Un seul officier, chargé de veiller à la manoeuvre, reste
immobile sur le pont, un oeil fixé sur le compas qu'il observe
près du timonier, et l'autre oeil errant sur les voiles dont il
épie le battement et le _FASEYAGE_; car c'est encore un des
secrets du métier que cette espèce de dualité d'organes et cette
double faculté de perceptions, que les marins exercent avec un
seul sens.
(Page 10.)
Discipline du bord;--délibération en mer;--le navire pseudonyme.
Les premières ombres du couchant descendaient lentement sur les flots
ranimés par la brise du soir, quand le corsaire _l'Oiseau-de-Nuit_,
appareilla de la rade de Saint-Pierre.
Tout autre bâtiment aurait peut-être attendu le jour pour exécuter plus
sûrement la manoeuvre assez confuse de l'appareillage; mais ce n'était
pas pour lui qu'étaient faites ces précautions vulgaires. La lune
d'ailleurs cachant à moitié son globe ascendant, derrière les mornes
silencieux de l'île, ne venait-elle pas déjà blanchir, sur la tête de
l'équipage, la surface arrondie des voiles hautes que le corsaire avait
livrées aux fraîches risées du soir! C'est à la lueur des étoiles
scintillantes, c'est à la clarté de l'astre des nuits, que le capitaine
_Invisible_ aimait à naviguer.
A l'activité un peu bruyante de cette manoeuvre nocturne, succéda
bientôt le calme le plus profond, à bord du mystérieux navire; et quand
il laissa arriver après avoir tracé un cercle rapide autour des terres
qu'il allait quitter, on eût dit un bâtiment fantastique gouverné,
manoeuvré sur les eaux soumises, par des êtres muets, impalpables, et
voltigeant dans cet air paisible que ne troublaient ni le son d'une
seule voix, ni le bruit d'aucune manoeuvre, ni le murmure même des
vagues clapotantes.
Un seul homme se promenait sur le gaillard d'arrière, près du timonier
attaché presque immobile à la roue du gouvernail.
A la fin de chaque heure du quart, l'officier de service, après avoir
jeté le lock, venait dire à cet homme, d'une voix respectueuse et brève:
«Commandant, votre navire file huit noeuds, file dix noeuds,» selon que
la vitesse du brick avait augmenté ou diminué depuis le moment du
départ.
Le commandant, en continuant sa promenade, ne répondait à l'officier que
par un léger signe de tête qui signifiait: _C'est bon!_
Et l'officier retournait alors devant, se mêler aux groupes des hommes
de quart, qui n'osaient interrompre, par le bruit de leurs conversations
particulières, le silence que leur prescrivait la présence de leur chef
suprême sur le pont du bâtiment.
Quelles idées devaient inspirer à notre _Banian_ si nouvellement jeté à
bord de _l'Oiseau-de-Nuit_, le spectacle de cette discipline muette, la
vue de ces vingts canons faisant, à chaque petit coup de roulis, briller
leurs platines de cuivre aux rayons de la lune, à la lueur vacillante du
feu de l'habitacle!
Et cet homme surtout qui, environné de tant de soumission et de
dévouement discret, se promenait seul sur le gaillard, sans daigner
jeter un mot, adresser un signe à tous ces officiers, à tous ces
matelots rassemblés, loin de lui, dans l'attitude de la crainte et du
zèle qui n'attend que le moment d'obéir!
Deux fois notre _Banian_, surmontant ses craintes, étouffant sa timidité
par excès de curiosité, s'était hasardé à s'approcher du commandant pour
voir sa mise, connaître sa tournure, et saisir, s'il était possible, un
des traits de sa physionomie.
Il avait réussi à le voir vêtu élégamment d'une courte redingote de
chasse, coiffé d'une petite casquette de cuir verni, et chaussé, autant
qu'il avait pu le remarquer, de fines et moelleuses pantoufles.
Puis il s'était dit à lui-même: Il paraît que cette fois-ci nous
n'aurons pas de mauvais temps, car _l'Invisible_ a plutôt pris une
toilette de cabinet, qu'un lourd costume de bord...
