XVI

Un seul officier, chargé de veiller à la manoeuvre, reste

immobile sur le pont, un oeil fixé sur le compas qu'il observe

près du timonier, et l'autre oeil errant sur les voiles dont il

épie le battement et le _FASEYAGE_; car c'est encore un des

secrets du métier que cette espèce de dualité d'organes et cette

double faculté de perceptions, que les marins exercent avec un

seul sens.

(Page 10.)

Discipline du bord;--délibération en mer;--le navire pseudonyme.

Les premières ombres du couchant descendaient lentement sur les flots

ranimés par la brise du soir, quand le corsaire _l'Oiseau-de-Nuit_,

appareilla de la rade de Saint-Pierre.

Tout autre bâtiment aurait peut-être attendu le jour pour exécuter plus

sûrement la manoeuvre assez confuse de l'appareillage; mais ce n'était

pas pour lui qu'étaient faites ces précautions vulgaires. La lune

d'ailleurs cachant à moitié son globe ascendant, derrière les mornes

silencieux de l'île, ne venait-elle pas déjà blanchir, sur la tête de

l'équipage, la surface arrondie des voiles hautes que le corsaire avait

livrées aux fraîches risées du soir! C'est à la lueur des étoiles

scintillantes, c'est à la clarté de l'astre des nuits, que le capitaine

_Invisible_ aimait à naviguer.

A l'activité un peu bruyante de cette manoeuvre nocturne, succéda

bientôt le calme le plus profond, à bord du mystérieux navire; et quand

il laissa arriver après avoir tracé un cercle rapide autour des terres

qu'il allait quitter, on eût dit un bâtiment fantastique gouverné,

manoeuvré sur les eaux soumises, par des êtres muets, impalpables, et

voltigeant dans cet air paisible que ne troublaient ni le son d'une

seule voix, ni le bruit d'aucune manoeuvre, ni le murmure même des

vagues clapotantes.

Un seul homme se promenait sur le gaillard d'arrière, près du timonier

attaché presque immobile à la roue du gouvernail.

A la fin de chaque heure du quart, l'officier de service, après avoir

jeté le lock, venait dire à cet homme, d'une voix respectueuse et brève:

«Commandant, votre navire file huit noeuds, file dix noeuds,» selon que

la vitesse du brick avait augmenté ou diminué depuis le moment du

départ.

Le commandant, en continuant sa promenade, ne répondait à l'officier que

par un léger signe de tête qui signifiait: _C'est bon!_

Et l'officier retournait alors devant, se mêler aux groupes des hommes

de quart, qui n'osaient interrompre, par le bruit de leurs conversations

particulières, le silence que leur prescrivait la présence de leur chef

suprême sur le pont du bâtiment.

Quelles idées devaient inspirer à notre _Banian_ si nouvellement jeté à

bord de _l'Oiseau-de-Nuit_, le spectacle de cette discipline muette, la

vue de ces vingts canons faisant, à chaque petit coup de roulis, briller

leurs platines de cuivre aux rayons de la lune, à la lueur vacillante du

feu de l'habitacle!

Et cet homme surtout qui, environné de tant de soumission et de

dévouement discret, se promenait seul sur le gaillard, sans daigner

jeter un mot, adresser un signe à tous ces officiers, à tous ces

matelots rassemblés, loin de lui, dans l'attitude de la crainte et du

zèle qui n'attend que le moment d'obéir!

Deux fois notre _Banian_, surmontant ses craintes, étouffant sa timidité

par excès de curiosité, s'était hasardé à s'approcher du commandant pour

voir sa mise, connaître sa tournure, et saisir, s'il était possible, un

des traits de sa physionomie.

Il avait réussi à le voir vêtu élégamment d'une courte redingote de

chasse, coiffé d'une petite casquette de cuir verni, et chaussé, autant

qu'il avait pu le remarquer, de fines et moelleuses pantoufles.

Puis il s'était dit à lui-même: Il paraît que cette fois-ci nous

n'aurons pas de mauvais temps, car _l'Invisible_ a plutôt pris une

toilette de cabinet, qu'un lourd costume de bord...

