LES FEMMES ET LE LANGAGE

La part des femmes est si grande dans l’œuvre de la civilisation qu’il

serait à peine exagéré de dire que l’édifice est bâti sur les épaules de

ces frêles cariatides. Les femmes savent des choses qui n’ont jamais été

écrites, ni enseignées, et sans lesquelles presque tout le matériel de

notre vie quotidienne serait inutilisable. Des Cosaques, en 1814, ayant

découvert une provision de bas, les enfilèrent immédiatement par-dessus

leurs bottes; exemple général de nos gestes les plus communs, si les

femmes n’avaient pas été, dans les siècles des siècles, les patientes

éducatrices de l’enfance. Ce rôle est si naturel qu’il en paraît humble;

nous ne sommes frappés que par l’extraordinaire. Le puissant outillage

d’un tissage nous subjugue; qui a jamais regardé avec émotion le simple

jeu de deux aiguilles à tricoter? Cependant, comparé à ces petits

morceaux de bois, le plus formidable métier mécanique n’est plus rien;

il représente une civilisation particulière: les aiguilles de bois ou de

fer représentent la civilisation absolue. Il faut en tout distinguer

l’essentiel et ce qui est de surcroît. Dans la civilisation, la part des

femmes représente l’essentiel.

Cela est plus facile à sentir qu’à prouver, car il s’agit précisément

des actes qui passent inaperçus le long de la vie, de toutes sortes de

choses dont on ne parle pas, parce qu’on ne les voit pas ou parce qu’on

n’en comprend pas l’importance. Ainsi la physiologie a été longtemps

ignorée, tandis que la curiosité se portait aux monstres; le phénomène

continu disparaît pour nos sens. Ce fut un citadin ou un prisonnier ou

un aveugle soudain guéri, qui s’avisa le premier de la beauté de la

nature. Il y a une physiologie extérieure qui disparaît dans l’habitude;

analysée, elle révèle les actes volontaires les plus importants de la

vie. Volontaires, c’est-à-dire contingents relativement aux mouvements

primordiaux de la vie d’une espèce; volontaires, en ce qu’ils ont de

particulier pour signaler une race; volontaires, si l’on regarde la

volonté comme la conscience d’un effort inconscient.

*

* *

Sens, ou faculté, la parole ne peut logiquement être séparée de l’ouïe,

mais l’éducation de l’ouïe est beaucoup moins sensible que celle de

l’appareil vocal; on peut donc les considérer séparément, ou du moins

sans observer un ordre précis en des acquisitions qui sont enchevêtrées

comme tous les jeux de la vie. Remuer, entendre, voir, parler, tout cela

se tient; l’imitation se jette à la fois sur toutes les fonctions,

quoiqu’on puisse établir un ordre de naissance appréciable pour chacune

d’elles. Cet ordre importe peu en une étude où il s’agit non de

l’intelligence qui reçoit, mais de l’intelligence qui donne, de

l’extérieur et non de la vie psychologique interne.

La parole est féminine. Les poètes et les orateurs sont des féminins.

Parler, c’est faire œuvre de femme. La femme, parce qu’elle parle comme

chante un oiseau, est seule capable d’enseigner le langage. Quand

l’enfant tente d’imiter les sons qu’il a entendus, la femme est là qui

le regarde, lui sourit et l’encourage; il s’établit un contrat muet de

travail entre ces deux êtres, et que de patience chez celui qui sait

pour guider celui qui essaie! Les premiers mots que prononce un enfant

ne correspondent en son esprit à aucun objet, à aucune sensation;

l’enfant, à ce moment de sa vie, est un perroquet, et rien de plus. Il

imite; il parle parce qu’il entend parler. Si on se taisait autour de

lui, la parole resterait figée dans son cerveau. De là l’importance du

babillage de la femme, importance bien supérieure à celle des plus beaux

poèmes et des philosophies les plus profondes. La fonction qui fait de

l’homme un homme est l’œuvre particulière de la femme; un enfant élevé

par une femme très femme et très bavarde est plutôt formé à la parole et

par conséquent à la conscience psychologique; aux soins d’un homme

taciturne, le même enfant se développerait très lentement, et si

lentement peut-être qu’il n’atteindrait jamais la limite de son

intelligence pratique.

