_Sur le rôle de l’art._
Il y a dans le livre de Tolstoï une définition--ou une explication--de
l’art qui n’est pas mauvaise; on peut dire en la prenant pour point de
départ: L’art est l’expression de la Beauté.--L’Art est de la beauté
exprimée par une œuvre humaine.--Une œuvre d’art est une œuvre où
l’homme a traduit, au moyen de formes sensibles ou intellectuelles,
l’idée ou la sensation du beau.
On peut dire encore plusieurs choses, toutes parfaitement inutiles,
quoique justes et vraies; mais on ne peut pas dire:
«L’art constitue un moyen de communion entre les hommes s’unissant par
les mêmes sentiments,» car, cette définition s’appliquerait
indifféremment à la religion, à la morale, au patriotisme, à la science,
à toutes les activités qui ont une valeur sociale.
L’art a un but particulier et tout à fait égoïste: il est son but à
lui-même. Il ne se charge volontiers d’aucune mission, ni religieuse, ni
sociale, ni morale. Il est le jeu suprême de l’humanité; il est le signe
de l’homme; il est la marque du désintéressement intellectuel. Il
affirme le divin; il tend à sortir des contingences; il se veut libre,
il se veut inutile, il se veut absurde, c’est-à-dire en désaccord avec
les forces mêmes de la nature qui tiennent l’homme dans une étroite
servitude.
Si l’on donne à l’art un but de moralité, il cesse d’être, puisqu’il
cesse d’être inutile. Il est impossible qu’une œuvre soit voulue en même
temps d’art et de moralité; l’antinomie est absolue.
Cependant la tendance des hommes est de faire servir à leurs besoins
même l’inutile. C’est ainsi que l’on attribue à telles œuvres d’art pur
une signification seconde, surajoutée arbitrairement et tellement
factice qu’on peut l’ôter, la remettre, la changer--comme ces robes des
idoles espagnoles--sans que l’œuvre ait rien perdu de son caractère
désintéressé: elle y gagne parfois un nouveau sourire d’ironie et de
pitié.
Il arrive aussi que tel grand écrivain, comme Tolstoï, croyant faire à
la fois de l’art et de la morale, a fait de l’art pur, malgré son désir
et malgré sa volonté. Cela est rare et les hommes de génie eux-mêmes
sont punis, le plus souvent, et réduits à la médiocrité, quand ils ont
voulu se servir de l’art, au lieu de le servir. Je ne demande pas que,
dans le désarroi futur, on respecte ce refuge suprême. Si tous les
sanctuaires doivent être détruits, celui-là ne sera pas épargné et il
est très probable que les prochaines civilisations, entièrement
utilitaires, matérialistes, scientifiques et morales, se soucieront peu
de jouer à faire des tableaux, des poèmes ou des dômes. Si elles
admettent encore une sorte d’art, cela sera de l’art «social»,--pour que
l’art soit nié sous son propre nom.
Ainsi Tolstoï, dont les paroles m’épouvantent, aura raison dans
l’avenir,--à moins que l’avenir échappe aux constructeurs de sociétés, à
moins qu’il ne ressemble, tout bonnement, et au présent et au passé.
1899.
V