L’IDÉALISME

Ce mot traîne dans les journaux: des gens aussi vains que M. Filon se

permettent de l’écrire, croyant le comprendre; les néo-chrétiens en font

usage avec l’aplomb de l’apprenti sorcier de Gœthe; M. de Vogué

chevauche ce manche à balai,--et de ce balai M. Desjardins balaie la

sacristie; c’est le mot à tout faire. Pour ces simplistes, un peu

bornés, l’idéalisme est le contraire du naturalisme,--et voilà; cela

signifie la romance, les étoiles, le progrès, les pauvres bêtes, les

phares, l’amour, les montagnes, le peuple, les pauvres gens, tout le

sentimentalisme humanitaire, sexuel et social.

Autrement, ces sots s’imaginent qu’idéalisme est synonyme de

spiritualisme et qu’un tel vocable relève de la judicature de M. Simon

et de M. Déroulède; qu’il clame une doctrine morale et consolatoire; que

les familles y puisent quelque vigueur à procréer; les conscrits, de

l’enthousiasme; les misérables, de la résignation.

Mais non,--et il importe de cartonner à cette page le dictionnaire des

lieux communs: l’idéalisme est une doctrine immorale et désespérante;

anti-sociale et anti-humaine,--et pour cela l’idéalisme est une doctrine

très recommandable, en un temps où il s’agit non de conserver, mais de

détruire.

En voici le sommaire.

Schopenhauer résume ainsi les principes de l’idéalisme posé par Kant:

«Le plus grand service que Kant ait rendu, c’est sa distinction entre le

phénomène et la chose en soi, entre ce qui paraît et ce qui est; il a

montré qu’entre la chose et nous il y a toujours l’intelligence, et que

par conséquent elle ne peut jamais être connue de nous telle qu’elle

est.» Théoricien de l’idéalisme, Kant n’en est pas le trouveur; Platon

fut rigoureusement idéaliste; saint Denys l’Aréopagite proféra: «Nous ne

connaissons pas Dieu tel qu’il est et Dieu ne nous connaît pas tels que

nous sommes»; enfin les réalistes du Moyen Age professaient, eux aussi,

la douloureuse relativité de toute connaissance, que toute notion n’est

que d’apparence, que la vraie réalité est insaisissable pour les sens

comme pour l’entendement[51].

[51] Le véritable premier théoricien du «phénoménisme» serait encore

plutôt Berkeley, mais excès de logique, Berkeley va un peu loin et

Kant, lui-même l’a réfuté eu réfutant Descartes (_Critique de la

Raison pure_).

Les conséquences logiques de ces aphorismes sont nettes: on ne connaît

que sa propre intelligence, que soi, seule réalité, le monde spécial et

unique que le moi détient, véhicule, déforme, exténue, recrée selon sa

personnelle activité; rien ne se meut en dehors du sujet connaissant;

tout ce que je pense est réel: la seule réalité, c’est la pensée.

La relativité de l’extérieur étant bien établie, nul besoin,

théoriquement, pour le moi, de se mêler à de problématiques

contingences; il se suffit à lui-même, et il le faut, puisqu’il est

isolé de ses semblables autant que deux planètes du système solaire.

Convaincu que tout est transitoire, hormis sa pensée, qui est éternelle

(en ce sens qu’elle capte la lumière); convaincu qu’il est seul et

impénétrablement seul, comme une molécule douée seulement d’un pouvoir

de cohésion; convaincu enfin que tout est parfaitement illusoire,

puisque, dans sa course à la connaissance, ce collin-maillard, il

n’emprisonne jamais que son pérennel et fastidieux moi; bien assuré

qu’il ne peut sortir de l’état égoïste que pour retomber dans l’état

per-égoïste,--l’idéaliste se désintéresse de toutes les relativités

telles que la morale, la patrie, la sociabilité, les traditions, la

famille, la procréation, ces notions reléguées dans le domaine pratique.

Un individu est un monde; cent individus font cent mondes, et les uns

aussi légitimes que les autres: l’idéaliste ne saurait donc admettre

qu’un seul type de gouvernement, l’anarchie; mais s’il pousse un peu

plus avant l’analyse de sa théorie il admettra encore, avec la même

logique (et avec plus de complaisance) la domination de tous par

quelques-uns, ce qui, d’après l’identité des contraires, est

spéculativement homologue et pratiquement équivalent.

L’idéalisme pessimiste de Schopenhauer aboutissait au despotisme;

l’idéalisme optimiste de Hégel se résout dans l’anarchie: il suffit

d’évoquer la méthode des différenciations pour donner raison à

Schopenhauer.

Tous les hommes, par cela seul que leur cerveau fonctionne, se

représentent un monde; mais peu d’hommes se représentent un monde

original. Considéré comme une entité, l’ensemble des cerveaux humains

est pareil à un four à porcelaine d’où sortent successivement des

millions de pièces identiques et banales; une sur un million apparaît

bizarrement craquelée, roussie, fumée, rayée d’étranges dessins imprévus

et fous, gondolée, creusée, soufflée, déformée, _ratée_[52], cette pièce

de porcelaine, c’est la représentation du monde conçue par les esprits

supérieurs, par les génies. C’est, en somme, pour cette pièce unique que

le four chauffe et il importe peu que toutes les autres soient

anéanties, si celle-là demeure.

[52] _Pièces ratées._--Villiers de l’Isle-Adam, le lendemain de sa

mort, fut qualifié de _raté_ par M. Fouquier et quelques autres

reporters.

Mêlé à la vie active (qu’il dédaigne, peut-être par inaptitude),

l’idéaliste jugerait des hommes comme de ces pièces de porcelaine; il

les mettrait à leurs vraies places: les supérieurs en haut, les

inférieurs en bas,--«le peuple étant fait pour obéir aux lois et non

pour dicter des lois[53]».

[53] Schopenhauer.

(La théorie anarchiste emporte à peu près les mêmes conséquences: en

l’absence de toutes lois, l’ascendant des hommes supérieurs serait la

seule loi et leur juste despotisme incontesté.)

En conclusion, ou bien l’idéalisme engage au désintéressement absolu de

la vie sociale; ou bien, s’il condescend à la pratique, il conclut à des

formes de gouvernement que tous les esprits sains et nourris de

doctrines prudentes n’hésiteront pas à qualifier d’immorales, de

subversives, d’incompatibles avec nos mœurs démocratiques,--et ces

formes sont: l’anarchie, pour que l’influence intellectuelle soit

exercée par ceux qui sont nés pour cette fonction; le despotisme, pour

qu’il pourvoie les imbéciles de bonnes muselières, car, sans

intelligence, l’homme mord.

La vie sociale étant écartée, il reste un domaine où il semble que

l’idéalisme pourrait régner sans nuire au développement de la muflerie

démagogique, l’art. Mais, parler de l’art, à cette heure, serait une

ironie par trop cruelle: jadis, il fut libre; ensuite, il fut protégé;

aujourd’hui, il est toléré; demain, il sera interdit. Pratiquons-le

encore, mais en secret, en des catacombes, comme les premiers chrétiens,

comme les derniers païens.

Le chemin de velours; Nouvelles dissociations d'idées · 第 50 / 72 题