S’il était possible d’assigner au langage une origine, on dirait qu’il

fut la création de la femme. Mais le secret de toutes les origines nous

échappera éternellement. Les oiseaux chantent, le chien aboie, l’homme

parle. On ne se figure pas mieux un homme muet qu’un chien muet, qu’un

pinson muet. Et si ces espèces jadis ont vécu sans voix, on ne comprend

pas bien pourquoi elles auraient acquis un organe dont se passent fort

bien d’autres animaux et même les oiseaux des terres australes. Si le

langage s’apprenait ou se gagnait, si, pour en retrouver les premiers

rudiments, les célèbres racines, il suffisait d’atteindre la mère

commune du latin et du sanscrit, du grec et du saxon, on ne voit pas

bien pourquoi le chien ne converse pas avec son maître autrement que par

la queue, les yeux, les jappements. Mais le chien ne parlera jamais,

parce que le génie d’une espèce animale est déterminé aussi

rigoureusement que la forme des espèces cristalliques.

Que la plus ancienne langue fût composée de cinq ou six cents

monosyllabes correspondant à autant d’idées générales, c’est une opinion

maintenant sans valeur, mais qui eut de la force; elle supporta

plusieurs constructions dont l’extravagance ne fut pas d’abord évidente.

Cependant on n’avait jamais observé en aucune langue réelle quelque

chose comme un réservoir même inconscient de racines. Les mots naissent

les uns des autres par dérivation, venant au monde tantôt plus longs,

tantôt plus courts que le mot premier. Cette dérivation est toujours

dominée par un sens concret, réel et vivant; aucun homme, s’il n’a fait

des études spéciales qui lui aient gâté l’esprit, n’a le sens des

racines. Les ba, be, bi, bo, bu, des alphabets, voilà autant de racines,

d’après la théorie; mais, à chacun de ces sons, une série de

significations parentes n’est pas dévolue; ils peuvent, et dans la même

langue, les assurer toutes, au hasard, ou selon une logique dont les

lois sont indéterminables[48].

[48] Un seul exemple pour montrer ce que l’idée de racine a

d’illusoire. La _trémie_, dans un moulin, est un organe _trembleur_.

Or, le mot _trembler_ c’est le latin _tremulare_. Il est tentant de

rapprocher _trémie_ de _tremere_. Mais non; _trémie_ veut dire:

_trois muids_ (_trimodia_, _tremuie_, _tremie_).

Ce qu’il y a de primitif dans le discours, ce n’est pas le mot, mais la

phrase. La phrase parlée de l’homme est instinctive, comme la phrase

chantée de l’oiseau, comme la phrase jappée du chien. Le mot est un

produit analytique.

Pour donner la priorité au mot sur la phrase, on était parti de cette

idée que le mot est créé après que la chose a été perçue, l’homme

agissant comme un nomenclateur, comme un professeur de botanique qui

donne des noms à des brins de mousse. La réalité est différente.

L’enfant balbutie des mots avant de connaître les objets dont ces mots

sont le signe. Il est possible que l’homme ait parlé--jacassé--très

longtemps avant que s’établît dans son esprit une relation fixe entre

les choses et les sons familiers sortis de sa bouche.

Des milliers de langues ont pu être ainsi successivement jacassées sur

des milliers de territoires, langues imprécises, avant tout musicales,

suite de phrases où certains sons seulement correspondaient à des

réalités. Mais ces sons, malgré leur importance, malgré leur valeur

d’utilité et de représentation, on peut les supposer d’abord presque

aussi fugitifs que le reste du discours. Une langue non écrite ne survit

jamais à la génération qui l’a créée; chez les sauvages, chaque

génération refait sa langue, si bien que le grand-père est un étranger

parmi ses petits-enfants.