Un officier qui avait deviné le petit voyage d'observation que s'était

permis de tenter notre curieux, en se glissant le long de la chaloupe,

lui frappa sur l'épaule pour le prévenir qu'il venait de manquer une

première fois à la consigne du navire, et que la troisième fois, il se

rendrait passible de la discipline établie à bord de _l'Oiseau-de-Nuit_.

Le _Banian_ s'excusa, trembla du mieux qu'il put et alla se coucher, en

continuant de trembler, dans le hamac qu'on lui avait accordé dans

l'entrepont...

Minuit venait d'être piqué sur la cloche de devant. Aux quatre coups

doubles, frappés sur l'airain retentissant, _l'Invisible_ sembla sortir

de sa rêverie pour dire à l'officier de service:

«Faites appeler le second!»

Le second paraît à l'instant même, le chapeau à la main; le commandant

lui adresse ces mots: «Prévenez ces messieurs, que, dans cinq minutes,

le conseil se rassemblera dans la grand' chambre.»

Le second ordonne aussitôt aux deux valets et au jockey du commandant,

d'étendre le tapis vert sur la table de la chambre, et d'allumer les

bougies...

Le commandant ajoute à cet ordre: «Le capitaine d'armes, nouvellement

embarqué, assistera à la séance, en sa qualité d'officier...»

C'était notre Banian que ce décret verbal venait d'appeler à l'honneur

de faire partie du conseil légalement convoqué: quel honneur!

Au bout des cinq minutes accordées pour les préparatifs de la solennité,

les dix officiers faisant partie de l'assemblée, se trouvèrent réunis,

par rang de grade, autour de la table qu'éclairaient huit girandoles

chargées d'odorantes bougies. Deux matelots, le sabre d'abordage à la

main, se posent à l'entrée du dôme du commandant pour écarter ou punir

les audacieux qui se présenteraient derrière, pendant la durée de la

délibération.

Le navire fend, toujours avec sa vitesse accoutumée, la mer sur laquelle

il balance ses flancs rapides, et l'air au sein duquel il déploie

majestueusement ses voiles élargies par le souffle de la brise qui

l'enlève dans l'espace.

Un seul officier, chargé de veiller à la manoeuvre, reste immobile sur

le pont, un oeil fixé sur le compas qu'il observe près du timonier, et

l'autre oeil errant sur les voiles dont il épie les battemens et le

_faseyage_; car c'est encore un des secrets du métier, que cette espèce

de dualité d'organes et cette double faculté de perceptions, que les

marins exercent avec un seul sens.

«Messieurs les officiers, dit le commandant au conseil assemblé:

»Ma volonté jusqu'ici n'a pas cessé d'être souveraine à bord d'un navire

qui m'appartient et dont je me sers pour augmenter ma fortune et assurer

en même temps la vôtre. Mais malgré une autorité dont j'ai le droit

d'user et d'abuser, j'ai toujours tenu à avoir votre avis sur les

entreprises que je médite dans l'intérêt commun. Aujourd'hui il s'agit

d'une opération que j'ai l'espoir fondé de mener à bien, mais sur

laquelle je suis bien aise de recueillir, avant tout, votre opinion. Je

vais m'expliquer, et vous pourrez me faire vos observations en toute

liberté, sur le plan que je ne trouve pas au-dessous de ma dignité de

vous exposer. Ainsi donc, sachez bien que c'est moins une complaisante

approbation dont je pourrais aisément me passer, qu'une discussion qui

pourra m'éclairer, que j'appelle sur la question qui va vous être

soumise... Veuillez bien en conséquence m'écouter avec toute l'attention

que j'ai le droit d'attendre de vous...»

Un léger murmure d'adhésion succéda à ces paroles, et l'assemblée rentra

ensuite dans le plus profond recueillement, pour laisser le commandant

continuer:

«Notre relâche à la Martinique, que l'on pouvait attribuer à la

fantaisie de mouiller là plutôt qu'ailleurs, a eu, Dieu merci, une cause

moins futile et un intérêt plus sérieux. Cette relâche tenait à un plan

arrêté d'avance.

»Le brick de guerre français, _le Scorpion_, mouillé depuis quelque

temps au Fort-Royal, devait partir pour Cumana avec une mission de pure

surveillance. Je le savais; en arrivant à Saint-Pierre, mon premier soin

a été de m'informer du jour du départ de ce brick, du nom de son

commandant et de ses officiers, et enfin de plusieurs détails qu'il

était essentiel de connaître pour assurer l'exécution de mon projet.