Un officier qui avait deviné le petit voyage d'observation que s'était
permis de tenter notre curieux, en se glissant le long de la chaloupe,
lui frappa sur l'épaule pour le prévenir qu'il venait de manquer une
première fois à la consigne du navire, et que la troisième fois, il se
rendrait passible de la discipline établie à bord de _l'Oiseau-de-Nuit_.
Le _Banian_ s'excusa, trembla du mieux qu'il put et alla se coucher, en
continuant de trembler, dans le hamac qu'on lui avait accordé dans
l'entrepont...
Minuit venait d'être piqué sur la cloche de devant. Aux quatre coups
doubles, frappés sur l'airain retentissant, _l'Invisible_ sembla sortir
de sa rêverie pour dire à l'officier de service:
«Faites appeler le second!»
Le second paraît à l'instant même, le chapeau à la main; le commandant
lui adresse ces mots: «Prévenez ces messieurs, que, dans cinq minutes,
le conseil se rassemblera dans la grand' chambre.»
Le second ordonne aussitôt aux deux valets et au jockey du commandant,
d'étendre le tapis vert sur la table de la chambre, et d'allumer les
bougies...
Le commandant ajoute à cet ordre: «Le capitaine d'armes, nouvellement
embarqué, assistera à la séance, en sa qualité d'officier...»
C'était notre Banian que ce décret verbal venait d'appeler à l'honneur
de faire partie du conseil légalement convoqué: quel honneur!
Au bout des cinq minutes accordées pour les préparatifs de la solennité,
les dix officiers faisant partie de l'assemblée, se trouvèrent réunis,
par rang de grade, autour de la table qu'éclairaient huit girandoles
chargées d'odorantes bougies. Deux matelots, le sabre d'abordage à la
main, se posent à l'entrée du dôme du commandant pour écarter ou punir
les audacieux qui se présenteraient derrière, pendant la durée de la
délibération.
Le navire fend, toujours avec sa vitesse accoutumée, la mer sur laquelle
il balance ses flancs rapides, et l'air au sein duquel il déploie
majestueusement ses voiles élargies par le souffle de la brise qui
l'enlève dans l'espace.
Un seul officier, chargé de veiller à la manoeuvre, reste immobile sur
le pont, un oeil fixé sur le compas qu'il observe près du timonier, et
l'autre oeil errant sur les voiles dont il épie les battemens et le
_faseyage_; car c'est encore un des secrets du métier, que cette espèce
de dualité d'organes et cette double faculté de perceptions, que les
marins exercent avec un seul sens.
«Messieurs les officiers, dit le commandant au conseil assemblé:
»Ma volonté jusqu'ici n'a pas cessé d'être souveraine à bord d'un navire
qui m'appartient et dont je me sers pour augmenter ma fortune et assurer
en même temps la vôtre. Mais malgré une autorité dont j'ai le droit
d'user et d'abuser, j'ai toujours tenu à avoir votre avis sur les
entreprises que je médite dans l'intérêt commun. Aujourd'hui il s'agit
d'une opération que j'ai l'espoir fondé de mener à bien, mais sur
laquelle je suis bien aise de recueillir, avant tout, votre opinion. Je
vais m'expliquer, et vous pourrez me faire vos observations en toute
liberté, sur le plan que je ne trouve pas au-dessous de ma dignité de
vous exposer. Ainsi donc, sachez bien que c'est moins une complaisante
approbation dont je pourrais aisément me passer, qu'une discussion qui
pourra m'éclairer, que j'appelle sur la question qui va vous être
soumise... Veuillez bien en conséquence m'écouter avec toute l'attention
que j'ai le droit d'attendre de vous...»
Un léger murmure d'adhésion succéda à ces paroles, et l'assemblée rentra
ensuite dans le plus profond recueillement, pour laisser le commandant
continuer:
«Notre relâche à la Martinique, que l'on pouvait attribuer à la
fantaisie de mouiller là plutôt qu'ailleurs, a eu, Dieu merci, une cause
moins futile et un intérêt plus sérieux. Cette relâche tenait à un plan
arrêté d'avance.
»Le brick de guerre français, _le Scorpion_, mouillé depuis quelque
temps au Fort-Royal, devait partir pour Cumana avec une mission de pure
surveillance. Je le savais; en arrivant à Saint-Pierre, mon premier soin
a été de m'informer du jour du départ de ce brick, du nom de son
commandant et de ses officiers, et enfin de plusieurs détails qu'il
était essentiel de connaître pour assurer l'exécution de mon projet.