Si l’on admet ce jacassement primitif, on admettra volontiers que la

femme a dû y prendre une grande part, en même temps qu’elle excitait par

ses rires et par son attention la verve des mâles. La femme est peu

capable d’innovation verbale; nulle jamais, parmi celles qui furent tout

de même de bons écrivains, ne se créa une langue dans le sens où l’on

dit cela de Ronsard, de Montaigne, de Chateaubriand, ou de Victor Hugo;

mais elle redit bien, et souvent mieux qu’un homme, ce qui fut dit avant

elle. Née pour conserver, elle s’acquitte de son rôle en perfection.

Elle rallume éternellement et sans se lasser, à la torche qui va mourir,

une torche nouvelle et toute pareille. C’est entre les mains des femmes

que brillent les _lampada vitaï_, danseuses du ballet de la vie ou

vestales mélancoliques au fond des caves. Ce que la femme fut

historiquement, elle le sera toujours, et elle le fut toujours, dès

avant l’histoire.

Des mots se fixent dans le jacassement primitif; c’est l’œuvre de la

femme. Née à l’attention par la monotonie de son labeur de ménagère[49],

elle se révolte contre le renouvellement inutile des termes. Sa vie

s’est compliquée en ce territoire où la chasse est abondante, où la

nature est féconde; les besoins des hommes croissent avec leur richesse,

et en même temps les travaux de la femme. Travaillant davantage, elle a

moins de temps pour écouter les discours et les chansons; des nouveautés

trop rapprochées la déroutent; elle corrige le langage des hommes qui, à

leur tour, se déconcertent. Ainsi naissent les mots usuels; ainsi se

multiplie dans le chant parlé de l’homme le nombre des sons fixes

correspondant à des réalités.

[49] L’idée de faire entrer ainsi l’attention dans le monde par la

femme est de M. Ribot. _Psychologie de l’attention_.

Il arriva aussi, et cela sans doute, dès les temps les plus anciens, que

la femme, dont la mémoire est excellente, eût retenu des parties de

discours plus musicales, mieux rythmées, quelque couplet semblable à ces

mélopées que les nègres répètent insatiablement. L’homme créait; la

femme apprenait par cœur. Si un pays civilisé parvenait un jour à cet

état d’esprit où toute nouveauté est aussitôt accueillie et intronisée à

la place des idées et des rouages traditionnels, si le passé cédait

constamment devant l’avenir, après quelque temps de curieuse frénésie,

on verrait les hommes tomber dans cette hébétude du touriste qui ne

regarde jamais deux fois les mêmes figures; pour se ressaisir, ils

devraient se retirer dans une vie tout animale, et la civilisation

périrait. Une pareille fin semble avoir atteint d’anciens peuples, si

pressés de renouveler leurs plaisirs que leur passage n’a laissé que des

traces hypothétiques. C’est l’excès d’activité, bien plus que la

torpeur, qui a conduit au dépérissement beaucoup de civilisations

asiatiques. Partout où la femme n’a pu intervenir et opposer l’influence

de sa passivité à l’arrogance des jeunes mâles, la race s’est épuisée en

essais fugitifs. On peut donc être sûr que là où s’est organisée une

civilisation durable, la femme en fut la pierre angulaire.

Se levant, comme récitatrice, devant le créateur, la femme fonde un

répertoire, une bibliothèque, des archives. Le premier cahier de

chansons, ce fut la mémoire d’une femme; et ainsi du premier recueil de

contes, de la première liasse de documents.

Cependant l’invention de l’écriture vint, comme successivement tous les

progrès, diminuer l’importance archiviste de la femme. Tout ce qui parut

digne de mémoire étant fixé par des signes sur des matières durables, la

femme se donna le souci et le plaisir de faire vivre ce que les hommes

condamnaient à l’oubli. Elle s’est acquittée de sa tâche avec une

fidélité que la matière a presque toujours trahie; et c’est ainsi que

des contes qui ne furent jamais écrits, et qui remontent assurément aux

temps les plus lointains, sont venus jusqu’à nous. Les femmes qui s’en

étaient amusées, petites, en amusèrent leurs enfants. Malgré les efforts

de la pédagogie rationnelle qui voudrait bien substituer au _Petit

Poucet_ l’histoire de la Révolution ou celle de la fondation de l’Empire

allemand, c’est avec le conte bleu ou rouge, d’amour ou de sang, que les

mères continuent d’endormir les enfants sages. Or il s’est trouvé que

cette littérature orale, dont les thèmes dépassent en nombre ceux de la

littérature écrite, était de la plus grande beauté et par conséquent

d’une importance suprême. On doit la sauveté presque intégrale de ce

trésor au génie conservateur de la femme.

