide la vie humaine; et il englobe tout ce qui la
rabaisse. L’idéal terrestre de l’humanité sent la porcherie, comme son
idéal céleste sentait l’étable. Ni le paradis chrétien ne peut convenir
à la partie supérieure de l’humanité, ni le paradis socialiste. Les
hommes dignes de ce nom ne connaissent qu’une manière d’exercer la vie:
par la lutte pour la liberté.
Cependant le monde est chrétien et il se christianise tous les jours.
Ceux qui se retranchent de la communion en avouant leur incroyance
devront se résigner à une vie inharmonieuse et pénible. Les
non-conformistes seront de plus en plus bafoués et haïs. Leur position
va devenir plus difficile que ne le fut, sous le règne de la foi, la
position des incrédules. Il faut déjà ruser pour dire sa pensée, quand
elle blesse la morale chrétienne.
Cependant, à condition de ne prétendre qu’à l’approbation du très petit
nombre des esprits libres, il est encore temps de parler. Si le cercle
des auditeurs est étroit, la voix est mieux entendue. Je relis des pages
où M. Victor Brochard a eu le courage de montrer[59] que l’idée de Dieu,
telle que la philosophie orthodoxe croit la trouver chez les Grecs, est
une idée purement chrétienne. «Jamais, dans la philosophie grecque--la
chose est hors de doute,--et pas plus chez les Stoïciens que chez
Platon, l’infini n’a été considéré autrement que comme une imperfection,
un non-être.» Notre Dieu moderne n’est pas le produit d’une évolution
normale de la pensée humaine; il représente la substitution brutale
d’une croyance religieuse à une conception philosophique. A l’idée
religieuse d’un Dieu-volonté se joint nécessairement l’idée d’obligation
morale. Le bien c’est la volonté de Dieu, soit qu’il l’ait formulée
directement (révélation), soit qu’il l’ait inscrite à jamais dans la
conscience de chaque homme (Kant). «Nombre de moralistes, dit M.
Brochard, acceptent sans hésiter de définir la morale, la science du
devoir, et notre esprit moderne ne conçoit pas même une morale qui ne
tracerait pas à chacun sa ligne de conduite, ne lui formulerait pas
certains préceptes auxquels il est tenu d’obéir. Cependant, si l’on veut
bien y prendre garde, cette idée est totalement absente de la morale
ancienne. Elle est si étrangère à l’esprit grec que pas plus en grec
qu’en latin, il n’y a de mot pour l’exprimer. Jamais les anciens n’ont
conçu l’idéal moral sous la forme d’une loi ou d’un commandement.» La
morale pour les anciens c’est la coutume, l’usage. Leurs moralistes
donnent des conseils, jamais des ordres. Sans doute ils voulaient, eux
aussi, aider les hommes à trouver le bonheur; mais cette attitude était
toute fraternelle. Ils ne mêlaient pas l’idée de devoir à la recherche
du «souverain bien». Et comme ils ne concevaient pas de devoir, ils
ignoraient la conscience morale. La vertu était donc pour les anciens
toute différente de ce qu’elle est pour nous. «Au point de vue moderne,
dit M. Brochard, la vertu est l’habitude d’obéir à une loi nettement
définie et d’origine suprasensible. Au point de vue ancien, elle est la
possession d’une qualité naturelle.» Les idées de libre-arbitre, de
responsabilité morale sont également ignorées de la philosophie grecque;
quant à l’immortalité de l’âme, ce fut une des rêveries de Platon, mais
elle ne tient pas étroitement à sa philosophie.
[59] _La Morale ancienne et la morale moderne_, dans la _Revue
Philosophique_ du 1er janvier 1901.
En descendant au détail de la morale, on trouverait presque toutes nos
coutumes en opposition avec les coutumes des anciens, tellement le
christianisme nous a façonnés sans pitié pour notre liberté et pour la
pureté de notre race. Je ne dis pas qu’il faille rejeter définitivement
et toute la morale chrétienne, et toute la philosophie chrétienne; cela
pourrait produire un précipice fâcheux et qu’il serait difficile de
combler. On pourrait cependant écarter, à titre provisoire, ces diverses
notions, véritables intruses dans l’intelligence occidentale. Suivons
l’exemple du catéchisme qui débute par: «Êtes-vous chrétien?» Ainsi on
interrogerait toutes les prescriptions morales, tous les dogmes
métaphysiques, et on les écarterait doucement, après s’être bien assuré
de leur origine. C’est de l’empirisme; sans doute, mais pour qui ne
croit pas la vérité, l’empirisme est la seule méthode. Que, pendant ce
travail des philosophes, les hommes continuent à faire semblant de
pratiquer l’une des formes du christianisme, cela n’a aucune importance,
pourvu que les mœurs soient libres, pourvu que l’intelligence demeure
intacte.
On verrait ensuite ce que l’on pourrait reprendre parmi l’écart. Non pas
l’idée de Dieu, sans doute, ni l’impératif catégorique; peut-être entre
les plus basses cartes, un peu de cette sentimentalité perverse sans
laquelle nous ne comprendrions plus rien à notre art et à notre
littérature. Le christianisme n’a pas apporté au monde que des mensonges
et des poisons. Nietzsche l’a trop méprisé. Une religion qui a conquis
l’humanité, c’est qu’elle s’adaptait au moins à certains de ses besoins.
Aujourd’hui même, on ne voit à lui opposer que des principes qui
révoltent presque tous les hommes. Aussi l’enquête que je propose
serait-elle un jeu purement philosophique; elle fournirait quelques
flèches à la critique, mais peut-être pas une seule arme vraie. N’ayant
plus de position intellectuelle, le christianisme est inaccessible aux
arguments intellectuels. La raison n’y peut rien; peut-être mourra-t-il
un jour empoisonné par la ciguë de son triomphe?...
1901.