J'ai réussi dans toutes mes démarches, et pour vous convaincre du parti
que j'ai tiré de mes observations, il vous suffira de vous rappeler que
j'ai fait peindre, installer, gréer mon corsaire de manière à le rendre
méconnaissable aux yeux de ceux qui l'auraient vu il y a un mois. La
nouvelle installation que je lui ai donnée a pour but de rendre sa
ressemblance frappante avec le brick _le Scorpion_ lui-même.
»Cette révélation doit vous suffire pour vous initier au mystère de mon
projet. Nous portons en ce moment-ci le cap sur Cumana:
_l'Oiseau-de-Nuit_ se nomme désormais _le Scorpion_; le pavillon
français flottera bientôt sur son arrière à la place du pavillon de la
république que nous servons et que nous servirons toujours; chacun de
vous prendra le nom et le costume d'un officier de la marine française;
et le soleil ne se lèvera pas trois fois sur nous sans que nous n'ayons
jeté l'ancre sur la rade de Cumana, où vous recevrez mes ordres
ultérieurs. Vous m'avez entendu, j'ose même croire que vous m'avez
compris... Retournez, messieurs, chacun à votre poste. Je me charge de
tout le reste.»
L'assemblée allait se séparer après cette _délibération_, lorsqu'un des
plus jeunes officiers demanda avec respect la permission de présenter
une petite observation.
Le président, surpris de cette témérité, tourna les yeux vers l'orateur
et lui demanda d'un ton qui fit trembler tout l'auditoire, si c'était
pour appuyer ou pour combattre le projet qu'il réclamait la parole:
«C'est pour le combattre, répond le jeune homme.
--En ce cas, reprend le commandant, je vous interdis la parole, car il
n'est permis de s'exprimer ici que pour approuver ce que je propose:
c'est à cette condition seulement que les opinions sont libres et que je
veux bien consentir à écouter vos avis. D'ailleurs vous devriez vous
être aperçu que le temps que j'ai assigné pour la discussion est expiré,
et que j'ai déjà levé la séance.
--Pardon, commandant, reprit le contradicteur, vous avez oublié de la
lever.
--Puisqu'il en est ainsi, s'écrie _l'Invisible_, je la lève cette séance
scandaleuse, et je cesse d'être le président du conseil, pour redevenir
le commandant, le roi de mon navire; j'ordonne en conséquence au
capitaine d'armes de conduire l'officier qui s'est permis de me faire
des observations, aux arrêts forcés, qu'il voudra bien garder jusqu'à
notre départ de Cumana.
--Bravo! bravo! commandant, répétèrent en choeur tous les autres
officiers... c'est bien fait! il ne l'a pas volé; car son observation
était d'une indécence qui n'a pas de nom.»
Une petite porte s'ouvrit: elle communiquait de la grand' chambre à
l'entrepont: l'imprudent officier, escorté par le _Banian_, notre
capitaine d'armes, passa par cette petite porte pour se rendre ensuite
de l'entrepont à la fosse-aux-lions.
Ce fut par ce premier acte que le capitaine d'armes entra dans
l'exercice de ses fonctions à bord de _l'Oiseau-de-Nuit_.
Le lendemain et le jour suivant on apporta à notre apprenti-corsaire les
cent cinquante mousquetons du bord à visiter et à inspecter. C'était
encore là une spécialité qui rentrait dans l'exercice de sa charge. Le
drôle qui, dans ses jours de prospérité à la Martinique, avait
quelquefois été à la chasse des pluviers, fit semblant d'examiner
scrupuleusement la batterie de chaque fusil. Il trouva toutes les armes
en parfait état, dans l'impuissance où il était de reconnaître et de
réparer les défauts de quelques-unes d'entr'elles, et quand son examen
d'armurier fut terminé, on annonça, fort heureusement pour lui, que l'on
découvrait sur l'avant les plus hautes terres de la Côte-Ferme. Un jour
de plus d'épreuves aurait convaincu tout l'équipage, que le capitaine
d'armes n'était pas plus armurier à bord de _l'Oiseau-de-Nuit_, qu'il ne
s'était montré cuisinier à bord du _Toujours-le-même_.