Elle garda aussi les chansons, les musiques (et les danses qui s’y

joignent) dont l’homme se détache à l’âge même où il quitte la jeunesse.

Pour lui, ce sont des futilités et il n’y songe plus; pour la femme, ce

sont les moyens de plaire et elle y songe toujours, et, sans espérance,

elle s’y rejette pour revivre les félicités passées. Les vieilles femmes

maintiennent ainsi la jeunesse de leur cœur.

Il ne semble pas que les femmes aient eu une grande part dans

l’invention des contes et des chansons; elles ont conservé, ce qui est

une manière de créer; mais on trouve cependant la marque de leur esprit

en certaines variantes. Leur tendance fut d’adoucir le dénouement d’un

conte, de calmer l’effervescence d’une chanson trop folle. Cette

intervention sauva la vie à beaucoup de ces petites choses, en les

mettant à la portée des enfants, dont la mémoire est un coffret très

sûr.

Avec la littérature, les femmes sauvaient tout un ensemble de notions

qu’il est difficile de déterminer. Il ne s’agit pas du long chapelet des

superstitions, mais de ce que les superstitions, les croyances, les

traditions contiennent de science pratique. Pour évaluer l’importance de

ce chapitre de la connaissance humaine, il faut se recueillir en une

sorte d’examen de conscience; alors ayant longtemps réfléchi, on saura

trier les choses qui s’apprennent dans les livres et celles qui ne

furent jamais écrites et que pourtant tout le monde sait. Ce qu’il y a

de vraiment indispensable pour la conduite dans la vie nous a été appris

par les femmes: les menues règles de la politesse, ces gestes qui nous

ouvrent la cordialité ou la déférence d’autrui, ces mots qui font

bienvenir, ces attitudes qu’il faut varier selon le caractère et les

situations; toute la stratégie sociale. C’est en écoutant les femmes

qu’on apprend à parler aux hommes, à s’insinuer dans leur volonté, car

seules celles qui savent plaire peuvent enseigner à plaire.

Avant même de parler, un enfant connaît la valeur d’un sourire; c’est

son premier langage, et rien ne prouve qu’il soit absolument instinctif.

L’animal n’a d’attitudes que celles qui sont le signe d’un besoin; il y

en a de belles, il y en a de jolies, il n’y en a pas de volontaires. Le

sourire du plus petit enfant voile souvent une intention. La femme lui a

appris le mystère des échanges et que, pour un geste aimable, on peut

acquérir des nourritures et les autres choses nécessaires à la vie. La

petite fille, mieux disposée à goûter cet enseignement, connaît la

valeur du pli de ses lèvres et du geste qui agite sa main rose, et cela

bien avant que la connaissance des signes vocaux ait permis à son

cerveau tendre le raisonnement élémentaire. C’est donc chez elle

imitation pure; mais l’acte est favorisé par le souvenir du but déjà

atteint aux premiers essais, et il y a là un exemple très curieux et

très obscur d’un effet déterminant sa cause dans l’inconscience

physiologique.

Les femmes n’ayant guère dans la vie que des relations passionnelles,

ces jeux très primitifs restent le fond de leur tactique sociale; les

hommes, à mesure qu’ils vivent, sentent le besoin de compliquer cette

science élémentaire, mais elle leur demeure toujours une ressource

suprême: attendrir son vainqueur, lui plaire, tel est le dernier

argument du vaincu.

