LE CHEMIN DE VELOURS

I

LES JÉSUITES ET LE GOÛT FRANÇAIS.--Les Jésuites ne sont pas au goût

français. L’homme de France, et la femme surtout, veut que ses mœurs

soient régies par une morale sévère, peut-être pour le plaisir d’avoir

l’air de lui désobéir. Sa joie, qui sait se contenter d’apparences, est

surtout de frauder et de braver. Il a l’esprit de contradiction. En

presque tout il se conforme aux préceptes jésuitiques--si ce sont des

préceptes, et particuliers aux Jésuites--mais il se veut idéalement plus

haut que ses mœurs.

Les Jansénistes non plus ne sont pas au goût français, mais pour des

motifs opposés. C’est que la sévérité de leurs principes trop chrétiens

a une tendance à passer d’emblée, dès qu’on les accepte, à

l’application. Notre amusement n’est pas d’agir, mais d’en avoir la

liberté. La licence dont on se plaint, on crie si l’autorité naïve la

veut réprimer. Ceux qui défendent la religion avec le plus de force ne

mettent jamais les pieds dans une église. La foi corrompt les meilleures

causes. Il n’y a rien de plus odieux que la morale chrétienne défendue

par un croyant. Il faut tout savoir comme si on ne savait rien, et

douter de tout comme si on croyait à tout.

Au fond de ce caractère, on discerne un sens inné de l’élégance, de ce

que d’Aurevilly et Baudelaire appelaient le dandysme. Il lui plairait

plutôt de paraître vicieux sans vices que vertueux sans vertu. Tartufe,

selon les saisons, vient de Genève ou du Gesù. C’est le type qui nous

choque le plus. Il faut que les passions politiques soient très ardentes

pour que nous consentions à l’élire parmi nous-mêmes.

L’indignation contre les Jésuites, quand les _Provinciales_

popularisèrent leur théologie morale, ne fut pas celle de la vertu

contre le vice. Jamais en France on ne se donna longtemps un tel

ridicule. Ce fut celle d’un émancipé contre un tuteur trop indulgent.

Les casuistes prenaient beaucoup de mal pour innocenter des méfaits qui

n’étaient délicieux que par la grâce de l’esprit de contradiction. Les

plaisirs permis sont les plus fades. Don Juan, en passe de recevoir des

compliments sur ses bonnes mœurs, se trouva furieux, tel un mômier

qu’insulte l’allusion à ses fredaines.

De ce que l’accueil fait aux _Provinciales_ fut presque pareil chez les

Jansénistes et chez les libertins, il n’en faudrait point conclure à une

identité de sentiments intimes dans les deux groupes. Ce qui, pour un

catholique indifférent, n’était que tartuferie inutile et lourde,

blessait Jansénistes et Protestants ainsi qu’un outrage à la morale

éternelle. Pascal, et quoique janséniste, a mis les cas de conscience en

comédie; de Genève on voyait cela tel qu’un drame de douleur et de

scandale.

Voilà les deux points de vue. La persévérance des Protestants, qui égale

celle de la taupe, a fini par faire prévaloir l’interprétation

calviniste. Les derniers des Jansénistes français, réfugiés dans les

bureaux de la Chambre, répètent encore la plainte indignée de l’auteur

des _Jésuites mis sur l’Eschafaut_. Tous les gens simples et des hommes

sages ont pris au sérieux les crimes de Suarez et de Tamburini,

cependant qu’Escobar acquérait un renom immortel. Mais que vaut cette

réputation?

Le chemin de velours; Nouvelles dissociations d'idées · 第 23 / 72 题