Il ne s’agit pas d’affirmer une série de grades ou de fonctions
caractérisés par des différences sensibles. Dans le monde de
l’intelligence on se meut librement, sans mot d’ordre que celui chuchoté
par l’infini, et on ne reconnaît de supériorités qu’élues par un
jugement personnel. L’expression hiérarchie intellectuelle signifie
seulement ceci: les hommes sont divisés en deux castes, les Énergétiques
et les Énergumènes, ceux qui agissent et ceux qui sont agis (ou
devraient être agis), ceux qui détiennent l’Esprit, c’est-à-dire la
Force, et ceux qui subissent (ou devraient subir) l’action de l’Esprit,
ou de la force,--οὶ ἐνργητιχοὶ, οὶ ἐνεργούμενοι. Hiérarchie donc à deux
degrés, ou plutôt à deux cercles dont l’un, inscrit dans l’autre, a
l’étroitesse, mais la solidité, d’une île de pierre surgie au milieu
d’une solitude océane.
C’est sur ce récif que se groupent--et parfois se réfugient--les êtres
doués de la pensée. Ils sont peu,--si la pensée n’a droit à ce nom que
lorsqu’elle est accompagnée de la conscience. L’homme, en effet, le
premier venu, est inconscient; sa vie est purement automatique; les
gestes par lesquels il a l’air d’affirmer sa différenciation lui sont
dictés parle roulement de son organisme, et ce même jeu l’oblige à
proférer certaines paroles, celles-là seules et non d’autres.
Il n’y a pas d’imparité bien sensible entre les sociétés humaines et les
sociétés animales; la comparaison s’est toujours imposée de l’homme avec
la fourmi, l’abeille, le castor, le pécari ou le chien des prairies.
Après avoir réfléchi assidûment, et lu différents traités d’histoire
naturelle et de psychophysiologie, je suis arrivé à cette conclusion:
l’homme est une sorte de castor. Ces deux animaux bâtissent des maisons
et des ponts, vivent en société, font la guerre, font l’amour, sont à la
fois constructeurs et destructeurs; à toutes ces œuvres ils procèdent
naïvement, avec un courage infini.
Pour le castor, comme pour l’homme, la chose en soi est un pont: scier
un arbre, le faire tomber en travers d’une rivière,--et sur cette poutre
passer fièrement. Vers quel but? Le castor n’a pas d’autre but que de
passer la rivière; pourtant, quand il est de l’autre côté, il voudrait
bien revenir, pour «repasser», mais il est trop tard: la foule des
castors le presse et le pousse; on ne passe qu’une fois sur le pont des
castors.
M. Ribot, avec quelques autres philosophes, en concluant à un
automatisme relatif, dénie à la conscience un rôle important. Conscient
ou inconscient, l’homme agirait de même; il n’y aurait rien de changé
dans ses rapports avec ses semblables; la civilisation en serait au même
point. Si le monde varie si peu, si Hérodote comme le dit Schopenhauer,
a pu raconter toute l’histoire future en écrivant l’histoire d’un petit
moment et d’un petit coin de terre,--c’est que les inutiles évolutions
humaines ont été l’œuvre d’êtres inconscients, acharnés à suivre leur
nature, à toujours recommencer la même chose, à toujours scier des
arbres pour passer de l’autre côté de la rivière.
Pourtant l’esprit parle, l’esprit souffle--jusqu’à rebrousser le poil
des castors! Oui, mais l’action de l’esprit sur le castor n’est pas
perçue par l’intelligence du castor, et sitôt que son poil retombe,
sitôt que l’esprit se tait, l’animal reprend sa stérile besogne: il lui
reste seulement la sensation d’avoir eu le poil rebroussé et, contre le
Souffle, une animosité qui, très souvent, devient de la haine.
Que ceux donc à qui de mystérieux mots ont été dits dans l’oreille
gardent ces mots pour eux, ou s’ils les redisent, que ces mots ne
sortent de leurs lèvres qu’enveloppés de l’impénétrable buée du symbole;
qu’ils restent sur leur île de pierre, d’où, grâce à leur vue
pénétrante, ils suivront, pour se distraire, les inconscients gestes des
lamentables «pontifes»; et que leur égoïste prière soit celle qui est
écrite dans l’«Upanishad du grand Aranyaka»:
«Fais-moi aller du non-être à l’être, fais-moi aller de l’obscurité à la
lumière, fais-moi aller de la mort à ce qui ne meurt pas.»
... en attendant les jours où la parole pourra s’affirmer selon sa
signification essentielle et où l’énergie spirituelle se résoudra en
lumière.
Mais, que nous importe l’avenir, et si l’intelligence est vraiment sans
action, si ceux qui devaient être imprégnés jusqu’à l’âme ne le sont que
jusqu’au derme, si l’animal secoue la tête et se reprend à pétrir son
mortier, si l’énergumène enfonce au delà des oreilles son museau dans la
boue, s’il refuse les caresses intellectuelles, si, après des milliers
d’années et de remontrances, il en est encore, pitoyable fétichiste, à
vénérer une série de dieux inférieurs, pensons au phénomène de
l’impénétrabilité: cela nous évitera l’étonnement.
1894.