Toute la mimique est l’œuvre des femmes. Même silencieuse, une femme

parle encore, et souvent avec une sincérité que n’ont pas ses paroles;

même immobile, elle parle encore et souvent avec plus d’éloquence que

par des mots ou des gestes. La conformation de son corps fait que sa

respiration est un langage; le rythme de sa poitrine dit l’état de son

âme et les degrés de son émotion. Aucun discours ne trouve un homme plus

sensible. Mais leurs yeux disposent d’un clavier plus étendu, quoique

moins émouvant. Avec les yeux, avec l’arc de la bouche muette

diversement infléchi, la femme peut aller jusqu’au bout de sa pensée.

L’œil pâlit ou s’avive, lève ou abaisse son regard, et c’est le désir ou

le dédain, le dépit ou la promesse, autant de pages qu’un homme comprend

dès qu’il a intérêt à les lire. A ces lueurs et à ces mouvements, le jeu

des paupières ajoute sa valeur; ce jeu est affirmatif, négatif,

interrogateur. Il profère un oui bref et net et un oui de langueur et

d’abandon; il questionne sur le ton de la colère ou celui de la plainte;

il refuse par un arrêt brusque à moitié de la prunelle qui voile les

yeux sans les fermer. Mais que d’autres nuances et que le sourire aussi

est riche en paroles! Toute la femme parle; elle est le langage même.

Ses enfants seront d’abord des mimes. Comme leur mère, ils sauront

parler d’abord avec tout ce qui ne parle pas, acquisition précieuse.

Darwin a trouvé chez les animaux l’esquisse de l’expression des

émotions. Il y a dans la mimique humaine une importante part d’instinct;

la femme a cultivé ces mouvements primitifs, elle les a chargés de

nuances, elle les a multipliés; aux signes des émotions vraies sont

venus se joindre les signes des émotions fausses, et alors seulement il

y a eu langage. L’expression animale des émotions n’est pas un langage,

car elle ne saurait feindre; le langage vrai commence avec le mensonge.

Il y a un sens du réel dans le mot fameux: le langage a été donné à

l’homme pour déguiser sa pensée. Le mensonge qui est la seule preuve

extérieure de la conscience psychologique est aussi la seule preuve que

des gestes sont un langage et non une mimique inconsciente; le mensonge

est la base même du langage et sa condition absolue. L’analyse des faits

linguistiques démontre cela assez bien, puisque tout mot contient une

métaphore et que toute métaphore est un déplacement de la réalité, quand

elle n’est pas un mensonge voulu et prémédité. Mais à prendre le langage

tel qu’il nous apparaît, et en supposant que chaque mot corresponde à un

objet, on peut dire que s’il existait un homme qui n’eût jamais menti,

cet homme n’aurait jamais parlé. Ce n’est pas parler, en effet, que dire

«j’ai peur» ou «j’ai froid», quand on a peur ou qu’on a froid; c’est

exprimer une émotion ou une sensation au moyen de signes verbaux, et

analogues au tremblement de l’animal transi ou affamé. Mais si, au

contraire, niant son émotion ou sa sensation, l’homme qui a froid dit

«j’ai chaud» et l’homme qui a faim «je n’ai pas faim», il parle. Qu’il

use des paroles, des gestes, ou des signes de l’écriture, à cela, au

mensonge, c’est-à-dire à la conscience, on reconnaît l’homme. Mensonge,

que l’on ne s’y trompe pas, prend ici le sens de: expression d’une

sensation imaginaire; il s’agit de psychologie et non de morale,

domaines séparés.

Si la femme est le langage, elle doit être le mensonge, et aussi la

conscience. Tout cela se tient et ne fait qu’un. Le premier de ces

points n’a pas été étudié, mais l’opinion populaire lui est favorable.

Outre qu’elles parlent plus volontiers que les hommes, elles usent d’une

syntaxe meilleure, d’un vocabulaire moins hasardé, elles prononcent

bien: on sent que le langage est leur élément. Le second point, le

mensonge, est incontesté; mais on en fait un crime aux femmes alors

qu’il est la conséquence d’un autre don et d’ailleurs une affirmation de

leur spiritualité. Les femmes mentent plus que les hommes; c’est donc

qu’elles ont un plus grand sentiment de l’indépendance, une conscience

plus vive: et voilà le troisième point atteint, sans qu’il soit besoin,

semble-t-il, d’une démonstration minutieuse.

