EN RÉPONSE A CETTE QUESTION:

_Quel sera l’idéal de demain?_

Puis-je vous avouer, Monsieur, que je ne m’inquiète pas plus de l’idéal

de demain que du temps de demain? Beau, mauvais, variable, avec toutes

les nuances et toutes les modifications que ces mots subissent selon les

intérêts, les désirs, les illusions de chacun. Cela regarde le

baromètre. Quel que soit l’état social, l’individu s’accommode à cet

état, puisqu’il y vit et s’y reproduit. Je trouve seulement que l’homme

a une tendance fâcheuse à tyranniser la nature: grisé par la passivité

des choses, il est probable qu’il voudra de plus en plus substituer ses

propres lois aux lois naturelles et tenter de faire régner l’idée de

justice qui n’est que l’idée de logique mal comprise.

Vous savez qu’il y a une notion commune à beaucoup de religions, celle

d’un Paradis terrestre situé au commencement du monde. Or, au siècle

dernier, des penseurs hardis imaginèrent de transporter ce paradis à

l’autre bout, à la fin. Une hardiesse plus grande serait de le situer au

milieu, en un milieu oscillant, au milieu même où nous sommes

aujourd’hui: on l’essaya; c’était l’optimisme, mais la chose parut un

peu forte, même aux plus naïfs. Paradis-passé, paradis-futur, je classe

les deux notions côte à côte dans le chapitre des superstitions

hédonistes: c’est de la matière à littérature.

Pourtant je voudrais vous dire quelque chose qui paraisse important, et

voici: la vie serait, je crois, rendue beaucoup meilleure pour tous et

pour chacun, si l’on admettait cette idée que la société est faite pour

l’individu et non l’individu pour la société. C’est l’individu qui

souffre et non la collectivité; c’est lui, et non la totalité, qui est

la pièce importante. Sacrifier les individus au bien public me semble

aussi absurde que si, lors d’un incendie, on sacrifiait les locataires

d’une maison pour sauver la maison. Mais cet idéal apparaît très opposé

à celui qui peut-être s’élabore et qui serait, dit-on, l’unification,

selon la moyenne, de toutes les intelligences et de toutes les forces.

Idéal (si l’on ose dire) bien difficile à réaliser. On compte sans le

génie ou bien l’on espère que le génie consentira à être médiocre: c’est

peut-être aller un peu loin.

Voilà. J’ai très mal répondu à vos questions, mais c’est que je vois

très mal dans l’avenir. Si pourtant je vous envoie cette note, c’est par

sympathie pour votre œuvre et parce que vous défendez, comme j’ai

quelquefois essayé de le faire, l’individualisme et la liberté contre la

tyrannie et les vilaines entreprises de l’État et des Lois.

1898.

Le chemin de velours; Nouvelles dissociations d'idées · 第 66 / 72 题