J'ai réussi dans toutes mes démarches, et pour vous convaincre du parti

que j'ai tiré de mes observations, il vous suffira de vous rappeler que

j'ai fait peindre, installer, gréer mon corsaire de manière à le rendre

méconnaissable aux yeux de ceux qui l'auraient vu il y a un mois. La

nouvelle installation que je lui ai donnée a pour but de rendre sa

ressemblance frappante avec le brick _le Scorpion_ lui-même.

»Cette révélation doit vous suffire pour vous initier au mystère de mon

projet. Nous portons en ce moment-ci le cap sur Cumana:

_l'Oiseau-de-Nuit_ se nomme désormais _le Scorpion_; le pavillon

français flottera bientôt sur son arrière à la place du pavillon de la

république que nous servons et que nous servirons toujours; chacun de

vous prendra le nom et le costume d'un officier de la marine française;

et le soleil ne se lèvera pas trois fois sur nous sans que nous n'ayons

jeté l'ancre sur la rade de Cumana, où vous recevrez mes ordres

ultérieurs. Vous m'avez entendu, j'ose même croire que vous m'avez

compris... Retournez, messieurs, chacun à votre poste. Je me charge de

tout le reste.»

L'assemblée allait se séparer après cette _délibération_, lorsqu'un des

plus jeunes officiers demanda avec respect la permission de présenter

une petite observation.

Le président, surpris de cette témérité, tourna les yeux vers l'orateur

et lui demanda d'un ton qui fit trembler tout l'auditoire, si c'était

pour appuyer ou pour combattre le projet qu'il réclamait la parole:

«C'est pour le combattre, répond le jeune homme.

--En ce cas, reprend le commandant, je vous interdis la parole, car il

n'est permis de s'exprimer ici que pour approuver ce que je propose:

c'est à cette condition seulement que les opinions sont libres et que je

veux bien consentir à écouter vos avis. D'ailleurs vous devriez vous

être aperçu que le temps que j'ai assigné pour la discussion est expiré,

et que j'ai déjà levé la séance.

--Pardon, commandant, reprit le contradicteur, vous avez oublié de la

lever.

--Puisqu'il en est ainsi, s'écrie _l'Invisible_, je la lève cette séance

scandaleuse, et je cesse d'être le président du conseil, pour redevenir

le commandant, le roi de mon navire; j'ordonne en conséquence au

capitaine d'armes de conduire l'officier qui s'est permis de me faire

des observations, aux arrêts forcés, qu'il voudra bien garder jusqu'à

notre départ de Cumana.

--Bravo! bravo! commandant, répétèrent en choeur tous les autres

officiers... c'est bien fait! il ne l'a pas volé; car son observation

était d'une indécence qui n'a pas de nom.»

Une petite porte s'ouvrit: elle communiquait de la grand' chambre à

l'entrepont: l'imprudent officier, escorté par le _Banian_, notre

capitaine d'armes, passa par cette petite porte pour se rendre ensuite

de l'entrepont à la fosse-aux-lions.

Ce fut par ce premier acte que le capitaine d'armes entra dans

l'exercice de ses fonctions à bord de _l'Oiseau-de-Nuit_.

Le lendemain et le jour suivant on apporta à notre apprenti-corsaire les

cent cinquante mousquetons du bord à visiter et à inspecter. C'était

encore là une spécialité qui rentrait dans l'exercice de sa charge. Le

drôle qui, dans ses jours de prospérité à la Martinique, avait

quelquefois été à la chasse des pluviers, fit semblant d'examiner

scrupuleusement la batterie de chaque fusil. Il trouva toutes les armes

en parfait état, dans l'impuissance où il était de reconnaître et de

réparer les défauts de quelques-unes d'entr'elles, et quand son examen

d'armurier fut terminé, on annonça, fort heureusement pour lui, que l'on

découvrait sur l'avant les plus hautes terres de la Côte-Ferme. Un jour

de plus d'épreuves aurait convaincu tout l'équipage, que le capitaine

d'armes n'était pas plus armurier à bord de _l'Oiseau-de-Nuit_, qu'il ne

s'était montré cuisinier à bord du _Toujours-le-même_.

Le Banian, roman maritime (2/2) · 第 2 / 19 题