On a parlé du mensonge hystérique: il est probable qu’il y a là un abus,

non dans les termes, mais dans l’intention qui les a unis. Si l’on veut

dire mensonge inconscient, c’est une absurdité. Le mensonge est au

contraire le signe même de la conscience, et il ne peut y avoir mensonge

que là où il y a conscience pleine et active. Il ne faut pas confondre

une sensation délirante exprimée telle qu’elle a été sentie avec le

travestissement volontaire donné à l’exposition d’une sensation vraie;

confondre avec le dernier, le premier terme de la série. L’animal ne

ment jamais; comment le pourrait-il? Il est forcé d’exprimer, telle

qu’il l’éprouve, sa sensation. S’il a envie de mordre, le chien

retrousse ses babines, montre ses dents. Le voit-on se contenir, faire

l’hypocrite, mentir; c’est qu’au contact de l’homme, il a peut-être

acquis un rudiment de conscience; c’est que l’éducation qu’il a reçue se

trouve à ce moment en conflit avec son instinct. D’ailleurs la ruse, et

surtout appliquée à la défense ou à la quête de la vie, est tout autre

chose que le mensonge; c’est une forme aiguë de la prudence. Le vrai

mensonge est sans but, sans utilité que d’affirmer un détachement

supérieur; il apparaît tel qu’une négation des liens qui attachent

l’homme à la réalité; par quoi il se rapproche de la poésie et de l’art

dont il est un des éléments. L’art est né, comme le mensonge, d’une vive

conscience des sensations et des émotions; il affirme un état de

sensibilité extrême, en même temps qu’une tendance à repousser ce réel

dont les sens d’un homme furent blessés. L’art, quelle que soit sa

forme, implique une connaissance approfondie des signes, et la volonté

de les transposer, sans tenir compte de leurs concordances usuelles.

L’artiste est celui qui ment supérieurement, au-dessus des autres

hommes. S’il ment avec la parole, c’est le poète; avec le son

inarticulé, c’est le musicien; avec les formes dont il fixe les

attitudes, c’est le sculpteur, et son art n’est que le développement

extrême du langage des gestes (dont le danseur figure un état très

fugitif); avec les lignes et les couleurs, c’est le peintre, et que

fait-il sinon de rendre aux hiéroglyphes des écritures primitives leur

véritable aspect et toute leur ampleur naturelle? L’art est un langage,

et il n’est que cela.

Mais si la femme est le langage, d’où vient qu’elle se soit si

médiocrement manifestée dans les jeux suprêmes du langage? Des

critiques, pour la flatter, ont allégué on ne sait quelle hérédité

latérale, par quoi on démontre que, filles de mères de moins en moins

cultivées, à mesure que l’on remonte le cours des siècles, il n’est pas

surprenant que leurs aptitudes soient moindres que celles des mâles.

Cela n’est pas sérieux, car s’il est vrai que le génie et le talent sont

souvent en rapport direct avec les cultures antérieures, il y a aussi de

soudaines aptitudes que le milieu développe. Pourquoi une fille ne

trouverait-elle pas cette aptitude dans sa chair, comme son frère?

D’ailleurs voilà des milliers d’années qu’on apprend la musique aux

femmes, et c’est peut-être là qu’elles ont encore le moins créé. La

cause est plus profonde. La femme est le langage, mais le langage utile;

son rôle n’est pas de créer, mais de conserver. Elle s’en acquitte à

merveille. Elle ne crée ni les poèmes, ni les statues; mais elle crée

les créateurs des poèmes et des statues; elle leur enseigne le langage,

qui est la condition de leur science, le mensonge qui est la condition

de leur art, la conscience qui leur donne le génie. Quand l’enfant, vers

six ou sept ans, sort des mains de la femme, l’homme est fait. Il parle,

et c’est tout l’homme.

La grande œuvre intellectuelle de la femme est l’enseignement du

langage. Les grammairiens et leurs succédanés, instituteurs et

professeurs, s’imaginent être les maîtres du langage et que, sans leur

intervention, la langue des hommes périrait dans la confusion et

l’incohérence; on les entretient depuis des siècles dans cette illusion,

et pourtant il n’en est pas de plus ridicule. Les femmes sont les

ouvriers élémentaires et les poètes, les ouvriers supérieurs du langage,

les uns et les autres inconscients de leur rôle; l’intervention du

grammairien est presque toujours mauvaise; à moins qu’elle ne se borne à

constater des faits, à moins qu’elle n’ose ramener vers les mains des

femmes et des poètes une influence que la science ne saurait exercer

qu’avec injustice. Voici des enfants qui parlent, ils s’en vont à

l’école recevoir une leçon de grammaire. Ils parlent et usent de toutes

les formes du verbe et de toutes les nuances de la syntaxe avec aisance

et justesse. Ils parlent, mais voilà l’école, et le maître triomphe de

leur apprendre ce que c’est que l’imparfait du subjonctif. A une

fonction, l’écolâtre a substitué une notion; il a remplacé le geste par

la conscience du geste, le mot par sa définition; il enseigne la

grammaire; il n’enseigne pas le langage.

Le langage est une fonction; la grammaire est l’analyse de cette

fonction. Il est aussi inutile de savoir la grammaire pour parler sa

langue naturelle que de savoir la physiologie pour respirer avec ses

poumons ou marcher avec ses jambes. Comparé au rôle de la mère ignorante

qui cueille comme une fleur le premier mot épanoui sur les lèvres de

l’enfant, le rôle du maître est presque nul. Ce mot qui vient de

fleurir, c’est la mère elle-même qui l’a semé, car si le langage est une

fonction, il faut lui donner les matériaux sur lesquels elle puisse

s’exercer. Le bavardage futile d’une femme, si peu différent de celui de

la petite fille qui parle à sa poupée, voilà la première leçon de

l’enfant et celle qui en importance dépasse toutes les autres; autant de

mots, autant de graines qui vont germer, pousser, fructifier dans le

jeune cerveau. Sans cette semence jetée sans cesse à la volée, la

fonction linguistique de l’enfant resterait inerte et il ne sortirait de

ses lèvres que des sons vagues et peut-être inarticulés. On s’est

demandé parfois quelle langue parleraient des enfants élevés ensemble

hors de portée de la voix humaine. Ils n’en parleraient peut-être

aucune. C’est une question que nul ne peut résoudre. En tous cas, ils ne

parleraient qu’une langue rudimentaire, c’est-à-dire trop riche,

variable et entièrement inconnue, car il n’y a pas plus de racines

innées que d’idées innées. L’enfant ne crée pas sa langue, encore moins

il ne secrète pas sa langue; il l’apprend. Il parle selon qu’on parle

autour de son berceau; il est phonographe et d’abord aussi mécaniquement

que l’instrument même. Avant de pouvoir situer les signes vocaux

au-dessus des objets, il les possède en grand nombre, mais en confusion,

«en vrac». Ensuite il apprendra à utiliser cette richesse; comme il

connaît d’une part les mots et d’autre part les objets, l’opération qui

va les réunir dans sa mémoire lui sera des plus faciles et des plus

naturelles. La femme dirige cette répartition avec joie, et elle

s’admire en admirant les progrès de l’enfant; elle croit que la double

acquisition du mot et de l’objet se fait intégralement à son ordre, et

cela lui donne de l’orgueil. Ainsi, l’ignorance du mécanisme

psychologique de l’enfant assure le succès de l’éducatrice.

Ce langage que l’enfant tient tout entier de la femme, c’est en son

honneur que, plus tard, il l’exercera volontiers comme poète, conteur,

philosophe, théologien ou moraliste, comme créateur de valeurs, selon

l’expression très forte de Nietzsche. La plus grande partie de la

littérature est l’œuvre indirecte de la femme, faite pour elle, pour lui

plaire ou la piquer, pour l’exalter ou la dénigrer, toucher son cœur,

idéaliser ou maudire sa beauté et son amour. Il a fallu que les deux

sexes fussent aussi profondément dissemblables, aussi étrangers, aussi

opposés, pour que l’un se soit fait l’adorateur de l’autre. Avec la

parité des goûts, des besoins, des désirs, les différences corporelles

n’eussent pas suffi ni le commandement de l’espèce. L’humanité pouvait

se perpétuer sans l’amour[50]; l’amour eût été impossible sans les

divergences radicales qui font que l’homme et la femme sont deux mondes

l’un à l’autre impénétrables. On ne peut adorer que l’inconnu; il n’y a

plus de religion là où il n’y a plus de mystère. Dans toutes les

sociétés, tant qu’elle est jeune et belle, la femme, et même esclave,

est la maîtresse de la civilisation; les poètes, que sa grâce a

inspirés, augmentent cette suprématie en faisant d’elle l’objet de leurs

chants, et la poésie, qui ne voulait d’abord que dire les joies de la

possession ou les affres du désir, achève son évolution, en créant

l’amour. Car l’amour, avec tout ce que contient ce mot, de sentiment, de

passion, de rêve, de bonheur, de larmes, est bien une création verbale

et l’œuvre même de l’imagination des artistes du langage.

[50] A cela eût suffi l’accouplement. La vie commune survivant à la

fécondation est extrêmement rare, hormis chez les primates et les

oiseaux. Chez les insectes carnivores, la pariade est souvent

mortelle pour le mâle que, plus forte, la femelle dévore.

C’est dans les poèmes, les contes, les récits traditionnels, que l’homme

vulgaire, enclin à la seule jouissance, a appris à aimer, à augmenter

jusqu’à l’infini des joies médiocres et des chagrins futiles. Répétons

ici le mot de Nietzsche: le poète a été le créateur des valeurs

sentimentales. Mais presque aussitôt créées, elles lui ont échappé.

S’emparant de ces valeurs nouvelles, la femme les a transformées en

instruments de règne; elle a cueilli avec simplicité les fruits du

langage, son œuvre.

Comment l’amour évolua sous cette domination et tous les bienfaits qui

en ont été la conséquence, ce serait un long chapitre de l’histoire de

la civilisation.

1901.

NOTE.--Les déductions philosophiques n’ont de valeur que si elles

s’accordent exactement avec la science; mais alors elles ont une valeur.

J’ai donc saisi l’occasion de compléter la note de la page 59 sur le

mensonge considéré comme réaction vitale. Voici la position scientifique

de la question:

«M. R. Quinton a été amené, au cours de ses travaux, à reconnaître que

l’ensemble de tous les êtres vivants se divise en deux grandes séries

physiologiques, qui correspondent exactement aux deux séries

anatomiques: _Invertébrés_ et _Vertébrés_.--La première et inférieure

(_Invertébrés_) toujours en équilibre au milieu, subissant toutes les

conditions extérieures si défavorables qu’elles soient; la seconde et la

plus élevée (_Vertébrés_) n’acceptant pas ces conditions, réagissant

contre elles, toujours en déséquilibre avec le milieu, maintenant

intérieurement la concentration saline des origines en face des mers qui

se concentrent davantage ou des eaux douces qui se dessalent, maintenant

encore la température des origines en face du milieu terrestre qui se

refroidit, _mentant au milieu_, en définitive, pour maintenir ses

conditions de vie optimes. Le mensonge dont nous parlons n’est que la

forme psychologique de cette réaction du _Vertébré_ contre l’hostilité

du milieu.»

Les termes obscurs de cette note (concentration saline, température des

origines) sont expliqués dans le livre publié par M. Quinton, _l’Eau de

mer milieu organique_.

_TROISIÈME PARTIE_

Le chemin de velours; Nouvelles dissociations d'idées · 第 43 / 72 题